« La burqa n’est pas la bienvenue en France ». J’en suis convaincue, une écrasante majorité de Français quelles que soient sa religion, son origine et ses opinions politiques pourrait faire sienne cette phrase prononcée par le président de la République devant le Congrès réuni à Versailles. Et voilà qu’après des semaines d’auditions, de polémiques, de chicayas politiques entre la droite et la gauche ainsi qu’à l’intérieur de chaque camp, on nous explique qu’on ne peut rien faire ou pas grand-chose, puisque de la loi, reportée aux calendes grecques, on est passé à une résolution qui, dans les faits, n’engagera probablement que ceux qui sont d’accord avec elles. « Une résolution pour expliquer, une loi pour décider », a déclaré Jean-François Copé qui a peut-être compliqué l’affaire en dégoupillant trop tôt. Après ces explications entortillées, il faut plutôt s’attendre à ce qu’on ne décide rien. À en croire Michelle Alliot-Marie, une loi serait difficilement applicable. On ne s’est pas posé tant de questions en votant la loi Taubira qui impose comme vérité une réécriture de l’histoire mais passons. Tout ça pour ça ?

Le pire, c’est que, pour faire passer la pilule de cette non-décision, on fait des petits cadeaux avec de nouveaux jours fériés, l’Aïd pour les musulmans, Kippour pour les juifs. Jusque-là, des arrangements raisonnables permettaient à chacun de pratiquer sa religion ou de manifester son appartenance sans manquer trop ouvertement à la laïcité – et j’en ai, écolière puis salariée, largement bénéficié. Fallait-il transformer ces arrangements en règle, ce que personne ne réclamait ? Au lieu de porter un coup d’arrêt aux communautarismes, on propose que tous soient égaux devant la loi. Bien joué.

Que penseront l’actrice algérienne Rayhana et ceux qui l’ont agressée ? Quel message adressons-nous à l’imam de Drancy qui s’était prononcé pour l’interdiction, et aux islamistes qui le menacent ? Les filles de « Ni putes ni soumises » qui ont manifesté en burqa devant le siège du PS et qui seraient inspirées d’en faire autant devant celui de l’UMP, le savent bien : le refus de l’islam radical, c’est d’abord à nos compatriotes musulmans que nous le devons. On nous dit qu’ils se sentent tous stigmatisés: il est assez incohérent d’affirmer en même temps que la burqa concerne une infime minorité et que son bannissement stigmatiserait tous les Français musulmans. D’abord, ça reste à prouver – j’en connais pas mal qui seraient plutôt rassurés. Ensuite, faut-il, pour ménager les susceptibilités de celles qui veulent vivre parmi nous sans nous voir et sans qu’on les voie et de ceux qui les y encouragent, stigmatiser tous ceux que l’intégrisme islamiste inquiète – par exemple, les habitants du XVIIIème arrondissement de Paris qui voient régulièrement leurs rues transformées en mosquées et qui s’entendent dire, eux aussi, « qu’on ne peut rien faire » ?

C’est dans cette majorité silencieuse que se recrute la minorité qui, au cours de la dernière décennie, a lâché la gauche pour le FN avant de rallier l’UMP. Peut-être préfère-t-on la jeter à nouveau dans les bras d’un Front relooké sous les traits avenants de Marine Le Pen, histoire de se payer une petite cure de jouvence antifasciste. Si les intégristes sont une minorité ainsi que le répètent à raison tous ceux qui prétendent qu’il n’y a pas de sujet, pourquoi tant d’égards pour eux et si peu pour ceux, qu’en bon français, on appelle les white trash (concept qui admet d’ailleurs une certaine diversité ethnique) ? Les barbes salafistes seraient-elles plus chatouilleuses que les bérets franchouillards ?

Elisabeth Badinter a été claire : la burqa est contraire aux trois termes de notre devise républicaine, en particulier à la fraternité. Et face à cet habit-prison que nombre de Français vivent comme une agression contre leur culture et leur conception du vivre-ensemble, on leur que leur droit est impuissant ? Le droit contre l’arbitraire, c’est une partie de notre culture et de notre identité. Reste qu’il ne les définit pas entièrement. Au-delà du droit, il y a ce qu’on appelait autrefois « les mœurs », une « façon d’être » française, européenne et occidentale ; c’est ce que les immigrés sont toujours venus chercher en France, une manière d’habiter l’espace public, une certaine grammaire de la coexistence des différences et des singularités. Cette « façon d’être » n’est pas ou ne devrait pas être une affaire de normes. Elle admet et même exige des préférences que le droit, dans sa sage et juste neutralité – la même loi pour tous – ne saurait tolérer.

De fait, nul n’aime voir le droit se mêler de ce qui ne le regarde pas. Lorsqu’on en est à recourir à la norme pour protéger les « mœurs », c’est qu’on a presque perdu – il n’y a plus consensus sur l’essentiel. S’il n’a jamais semblé nécessaire d’inscrire dans la loi qu’on doit montrer son visage aux autres, c’est sans doute que cela semblait évident à tous. Aujourd’hui, c’est encore évident pour presque tous – à l’exception de cette fameuse minuscule minorité dont les bons esprits nous somment de ne pas nous soucier, sans doute en attendant qu’elle soit moins minuscule.

D’accord, ce n’est pas simple. La perspective de voir le Parlement se prononcer sur un domaine jusque-là strictement privé nous répugne, et à juste titre. Nous n’avons pas envie de défendre nos libertés en prononçant une interdiction. Depuis le cri de Saint Just, « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », le débat divise chacun d’entre nous. Contrairement à tous ceux qui défendent les lois mémorielles, je reste par exemple convaincue que la liberté d’expression doit être la plus large possible même si elle nous condamne à entendre des choses déplaisantes voire atroces. Mais si on peut combattre la parole par la parole, face aux actes, il faut agir. Les valeurs de la République bénéficient à tous, y compris aux ennemis de la République. Ces valeurs sont notre force. Prenons garde à ce qu’elles ne deviennent pas notre faiblesse.
Nul n’entend renoncer à l’Etat de droit – ce serait renoncer à nous-mêmes. Mais si notre droit est impuissant changeons-le ! On a intégré à l’édifice constitutionnel une notion aussi absurde que le « principe de précaution », alors soyons imaginatifs. Inscrivons dans la Constitution, la visibilité ou la civilité ou la dignité ou ce que les juristes nous proposeront.
En tout cas, Nicolas Sarkozy devrait s’en souvenir : quand ils en sont à dire « qu’on ne peut rien faire », les gouvernants disparaissent. Du paysage et de l’Histoire.