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Absurde comme une critique de Télérama

C’est donc ça l’idée de l’absurde que se font ceux qui n’en ont aucune idée

Absurde comme une critique de Télérama
Benoiît Poelvoorde et Grégoire Ludig dans "Au Poste !", Quentin Dupieux (2018). ©D.R.

Un été marqué pour moi, entre Côte d’Azur et Jura, par le cinéma nonsensique. Eh ben, y a pas à dire : une heure treize au poste avec Dupieux, c’est quand même moins long qu’une heure trente-neuf à la Party de Blake Edwards – mais plus que les cinquante-cinq minutes consacrées par Arte à Ephraïm Kishon. Rien à voir ? C’est bien ce que je dis.


Party fine chez Télérama

Reprise de La Party (1968). Par quelle magie ce redoutable nanar continue-t-il de faire l’unanimité auprès des cinéphiles cinquante ans après ? Mystère et boule puante.

Le pauvre Peter Sellers, passé au cirage, surjoue ici un Gaston Lagaffe indien qui déclenche des catastrophes en chaîne dans un cocktail mondain. Du jamais-vu (… depuis les Trois Stooges), et en même temps tellement sixties !

« Un chef-d’œuvre cultissime », se pâment Les Inrocks. « Absurde, géométrique, implacable comme la fatalité en marche… », décrypte dans Télérama un Pierre Murat extatique – qu’on a connu plus sévère avec les pignolades.

Mais ici rien à voir, nous fait-il savoir : c’est un film engagé ! Au-delà des bonnes blagues, il dénonce « le vide existentiel […] de la société du paraître ». Putain, j’appelle l’AFP ou je fais un tweet ?

Dans ce « chef-d’œuvre », donc, la forme ne le cède en rien au fond : « Une avalanche de gags, rien que des gags : un vrai manifeste surréaliste ! » (Pardon, l’ami Pierrot, mais dans le vrai-vrai Manifeste du surréalisme, je n’ai pas trouvé la queue d’un gag (d’ailleurs, il était signé André Breton).

N’empêche, insiste l’auteur, elles sont rudement drôles, les blagues de Blake Edwards ! Et de citer, à l’appui de sa thèse, quelques moments particulièrement savoureux à son goût :

Quand, par exemple, souvenez-vous, Peter Sellers perd son mocassin – qu’il finira par retrouver, au terme de cent péripéties cocasses… sur un plateau de petits fours ! Haha !

Et puis, vous savez, ce souper fin où le maladroit, en tentant d’attaquer sa caille rôtie, l’envoie tout droit dans la choucroute d’une starlette décolorée ! Hihi !

C’est donc ça, l’idée de l’absurde que se font ceux qui n’en ont aucune idée ? Et le pire, c’est qu’ils aimeront aussi, dans le même genre, la dernière folie de Quentin Dupieux ! (Cf. plus bas) Mais comment peut-on ranger ainsi dans le même tiroir un vulgaire torchon et une si belle toile ? Un peu de sérieux, Messieurs !

Mr. Oizo au poste !

Vu en famille Au poste ! de Quentin Dupieux, starring un Poelvoorde dont la folie naturelle s’intègre à merveille dans l’univers du réalisateur (par ailleurs musicien sous le pseudo de Mr. Oizo). Depuis Nonfilm (2001), irracontable comme son titre l’indique, c’est son premier opus made in France, après un exil nord-américain long, mais fécond (dix ans, six films).

Durant cette période, j’ai particulièrement apprécié Rubber (les aventures de Robert, pneu tueur en série) et Réalité (un riche producteur, Jonathan Lambert, accepte de financer le premier film d’horreur d’Alain Chabat, à une seule condition : qu’il trouve dans les quarante-huit heures « le meilleur cri de l’histoire du cinéma »).

