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« Soudain », ou la force de vivre

Le film de Ryūsuke Hamaguchi, en salles, est brillant et sort alors que la question de la "fin de vie" occupe le débat public


« Soudain », ou la force de vivre
© Diaphana Distribution

Encore un film avec Virginie Efira? Oui, mais celui-ci mérite tout particulièrement le détour. Avec Soudain, Ryūsuke Hamaguchi livre une œuvre magnifique sur la vieillesse, la maladie et la mort, mais aussi sur cette mystérieuse force qui nous pousse à vivre.


Avec Soudain, le formidable cinéaste japonais Ryūsuke Hamaguchi, auteur de nombreux très beaux longs-métrages — Senses (2015), fresque magistrale disséquant le quotidien et les secrets de quatre amies à Kobe ; Asako I & II (2018), drame romantique hypnotique sur une femme amoureuse successivement de deux parfaits sosies ; Contes du hasard et autres fantaisies (2021), triptyque subtil sur les coïncidences qui bouleversent les relations humaines ; Drive My Car (2021), chef-d’œuvre sur le deuil, la reconstruction et la puissance du théâtre ; Le Mal n’existe pas (2023), fable écologique et politique sur l’affrontement entre promoteurs et communauté rurale — signe une nouvelle fois un grand film, d’une beauté, d’une intelligence et d’une profondeur bouleversantes. La rencontre entre deux femmes devient peu à peu une extraordinaire méditation sur le vieillissement, la maladie, Alzheimer, la souffrance, la mort, mais surtout sur ce qui demeure lorsque le corps et la mémoire vacillent : le désir et la force de vivre.

Deux actrices magnifiques

Il faut saluer ici l’extraordinaire travail de Virginie Efira et Tao Okamoto, qui portent le film avec une intensité exceptionnelle. Leur interprétation a justement été récompensée à Cannes : les deux comédiennes ont obtenu conjointement le Prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes 2026. Virginie Efira est magnifique de présence, de fragilité et de détermination. Tao Okamoto lui répond avec une force intérieure bouleversante. Deux femmes, deux cultures, deux langues, deux expériences de la maladie et de la vie qui se rencontrent, se confrontent et finissent par s’enrichir mutuellement. 

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Hamaguchi fait de cette rencontre un véritable espace de pensée. Chez lui, les dialogues ne sont jamais de simples dialogues : ils deviennent des combats intérieurs, des interrogations philosophiques, des tentatives parfois désespérées pour comprendre l’autre et, à travers l’autre, tenter de se comprendre soi-même.

L’humanitude contre la logique de l’abandon

Soudain est aussi un film profondément politique. Hamaguchi montre des soignants confrontés à des femmes et des hommes vieillissants qui ne sont pas simplement des corps à nourrir, laver, déplacer ou médicaliser. Ce sont des êtres humains qui continuent à éprouver, à désirer, à aimer, à souffrir, à se souvenir, à rire et à vouloir vivre. C’est là que le film devient profondément politique : quelle place notre société accorde-t-elle encore à ceux qui ne produisent plus, qui ne travaillent plus, qui dépendent des autres et dont le corps est devenu fragile ?

À travers l’EHPAD, Hamaguchi interroge notre civilisation. Il oppose à la logique comptable, à la pénurie de personnel, à l’épuisement des soignants et à la tentation de considérer la vieillesse comme une charge une autre conception de l’être humain: celle d’un individu dont la dignité ne disparaît jamais avec l’âge. Et cette vision entre évidemment en résonance avec le débat contemporain sur la fin de vie et les lois sur l’euthanasie votées par les gouvernements de certains pays défaillants moralement. Soudain rappelle avec une force singulière qu’une existence diminuée n’est pas une existence sans valeur. La dépendance n’abolit pas le désir de vivre. La souffrance n’annule pas la dignité. La vieillesse n’est pas une maladie.

Absence de l’âme

Mais c’est précisément ici que surgit la limite, et peut-être une certaine faiblesse du film. Hamaguchi filme admirablement la souffrance du corps et celle de l’esprit. Il filme la maladie, Alzheimer, la perte de mémoire, la peur de mourir, l’angoisse de la disparition. Il filme avec une immense humanité les gestes des soignants et leur volonté de préserver jusqu’au bout la dignité de ceux dont ils ont la charge.

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Mais où est l’âme ? Où est la spiritualité ? Où est cette part mystérieuse de l’être humain qui ne se réduit ni à son corps, ni à son cerveau, ni à sa mémoire, ni même à ses sentiments ? Où est Dieu ? Le film ne pose pratiquement jamais cette question. Il semble considérer l’être humain dans sa totalité corporelle et psychologique, mais il laisse dans l’ombre cette dimension spirituelle qui, pour des millions d’hommes et de femmes, constitue pourtant une part essentielle de leur rapport à la mort. Naoko affirme que lorsqu’elle mourra, il ne subsistera plus rien d’elle. Cette phrase terrible est peut-être l’une des clés du film. Elle exprime une conception radicalement matérialiste de la disparition : lorsque le corps s’éteint, lorsque la mémoire disparaît, lorsque le cerveau cesse de fonctionner, tout s’achève.

C’est peut-être là que se situe la frontière de l’Humanitude défendue par les soignants. Elle restitue magnifiquement l’humanité à ceux qui souffrent, mais elle ne répond pas à la question de ce qui pourrait subsister lorsque toute humanité corporelle aura disparu. Le film est immense lorsqu’il parle de la dignité de vivre. Il devient plus limité lorsqu’il s’agit de penser le mystère de mourir.

Un film qui défend la vie

Cette réserve n’enlève rien à mon admiration pour Soudain. Les grands films sont ceux qui continuent à nous interroger après la projection, ceux avec lesquels nous pouvons être profondément en accord tout en discutant de leurs limites. Hamaguchi filme la fragilité sans jamais réduire l’être humain à sa fragilité. Il filme la vieillesse sans mépris, la maladie sans voyeurisme, les soignants sans angélisme et la mort sans facilité. Et surtout, il nous rappelle quelque chose d’essentiel : tant qu’un être humain désire vivre, il n’appartient à personne de décider que sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Un film humaniste d’une grande douceur.

3h16




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est directeur de cinéma.

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