« L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » écrit François de La Rochefoucauld dans ses Maximes
Il faut peut-être finir par remercier les procureurs permanents d’Israël. Oui, les remercier ! Car, à leur manière, ils rendent un hommage involontaire à ce pays. Ils révèlent, sans jamais s’en apercevoir, qu’ils le jugent selon un critère qu’ils n’appliquent à aucune autre nation. Ils lui refusent précisément ce qu’ils accordent au reste de l’humanité : le droit d’être imparfait, le droit de se défendre comme les autres, le droit d’être simplement un État parmi les États.
C’est toujours la même chanson, la même rengaine hypocrite qui nous est servie avec cette arrogance qui, à la longue, donne la nausée. On nous explique gravement qu’« Israël doit se sauver de lui-même ». On lui intime d’être un modèle moral. On lui ordonne d’incarner la conscience universelle. Toi, petit État encerclé, harcelé depuis sa naissance, attaqué par des organisations qui proclament ouvertement vouloir t’effacer de la carte, toi, tiens-toi droit, demeure immaculé, irréprochable. Les autres peuvent céder à la brutalité des guerres, aux nécessités stratégiques, aux tragédies militaires. Toi, non. Toi, tu dois rester pur. Tu dois mener une guerre sans victimes civiles, une guerre où l’ennemi tirerait tandis que tu présenterais l’autre joue avec dignité.
Espérances morales
Il y a quelque chose de presque religieux dans cette exigence. Israël n’est plus un État ; il devient une parabole morale. Il n’est plus un acteur de l’histoire ; il est sommé d’être un saint. Son existence même semble n’être tolérée qu’à condition qu’elle confirme les espérances morales de ceux qui le regardent de loin, bien installés dans leurs studios de télévision, leurs rédactions climatisées ou leurs amphithéâtres universitaires.
Le plus étonnant est que ceux qui tiennent ce discours se croient réalistes. Ils prétendent parler au nom du droit international, de l’humanisme, de la civilisation. En réalité, ils parlent au nom d’une fiction. Car aucune nation n’a jamais survécu en appliquant les principes qu’ils prescrivent à Israël. Aucune.
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Les Irakiens avec les Etats-Unis n’ont pas reconquis Mossoul en distribuant des bouquets de fleurs. La coalition internationale n’a pas détruit Daech à coups de sermons. Les bombardements furent massifs. Les pertes civiles furent immenses. Des quartiers entiers furent rasés. Les ONG protestèrent parfois, mais sans que cela ne devienne la grande affaire morale de notre époque. Les éditorialistes comprenaient alors qu’une guerre contre une organisation terroriste retranchée au milieu des civils est, par définition, une guerre tragique.
À Alep, la Russie pulvérisait des quartiers entiers. En Syrie, le régime de Bachar el-Assad utilisait des armes chimiques contre sa propre population. Au Yémen, la guerre engloutissait des centaines de milliers de vies dans une indifférence presque parfaite. Au Soudan, des massacres se succèdent depuis des années dans un silence médiatique presque obscène. Au Congo, les morts se comptent depuis des décennies par millions. L’Éthiopie a connu une guerre d’une violence extrême au Tigré. La liste est interminable.

Obsession mystique
Pourtant, aucune de ces tragédies n’a produit cette obsession quasi mystique que suscite Israël. Aucun défilé hebdomadaire dans les capitales occidentales. Aucun boycott généralisé des universités. Aucun artiste ne s’est senti moralement obligé de dénoncer les crimes du Soudan avec la même intensité émotionnelle que ceux imputés à Jérusalem. Les manifestations ne remplissaient pas les places publiques. Les étudiants n’occupaient pas les campus au nom des victimes du Tigré. Les réseaux sociaux ne changeaient pas leurs couleurs.
Pourquoi ? Parce que ce n’est pas seulement la souffrance qui mobilise ; c’est l’identité du coupable désigné.
Et c’est ici que le spectacle devient fascinant. Les mêmes personnes qui affirment lutter contre les stéréotypes reproduisent sans s’en rendre compte le plus ancien d’entre eux : celui du Juif tenu à une perfection morale inaccessible aux autres hommes. On ne demande pas à la Chine d’être bouddhiste. On ne demande pas à la Russie d’être tolstoïenne. On ne demande pas à l’Iran d’incarner les droits de l’homme avant d’assurer sa sécurité nationale. Mais Israël, oui. Israël devrait être la preuve vivante que la morale absolue peut survivre au milieu de ceux qui veulent votre destruction. Quel étrange privilège. Quel étrange hommage.
Car enfin, si Israël était réellement ce monstre colonial, cet État parmi les plus criminels de la planète, pourquoi lui demander davantage qu’aux autres ? Pourquoi exiger de lui ce que l’on n’exige ni de la Turquie, ni de l’Algérie, ni de l’Égypte, ni de l’Arabie saoudite, ni même des grandes démocraties occidentales ? Cette exigence révèle précisément l’inverse de ce qu’elle prétend démontrer. Elle signifie qu’au fond, même ses accusateurs savent qu’Israël appartient à un autre ordre moral. Ils ne le disent pas, bien sûr. Ils parlent de « valeurs universelles », de « responsabilité particulière », de « devoir historique ». Les mots changent. La logique demeure.
