Accueil Édition Abonné Game of Trônes outre-Manche: le «Roi du Nord» délogera-t-il Starmer du 10 Downing Street?

Game of Trônes outre-Manche: le «Roi du Nord» délogera-t-il Starmer du 10 Downing Street?


Game of Trônes outre-Manche: le «Roi du Nord» délogera-t-il Starmer du 10 Downing Street?
Maire du Grand Manchester et ancien Secrétaire d'Etat à la Santé, le travailliste Andy Burnham pourrait prendre la place de Keir Starmer à Londres. Makerfield, 22 mai 2026 © Ian Hodgson/AP/SIPA

Au Royaume-Uni, tous les yeux sont rivés sur la circonscription de Makerfield, où l’on vote demain. Le résultat de ce scrutin local va sceller l’avenir politique de Keir Starmer. Jeremy Stubbs raconte.


Makerfield. Jusqu’à maintenant, le nom de cette circonscription (qui n’est pas le nom d’une ville) située dans le Grand Manchester, à l’ouest de la métropole dans la ville moyenne de Wigan, assez proche de Liverpool, était parfaitement inconnu de la plupart des Britanniques. Pourtant, l’élection intermédiaire qui y aura lieu, jeudi 18 juin, sera d’une importance historique. D’abord, parce que l’avenir politique du Premier ministre travailliste, sir Keir Starmer, dépend du résultat. Si le candidat travailliste (je dis bien travailliste) est élu, Starmer sera, en toute probabilité, obligé de quitter le 10 Downing Street quelques jours après.

Et son départ aura sans doute des conséquences pour le destin du pays. Deuxièmement, c’est un test pour le parti de Nigel Farage, Reform UK, au niveau national. Si son candidat gagne, ce sera un nouveau signe que le vieux système des deux partis – travailliste et conservateur – appartient au passé. En ce moment, Reform UK n’a que huit élus à la Chambre des Communes, mais se trouve largement en tête dans les sondages nationaux, avec 26% d’intentions de vote, contre 18% pour les Travaillistes et 18% pour les Conservateurs. Une victoire à Makerfield montrerait que la popularité actuelle de Reform auprès de l’électorat britannique n’est pas le résultat d’un mouvement d’humeur passager, et que les deux partis traditionnels ont tout à craindre des prochaines élections nationales, qui auront lieu au plus tard en 2029.

Andy versus Keir

La tenue d’une élection intermédiaire dans cette circonscription qui est un bastion travailliste depuis sa création en 1983, n’est pas la conséquence du décès de l’élu ou d’une démission provoquée par quelque scandale. Le député en question, Josh Simons, qui a gagné confortablement lors des élections en 2024, a démissionné exprès pour permettre à celui qui, jusqu’à présent, a été le maire de Manchester, Andy Burnham (notre photo), de se faire élire à la Chambre des Communes. Et ce, afin qu’il puisse évincer Keir Starmer à la tête du parti et du pays. Car M. Burnham, très populaire auprès des militants et des électeurs de gauche, a toutes les qualifications pour défier Starmer et lui ravir les clés du 10 Downing Street, mais, selon les règles du Parti travailliste, seul un élu parlementaire peut prétendre au statut de chef de gouvernement. Une élection intermédiaire a déjà eu lieu cette année, dans une autre circonscription du Grand Manchester, Gorton et Denton. Provoquée cette fois par la démission d’un élu travailliste après un scandale, beaucoup de militants espéraient que Burnham serait sélectionné comme candidat, mais Starmer, craignant les conséquences, avait bloqué la demande du maire de Manchester. A la fin, les Travaillistes ont perdu cet autre bastion, leur candidate n’arrivant qu’en troisième position derrière les Greens (le parti écologiste propalestinien), et Reform. Dans le cas de Makerfield, le pouvoir du Premier ministre au sein du parti est entretemps devenu si faible que cette fois il n’a pas pu empêcher la candidature de Burnham.

