– À propos de Gilles Deleuze… et de quelques autres.
En général, ce n’est pas la bombe qui m’intéresse – mais les évènements qui l’annoncent. Ce ne sont pas les évènements qui me concernent – mais les signaux faibles qui les préparent.
J’aime les signaux faibles : je ne vois qu’eux. Et ce n’est pas Vichy 40 qui me requiert – mais Vichy 2026-27 qui m’inquiète. Beaucoup. Pas Johann Chapoutot spécialiste du nazisme, mais Johann Chapoutot intellectuel organique de la « passionnément antisémite » LFI – par exemple. Vous voyez le genre d’exemples.
En 2025, Camille Chamois, professeur de philosophie, publie un Deleuze aujourd’hui – à propos de l’actualité « criante » (sic) de celui-ci. Ce qui l’atteste selon lui (et entre autres) ? Ceci : Deleuze s’est intéressé à la Palestine dès le début des années 70, « car il a côtoyé des mouvements militants (…) Et dans les colonnes du Monde, de Libération, de la Revue d’études palestiniennes, Deleuze (…) a dénoncé le « génocide » – c’est son terme de l’époque – en Palestine. Ses prises de position sont d’une actualité criante ».
Alors, je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis cela, je me dis : « C’est une blague » ou « C’est trop bête. » (Oui, je vais jusque-là quand je lis ça). Dire l’actualité d’un penseur en citant un « génocide » dont il se serait fait l’exégète il y a 50 ans – et qui, plus fort encore (d’où son actualité « criante », selon Chamois), dure encore : un génocide de 50 ans ! Je souris – et je me dis, vraiment : « C’est une blague. Cela ne peut pas être aussi bête. » Mais si. Cela peut. Je l’ai lu (entretien, une page, Le Monde – évidemment1 -, 8 décembre 2025). Je me dis aussi : cela ne va pas. C’est absurde, tout le monde devrait voir que c’est absurde. Mais personne ne voit, et il ne se passe rien.
Conclusion : les Juifs (je parle des Israéliens, mais comme on les confond allègrement et délibérément, partout, surtout à gauche de la gauche, j’écris « les Juifs », la gauche de la gauche, qui déteste les uns et les autres verra bien de qui je parle, les autres corrigeront d’eux-mêmes) – conclusion, donc : les Juifs ne sont pas doués pour les génocides. Pour les commettre, à tout le moins. Cinquante ans, c’est trop long, même pour un génocide – qui a en outre vu quadrupler la population des territoires palestiniens (de 1,279 millions d’habitants en 1975 à 5,6 en 2025, statistiques officielles de l’UNFPA et de l’Autorité palestinienne). Si nous étions cynique – nous ne le sommes pas, nous parlons d’êtres humains et de choses graves – on conclurait à un fiasco total en matière de « génocide ».
A lire aussi, Pierre Vermeren: La faucille et le croissant
Deuxième conclusion : Deleuze n’était pas très politique (en dépit des apparences, trompeuses) – et sa culture historique était très faible, comme souvent chez certains philosophes qui n’ont pas eu à l’affronter (l’Histoire). L’important, pour que leurs élaborations intellectuelles tiennent, est qu’ils ignorent beaucoup, beaucoup de choses – en particulier l’Histoire, justement.
À cette seule condition, Sartre et Garaudy ont vaincu Camus et Aron à l’époque du stalinisme. À cette seule condition, toutes les falsifications sont passées. La construction du réel – avant le réel. Et le goulag, plutôt que la vérité.
Le « génocide » selon Deleuze – dans les années 70 (30 ans après la Shoah !) : il y avait sans doute un fond… d’abjection dans ces mots – plutôt que d’actualité.
Troisième conclusion : le « génocide » (l’emploi du mot) a donc connu une première jeunesse – une première tentative de « retournement du stigmate » (fameux), qui avait échoué. Cet emploi dès les années 70 ne renvoyait à une réalité que pour Deleuze et ses amis « militants » (donc aveugles et esclaves) – en tout cas en ce qui concerne la Palestine. Mais y a-t-il des écrits de Deleuze sur le Cambodge ? Je ne suis certes pas un spécialiste – mais je n’ai trouvé aucun texte de Deleuze qui condamne le génocide cambodgien (avéré, lui, au mitan des années 70).
Surprenant ? Non, pas surprenant. L’emploi du mot « génocide », à propos du conflit israélo-palestinien, dans les années 70 – comme aujourd’hui – obéit à un agenda politique balisé, bien identifié (ce n’est pas sorcier), d’une grande perversion (on ne vous apprend rien).
Mais c’est aussi – plus intéressant – son emploi dès les années 70 par Deleuze et consorts qui nous permet de le prouver. Et d’attester le caractère absolument idéologique – donc mensonger – de cet emploi aujourd’hui.
Il y a certes une actualité de Deleuze mais ce n’est peut-être pas celle que Camille Chamois a tenté de défendre si… maladroitement (euphémisme). (Un peu comme s’il avait voulu défendre l’actualité de Michel Foucault en évoquant le soutien de celui-ci, dès la fin de 1978, à la révolution islamiste de Khomeini et son salut à l’avènement d’une « spiritualité politique » (sic). Il ne faut pas, cher Camille : Foucault mérite mieux – vraiment mieux. Il faut pardonner à Foucault – comme on pardonne à Drieu son antisémitisme, si mal approprié pour un esprit si distingué, subtil, « noble », disait Malraux : « Un des êtres les plus nobles que j’aie rencontrés » (sic)).
Coda (après trois conclusions, il y a nécessairement une coda – sourire). Pour avoir lu LTI de Victor Klemperer et Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, je sais ce que l’on peut faire dire aux mots (ici, « génocide », donc) à force de supplicier le réel : n’importe quoi.
- https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/camille-chamois-philosophe-les-ecrits-de-deleuze-sont-d-une-actualite-criante_6656517_3232.html ↩︎
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




