Quarante ans de grâce, d’audace et d’excellence. Ces 3 et 4 juillet 2026, la Soirée de Gala au Grimaldi Forum célèbre l’anniversaire des Ballets de Monte-Carlo. Plongez dans l’épopée d’une compagnie qui, de sa création à ses tournées mondiales, n’a cessé de réenchanter la danse.
C’était en juin 1985. Il y a un peu plus de 40 ans.
A Monaco, la fille ainée du souverain de la minuscule, mais fort riche principauté, créait ex nihilo une compagnie de ballet de près de cinquante danseurs.
Un luxe insensé, une invraisemblable gageure. Et elle en confiait la direction à une artiste exceptionnelle, ci-devant étoile de l’Opéra de Paris, Ghislaine Thesmar, figure parfaite de la grande ballerine romantique. Auprès de cette dernière, son époux, le chorégraphe Pierre Lacotte, un érudit qui naguère avait recréé un archétype du ballet romantique, La Sylphide, à qui Thesmar avait elle-même rendu la vie avec l’un des plus beaux danseurs de ce temps, Michael Denard.
Une époque enchantée
Les Ballets de Monte-Carlo surgissaient sans doute du néant. Mais ils se présentaient comme le reflet lointain d’une époque enchantée, d’un temps devenu mythique où les chorégraphes et les danseurs des Ballets Russes de Serge de Diaghilev, accompagnés d’une cohorte de compositeurs, de musiciens, de peintres, d’écrivains, tous passés à la postérité, venaient passer l’hiver parmi les fleurs et les palmiers afin d’élaborer des ballets nouveaux devant lesquels l’Europe entière, et le Nouveau Monde après elle, allaient s’émerveiller.
Au répertoire de la compagnie toute nouvelle, héritière d’une certaine façon de la légende des Ballets Russes et de leur avatar, les Ballets Russes de Monte-Carlo, des ouvrages comme Shéhérazade (Fokine et Rimsky Korsakhov), La Boutique fantasque (Massine et Rossin) ou La Gaité parisienne (Massine et Offenbach), faisaient renaître les charmes du Monte-Carlo de la Belle Epoque et des Années Folles… au moment même où ces charmes s’écroulaient sous l’effet d’une politique de profits éhontés et sous les coups de butoir de promoteurs barbares.

Comme les pontifes romains
Le mandat de l’étoile et du chorégraphe-historien allait durer quatre ans. Suivi, les deux années suivantes, par celui d’un autre Français, Jean-Yves Esquerre, qui introduira William Forsythe au répertoire des Ballets de Monte-Carlo aussi bien que le funeste Boris Eifman, un Russe aux productions parfaitement appropriées au goût des nouveaux riches de Moscou qui bâtissaient leur fortune en pillant la Russie.
Puis c’est encore un autre Français, Jean-Christophe Maillot, invité par son prédécesseur afin de créer une chorégraphie pour Le Mandarin merveilleux de Béla Bartok, qui lui succédera en 1993, rendant ainsi le sort des Ballets de Monte-Carlo fort semblable à celui des Etats de l’Eglise qui n’eurent durant des siècles que des Italiens pour souverains pontifes.
Mais là allait s’ouvrir un pontificat d’une durée sans pareille, bien plus long que ceux d’un Pie IX, d’un Léon XIII ou d’un Jean-Paul II d’une part. Et résolument réformateur comme celui de Jean XXIII d’autre part. Avec Jean-Christophe Maillot, et avec l’aval, sinon la volonté ferme de son illustre patronne qui prenait elle aussi du galon en passant du prédicat d’altesse sérénissime à celui d’altesse royale, apparaissaient les germes une ère nouvelle.
Un bon profil
Il s’agissait de faire entrer les Ballets de Monte-Carlo dans le XXIe siècle. De leur conférer sans heurts un profil moderne. D’en démocratiser l’accès au public. De les dissocier de l’image clinquante et désastreuse qu’offre la principauté, comme de ce monde futile et frelaté qui s’y est épanoui et qui, d’ailleurs, avait fait des Ballets sa nouvelle coqueluche, ne serait-ce que pour tenter d’approcher la fondatrice.
