Donald Trump et Steve Bannon à Gettysburg, octobre 2016. SIPA. AP21966313_000037

Dans une salle de conférences à l’ambiance survoltée, un orateur frisant la quarantaine fustige violemment ce qu’il appelle la « Lügenpress », une vieille expression allemande signifiant « presse mensongère », devant un parterre majoritairement masculin d’à peu près 200 jeunes gens au poil ras et à la nuque bien dégagée. Il n’en faut pas plus pour que des bras se lèvent dans la foule pour acclamer celui qui, à la tribune, s’exclame en hurlant : « Hail our people ! Hail victory ! ». Malgré les apparences, nous ne sommes pas à un meeting du NSDAP dans les années 20 et l’orateur n’est pas Adolf Hitler. Nous ne sommes pas non plus dans une scène de la série uchronique américaine Le Maître du Haut Château inspiré du roman éponyme de Philip K. Dick, lequel décrit une Amérique nazifiée après la victoire de l’Allemagne en 1945.

La scène se passe le 19 novembre dernier à Washington aux Etats Unis. A quelques centaines de mètres de la Maison-Blanche, lors d’un colloque du National Policy Institute, think tank ultra-conservateur. L’orateur en question est Richard B. Spencer, 38 ans, soutien inconditionnel de Trump et figure centrale du mouvement politique Alt-Right  (pour « Alternative Right »). C’est d’ailleurs lui qui a baptisé ce mouvement. Née en 2008 sous la présidence de George W. Bush, dans le sillage de forums internet comme 4chan, l’Alt-Right est un courant protéiforme qui a su prospérer sur la défiance du public américain vis-à-vis des médias traditionnels et le développement du conspirationnisme. Même si elle a été récemment désavouée par Trump, eu égard à la présence de suprématistes blancs dans ses rangs, l’Alt-Right a néanmoins le vent en poupe depuis son élection.

Au nom de la défense de la « race blanche »

Preuve en est la très parlante nomination de Steve Bannon, 62 ans, au poste de chef de la stratégie et haut-conseiller à la Maison-Blanche. Même s’il s’en défend aujourd’hui, ce dernier est un éminent représentant du mouvement puisqu’il a dirigé le très conservateur site d’information Breitbart News, principal organe de presse de l’Alt-Right, de 2012 à 2016. Ancien officier, Steve Bannon n’a pourtant pas toujours été un « outsider » : il est diplômé d’Harvard et a notamment travaillé pour la banque Goldman Sachs. Après avoir revendu son entreprise Bannon & Co à la Société Générale, il s’est lancé dans la réalisation ou la production de documentaires, des films politiques notamment, comme In the face of Evil (film sur Ronald Reagan sorti en 2004), Battle for America (consacré au mouvement Tea Party) ou The Undefeated (document hagiographique à la gloire de Sarah Palin).

L’autre figure majeure de l’Alt-Right, c’est Jared Taylor, 65 ans. L’idéologue identitaire est un ancien journaliste et dirige encore le magazine qu’il a créé, American Renaissance. Né à Kobe au Japon, ce fils de missionnaires chrétiens est un vétéran de l’extrême-droite américaine et soutient officiellement Donald Trump. Au nom de la défense de la « race blanche ». Il a récemment été interviewé par l’Obs qui a profité de sa venue à Paris pour la sortie en France de son essai L’Amérique de la diversité : Du mythe à la réalité.

Donald Trump, figure providentielle

Une autre plume compose les rangs de l’Alt-Right: l’entrepreneur britannique d’origine grecque Milo Yiannopoulos, 33 ans. Connu pour ses tribunes provocatrices sur le site Breibart News, il a aussi orchestré une campagne de dénigrement de l’actrice noire américaine Leslie Jones sur Twitter au moment de la sortie du film Ghostbusters 3.

L’Alt-Right est un ensemble hétéroclite, un composé de personnalités contrastées dont le seul point commun semble être la haine de l’establishment du parti républicain et de ceux qu’ils appellent les « cuckservatives » (conservateurs cocus). En dépit de son nom, l’Alt-Right n’est pas une nouvelle droite, comme celle incarnée en France par Alain De Benoist. Elle s’apparente plutôt à un fourre-tout idéologique fait d’ultra-libéraux, de populistes, de suprématistes blancs et même de libertariens, rassemblés sous la bannière de la défense des classes moyennes blanches.

L’Alt-Right n’est d’ailleurs peut-être pas si « alternative » qu’elle le prétend: les idées qu’elle véhicule sont très proches de celles des paléo-conservateurs, cette vieille droite américaine traditionnellement opposée aux « neocons ». L’Alt-Right fait figure de paléo-conservatisme de l’ère numérique. Elle intéresse les jeunes âgés de 25 à 30 ans, la génération Facebook, plus adepte du « trollisme » sur Internet que d’un militantisme sérieux. En témoigne notamment leur affection pour les « mèmes », ces images humoristiques très présentes sur les forums. Celle de la grenouille « Pepe the frog » est devenue la mascotte des pro-Trump. Nationalistes blancs en culottes courtes, les partisans de l’Alt Right sont des geeks. Ils idolâtrent la virilité du milliardaire Trump dans lequel ils voient une figure providentielle et se pâment pour la beauté de leurs icônes féminines, comme la chanteuse blonde Taylor Swift ou notre Marion Maréchal Le Pen nationale.

Volontiers provocatrice, insuffisamment structurée mais assez moderne pour avoir compris l’utilité des réseaux sociaux dans la guerre de l’information, l’Alt-Right a su créer un climat favorable à l’élection de Donald Trump.

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