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Et pendant ce temps, les voilà qui pleurent sur Gaza. Ils égrènent les chiffres des victimes avec la gravité des prêtres lisant une litanie sacrée. Les bilans proviennent du Hamas ? Peu importe. Les rectifications ultérieures ? Elles passent inaperçues. Les manipulations documentées ? Elles n’intéressent personne. Dès lors qu’un chiffre accuse Israël, il devient immédiatement parole d’Évangile. On croit rêver. Depuis quand une organisation terroriste constitue-t-elle une source statistique considérée comme fiable par les plus grands médias du monde ? Imagine-t-on les démocraties occidentales reprendre quotidiennement les communiqués de Daech pour établir le bilan des combats en Irak ? La question paraît absurde. Pourtant, c’est exactement ce qui se produit.
Mais il faut comprendre que le récit est déjà écrit. Les faits n’ont plus qu’à entrer dans le scénario. Il faut un bourreau. Il faut une victime. Et surtout, il faut que le bourreau soit Israël. Car sans cela, toute la mécanique symbolique s’effondrerait. Naturellement, chacun prend soin d’ajouter la formule rituelle : « Ce n’est pas contre les Juifs ; c’est contre la politique israélienne. » Personne n’est antisémite. Tout le monde condamne l’antisémitisme avec une vigueur admirable. On dénonce même parfois celui-ci avec autant d’énergie que l’on diabolise Israël. Ainsi la conscience demeure propre. Mais cette distinction devient parfois si théorique qu’elle finit par perdre toute crédibilité lorsque l’État juif concentre à lui seul une part démesurée de l’indignation mondiale.
Quand l’égalitarisme disparait soudain du paysage
Car enfin, si la politique israélienne est véritablement incomparable par son horreur, comment expliquer que des conflits infiniment plus meurtriers suscitent une émotion aussi faible ? Pourquoi Israël monopolise-t-il autant de résolutions internationales, de manifestations, de pétitions, de tribunes, d’émissions spéciales, de débats universitaires ?
La réponse est moins géopolitique que psychologique. Israël est devenu le réceptacle d’une attente morale impossible. Il faut qu’il échoue. Il faut qu’il déçoive. Il faut qu’il trahisse les valeurs que l’Occident prétend défendre, afin que celui-ci puisse ensuite se purifier en le condamnant. La condamnation d’Israël fonctionne alors comme un rite d’absolution. Plus on l’accuse, plus on se sent innocent.
Et voici maintenant l’autre versant, peut-être le plus méprisant de tous. Le Hamas, lui, échappe curieusement aux mêmes exigences. On le condamne, bien sûr, mais comme on condamne un tremblement de terre ou un cyclone. Avec résignation. Avec fatalisme. Comme si l’on n’attendait finalement rien de lui. Il serait violent par nature, fanatique par culture, incapable d’autre chose. On ne lui demande pas d’appliquer les conventions internationales. On ne lui demande pas de protéger ses civils. On ne lui demande pas de renoncer à utiliser les hôpitaux, les écoles ou les mosquées comme infrastructures militaires.
Quelle étrange indulgence. Sous couvert d’antiracisme, elle repose sur une forme de paternalisme extraordinairement condescendant. Les islamistes seraient des êtres tellement prisonniers de leur histoire qu’on ne saurait véritablement les tenir responsables de leurs actes. Israël, lui, est réputé capable de mieux ; c’est pourquoi il sera condamné davantage.
Cette hiérarchie morale est profondément paradoxale. Les uns sont traités comme des adultes pleinement responsables ; les autres comme des mineurs perpétuels.
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Ce n’est pas de l’égalité. C’est son contraire.
Et puis survient toujours le moment où certains Israéliens eux-mêmes rejoignent le chœur des accusateurs. Leur sincérité n’est pas en cause. Leur courage non plus. Mais il arrive que la quête de pureté devienne si absolue qu’elle oublie une évidence élémentaire : une nation ne choisit pas toujours les circonstances dans lesquelles elle doit survivre. Il est noble de vouloir être juste. Il est suicidaire d’exiger d’une démocratie attaquée qu’elle combatte selon les règles imaginées par ceux qui ne connaissent pas la guerre. L’histoire est impitoyable avec les peuples qui confondent la vertu et le renoncement.
Et peut-être viendra-t-il un jour où les Européens, aujourd’hui si généreux en prescriptions morales adressées à Israël, découvriront eux-mêmes ce que signifie devoir choisir entre la survie et la perfection. Ils comprendront alors que les maximes qu’ils distribuent avec tant d’assurance deviennent soudain très difficiles à appliquer lorsque les roquettes tombent réellement sur leurs villes, lorsque les tunnels débouchent sous leurs maisons ou lorsque leurs enfants sont pris pour cibles. Ce jour-là, ils mesureront peut-être que l’histoire ne récompense pas les consciences satisfaites mais les sociétés capables d’affronter le tragique sans cesser, autant que possible, de demeurer humaines.
Car il est une vérité que notre époque refuse obstinément de regarder : une civilisation qui exige la retenue du défenseur tout en relativisant la barbarie de l’agresseur ne construit pas la paix. Elle désarme moralement ceux qui résistent et encourage ceux qui frappent. À force de transformer la légitime défense en faute originelle, elle finit par rendre la violence plus rentable que le droit. Et lorsque cette logique se retournera contre elle, lorsque ceux qu’elle excusait au nom de leur victimisation lui présenteront la facture de ses illusions, il ne lui restera plus qu’à découvrir, avec un mélange de stupeur et de remords, que l’indignation n’a jamais arrêté une armée, qu’une bonne conscience ne constitue pas un système de défense, et qu’il est parfois plus facile de condamner ceux qui se battent que d’avoir soi-même le courage de combattre…
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