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« On clôt les cinq cents ans de l’ère Gutenberg »

Entretien avec Bruno Patino, propos recueillis par Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques


« On clôt les cinq cents ans de l’ère Gutenberg »
Bruno Patino est président d’Arte France. © Hannah Assouline

Non content d’avoir déjà largement remplacé les livres que nous avions dans nos bibliothèques, le web est, à la faveur de l’IA, en train de remplacer les neurones que nous avons dans nos crânes. Pas très rassurant. Dans Le Temps de l’obsolescence humaine, Bruno Patino, président d’Arte, demande l’asile politique pour les cerveaux humains.


Causeur. Quand on relit Une presse sans Gutenberg (Grasset, 2005), votre premier essai sur le numérique, on est replongé dans une époque où la technologie semblait sous contrôle. Vingt ans après, personne ne sait où va nous mener l’intelligence artificielle.

Bruno Patino. En 1989, internet pouvait se définir en effet comme la rencontre de deux dynamiques assez simples à comprendre et à maîtriser : d’une part un réseau, et d’autre part le développement de bases de données. Le réseau, dont le principe est de relier la totalité des utilisateurs entre eux, produisait un effet centripète. Tandis que les bases de données, nécessairement multiples et variées, induisaient un phénomène de fragmentation. Ces deux forces opposées se conjuguaient de façon plutôt vertueuse, aussi bien sur un plan technique qu’économique. Dans une première phase, les efforts du secteur se sont concentrés sur l’installation d’infrastructures de télécommunication. On employait alors dans la tech un vocabulaire d’ingénieurs réseau. On parlait d’« autoroutes de l’information » et de « navigateurs ». C’était le temps de « l’économie de l’accès ». Les plus enthousiastes prophétisaient l’avènement d’une bibliothèque virtuelle universelle, source de savoirs partagés et de sagesse.

Que de souvenirs ! Steve Jobs était l’idole des bobos. Or c’est justement son invention la plus fameuse, l’iPhone, qui a tout bouleversé… pour le pire.

Je ne le dirais pas comme ça. L’iPhone, c’est avant tout l’invention de la connexion permanente. Et avec elle, la possibilité pour les réseaux et les plateformes d’attirer notre attention à tout moment de la journée. Alors même qu’elles doivent définir leur modèle économique, la solution est toute trouvée : elles nous vendront de la publicité, assise sur les données qu’elles auront réussi à extraire de nous. Les entreprises de la Silicon Valley deviennent des mineurs de fond des temps modernes, en quête de nos données personnelles. D’abord identitaires, puis comportementales, il n’y a bientôt plus de limites à l’extraction. Les GAFA se sont employées à maximiser le temps de connexion des internautes par tous les moyens à leur disposition. Pour décrire ce nouveau capitalisme, j’ai employé, dans un précédent essai, le terme d’« économie de l’attention », emprunté à l’américain Herbert Simon.

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Et nous voilà déjà entrés dans une nouvelle ère, celle de l’IA. Pour la définir, vous avez inventé une autre expression : « ère de l’imbrication ». Que signifie-t-elle ?

Avec la généralisation de l’IA, le web ne répond plus exclusivement à des logiques de réseau et de données, mais aussi à une logique de délégation. Les utilisateurs demandent à présent à leurs « compagnons » IA d’apprendre, d’écrire, de réfléchir et de gérer des émotions à leur place. L’imbrication homme-machine s’est déployée à une vitesse si fulgurante que nous n’en cernons pas tous les tenants et aboutissants. Et une seconde imbrication en train d’apparaître fait cohabiter production de la machine et production humaine. D’où les innombrables vidéos parmi lesquelles on ne sait plus distinguer le vrai du faux, avec en même temps une impression rassurante de déjà-vu et un sentiment gênant d’artifice. Ce mélange d’authentique et de synthétique est en train de s’immiscer dans chaque dimension de l’existence. Pensez à ce ministre allemand qui a proposé à ses concitoyens de s’adresser indifféremment à lui ou à son avatar numérique. Tout cela était inimaginable il y a encore une décennie.

Vous dites toutefois que le philosophe Bernard Stiegler, mort en 2020, l’avait annoncé à sa manière.

Pour Stiegler, qui avait sa propre lecture de Marx et Engels, le prolétaire, ce n’est pas uniquement l’ouvrier, mais toute personne qui détient un savoir professionnel et se retrouve dépossédé de ce savoir au profit d’une machine. Dans cette perspective, on peut dire que l’IA risque de prolétariser tous les métiers à haute valeur ajoutée, sans exception. On peut le dire aussi à la manière d’Arthur Mensch, le directeur général du numéro un français dans le domaine, Mistral AI, qui a récemment déclaré : « Fondamentalement l’IA déplace l’intelligence du travail vers le capital. »

On comprend dès lors votre inquiétude. Mais en même temps, après avoir créé lemonde.fr, il y a des siècles, vous êtes président d’Arte – média en pointe en matière numérique. N’êtes-vous pas l’un des acteurs de cette révolution infernale ? Ne risquez-vous pas la schizophrénie ?

