Notre ami Jacques Aboucaya publie Vagabondage Littéraire (2026), un choix de ses critiques couvrant une vingtaine d’années.

Louis Jouvet enseignait que, sur les planches, le naturel lui-même doit être « un naturel de théâtre ».
Le naturel de l’écriture obéit à un principe assez voisin. En accord avec l’idéal des classiques, « écrire simplement », pour emprunter à Borges une formule plus ambiguë qu’il n’y paraît[1], consiste à donner l’illusion que la plume va toute seule et par le moyen de ce qui ressemble à une ostentation de discrétion — sauf qu’elle manquerait son but si elle se présentait comme telle. Pareille démarche ne se revendique pas. Écrire simplement n’est qu’un vœu pieux quand cette simplicité ne se paie pas au prix fort. On doit la conquérir sur une éventuelle aisance. Hemingway assurait que « ce qui s’écrit facilement se lit difficilement ». Abandonner la facilité au lecteur exige de l’écrivain une attention permanente, accompagnée de permanents sacrifices. La simplicité, en ce domaine, est une vertu d’homme riche. La simplicité des pauvres ne témoigne pas de leur vertu : elle affiche l’insuffisance dont ils souffrent.
Leçons d’écrivant
J’ai fini par le surnommer « maestro ». C’est par là qu’il aurait fallu commencer. La maîtrise apparaît comme la façon d’être et la raison d’être de cet écrivain tout à la fois exemplaire et unique en son genre, ce qui n’est pas un mince paradoxe : Jacques Aboucaya. Il connaît comme sa poche bien des secrets perdus. Il a ses entrées chez Homère, chez Rabelais, chez Shakespeare ou chez Dante, chez Rimbaud, chez Verlaine, chez Jules Verne, chez Conrad, chez Jarry, chez Gide, chez Giono, chez Colette, chez Pagnol, chez Blondin, chez Vialatte, chez Léautaud, chez Genet, chez Jacqueline de Romilly. Chez Proust comme chez Céline. Et chez Céline comme chez Simenon. Georges Brassens, Siné, le trompettiste de jazz Eric Le Lann lui ont ouvert leur porte. Ces privilèges ne lui montent pas à la tête. La lucidité l’accompagne en tout lieu. Elle est le premier devoir que son immense culture rend à l’intelligence. Il n’économise pas ses enthousiasmes, mais n’entend les dépenser qu’à bon escient. L’humour le dépeindrait aussi tout entier, s’il ne manifestait au surplus une qualité moins partagée : l’esprit. Aboucaya rit beaucoup, et de beaucoup de choses, mais jamais n’importe comment. Les raffinements de la civilisation française comptent au nombre de ses habitudes les mieux ancrées. Il peut à ce titre se flatter d’être, avec notamment son exquis Éloge de la trahison [2], l’un de nos derniers Mohicans.
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Tout écrivant (j’emprunte cette fois le terme à Roland Barthes[3]) qui s’imagine ne pas prendre de leçon lorsqu’il consulte l’un de ses textes peut se rassurer : jamais il ne deviendra écrivain. Pour la paix de son âme, il se recyclera dans la mercadence du papier imprimé. On lui souhaite d’y connaître le succès auquel il aspire. Un écrivain digne de ce nom prend peur à la lecture de Jacques Aboucaya, mesurant trop bien ce qui le sépare de lui. C’est ce qui peut lui arriver de mieux. Aux gribouilleurs qui d’aventure ne se croiraient pas déjà calligraphes accomplis, on donnerait volontiers ce conseil : d’abord tenter d’écrire comme cet homme (ce serait un premier exploit) ; ensuite s’efforcer de devenir un jour capable d’écrire autrement (un pari hasardeux) ; enfin, apprendre à écrire comme soi-même (ne rêvons pas : cela n’arrive presque jamais, d’ailleurs tout le monde s’en fiche).
