Avec les méthodes d’abattage industriel, nous dit-on, la mise à mort des animaux succèderait à un endormissement profond, qui leur épargnerait l’effroi et la souffrance. Les procédés mis en place, comparables aux chaînes de montage des usines d’automobiles, réduiraient au minimum l’intervention humaine. Au terminus des bêtes, on tuerait proprement, rapidement, sans affect…

Récemment, l’association de protection des animaux L214 nous a dévoilé quelques exemples du comportement des hommes dans l’univers clos des abattoirs d’Alès et du Vigan (Gard). Un manipulateur projetait violemment des moutons vers le carré d’abattage, les contraignant à un vol plané auxquels ces mammifères naturellement privés d’ailes ne sont nullement préparés. Un employé taquin, pour se distraire autant que pour amuser ses collègues, envoyait de brèves décharges électriques à une brebis, qu’il avait préalablement fort maltraitée. Les sursauts de douleur de l’animal provoquaient des fous-rires chez tous ces braves gens… Les cochons y étaient asphyxiés, et leur agonie bruyante duraient longtemps, aussi longtemps que la mort de ce bovin dont la tête seule dépassait de son appareil de contention, et sur laquelle s’acharnait un boucher maladroit.

L214 vient encore de révéler des scènes d’horreur, qui eurent pour cadre l’intérieur d’un établissement sis à Mauléon-Licharre, dans le beau pays de Soule. Parmi les nouvelles figures de l’épouvante, retenons celle de l’agneau écartelé vivant, celle de ses congénères brutalisés par un personnel irritable, contraint de relayer une technique défaillante, celle des porcs et des veaux mal étourdis, mais tout de même égorgés, aspergeant de leur sang le lieu du sacrifice. Dans la cage d’étourdissement trop grande, les veaux, par deux ou trois, pris de panique devant le spectacle de leur fin imminente, se bousculent, glissent, se piétinent. D’énormes taureaux, pendus par une seule patte, clowns acrobates offerts à la boucherie dans une position douloureuse et grotesque, demeurent parfaitement conscients lorsque le couteau les frappe et les ouvre.

Qui se soucie de ces bourreaux payés à la tâche ?

Dans les abattoirs français, où ne pénètrent ni la simple compassion ni le droit, il est permis de se livrer à toutes les fantaisies. Nous ne rentrerons pas dans le faux débat, que les gens « raisonnables » tentent d’imposer. Ils avancent la nécessité du régime carné, la survie de l’élevage français, ils moquent, en vrac, les belles âmes et la sensiblerie des petites natures. Partout on consomme la protéine animale, on s’en gave. On veut son steak bleu, sa bavette d’aloyau à peine saisie de chaque côté afin de caraméliser les sucs, son entrecôte marchand de vin. Il faut, pour apaiser notre besoin de barbaque à vil prix, des abattoirs et des tueurs.

Or, si nous envoyons une cellule de soutien psychologique et un ministre au moins, dès qu’une poussière d’astéroïde a illuminé le ciel nocturne d’une région, nous abandonnons à eux-même des hommes, dont le métier est de planter quotidiennement leurs couteaux dans la chair vive de bêtes gouvernées par la terreur et bientôt pendues à un rail aérien, pantelantes, effarées. Qui se soucie de ces bourreaux payés à la tâche ? Ils accomplissent, dérobés à nos regards, le rituel et les gestes d’un fameux éventreur londonien, mais pressés par les cadences de la rentabilité postmoderne. Besogne macabre, cachée, qui nous permet de satisfaire momentanément notre appétit de carnivores bedonnants et surendettés.

Les images atroces de L214 traduisent, elles aussi, le grand malaise de notre société, où les délinquants exploités prospèrent à l’abri des regards, sans contrôle, et entraînent la très ancienne civilisation française dans un mouvement de spirale descendante, dans un gouffre mouvementé qui nous fascine et suscite dangereusement notre vertige de néant.

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