On avait donc réalisé que sans se trahir les Ballets de Monte-Carlo devaient impérativement changer de profil.
Pour réformer l’esprit de la troupe et conforter sa stature, Jean-Christophe Maillot a le bon profil. Il a déjà dirigé une compagnie, de dimensions certes modestes, le Centre chorégraphique national de Tours. Mais surtout, il provient du sérail de la danse classique ou néo-classique, ce qui est indispensable pour conduire une troupe de 50 danseurs de la même formation. Cependant, au contraire de beaucoup de ses pairs à l’époque, il n’est pas obtus, il sait s’ouvrir à tout autre chose que le ballet académique. Enfin, on cultive avec constance et avec un soin jaloux ce niveau d’excellence qui permet à la compagnie de se ranger parmi les meilleures d’Europe.
Des tarifs modestes
Le cadre surdoré mais très restreint de l’Opéra de Monte-Carlo peut être bientôt abandonné pour un immense auditorium qui vient opportunément de s’ouvrir sur les quais de Monte-Carlo.
Avec cette salle dont la construction est sans doute un exploit technique (elle se situe dans un espace conquis sur la mer), mais dont le décor composite est, hélas ! d’un accablant mauvais goût, les Ballets vont mener une politique qu’on peut qualifier d’exemplaire. Une politique de tarifs modestes pour les spectateurs où les billets les plus coûteux n’excèdent pas 34 euros, mais peuvent aussi bien ne coûter que cinq ou dix euros ; où les places pour parquer les véhicules d’un public provenant d’un vaste territoire qui s’étend de Gênes à Toulon sont extrêmement bon marché. Des choses qu’on ne vérifie pas si souvent dans des villes françaises, même gérées par des municipalités de gauche. Il est vrai qu’alentour les marchands de soupe ou de limonade de Monte-Carlo n’ont pas ces pudeurs et que sorti de cet univers artistique privilégié, on est immanquablement heurté par un étalage d’argent et de rapacité proprement décoiffant.
Par charité chrétienne
On invite des chorégraphes de tous horizons, mais choisis non sans prudence de façon à ne pas effaroucher inutilement un public qui s’élargit de façon exponentielle. Lucinda Childs, Karole Armitage, Jiri Kylian, William Forsythe, Marie Chouinard, Emio Greco (par charité chrétienne, on évitera de nommer quelques imposteurs qu’il eut été facile d’éviter), mais aussi des artistes très jeunes et peu connus créent des ouvrages pour ces Ballets de Monte-Carlo qui constituent un outil généreux, extraordinairement flexible, et où l’on semble parfaitement dénué de tout préjugé. On fonde un festival au nom bien ingrat, le Monaco Danse Forum, qui propose des productions venues du monde entier. On institue plus démocratiquement encore (gratuité pour tous) une fête de la danse qui mobilise durant quarante huit heures des foules considérables au pied de l’Opéra-Casino édifié par Charles Garnier.
De grands ouvrages du répertoire
Enfin Jean-Christophe Maillot, principal pourvoyeur de spectacles de sa troupe, compose lui-même ce qui pourrait parfois s’apparenter à de super productions, de grands ballets du répertoire, imaginés dans une esthétique plus contemporaine à laquelle participent des artistes comme Ernest Pignon-Ernest. Le public est en très friand, c‘est le plus souvent ce qu’il réclame. On verra ainsi des versions nouvelles du Lac des Cygnes, de Cendrillon, de La Belle au Bois dormant, de Casse-Noisette, de La Bayadère qui partiront en tournées tout autour du globe. Mais aucune ne sera aussi admirable que ce Roméo et Juliette où la chorégraphie s’allie magnifiquement à la partition géniale de Prokofiev ; que cette Mégère apprivoisée très théâtrale et composée sur des musiques remarquablement choisies ; ou que Vers un pays sage, merveille d’équilibre, d’élégance et de spiritualité qui va faire en octobre prochain son entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris.
