Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe!



Nul ne saurait être aimé de tous. « Je ne peux penser à cette stupide créature sans un certain frémissement d’horreur », confiait Baudelaire à sa plume vengeresse : « elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde ; elle a dans les idées morales la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues ». Dans Mon cœur mis à nu, le poète juge que « la femme Sand est le Prudhomme de l’immoralité ». Enfonçant le clou : « que quelques hommes aient pu s’emmouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de ce siècle ». Nietzsche la traitera de « vache laitière au ‘’beau style’’ », Jules Renard à son tour dira d’elle : « c’est la vache bretonne de la littérature », la métaphore mammifère et lactique inspirant de la même façon les frères Goncourt, voyant en l’auteur de La Mare au diable ou de La Petite Fadette une « grande nature de vache laitière ». En 2026, de telles amabilités se règleraient à coup sûr devant les tribunaux. Le siècle romantique était moins chatouilleux.
Quoiqu’il en soit, il faut bien reconnaître que la « bonne dame de Nohant », née Aurore Dupin de Francueil en 1804, devenue baronne Dudevant par mariage, eut le pis littéraire singulièrement fertile, tout autant d’ailleurs que l’amour emplit ses mamelles, depuis l’adolescence jusqu’au grand âge, fécondé des liaisons multiples que l’on sait : Aurélien de Sèze, Ajasson de Grandsagne, Jules Sandeau, Alfred de Musset, Michel de Bourge, Franz Liszt, Frédéric Chopin, évidemment, et Alexandre Manceau enfin, lequel sera l’ultime compagnon de George Sand : il s’éteint en 1865, soit onze ans avant la mort de l’écrivaine. Prolifique en tout, nourrissant une rapport fusionnel avec son médiocre fils Maurice (1823-1889), et conflictuelle avec sa fille Solange (1828-1899), la rentière berrichonne en pantalons, de sang royal mêlé de claret plébéien, sans doute saphique à ses heures (cf. Marie Dorval), anticléricale invétérée, républicaine, socialiste, voire se revendiquant « communiste », fréquenta chez tout ce qui comptait dans le monde artistique et intellectuel de l’époque, et tenait table et gîte ouverts en sa grosse maison du Berry, ceinturée d’un domaine de 240 hectares. Châtelaine militante, féministe avant la lettre, amie de Balzac, de Flaubert, de Hugo, de Delacroix, de Prosper Mérimée, de Théophile Gautier, du savant Geoffroy Saint-Hilaire, du poète polonais Adam Mickiewicz et j’en passe, cette insomniaque et travailleuse de nuit, qui se couche à l’aube et se lève à quatre heures de l’après-midi, jardine, tricote, cuisine, ouvre avec son fils chéri un théâtre de marionnettes, se prend d’une addiction tardive pour l’art dramatique, (17 pièces entre 1848 et 1864 !), rédige une Histoire de ma vie en vingt volumes, incarne, en bref, la scène ouverte de son temps.
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Mais lit-on encore George Sand en 2026 ? L’historien et critique d’art Stéphane Guégan, en tous cas, qui, signataire comme l’on sait de savantes études et de catalogues sur quantité d’artistes (d’Ingres à Manet, de Caillebotte à Bonnard, ou encore auteur, par exemple, de l’Album Baudelaire dans La Pléiade…), s’est attardé sur Les Amours de George, de Jules Sandeau à Frédéric Chopin. Chapitre après chapitre, le roman donne voix, surtout, aux acteurs de cette ‘’éducation sentimentale’’ dont Aurore est l’héroïne, Paris et la province le décor, les comparses formant le ballet de cette si française comédie humaine. On sent qu’en érudit espiègle, Guégan s’est beaucoup amusé à restituer, dans des dialogues enlevés comme dans la reconstitution exacte de la toile de fond historique, anthropologique, urbaine et paysagère, l’esprit du temps dans son authenticité. « Peu économe de ses sens, Sand perdait rarement la tête très longtemps, et organisait cet aimable libertinage en fonction des servitudes imposées par l’écriture », observe l’attentif mémorialiste, dont la prose pastiche parfois, en connaisseur, les poncifs stylistiques du temps. C’est aussi bien la limite de ce petit livre allègre et connivent : non sans virtuosité, il s’emploie à donner chair à cette grande affaire que fut l’amour, pour Aurore alias Jules, puis George, – sans s. Mais Guégan ne nous dit pas pourquoi la postérité lui préfère à bon droit Baudelaire, Hugo, Musset, Chateaubriand…
Magnifiquement éditée sous les auspices croisés de Perrin et de la BNF, à l’instar des autres titres de cette collection « Bibliothèque des Illustres » (François 1er, Napoléon III, Mazarin, Le marquis de Sade…) dirigée par l’historien Charles-Eloi Vial, c’est une vraie biographie, pour le coup, que signe Marie-Hélène Baylac, normalienne à qui l’on doit déjà, chez Perrin, un Louise Michel, un Hortense de Beauharnais et même un… Agatha Christie.
