Merkel : la chute

Merkel : la chute
Angela Merkel lors de la rencontre entre le gouvernement allemand et le gouvernement turc, fin janvier à Berlin, sur la question des migrants (Photo : SIPA.00739011_000004)
Angela Merkel lors de la rencontre entre le gouvernement allemand et le gouvernement turc, fin janvier à Berlin, sur la question des migrants (Photo : SIPA.00739011_000004)

Au regard des nombreuses victimes des attentats en France, l’émotion suscitée en Allemagne par les agressions commises sur la place de la cathédrale de Cologne par des délinquants « d’aspect nord-africain ou arabe », selon les témoins et la police, peut paraître exagérée. On peut pourtant comprendre l’indignation provoquée par la révélation que plusieurs centaines de jeunes hommes se sont concertés pour une opération de grande envergure visant à dépouiller des femmes et à les agresser sexuellement. C’est précisément la combinaison préméditée de ces deux délits par leurs auteurs qui a surpris les forces de sécurité et l’opinion publique.

La désignation de l’origine des délinquants a immédiatement permis d’établir un lien avec l’arrivée en Allemagne, au cours des cinq derniers mois de plus d’un million de réfugiés, d’abord sans aucun contrôle d’identité, puis avec un enregistrement plus ou moins sérieux, laissant pénétrer sur le territoire plusieurs centaines de milliers de personnes à l’identité douteuse.

Les individus appréhendés ou identifiés à Cologne (quelques dizaines, car les circonstances n’ont pas permis de faire mieux) sont pour la plupart originaires des pays du Maghreb, quelques-uns viennent d’Irak ou de Syrie, et sont apparemment des nouveaux arrivants.[access capability=”lire_inedits”]

Ces événements ont confronté les Allemands à une région du monde dont ils n’avaient qu’une connaissance télévisuelle ou touristique : le Maroc, la Tunisie et l’Égypte sont des destinations très prisées des vacanciers allemands. Chez eux, en revanche, les Allemands ne connaissent l’islam qu’au travers de celui pratiqué par les immigrés turcs, globalement bien intégrés en dépit de la différence de leur mode de vie avec celui des autochtones, notamment sur la question du rapport entre les sexes. Il n’est pas indifférent de savoir que, pour la plupart, ces Turcs ont du travail, vivent dans des familles solidement constituées, et qu’ils viennent d’un pays imprégné par le laïcisme kémaliste. Même les musulmans turcs très pieux pratiquent un islam discret, dans l’enceinte de leurs mosquées, ou relèvent, comme la plupart des Kurdes d’une minorité alévis tolérante, en raison de son expérience historique. En conséquence, le problème de leur intégration à la société allemande ne paraît pas insurmontable, si l’on compare cette situation avec celle qui a provoqué des éruptions de violences dans les quartiers d’immigrés en France, en Grande-Bretagne ou en Suède.

Les événements de Cologne ont appris aux Allemands qu’il existe au Maghreb et dans le monde arabe des structures sociales et religieuses et des traditions bien différentes de celles de la Turquie, et que ces dernières pénètrent maintenant chez nous en même temps que les migrants. On découvre également que l’immigration maghrébine est d’une autre nature que l’immigration turque. Parmi les personnes venues du Maroc, d’Algérie et de Tunisie ces dernières années, on compte 70 % d’hommes célibataires entre 15 et 35 ans, qui ne trouvent chez eux ni travail ni considération. Ce n’est que récemment que la police a révélé que cette population lui pose quelques problèmes : faute de trouver un emploi, ils rejoignent des réseaux criminels, que des compatriotes déjà installés ont constitués en Allemagne dans le trafic de drogue, la prostitution, le vol à la tire, etc. Cela est totalement nouveau, car jusque-là on avait eu connaissance seulement de réseaux constitués dans quelques grandes villes par des clans familiaux d’origine turque, palestinienne ou libanaise. Les autorités responsables de la sécurité avaient bien constaté que les migrants du Maghreb étaient surreprésentés dans les statistiques criminelles, mais n’avaient pas jugé utile de le faire savoir au grand public.

Quelles conclusions tirer de cet état des lieux ?

1- Les Allemands, enclins à l’exagération, aussi bien dans l’optimisme que dans le pessimisme, doivent maintenant prendre conscience, après l’euphorie du « Bienvenue aux migrants ! » qu’il existe des salopards au sein de ce flot de réfugiés au destin tragique. Ce ne sont pas seulement des victimes, on trouve parmi eux quelques criminels, et parfois des victimes deviennent des criminels… il serait miraculeux qu’il ne se trouve au sein du million de personnes arrivées l’an passé aucun voyou ou meurtrier ! Comme il est proprement stupide de croire qu’aucun terroriste ou membre de Daech ne se serait infiltré en Allemagne par la route des Balkans.

