Depuis plusieurs années, les cheveux bouclés font leur grand retour. Les créateurs mettent à l’honneur des mannequins issus d’horizons variés. Le style « afro» revient ! Les mannequins de race non-blanche, aussi appelés mannequins « typés » – n’ont plus besoin de se raidir les cheveux pour exister (précision technique: le terme de race manié ici n’est nullement insultant, il traduit une vérité physique réelle; étant métisse, je m’estime issue de deux races différentes et m’en accommode très bien). Mais encourager le « curl power » est une chose, le pointer du doigt sans retenue en est une autre.


Certains discours autour de ce phénomène de monde, dégoulinants de bons sentiments, sont dérangeants. Je pense notamment à un article de L’Express Styles, paru il y a quelques mois, qui m’avait presque défrisée.

Les poncifs s’enchaînent

Comme souvent, sous couvert d’ouverture d’esprit, les poncifs s’enchaînent. Le titre annonce déjà la couleur et le niveau, jouant avec la notion d’« empowerment » devenue un cliché : « Le pouvoir des cheveux frisés ». La suite est à la hauteur de nos espérances, comme cette citation bien sentie quelques lignes plus bas, parlant de ces femmes « typées » : « Fortes, elles sont aussi libres que leurs cheveux. »

La femme noire est donc cette lionne combative, une créature indomptée au sang chaud et à la peau couleur miel ou ébène, j’en passe et des meilleures.

La suite propose un constat très osé: « ces cheveux naturellement bouclés […] il va falloir apprendre à les dompter ». Perspicace. Si quelqu’une a attendu un conseil si avisé pour se mettre à se coiffer, qu’elle me fasse signe. Et ce n’est pas tout ! Un peu plus loin on lit : « Pas seulement de porter ses cheveux longs bouclés comme une adolescente attardée, mais bien de s’offrir une vraie coupe de fille affirmée ». Il y a encore peu, la femme noire était sûrement un peu ringarde, éternelle ado ou tigresse indomptée assumant sa vraie nature capillaire. Et tout a changé désormais grâce à cette validation tonitruante de la presse dite « féminine ».

Le globish dégouline

Écrire de telles inepties est insultant pour toutes celles qui ne sont pas nées avec des cheveux lisses. Nos différences sont soulignées dans pléthore d’articles de ce genre, sans finesse. Pour quel résultat? Pour se faire dévisager avec insistance par certains dans la rue, tout étonnés de voir des cheveux afros à l’air libre. Et d’autres poussent la grossièreté jusqu’à « par curiosité » nous toucher les cheveux, le plus souvent sans demander la permission.

La journaliste branchée encense l’exotique de service et par la même occasion se donne bonne conscience. Dans ce globish, être ou plutôt se croire, « citoyen du monde » est devenu la norme. Last but not least, le coup de grâce intervient lorsque l’auteur ajoute  – au nom des toutes ses lectrices voire de toutes les femmes –  que « nous sommes toutes des petites sœurs d’Angela Davis ». Angela Davis, ni plus ni moins… On n’est donc pas seulement éclairées mais aussi des militantes radicales !

Néocolonialisme gentillet

Je vous conseille de lire une biographie, même succincte, d’Angela Davis pour vous rendre compte du ridicule de la comparaison. Il serait temps d’arrêter d’utiliser les « personnes de couleurs », ou pire « les blacks » (comme l’appelle le bien-pensant lambda, dans un euphémisme raté)  comme caution de diversité et de cesser de les considérer comme des objets de curiosité. En tant que femme noire, je trouve ce discours de dames patronnesses en visite chez les enfants pauvres tellement gênant qu’il ferait presque regretter une bonne vieille exposition coloniale…

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