« Dans tous les partis, plus un homme est intelligent, moins il est de son parti. » (Stendhal)

C’était en 2007. Philippe Berthier, co-éditeur (avec Yves Ansel) de Stendhal dans La Pléiade, publiait un livre jouissif pour tout amateur de Stendhal : cela s’appelait (et c’était un joli titre) Stendhal en miroir, chez Honoré Champion.
J’en parlais immédiatement à Michel Braudeau, alors (épatant) directeur de La NRF à laquelle je collaborais. Il me donna son aval – et je chroniquais avec enthousiasme cette petite merveille, ce livre si attendu de tous les stendhaliens ou presque : l’histoire de la réception de Stendhal, des lectures de Stendhal – de 1842 à 2004. Ma chronique inaugura une amitié profonde avec Berthier, qui dura longtemps – jusqu’à ce que le temps, l’éloignement (sa retraite), le travail, etc. En gage et souvenir, témoignage de cette amitié : Berthier me dédia son « Petit catéchisme stendhalien » (2012), je lui dédiais mon « Bréviaire capricieux de littérature etc. » (2018).
Dans Stendhal en miroir, Berthier parcourait les années et les lectures avec l’allégresse à laquelle tous ses livres nous avaient habitué (à propos de Balzac, Barbey, Herbart, Gracq, Augiéras, etc.). On se régalait : nous passions de Claudel et Aragon à Bardèche et Prévost, de Vailland et Roy à Barrès et Maurras. Sans oublier, bien sûr, tous les autres : Mérimée, Sainte-Beuve, Taine, Barbey, Zola, Bourget, Suarès, Blum, Léautaud, Gide, Valéry, etc. (dans le désordre de ma mémoire, ici).
Judith Lyon-Caen, historienne, directrice d’études à l’EHESS, est repérée depuis bien longtemps – disons 15-20 ans – dans le champ des dix-neuvièmistes. Elle a publié un Quarto Barbey d’Aurevilly, un petit livre très intéressant sur les rapports entre histoire et littérature (L’Historien et la Littérature, 2010) – et a lu Philippe Berthier, évidemment.
Sa conclusion : le livre qui paraît ces jours-ci au CNRS, et qui est remarquable, allègre, dénué d’ornières. Aussi remarquable presque que le Berthier – c’est dire. Le propos est strictement le même – à cette différence près que Lyon-Caen livre, elle, une étude des lectures de… Balzac, des « mille manières d’aimer Balzac » – révolutionnaire, conservateur, anti-moderne, etc. Comme avec n’importe quel géant, presque toutes les lectures sont possibles – deux facteurs au moins, cependant, jouent de façon décisive : le lecteur (ou la lectrice) et la période (où on le lit).
Un chapitre passionnant est dévolu à l’aryanisation des Éditions Calmann-Lévy, devenues en 1942, les Éditions Balzac, au rôle-clé de Bardèche alors – comme pour Stendhal, chez Berthier -, à ses manigances et à son érudition.
Coda – à propos de Balzac, Zola et… Stendhal, par Berthier (Stendhal en miroir) :
« Être balzacien ou zolien, c’est connaître et aimer Balzac et Zola ; être stendhalien ou beyliste – et l’hésitation entre les termes est déjà significative – c’est faire partie d’un club très sélectif, appartenance qualifiante qui excède la littérature et induit une manière d’être au monde, un style de vie autant qu’un style tout court » (Philippe Berthier).
Genette le dit très bien aussi, à sa façon : « Les deux cariatides de l’ancien « savoir » littéraire se nommaient : l’homme et l’œuvre. La valeur exemplaire du phénomène Stendhal tient à la façon dont il ébranle ces deux notions en altérant leur symétrie, en brouillant leur différence, en dévoyant leurs rapports ».
Et Berthier, une dernière fois, pour conclure : « Jamais le monstre vieuvre (ainsi baptisé par Antoine Compagnon) n’aura affiché pareille insécabilité. (…) Beylisme et stendhalisme ont mis en place la plus formidable machine mimétique qu’ait jamais produite l’histoire littéraire. (…) Révélateur privilégié de ceux qui le lisent tout autant qu’il est révélé par eux, Stendhal est un miroir que l’on promène le long de l’Histoire ».
On applaudit à cette ultime formule de Berthier – formules dont il est fort prodigue (en général) et qui agrémentent à plaisir la lecture de cette somme riche et exhaustive, d’un stendhaliste (sic) survolté, espiègle, fécond et accompli. Somme si riche qu’elle devait, donc, inspirer (on le suppose) le projet de Judith Lyon-Caen, quelque vingt années plus tard.
PS – Il n’y a pas à choisir entre Balzac et Stendhal, bien sûr. Pas plus qu’entre les deux livres de Berthier et de Lyon-Caen. Berthier a intégré la bibliothèque. Le Lyon-Caen, presque 20 ans plus tard, aussi. Bienvenue, donc, chère Judith – dans ma bibliothèque.
CNRS éditions, 380 pages.
« Balzac nous appartient » - Une histoire politique de la transmission littéraire
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A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.
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