
Gregg Araki ne vieillit pas. Qui n’a pas eu la chance de voir Mysterious Skin (2004), ce chef d’œuvre d’une affreuse mélancolie, ou encore Kaboom (2010), film parfaitement barré au meilleur sens du mot, ferait bien de ne manquer sous aucun prétexte I Want Your Sex, dernier né du génial – et trop méconnu – cinéaste californien.
Contre les codes de la doxa progressiste
A l’âge de 66 ans, riche d’une filmographie conséquente – une douzaine de longs métrages, depuis la cavale foudroyante de The Living end (1992) jusqu’au mélodramatique White Bird (2014) – sans compter, plus récemment, les séries de son cru (10 épisodes de Now Apocalypse, 2019) et autres participations ponctuelles (cf. sur Netflix l’épisode 10 de Monstre : l’histoire de Jeffrey Dahmer ; ou l’épisode 4 de la série American Gigolo) -, Araki, à la longue, s’était fait oublier du grand écran. C’est qu’indépendant, il l’est, à tous les sens du mot – jusque dans sa façon de savoir se faire rare. Cinéaste ouvertement homosexuel, certes, mais prenant à rebrousse-poil, avec constance, âpreté et non sans un humour corrosif à souhait, tous les codes de doxa, y compris ceux de la militance LGBTQIA+ et de la tartufferie woke.
Les histoires d’amour finissent mal, en général
Entre bain de sang et bain de jouvence, conjuguant le suspense du thriller et les couleurs acidulées de la comédie trash incrustée de cartoons, I Want Your Sex, coscénarisé avec la chroniqueuse et journaliste Karley Sciortino, déjà sa partenaire sur Now Apocalypse, est de l’aveu même du réalisateur un projet de longue haleine ; il ne pouvait être placé dans les mains de n’importe quels comédiens. C’est peu dire que le duo Cooper Hoffman/Olivia Wilde fusionne, dans une réjouissante alchimie. Le premier incarne le rouquin grassouillet Eliott, étudiant désargenté en quête d’une première expérience professionnelle. La seconde campe Erika Tracy, une artiste-contemporaine-influenceuse cupide, dont l’esthétique exploite dans l’outrance la veine commode de l’éros débridé. Laquelle Erika, contre toute attente, embauche comme assistant ce garçon bêta, mal dégrossi (il partage avec la revêche Minerva une vie de couple banale), pour faire d’Eliott son esclave sexuel… Esclave bientôt consentant, voire addictif. Mais comme nous l’aurons appris d’emblée dans un flash- back initial, l’histoire, entre eux, finira mal. D’où une enquête où Eliott, interrogé par la police, doit rapporter les faits et, si possible, se disculper – contrepoint des péripéties hautes en couleur qui jalonnent l’intrigue.
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Oiseau rare

Sous les dehors d’une comédie érotique mâtinée de film à suspense, conjuguant burlesque, noirceur et acidité, I Want Your Sex est, en réalité, un brûlot dénonçant, plus radicalement qu’il n’en a l’air, l’imposture ontologique de l’art contemporain, l’obscène marchandisation de la célébrité, mais surtout cette libido puissamment entravée aujourd’hui par les diktats de la bien-pensance.
Prenant le contre-pied de la sexualité contractuelle et aseptisée portée par les réseaux et promue par les vestales du woke, Araki, en 2026, fait vraiment figure d’oiseau rare : loin du manichéisme de rigueur et aux antipodes du discours formaté sur le consentement, la domination, etc., tout son cinéma suggère l’ambivalence des stratégies de séduction, la réversibilité du processus de manipulation, l’ambiguïté fondamentale de la pulsion libidinale. A ce titre, il est plaisant que la critique actuelle, désormais si frileuse en matière de mœurs, communie benoitement dans la célébration de ce dernier opus « sulfureux », sans appréhender qu’Araki incarne la réfutation radicale des préjugés de l’époque en matière érotique : jouir sans entrave est son credo – celui d’une autre jeunesse.
P-S : à noter que L’invitation, long métrage réalisé par Olivia Wilde, sortira en salles le 16 septembre prochain
I Want Your Sex. Film de Gregg Araki. Avec Olivia Wilde, Cooper Hoffman… Etats-Unis, couleur, 2025. Durée: 1h30.
En salles le 29 juillet 2026
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