Mais revenons à notre nouveau mouton (à cinq pattes). « Le pitch fait un peu pitié », dit modestement Dupieux. Il n’en est rien, nous l’allons montrer tout à l’heure ! Ce huis clos, moins sartrien qu’alfred-jarryen, raconte l’interrogatoire d’un quidam injustement soupçonné d’un, puis deux meurtres, qui en fait ne sont que des accidents, mais hélas personne ne veut le croire, mais heureusement ce n’était que du théâtre – mais du coup ça reprend le lendemain…

Un numéro de prestidigitation fondé sur un humour absurde comme j’aime, noir et léger, lunaire et réaliste à la fois. Outre-Atlantique, c’est même ça qui a fini par manquer à notre drôle d’Oizo, du fait de la barrière linguistique : le plaisir de ciseler des dialogues sur mesure pour chacun de ses personnages – fêlés peut-être, mais français d’abord !

Et puis, bien sûr, cette bande de oufs est aussi « un échantillon d’humanité », comme dirait un critique sérieux. Dupieux a l’art de décliner l’absurde au premier degré jusqu’au bout de sa logique, là où le nonsense se confond d’une manière presque inquiétante avec la réalité.

L’ai-je bien défendu ? Si oui, dépêchez-vous…

Le temps que ces lignes vous parviennent, le film risque de ne plus se donner qu’au Lucernaire le lundi à 11 heures. Et « en régions », je ne peux rien promettre.

Le peigne d’Ephraïm

Enfin un documentaire sur Ephraïm Kishon ! Diffusé à 22 h 45 sur Arte, certes, mais y a pas non plus écrit Kev Adams… Quant à Ferenc Hoffman, né en 1924 dans une famille juive de Budapest, il n’est devenu Ephraïm Kishon qu’au terme d’une demi-douzaine de changements de noms, généralement imposés par les circonstances.

L’ambition du jeune homme n’était pas mince : « Être écrivain et dire la vérité. » Il y est parvenu, et par la voie royale à mes yeux : l’humour. Il faut dire qu’il avait manifesté des dispositions précoces. À 20 ans, à peine évadé des camps, il rédige Mein Kamm (« Mon peigne »), parodie du best-seller d’Adolf Hitler où il substitue juste les chauves aux juifs.

Résilience cyrulnikienne ? Pas seulement. Toute sa vie et partout où elle l’entraînera, de Budapest à Israël en passant par les persécutions nazies, la vie de journaliste satirique sous Staline et autres petits plaisirs, Kishon promènera le même regard distancié, ironique – mais généralement plus tendre que la réalité qu’il décrit.

Treize ans après sa mort, 40 millions d’exemplaires de ses livres, traduits en 32 langues, se sont écoulés à travers le monde – notamment en Allemagne, ce que l’auteur trouve « savoureux » – mais guère en France… Moi-même d’ailleurs, non-germanophone par mon père (il trouvait le grec ancien plus civilisé que le boche), je n’ai connu de lui, tardivement, que les quelques livres traduits en français et encore disponibles.

Cela dit, Kishon ne fut pas seulement écrivain, comme il y avait aspiré, mais aussi journaliste, chroniqueur et cinéaste. Son premier film, Sallah Shabati (nommé aux Oscars en 1964), raconte la chaotique intégration dans l’Israël moderne d’un immigrant séfarade vaguement caricatural – père de famille nombreuse, analphabète et roublard.

Mais mon préféré, c’est Der Blaumilchkanal (1969). L’argument : un fou échappé d’un asile défonce au marteau-piqueur en plein jour Allenby Street, une des artères principales de Tel-Aviv. Tout le monde le laisse faire, pensant qu’il a reçu des ordres… jusqu’à ce que les canalisations jaillissent en canaux, inondant les rues de la ville.

Heureusement, le maire saura reprendre en main la situation ; il inaugure personnellement le canal Allenby, non sans vanter dans son allocution les mérites de la « Venise moyen-orientale ». Comment voulez-vous que j’ajoute une chute après ça ?

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Septembre 2018 - Causeur #60

Article extrait du Magazine Causeur


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