2 – Il est désormais indispensable que des faits de ce type soient révélés officiellement, pour autant qu’ils soient connus et documentés par les autorités compétentes. L’argument selon lequel de telles informations apporteraient de l’eau au moulin des agitateurs d’extrême droite est justifié, mais il serait encore pire que l’administration et les politiciens persistent à les dissimuler. Les gens auraient alors l’impression d’être pris pour des imbéciles ou, pire, commenceraient à croire à la théorie complotiste d’un « grand remplacement » des populations organisé secrètement au sommet de l’État.

3 – Ce genre de théorie est actuellement répandu en France par le Front national et, en Allemagne, par le mouvement Pegida et le parti AfD (Alternative für Deutschland), qui ressemble de plus en plus au FN. La communication erronée du pouvoir et des grands médias semble leur donner raison. Après les événements de Cologne, l’AfD atteint, pour la première fois de sa courte existence, un score à deux chiffres dans les sondages. Il est quasiment certain que ce parti fera son entrée aux parlements des trois Länder où se déroulent, en mars, des élections régionales.

4 – La montée de l’AfD a des répercussions sur les autres partis : la CDU perd de l’audience, le SPD et les Verts stagnent, l’autre parti protestataire, Die Linke, perd massivement des voix au profit de l’AfD. On peut raisonnablement penser que dans les parlements allemands, sur le plan régional et national, il faudra compter à l’avenir avec une configuration à cinq partis, ce qui rendra plus difficile la constitution de coalitions de gouvernement.

5 – La dégringolade de la CDU est directement liée à la chute de la popularité de sa présidente, la chancelière Merkel, et cette chute est la conséquence de la crise des réfugiés. Pour la première fois depuis son accession au pouvoir, Angela Merkel n’est plus en tête des personnalités politiques les plus populaires, place à laquelle elle est supplantée par le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble. De même, la proportion de sondés estimant qu’elle « fait un bon travail » est inférieure au pourcentage de ceux qui pensent le contraire. Dans un parti, lorsque la locomotive tousse, les wagons ont la grippe. On entend de plus en plus, au sein de la CDU, de voix reprochant à Mme Merkel de « social-démocratiser » le parti et de n’avoir aucun principe solide. Au sein du groupe parlementaire au Bundestag, une révolte anti-Merkel a été évitée de justesse.

6 – Personne ne comprend vraiment pourquoi Angela Merkel s’est laissé entraîner, dans l’affaire des réfugiés, vers une position aussi risquée et à des propos hasardeux du genre « Nous y arriverons ! » (à accueillir tous les migrants) ou à la réprimande moralisante envers ceux qui n’accueillaient pas les réfugiés assez aimablement (« Cela n’est pas mon pays ! »). Elle qui avait la réputation de toujours penser aux conséquences ultimes de ses actes a gravement sous-estimé l’importance du flux de réfugiés et surestimé la capacité du pays à faire face financièrement, administrativement, politiquement et socialement à un tel afflux.

7 – Personne ne sait encore si le durcissement des lois, permettant par exemple la reconduite à la frontière ou l’expulsion des demandeurs d’asile coupables de délits, parviendra à réduire notablement le courant migratoire. Mais si le gouvernement conduit par Mme Merkel n’atteint pas cet objectif au cours de l’année, on peut imaginer que Mme Merkel ne soit plus chancelière à la fin 2016. Les élections législatives sont prévues pour la fin 2017 et, dans cette hypothèse, l’automne 2016 sera le moment idéal, pour la CDU, pour changer de tête de file. Cela dépendra de deux facteurs. D’abord, il faudrait qu’un remplaçant ou une remplaçante crédible émerge des rangs du parti, et ce n’est pas encore le cas. D’autre part il faut que le triptyque avec lequel Mme Merkel entend surmonter cette crise fonctionne : sécurisation des frontières extérieures de l’UE, lutte contre les causes de l’émigration dans les pays concernés, répartition équitable et solidaire des réfugiés dans les pays de l’UE.

Il est peu probable que l’Occident dans son ensemble, a fortiori l’Allemagne toute seule, parviendra à résoudre rapidement les problèmes économiques et politiques des pays producteurs de réfugiés. Certes, Mme Merkel a plus d’influence sur les instances européennes, mais en la matière les réticences de ses partenaires sont sérieuses. Plus que jamais, le destin politique d’Angela Merkel est lié au devenir de l’Europe, et celui de l’Europe dépend toujours plus de la politique allemande. Cela vaut aussi bien pour la crise des réfugiés que pour celle de l’euro, qui est loin d’être résolue. Ceux qui pensent que les deux dossiers peuvent être disjoints n’ont aucune idée de la politique intérieure allemande. L’AfD a déjà fait le lien entre ces deux questions brûlantes.[/access]

Février 2016 #32

Article extrait du Magazine Causeur


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est co-directeur du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung.

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