Au contraire, je pense que j’aurais été incapable d’écrire ce livre si je n’avais pas été « les mains dans la machine ». Non seulement parce que j’ai ainsi pris conscience des tensions existantes entre la technologie et son modèle économique, mais aussi parce que j’ai pu forger ma certitude que l’histoire n’est pas écrite d’avance. Regardez, par exemple, l’imprimerie. Dans les premières décennies qui ont suivi son invention, elle a surtout permis la diffusion de libelles et de pamphlets, ainsi que la disparition des enlumineurs. On aurait pu craindre que ce soit l’œuvre du diable. Mais cinq siècles après, le bilan est plutôt positif, vous en conviendrez. Je pense qu’un même scénario est possible pour l’IA, à condition bien sûr de se battre pour un numérique humaniste. C’est le sens de mon essai. Il faut penser un nouveau cadre politique pour la révolution digitale.

Mouais. L’internet humaniste, on nous a déjà fait le coup. Quel cadre proposez-vous ?

Même si je reconnais humblement que je n’ai pas toutes les solutions, je crois qu’il faut sacraliser le cerveau humain, comme on a sacralisé autrefois les corps pour éviter les tortures. Cela pourrait prendre la forme de la Déclaration universelle des droits de l’esprit humain imaginée par le philosophe suisse Mark Hunyadi. Ou bien des « neuro-droits » auxquels réfléchissent certains pays d’Amérique latine. Cela impliquerait de définir les grands principes philosophiques de l’IA. Il ne s’agit pas de brider l’innovation, mais on est pour le moins en droit de les obliger à être légalement responsables de leurs algorithmes. Un savant sans responsabilité, ça existe, ça s’appelle un savant fou.

Pourquoi ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme plus tôt ?

Longtemps, l’idéologie dominante dans la tech a été libertarienne et tournée vers l’économie du partage. J’ai le souvenir de John Perry Barlow, l’auteur de la Déclaration d’indépendance du cyberespace, mort en 2018, convaincu que le web allait réaliser la noosphère, la « nappe pensante » imaginée par le théologien catholique Pierre Teilhard de Chardin. Malheureusement, la logique de l’économie de la donnée a peu à peu pris le pas sur l’utopie du réseau et les grandes entreprises numériques qui proclamaient au départ « qu’il ne fallait pas faire le mal » (le slogan originel de Google) ont abandonné leurs discours idéalistes au profit d’une privatisation et d’une centralisation implacable du réseau. Joe Biden, horrifié par les fake news qui se répandaient à toute allure sur les réseaux sociaux au sujet du Covid, a voulu réglementer le numérique. Lorsque Donald Trump a promis au contraire aux géants du web qu’il ne les régulerait pas, ils ont tous voté pour lui.

Qu’avez-vous pensé de l’encyclique du pape ?

Je suis incapable de faire l’exégèse d’un texte religieux. Mais il y a des choses avec lesquelles je ne peux être que d’accord. Notamment quand Léon XIV dit que l’IA doit être au service de l’humain et pas de grandes puissances étatiques ou économiques, et quand il fait comprendre que l’idéologie transhumaniste est à son sens un anti-humanisme.

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Certains disent que l’IA est un vertigineux processus démiurgique, qu’il faut stopper illico. Qu’en pensez-vous ?

Pour l’heure, ce sont des considérations idéologiques, pas des prévisions technologiques. Je préfère limiter mes analyses et mes propositions à ce qui existe.

Reste que nous sortons définitivement de ce que Régis Debray appelait la « graphosphère »

On est en effet en train de clore les cinq cents ans de l’ère Gutenberg. La culture de l’écrit intangible, sur laquelle on a pu construire des édifices de savoir et de jurisprudence, à grande échelle et plus seulement dans quelques monastères, va cesser d’être notre référence première. Or on sait très bien que si on arrête d’écrire et de lire, notre cerveau va se modifier. D’où mon appel à le sanctuariser.

Sam Altman, Elon Musk et Peter Thiel n’ont-ils pas déjà gagné la partie ? Ils disposent de puissants moyens de propagande, et puis il faut bien dire que les utilisateurs plébiscitent l’IA…

C’est vrai, le rapport de forces est asymétrique. Seulement, si par le passé, le capitalisme le plus débridé a pu gagner des batailles, il n’a jamais gagné la guerre. Souvenez-vous des « barons voleurs » au XIXe siècle aux États-Unis, à qui des lois antitrust ont fini par être opposées. Rien n’interdit de rêver de la même chose pour l’IA. Léon XIV a dit à cet égard une chose très vraie et très encourageante : « L’IA ne peut rien pour l’espérance. »

Le Temps de l’obsolescence humaine, Grasset, 2026, 208 pages.

Été 2026 - #147

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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