Bref, on a eu, on a encore les convictions et l’énergie nécessaires pour mener à bien une politique qui fait des Ballets de Monte-Carlo une extension extraordinaire de cette principauté dont la célébrité est inversement proportionnelle à la taille. Et dont la réputation est d’autant plus fâcheuse qu’elle occulte injustement une politique artistique tout à fait extraordinaire pour un si petit territoire. Lequel possède un Orchestre symphonique des plus remarquables, désormais dirigé par Nathalie Stutzmann, un Opéra impossible à imaginer dans une petite cité de 40 000 habitants, sinon à Monaco, également placé sous la houlette d’une femme, Cécilia Bartoli, sans compter un festival printanier de haute tenue…
Et qui entretient encore ces Petits Chanteurs de Monaco qui eux aussi, mais sans doute pour un tout autre public, sont très demandés de par le monde.

Leurs Excellences les Ballets de Monte Carlo
Si la politique des Ballets de Monte-Carlo a contribué à offrir de la principauté une image moins désolante, moins tapageuse, il n’était guère possible de programmer sur ce petit territoire beaucoup plus qu’une vingtaine de représentations annuelles. C’est hors des frontières que la troupe va s’épanouir lors d’innombrables tournées sur les cinq continents. Elle s’y produit entre trente et cinquante fois par an et elle en est ainsi venue à tenir de facto un rôle d’ambassadrice au cours de ses tournées.
On l’invite partout, de Cuba à Genève, de Madrid à Pékin, de New-York au Caire. Peu en France malheureusement où elle subit les préjugés des milieux culturels et d’une bonne partie de la presse. Mais pour cette cité-état qu’en Chine ou ailleurs bien des spectateurs situent on ne sait où dans le monde ou confondent avec Las Vegas, les voyages de la compagnie constituent une publicité formidable. « Un moyen aussi de démontrer quelle liberté artistique exemplaire règne dans la principauté », souligne le directeur des Ballets qui jouit sans doute d’une parfaite autonomie et tient à le faire savoir. Et ce sont parfois les ambassadeurs de Monaco, qui se sont multipliés avec le règne de l’actuel souverain, qui se font eux-mêmes, comme au Japon ou aux Etats-Unis, de vrais collecteurs de fonds pour assurer des tournées de près de 70 personnes qui coûtent fort cher à organiser.
Un beau quadragénaire
Quel avenir pour ce beau quadragénaire, plus séduisant probablement que bien des godelureaux qui se faneront bien vite ? Tant que Caroline de Hanovre sera là pour soutenir sa créature, et tant que Jean-Christophe Maillot et ceux qui le secondent lui insuffleront de l’énergie et de l’enthousiasme, il n’y a assurément pas de souci à se faire. Mais au-delà, quelle pérennité pour cette réalisation qu’on peut qualifier d’exceptionnelle, avec ses artistes et ses collaborateurs qui forment une entité d’une combattivité et d’une qualité qui forcent l’admiration et qui ne se sont jamais jusque là endormis sur leurs lauriers ?
« Il faut défendre les danseurs classiques qui pourraient devenir une espèce en voie de disparition et soutenir la création de ballets narratifs, les plus accessibles à un large public, tout en les adaptant à notre époque », soutient Jean-Christophe Maillot. « Nous avons construit ici ce que nous désirions passionnément. Et avec l’idée d’entretenir la flamme bien au-delà de nous-mêmes ».
Cet anniversaire est aussi un hommage à la fondatrice des Ballets de Monte-Carlo qui n’avait que 27 ans quand elle a pu leur donner vie et qui les soutient depuis avec constance. Et l’an prochain, les Ballets de Monte-Carlo rendront vie à ce Mandarin merveilleux grâce auquel ils ont découvert naguère celui qui est depuis leur seigneur et maître.
Gala des Ballets de Monte Carlo. Les 3 et 4 juillet 2026. Forum Grimaldi. Monte Carlo. Monaco.




