Mercredi 22 juin, soir.

Les puritains boivent du Bollinger

Fraîchement débarqué de l’Eurostar la veille du référendum, je suis invité à la Maison des lords à un cocktail pour des militants du Parti conservateur. Après avoir écouté quelques paroles rassurantes de notre ministre des Affaires étrangères, Philip Hammond, nous nous dirigeons vers la sortie. En franchissant la porte, je me trouve brusquement nez à nez avec un inconnu qui m’interpelle. En dépit de son allure de vieux hobereau distingué, il prend soudain des airs de fanatique illuminé et se lance dans une vibrante homélie d’une solennité sinistrement comique. « Voyez-vous cette statue ? » dit-il en désignant l’effigie d’Oliver Cromwell, le dictateur puritain qui, au xviie siècle, a fait décapiter le roi Charles Ier. « En 1648, Cromwell a purgé le gouvernement en renvoyant tous les députés et en assumant tous les pouvoirs lui-même. Moi, je voudrais décapiter ce Parlement [son doigt accusateur pointe maintenant le bâtiment néogothique qui nous surplombe]. Vendredi matin, je veux respirer du bon air anglais, enfin ! Pour célébrer ça, je vais ouvrir une bouteille de Bollinger… »

Ce monsieur, qui n’est manifestement pas un démuni, fait un amalgame entre toutes les assemblées politiques, aussi bien celle de notre propre pays que celles de l’Union européenne. Il semble avoir oublié que c’est justement notre Parlement qui nous a donné ce référendum. Quand je m’enquiers de sa vision de la délibération nationale après la destruction du processus démocratique, il n’a pas de réponse. Il n’a rien à mettre à la place. Sa seule vision consiste à décapiter et à boire. Je suis moi aussi pour l’identité nationale (et, incidemment, pour la boisson, en grande quantité), mais quand on a la chance insigne de posséder des institutions séculaires, cette identité passe par elles et non par les humeurs destructrices du moment. Depuis Cromwell, nous avons passé plus de trois siècles à faire croître nos institutions au nom des libertés acquises. C’est la doctrine portée par le saint patron de la pensée conservatrice, le génial Irlandais Edmund Burke, le défenseur des coloniaux américains et le pourfendeur de la Révolution française. Se révolter pour protéger le processus de l’évolution, c’est anglais ; faire une révolution pour tout détruire afin – dit-on – de reconstruire, c’est français.