Avantage de ce partenariat institutionnel, il permet que le texte, élégamment intertitré et chapitré, soit généreusement accompagné d’illustrations, pleines- pages ou vignettes, assorties de brèves notices : le livre a l’agrément d’un bel objet ; sa lecture s’en fait plus délectable encore. Voilà donc, paru à la mi-mai, ce George Sand sous-titré La passion de la vie. De fait, ce qui transparaît, au fil des pages, c’est bien le formidable appétit de vivre de cette « femme faite homme, et culottée par la pipe », telle que croquée en 1840 par Théodose Burette dans La Physiologie du fumeur.
A la lumière des sources originales, Marie-Hélène Baylac conte, mue par une empathie très manifeste, les étapes de cette carrière qui installa durablement la romancière au sommet des ventes, au faîte de la notoriété et au carrefour des scandales les plus retentissants du siècle romantique. On suit George Sand pas à pas dans ses villégiatures, ses périples, ses fortunes et infortunes, ses acquisitions immobilières, ses aménagements… et déménagements : l’œuvre prend forme dans une suractivité constante, une stupéfiante vitalité graphomaniaque. Pour ne pas citer toute la pile de cette production surabondante : Le secrétaire intime, Leone Leoni, Indiana, Valentine, Leila, Mauprat, Consuelo, La Comtesse de Rudolstadt, Le Péché de Monsieur Antoine, jusqu’à La Mare au diable (écrit en quatre jours !), François le Champi, le Marquis de Villemer, Mademoiselle La Quintinie, qui lui vaudra la mise à l’index de son œuvre entier puis, sur le tard, les Contes d’une grand-mère… Avide d’apprendre, la maîtresse de Nohant, lieu « devenu une sorte de Coppet républicain », s’intéresse à tout ; avide d’aimer, collectionneuse d’amants pas toujours bien choisis, tour à tour ardente et platonique, rebelle et attentionnée, elle aura su jeter son dévolu, et c’est là son plus impérissable talent, sur le génie – Liszt, Chopin, Musset ! Le seul homme qu’elle détesta pour de bon, ce fut son piètre mari, Casimir Dudevant ; elle s’en affranchit, et lui survécut. Auprès d’Alexandre Manceau, son dernier soupirant, elle étancha sa soif d’amour presque jusqu’au bout.
L’excellent Renaud Camus n’a pas manqué de se rendre à Nohant. Sa visite des lieux ouvre le volume Demeures de l’esprit, France II, Nord-Ouest, paru chez Fayard en 2010, et que votre serviteur conserve soigneusement dans sa bibliothèque. « Tout est double, chez George Sand : sa qualité de femme et d’homme […], de mystique et de libre-penseuse, de châtelaine et de socialiste révolutionnaire, de fille du peuple et d’arrière-petite-fille de roi. […] George Sand sera par bien des côtés une aventurière scandaleuse, aux yeux de son temps, mais une aventurière bien élevée, de grandes manières, à l’aise dans tous les milieux, à même de traiter de pair à compagnon avec Napoléon III comme avec le plus humble de ses paysans de Nohant », observe-t-il. Quant au château lui-même, « il est peu de maisons d’écrivains plus parlantes, mieux conservées, mieux administrées et de séduction plus prenante », reconnaît l’exigeant cicérone.
A lire :
George Sand. La passion de la vie, par Marie-Hélène Baylac. Perrin/Bibliothèque nationale de France, 252p., 2026
Les amours de George, roman de Stéphane Guégan. Gallimard, 165p., 2026






