Annoncée par les sondages, la percée de l’AfD, parti catalogué populiste, anti-européen et hostile aux migrants, à l’élection régionale du Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale a suscité hors d’Allemagne, et particulièrement en France, des réactions outrancières. Attirés par l’odeur du sang – celui d’une chancelière en route du Capitole vers la Roche Tarpéienne, nombre de nos commentateurs installés voient dans ce revers local le signal d’un prochain bouleversement politique outre-Rhin, à l’occasion des élections au Bundestag de l’automne 2017.

Sovkhozes capitalistes

C’est aller un peu vite en besogne, même s’il est tentant de céder à la Schadenfreude, cette joie mauvaise typiquement germanique, de voir une incorrigible donneuse de leçons de maintien économique, politique et moral se faire tailler des croupières sur sa terre d’élection. Ce Land, pourvu d’un nom à rallonge,  que l’hebdo Der Spiegel a opportunément rétréci en Meck-Pomm, c’était naguère le nord-est de l’ex RDA, et jadis le territoire des Junkers prussiens, cette aristocratie terrienne et militaire, dont Otto von Bismarck fut l’emblème. Les grands domaines agricoles, transformés en sovkhozes communistes au temps de la RDA, se perpétuent aujourd’hui sous la forme d’exploitations capitalistes capables de produire du lait et des céréales à des prix ultracompétitifs, au grand désespoir de nos braves éleveurs de bovins étranglés par cette concurrence. Fermes de mille vaches et de dix mille cochons soignés par des ouvriers polonais à bas prix, tourisme au bord de la Baltique, activités portuaires de Rostock suffisent  à donner à cette région de quoi vivre à peu près correctement, moins somptueusement, certes, que les Länder industrialisés de l’ouest et du sud, mais mieux que jamais dans son histoire récente.

Un foyer de nationalisme ombrageux

Géré « à la protestante » par une « grande coalition » SPD-CDU, dans laquelle les sociaux-démocrates sont majoritaires depuis dix ans, le Meck-Pomm est peu endetté, ses villes, toutes moyennes, ne connaissent pas de tensions sociales ou ethniques majeures. Ce Land, cependant, longtemps à l’écart des évolutions sociologiques et idéologiques liées à l’intégration européenne et à la mondialisation, demeure un foyer de nationalisme ombrageux, imperméable à la repentance générale vis à vis du passé nazi de l’Allemagne, dont la RDA avait fait l’économie en refusant l’héritage moral de l’hitlérisme. Skinheads et néo-nazis y prospèrent plus qu’ailleurs : dès le début des années 90, c’est à Rostock que l’on put assister aux premières agressions contre des foyers d’immigrés alors majoritairement occupés par des demandeurs d’asile originaires des Balkans. Le parti d’extrême droite NPD était représenté à la Diète régionale depuis 2006, avec un programme xénophobe décomplexé, visant les demandeurs d’asile et les travailleurs polonais.

Cet état d’esprit ne pouvait que profiter à la force montante en Allemagne, l’AfD, qui a réussi à faire la synthèse entre le rejet, par une partie notable de l’opinion, des contraintes de la solidarité européenne à l’occasion des crises de l’euro, et de la politique « généreuse » décrétée par Angela Merkel lors de la crise migratoire de l’été 2015. Passé en trois ans de l’inexistence à un score de 21% des suffrages, l’AfD, en dépit de ses querelles internes est devenu le parti de protestation dominant à l’échelle fédérale, ponctionnant l’électorat de l’ensemble des partis installés, de droite comme de gauche. Le coup du Meck-Pomm est particulièrement réussi, puisque l’AfD peut se vanter d’avoir fait sortir les néo-nazis du NPD de la diète régionale, et d’avoir dépassé la CDU sur les terres d’Angela Merkel. l’AfD fait ainsi coup double : elle se dédiabolise en éliminant le NPD, et elle s’installe dans le club très fermé des partis à deux chiffres, dont seuls la CDU et le SPD  étaient jusque là membres à l’échelle nationale : les deniers sondages créditent l’AfD de 11 à 15% des voix aux législatives de 2017.

Merkel à 44%  d’opinions favorables

Mais cela signifie-t-il le début de la fin de la carrière politique d’Angela Merkel, qui subirait ainsi une forme d(« hollandisation » annonciatrice d’une alternance à Berlin ? En aucune manière ! Certes, depuis un an, la cote de popularité de «  Mutti » a chuté, conséquence des inquiétudes provoquées par la crise migratoire, mais elle reste cependant à 44%  d’opinions favorables, un niveau dont rêveraient certains de ses collègues…

De surcroît, elle est, pour l’instant, à l’abri d’un putsch interne à la CDU, qui se trouverait alors un autre champion pour 2017 : ses alliés bavarois de la CSU n’ont plus la force électorale d’avant l’unification, qui leur avait permis d’imposer, naguère Franz Josef Strauss et Edmund Stoiber comme challengers (malheureux) des chanceliers Helmut Schmidt et Gerhardt Schröder, figures de proue de la droite sociale-démocrate pour le premier, sociale libérale pour le second. La montée du populisme AfD affaiblit autant, sinon plus, le SPD que la CDU.

Les chrétiens-démocrates merkeliens restent donc le pivot de toute coalition gouvernementale possible à l’issue des élections de 2017, le SPD de Sigmar Gabriel n’ayant aucune chance de dépasser la CDU en nombre de voix et de sièges dans le prochain Bundestag. À Schwerin, capitale du Meck-Pomm, comme à Berlin l’an prochain, la reconduction d’une grande coalition est donc l’hypothèse la plus probable, même si, au niveau fédéral, l’adjonction d’un troisième cheval à l’attelage peut se révéler indispensable à la constitution d’une majorité de gouvernement. Les Verts conservateurs du style de Winfried Kretschmann, ministre-président du Bade-Wurtemberg, en rêvent, comme les libéraux du FDP dont on prédit le retour au Bundestag en 2017. Solidement campée au centre de l’échiquier politique, Angela Merkel peut voir l’avenir avec confiance, à moins que l’Allemagne  ne subisse, avant le scrutin fédéral, une vague de terrorisme similaire à celle que l’on vient de connaître en France. En revanche, elle n’aura plus les mains aussi libres qu’avant la crise migratoire, et devra défendre les intérêts nationaux plus fermement qu’auparavant.

Comme dirait Bertolt Brecht dans L’Opéra de quat’ sous, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! »[1. « D’abord la bouffe, puis la morale ».] . Tout cela promet des nuits agitées à Bruxelles. Mais qui, aujourd’hui, à part Bernard Guetta, se soucie de Bruxelles ?

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...