Jean-Paul Belmondo sera glorifié à la Cinémathèque de Paris jusqu’à la fin janvier 2027 dans une «magnifique» exposition. Parallèlement, nous fêtons en ce mois d’octobre, les 50 ans du Corps de mon ennemi, réalisé par Henri Verneuil en 1976 d’après le roman de Félicien Marceau. Monsieur Nostalgie nous explique pourquoi ce film est un pur plaisir nostalgique et dissident…

Il y a d’abord cette musique de Francis Lai qui mélancolise un quai de gare des Hauts-de-France, terre du textile et du football, de la reproduction sociale et du fil à la patte. Cournai, le nom d’emprunt, contraction fictive de Courtrai et Tournai, semble plus vrai que nature. Cette ville de cinéma sonne à l’oreille, elle carillonne tel un beffroi. Elle a la hauteur d’un Grand Gille qui viendrait bousculer la quiétude des notables. Le diable est revenu. Nous sommes entre la Belgique et le département 59. Jean-Paul, la quarantaine rugissante, a soif de vengeance. Il porte un imperméable défraîchi et un attaché-case périmé. Son costume date. Il n’est plus l’homme à mode, le chéri de ses dames, le beau François à qui la haute-société nordiste avait mis le pied à l’étrier. Sous un ciel bas, il retourne sur son passé. La ville a changé, seulement en apparence. Elle s’élève. De nouveaux quartiers poussent ici et là, des commerces s’ouvrent débordant d’objets inutiles et les mêmes maîtres tiennent toujours la barre. Inflexibles. Encore plus dominateurs qu’hier. Sept ans auparavant, François était le Number One de cette seigneurie ouvrière, bien-pensante, féodale d’esprit et pourrie jusqu’à l’os. Corrompue. Tant qu’il a obéi, tant qu’il a plié, on a loué son charme et son allant. On le jalousait même. Les filles de famille rêvaient de le mettre dans leur lit, leurs mères y parvenaient. Il avait l’onction de dieu, du grand manitou des filatures, Jean-Baptiste Liégard en la personne de Bernard Blier, souverain goguenard, paternaliste roué, trônant sur un empire allant de la pelote de laine au sachet de poudre. Génialement caricatural. François revient donc pour réparer une injustice, pour comprendre les raisons de sa chute et se souvenir. Malgré l’opprobre et la prison, il veut mettre un nom, une cible sur le commanditaire de sa déchéance. Il avait pourtant fait allégeance aux puissances d’alors. Ce n’était pas suffisant. Il fallait se soumettre et remercier. Ou bien s’effacer. Abdiquer totalement. François n’est pas un chevalier du Christ, il n’est pas d’Assise ; il ne sauve pas les pauvres, il préfère la loi du talion. Il s’enferre alors dans des pensées d’un autre temps. Des valeurs obsolètes. Il n’a pas supporté d’avoir été trahi, et plus encore, que l’engagement de son père ait été sali. Son vieux y croyait sincèrement à ses idées de justice sociale. Il ne pardonne pas cet outrage, ni la morgue de ses commensaux. Il était pourtant un bon fils aimant. Maintenant, il lui reste l’honneur et son bras armé. Cette fois-ci, il ne reculera pas.
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Ne voyez pas Le corps de mon ennemi comme un remake de la lutte des classes ; à sa sortie, la critique qui n’aimait pas le classicisme de Verneuil, a été incapable de saisir toute la beauté d’un monde qui se fanait. Derrière la machination à l’envers, le flashback romantique, le vernis politique, la « mondialisation » en marche, Verneuil n’était que douceur et mémoire. En peintre naturaliste, il a figé, dès 1976, le décor de notre enfance. Parfumerie aux flacons précieux, impressions poudrées, filles de nuit trop voyantes, maturation lente des rêveries provinciales, ce film soulève des vapes de tendresse. Il est la bascule. Après, vinrent les années 80 et leur cortège d’incantations malsaines, humanisme et maquereautage, expansion économique et dirigisme culturel. Jean-Paul est du vieux monde, du coup de boule salvateur, des amitiés de régiment, des copains de la communale, de la morale élémentaire, des formules expéditives et du beau geste. Que des mots aujourd’hui flétris. Verneuil place sur son échiquier des caractères propres à la tragédie, Claude Brosset, fidèle servant reconverti, Daniel Ivernel, maire affidé lucide, François Perrot, félon revanchard, Michel Beaune faux-jeton empêtré, Charles Gérard amuseur bouffon, que des pointures du cinéma à papa. D’une justesse jouissive. Du divertissement de qualité. Et puis, il y a les femmes, les actrices, une sensuelle et boulevardière Elisabeth Margoni, décolleté plongeant et répartie faubourienne, une certaine Frida de Düsseldorf au coup de rein mécanique se dévêt à l’écran et Marie-France Pisier bêcheuse suprême d’émotion. Souvenons-nous longtemps de la classe ébréchée de Marie-France, de son art, passant de l’emmerdeuse à l’implorante, de l’orgueil à la tristesse. Enfin, il faut voir ce film pour l’apparition céleste de Nicole Garcia, peut-être l’image la plus pure, la plus angélique, une bonté sensuelle et cette voix qui suspend les horloges. Le corps de mon ennemi nous procure des bouffées de chaleur, il conserve tant d’images bénies. On les garde pieusement dans notre carnet de bons points. Elles nous aident à affronter les époques farouches.
Le film est actuellement visible sur Ciné+ OCS 1h56




