Il y a quelques jours, la « philosophe » Beatriz Preciado s’est fendue d’une tribune dans Libération appelant à la défense de l’enfant queer. Dans un discours fleuve et brouillon, l’auteur(e) commence par démonter tous ceux qui ne pensent pas comme elle. Le vocabulaire est violent, sans demi-mesure et flirte clairement avec le point Godwin : intégrisme, despotisme, violence, exclusion, oppression, terreur, mort, franquisme…  Il faut dès lors entendre que toute personne qui croit à la condition sexuée de l’existence humaine cache au fond d’elle quelque chose d’inhumain. Ce postulat posé,  Mme Preciado tente de démontrer que l’enfant n’est rien d’autre qu’une subjectivité politique irréductible à une identité de genre, de sexe ou de race. Ainsi doit-on aider l’enfant à s’émanciper des déterminations sexuelles et l’accompagner dans son choix de pédérastie, de lesbianisme, de transsexualité, de transgenre, etc.

Refusant les limites du corps imposées par une Nature fasciste et des parents hétéronormatifs, Beatriz Preciado invite à repenser l’organisation sociale selon d’autres modèles, reprenant à son compte l’idéologie développée outre-Atlantique par la philosophe Judith Butler. La théorie du genre comme mouvement libre et révolutionnaire face à l’obscure phallocentrisme, à l’immonde hétérosexualité obligatoire, produits « d’institutions, de pratiques, de discours provenant de lieux multiples et diffus. » N’en jetez plus.

Condamnés au port du san-benito, ceux qui ne se résignent toujours pas à accepter que ce qu’ils ont entre les jambes n’est qu’une vue de l’esprit sont sommés d’écouter les jérémiades de la philosophe qui raconte alors une enfance abominable. Retenez vos larmes, Beatriz Preciado est issue d’un père et d’une mère qui ont eu l’outrecuidance de raconter à leur fille qu’elle en était une. À coups de papa/maman, voilà que la petite fille nous explique la découverte de son homosexualité, démontrant bien malgré elle qu’il n’est nullement besoin de gommer les sexes ou d’avoir des parents homosexuels pour choisir sa sexualité, puisqu’elle y est parvenue malgré le joug d’une famille d’un autre temps.

La Théogonie d’Hésiode raconte la belle histoire de l’union du ciel et de la terre, d’Ouranos et de Gaïa engendrant les Dieux l’un après l’autre. Ouranos, jaloux de ses fils, obligeait Gaïa à les emprisonner dans le Tartare jusqu’à ce que Cronos décide de venger sa mère en émasculant son père, séparant pour toujours le ciel de la terre. Les organes masculins tranchés tombèrent dans la mer et donnèrent naissance à Aphrodite, la déesse de l’amour. Si ce mythe est lui aussi d’un autre âge, il est en tous les cas d’un temps où la science naissait de la contemplation des phénomènes naturels. Il démontre en tout état de cause à quel point la sexualisation est fondamentale dans l’émancipation de l’individu, en particulier vis-à-vis de ses parents, et dans la construction de sa propre vie. Étymologiquement, le mot « sexe » signifie d’ailleurs « coupé ». Or, ce qui frappe à la lecture du texte de Beatriz Preciado, c’est le recours systématique à ses parents pour fonder un argumentaire inopérant. L’auteur(e) s’attache en effet à nous démontrer que le déni de la sexualisation est de l’ordre de la libération suprême alors que chacune de ses lignes recherche l’approbation parentale. En refusant son sexe, Beatriz Preciado n’a manifestement pas coupé le cordon.

Plus à une contradiction près, la philosophe revendique en envolée finale le droit des enfants à ne pas être éduqués comme force de travail et de reproduction, comme futurs producteurs de sperme et d’utérus. Elle milite pourtant pour la procréation médicalement assistée où il s’agit clairement de produire industriellement un enfant grâce à un catalogue de gamètes et d’ovocytes ; et se prononce en faveur de la gestation pour autrui qui consiste à transformer l’utérus des femmes en kolkhoze pour satisfaire les désirs d’enfants. Un instant, Beatriz Preciado tente de nous faire croire qu’elle combat un libéralisme débridé, bien qu’elle en fasse superbement le jeu. Car le libéralisme est en réalité un égalitarisme qui a pour finalité l’échangisme. Il faut tout échanger, envers et contre tout, jouir sans entraves comme diraient les autres. Alors pour que les flux passent, ne se heurtent à aucun obstacle, qu’ils soient interchangeables, il faut lisser, polir toutes les différences culturelles, sociales, religieuses, sociétales et sexuelles. En quelques lignes, Beatriz Preciado nous aura démontré combien le déni d’une évidence élémentaire fausse tout le reste.

*Photo : katybird.

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