Le Beau s’impose à nous de façon scandaleusement inégalitaire


Dire que l’écriture est une addiction est un lieu commun d’une affligeante banalité, mais je me rassure en pensant comme l’écrit Patrice Jean que « le gentilhomme {…} ne fuit pas le lieu commun, il en médite l’incorruptible vérité ». Bien que Le Linceul soit arrivé dans les librairies depuis trois semaines à peine, j’ai donc déjà entrepris depuis quelque temps de réfléchir à un nouvel ouvrage, en m’intéressant cette fois davantage à la condition humaine, à sa grandeur et à ses turpitudes.

Quel étrange matériau en vérité que l’humain ! L’année en cours l’a montré avec une acuité inédite. J’ai vu certains de mes contemporains faire preuve de courage et d’abnégation face à la pandémie tandis que d’autres s’abandonnaient à la peur et au plus lâche égoïsme. Et je vois à présent avec horreur certains de mes concitoyens se déchirer avec une violence extrême pour des questions raciales, convaincus semble-t-il que la biologie nous détermine selon la couleur de notre peau.

Être né quelque part, c’est toujours un hasard

La biologie s’impose à nous, c’est un fait. Personne ne choisit de naître blanc ou noir pas plus qu’on ne fait le choix d’être grand ou petit, blond ou brun, etc. Détermine-t-elle les comportements pour autant ? Les nôtres, certainement pas. Je me suis déjà suffisamment étendu sur ce sujet pour ne pas y revenir : je suis indéfectiblement convaincu de la puissance souveraine du libre-arbitre. Mais que nos caractères biologiques conditionnent les comportements de ceux qui nous entourent, en revanche, c’est une pure évidence. Et comme je ne veux pas parler de couleur, je parlerai de Beauté.

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La Beauté. Cette incroyable et inexplicable alchimie de caractères physiques aléatoires qui suscite, plus que tout autre, la fascination de l’entourage. N’importe quel sociologue pourra montrer que ses critères sont très relatifs, fluctuants selon les époques et les cultures. Mais qu’importe, puisqu’une fois défini le Beau s’impose à nos sens comme s’il était évident. Il nous faut ensuite un long apprentissage – et un considérable effort mental – pour parvenir à nous dégager de l’illusion construite de cette évidence et à remettre en cause les préjugés établis à son égard, pour apprendre à le reconnaître sous des formes étrangères et à porter un regard critique sur les canons qui s’imposent à nous si naturellement et avec tant de force. Mais ce travail est indispensable, car il existe un revers obscur à la lumineuse fascination qu’exerce sur nous la Beauté. Nous avons tous ou presque pu en faire l’expérience en prenant conscience de la sidération gênée qui nous saisit lorsque nous nous trouvons en présence d’une personne au physique « parfait ».

Avoir le chic ou pas

C’est un sentiment fort ambivalent, où se mêlent une attirance irrésistible – allant parfois jusqu’à l’altération la plus complète du jugement – et la blessure d’amour-propre causée par la distance que la Beauté – a fortiori lorsqu’elle a conscience d’elle-même – place aussitôt entre celui qui la possède et celui qui s’en trouve démuni. Car la Beauté s’érige en preuve impitoyable du caractère abstrait d’un postulat pourtant fondamental de nos sociétés modernes : l’égalité entre les hommes. C’est parce qu’ils transgressent trop visiblement cette règle d’airain que les riches sont si souvent conspués en France, patrie entre toutes de l’égalitarisme le plus sourcilleux. Et c’est parce qu’ils en sortent naturellement que les Beaux nous troublent : on ne peut leur faire le reproche de leur singularité, mais elle nous accable cependant tout autant qu’elle nous charme…

« L’ascendant de la beauté est irrationnel », a écrit Philip Roth dans Pastorale Américaine, et c’est exactement cela: rien, dans l’immédiateté de la nature, n’est soumis au règlement aimable que la raison doit imposer à nos sens. Alors ne laissons pas – pour le Beau comme pour le reste – la biologie devenir finalement le critère déterminant de nos vies…

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François Dubreil
est médecin.
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