Mûrir de désir – La passion à 50 ans, Dernières nouvelles du jazz[4], ses fictions courtes, miniatures subtilement conçues et finement ciselées, présentent le caractère d’exprimer au moyen des mots ce que les mots n’ont pas les moyens de dire ; elles ne ressemblent qu’à lui. Quant aux chroniques confiées à différents périodiques — en particulier, ces dernières années, Service littéraire et Causeur — celles de ses concurrents gagneraient souvent à leur ressembler. Au printemps dernier nous est venu sous le titre de Vagabondage littéraire, préfacé avec élan, avec amour par un François Cérésa aussi jubilant que jubilatoire, un florilège d’une cinquantaine de ces morceaux[5]. Forcément d’anthologie. Aériens et denses. Profonds toujours mais quelquefois comme désinvoltes. Magnifiques ! Littéraires par leur sujet dans la plupart des cas[6], à l’image des monographies qu’il a consacrées à Jorge Luis Borges en 1988 puis, en 2002, au pamphlétaire et romancier Albert Paraz (« Le Lac des songes », « Le Gala des vaches », « Valsez saucisses »)[7], ils le sont peut-être davantage encore par la facture. On s’émerveille, notamment, du voyage que celle-ci propose sans cesse entre une apparente familiarité de l’expression et une secrète aristocratie de la pensée, de l’attitude, de l’exigence. Car, Cérésa le souligne à bon droit, « Aboucaya est un homme qui se démarque. Pas le genre à suivre le troupeau. »
Virtuosités
Il est clair que la démagogie, si elle a fait ailleurs ses preuves, reste étrangère à un créateur peu disposé à brader ses œuvres. On peut toujours attendre : il ne mettra pas d’eau dans son vin. Il n’a jamais tiré personne par la manche. En revanche, pédagogue consommé, il s’applique à rester accessible à tous : une gageure quand on refuse d’en rabattre, à savoir de flatter les paresses, les lâchetés et les relâchements, les indulgences accordées à la médiocrité, sous l’étrange prétexte que cette dernière serait « rassurante » pour qui s’y abandonne. Bien des personnes écrivent pour apprendre ce qu’elles ont à dire (j’en fréquente une de longue date et d’assez près). Maître Jacques sait. Il trouve ce qu’il cherche, comme si ce qu’il cherchait le trouvait, lui à coup sûr. Il trouve et n’en fait pas mystère. Le mystère est pour nous, confrontés à l’énigme d’une limpidité aussi grande. D’une perspicacité à ce point gracieuse. D’une lumière qui, éblouissante, n’invite pas à baisser les yeux, bien au contraire.
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Il a toutes les virtuosités : il ne fait parade d’aucune. Il se contente de progresser grâce à elles. Avec la perspective d’aller plus loin que son ombre, en Commandeur exquis du Collège de Pataphysique. L’art chevaleresque de distribuer phonèmes et syllabes l’y incite, la musique de ses phrases l’y entraîne, et plus sûrement encore que son érudition. Que sa longue expérience. Qu’une expertise artisanale rude à concurrencer. Qu’une capacité de réflexion qui d’évidence a gardé toute sa fraîcheur au fil du temps. Parce qu’il est de ceux qui, loin de vivre sur leur acquis, ont envers leurs lecteurs la politesse extreme de se réinventer au jour le jour. Jamais il n’écrit de nouveau, mais à nouveau en toute circonstance. Aussi ne parvient-on plus à se passer de lui.
Le verbe lui mange dans la main : il ne s’enivre pas de mots. Il veille à les faire déguster aux autres, l’un après l’autre, afin qu’arômes et saveurs ne se parasitent pas entre eux. Le détaché est dans sa manière, plus que le glissando ou l’empilement. Il décante aussi, comme peu de gens de ma connaissance. Il recueille les sucs et sélectionne les épices avec une rigueur qu’il passe en contrebande, sous l’étiquette de fantaisie. Pareille économie distingue les mélodistes, chaque jour plus rares en littérature. La pensée peut être baroque — la chanson reste classique. De ce classicisme qui ne décalque pas le passé, mais confère au présent une longue résonance. Ainsi le style aboucayesque apparaît-il plein de rumeurs. Riche en échos, riche en harmoniques, chargé de non-dits impatients d’exprimer l’essentiel.
Ils ne courent pas les rues : je tiens son inventeur pour l’un des écrivains irréfutables de ce temps.
185 pages
[1] Car elle ne signifie en aucune façon avec moins de discipline et moins d’intimes débats.
[2] Aux éditions du Rocher, en 2012.
[3] In « Essais critiques », publié aux éditions du Seuil en 1964.
[4] Respectivement inscrits au catalogue de l’Âge d’Homme en 2005 et à celui du Rocher six ans plus tard.
[5] Le Service en a eu la primeur, dès son septième numéro, en avril 2008 (c’était à propos de Christian Jacq, pontiife de l’aittérature) et jusqu’en février 2026 (le collaborateur du mensuel célébrait Jack London, « météore atypique » et marginal doré sur tranche). Le recueil de 185 pages est accessible sur le site d’Amazon au prix de 19 euros (9 en version Kindle).
[6] Leur auteur s’est aussi présenté comme un observateur pénétrant de la vie du jazz. En témoignent deux ouvrages qui, l’un comme l’autre, se révèlent par leur précision comme par leur concision d’excellents prolégomènes à l’initiation des néophytes : « Du be-bop au freejazz » (en collaboration avec Jean Pierre Peyrebelle, aux Presses Universitaires du Mirail en 2001), « Le Jazz » (en collaboration avec André Clergeat, aux éditions Fuzeau en 2005).
[7] Respectivement dans un ouvrage collectif paru aux éditions Ellipses et dans une publication de l’Âge d’hommes, éditeur on ne peut plus sélectif.
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