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La Grèce éternelle

“Visitez la Grèce avec…”, une anthologie publiée par les Editions de La Table Ronde


La Grèce éternelle
Paysanne crétoise et son âne. Photo prise en Grèce le 30 janvier 2006 © FRILET/SIPA

Les cartes postales de Pascal Louvrier (1)


L’été est là, implacable dans l’aube sèche, et immédiatement on pense à la Grèce, à la mer bleue, aux façades blanches, au ciel sans nuage, aux villages traversés par quelques ânes arthritiques, à l’huile d’olive qui enchante le pain et le fromage. Je connais des écrivains qui y passent leurs vacances, c’est-à-dire qu’ils y écrivent leur nouveau roman. Ils marchent sur les traces de Michel Déon, Marguerite Yourcenar, Paul Morand, Michel Butor, Lawrence Durrell… Il m’arrive parfois de les envier, surtout quand je lis cette longue description signée Déon : « N’avoir besoin que du nécessaire, ne pas quitter d’un pouce l’être qu’on aime, voir chaque jour le soleil se lever et se coucher, manger quand on a faim, écrire sur une table même boiteuse, se répéter que ce qui est beau c’est la mer, le ciel, un olivier retroussé par le vent… » J’arrête. Tout le monde aura compris que le paradis sur terre, c’est la Grèce, ses îles mythiques, ses héros qui ne le sont pas moins. Alors pour inciter les lecteurs à prendre leur billet pour Patmos, Thessalonique, Naxos, Rhodes, Santorin qui « luit comme la Ville des Morts du Caire », les îles Ioniennes, ou celle d’Égine, ou encore celle de la nymphe Calypso, Ogygie, d’une envoûtante beauté, les Éditions de la Table Ronde publient Visitez la Grèce avec…, un guide littéraire composé de textes de grands écrivains.

Cette anthologie se propose de les suivre pas à pas à travers le temps et l’espace d’un pays qui a donné à l’humanité l’Iliade et l’Odyssée. La Grèce, ici, est arbitrairement découpée en blocs géographiques à l’intérieur desquels les lieux sont présentés par ordre alphabétique. Ainsi glisse-t-on d’un témoignage de Flaubert à Hölderlin en passant par Georges Séféris. Ça se fait naturellement, sans effort, comme si du sommet du Lycabette on regardait le soleil se coucher. Le temps disparaît, le corps semble s’absenter, seules les sensations devant la beauté demeurent. On a envie de tout visiter, de ne jamais se poser, et pourtant on aimerait retrouver la table « boiteuse » de Déon pour y placer les livres minutieusement sélectionnés. Je n’ai pas suivi la chronologie imposée par l’éditeur. La Grèce invite pourtant à respecter le destin qu’on vous a collé sur le dos. J’ai choisi l’antidestin, en quelque sorte. Cela m’a permis de voir un bateau filer vers Égine dans le couchant couleur foie de mulet. En abandonnant la lumière de l’Acropole, comme le suggère Déon, j’ai découvert « une autre lumière, intérieure celle-là, d’une pureté moqueuse avec les Korés, féroce avec les lions dévorants et les serpents peinturlurés, allègre avec les cavaliers et les porteurs d’amphore des bas-reliefs. » Michel Butor marche dans la capitale de la Macédoine, on est en 1954, il longe chaque jour l’eau pour se rendre au Lycée français, et de l’autre côté de l’eau, apparaît « l’immense mélodie du mont Olympe ».

À Naxos, sur la plage d’Agios Prokopios, on pense à la malheureuse Ariane abandonnée par Thésée qui l’a délivrée pourtant du Minotaure. Au buffet de la gare de Thèbes, il y a le fantôme d’Œdipe qui surgit. Il venait de Delphes. Son destin nous hante toujours, son chaos, bien sûr, résonne en nous, au milieu « du bruit des jeux de tric-trac aux terrasses des cafés », note Philippe Jaccottet, en 1979. On peut aussi piquer une tête dans la mer Égée en compagnie de Paul Morand. Il nous convie à un bain « plus primitif, surtout quand nous faisions rôtir un cabri sur les galets et dévorions du fromage de chèvre en boule, déroulé de son suaire de vigne, après en avoir tartiné le bobota, lourd et indigeste pain de maïs. » Et puis, Naxos encore, avec le camarade Jérôme Leroy, en 2000. « Le matin on se baignait / l’après-midi on écrivait Big Sister à la Moutsouna / Le soir on dérivait dans les bars et les boîtes du port / ou de la vieille ville vénitienne ».

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C’est la « facilité d’être » dont parle Michel Déon dans la préface de ses Pages grecques. La vie belle, quoi. Loin des touristes braillards, de la guerre revenue en Europe, du tsunami de l’IA déclenché de la Silicon Valley, de la beauté terrassée par la vigoureuse laideur. On regarde fondre les glaçons dans l’ouzo, sous les acacias « à grappes de fleurs mauves et graines orange », comme l’écrit Jaccottet, et on songe à Ulysse à moins d’un pouce de Calypso. Il se pourrait qu’on revienne en hiver pour écouter les enfants entonner les kalanda – chants de Noël. Ils frappent à la porte du poète Guillaume Decourt qui en fait un poème dont voici la conclusion : 

« Et d’où te vient cette envie de pleurer
En fouillant tes poches pour y trouver
De quoi donner un peu pour la musique
Est-ce ces voix d’enfants qui disent comme
On oublie vite la douceur des hommes »

Visitez la Grèce avec…, La Table Ronde, 2026, 528 pages.

Visitez la Grèce avec...

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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