Si, pour une majorité des élus et militants travaillistes, il y a urgence à remplacer Starmer, c’est parce que sa côte de popularité auprès de l’électorat a atteint un nadir, entraînant tout le parti vers le bas. Les différents scrutins tenus au mois de mai en ont fait la démonstration. Lors des élections au parlement gallois, qui depuis sa création était dominé par les Travaillistes, ces derniers ont été laminés, perdant 35 sièges pour tomber à un total de neuf. Les nationalistes gallois sont arrivés en tête avec 43 sièges et Reform, qui n’avaient que deux élus, est arrivé en deuxième position avec 34. Au parlement écossais, toujours dominé par les nationalistes, les Travaillistes ont perdu quatre sièges, leur donnant un total de 17, mais Reform, qui contestait ces élections pour la première fois, est arrivé à 17 aussi. En Angleterre, où il y avait des élections locales, les Travaillistes ont perdu 1 498 sièges de conseiller municipal, et c’est encore Reform qui a profité de cette déroute, passant de deux sièges à 1 454. 

Partout les électeurs, quand on les interroge, citent leur désamour pour Starmer comme un des motifs principaux de leur désamour pour le « Labour ». Certes, tout n’est pas la faute de M. Starmer, mais ses actions ont terni son image et il reste responsable pour un programme économique qui produit très peu de résultats. Ayant promis de ne pas augmenter les impôts ou la TVA, le gouvernement travailliste a été obligé, pour financer ses dépenses, d’augmenter les charges sociales des employeurs, ce qui a eu un effet paralysant sur l’embauche, l’investissement privé et la croissance. Bien que M. Starmer et ses ministres aient compris combien le public est inquiet face à la porosité des frontières du pays, les Travaillistes ne sont pas arrivés à enrayer l’immigration clandestine à travers la Manche. Et au moment où la situation géopolitique oblige les démocraties européennes à se réarmer, Starmer a refusé d’allouer suffisamment de fonds au budget des forces militaires, provoquant la démission, la semaine dernière, de son ministre de la Défense et du ministre des Armées. Sur le plan du leadership, Starmer a acquis la réputation d’un homme qui fuit la responsabilité. Depuis l’automne 2025, il fait l’objet de vives critiques pour sa gestion de l’« affaire Mandelson ». La nomination hâtive au poste d’ambassadeur à Washington de cet ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown, qui avait déjà dû démissionner deux fois au cours de sa carrière, s’est transformée en scandale national quand les « archives Epstein » ont révélé non seulement qu’il existait des relations chaleureuses entre le millionnaire pédocriminel et Mandelson, mais aussi que ce dernier avait partagé des informations confidentielles avec son ami quand il était au gouvernement en 2009 et 2010. La réponse de Starmer a été de forcer une série de conseillers et de fonctionnaires à démissionner, plutôt que d’endosser lui-même la responsabilité, sapant ainsi son autorité dans « Whitehall », le surnom qu’on donne au milieu des hauts fonctionnaires.

Quoique de plus en plus fragilisé, et malgré des appels à démissionner en provenance de certains de ses propres députés et ministres, Starmer a toujours refusé de partir. L’exemple du désastre électoral des Conservateurs en 2024, qui a suivi les démissions forcées de Boris Johnson et de Liz Truss, a découragé les mouvements de révolte au sein du Parti travailliste, mais un consensus général a fini par s’installer autour du maire de Manchester, considéré comme plus charismatique, compétent et populaire que Starmer. La personnalité insipide et sans relief de ce dernier, sa rigidité de juriste-bureaucrate, étaient suffisantes quand il s’agissait de mater l’extrême-gauche corbyniste qui avait perdu les élections de 2019 ou d’exploiter l’impopularité des Conservateurs lors des élections de 2024. Mais pour conduire le pays à travers les écueils économiques et géopolitiques actuels, Starmer s’est révélé – à part quelques petits succès au début de ses relations avec Trump – en-dessous de tout. Depuis un mois, son mandat de Premier ministre est en sursis. L’opération travailliste à Makerfield a pour seul objectif d’y mettre fin.

« Andy pour nous »

Qui est l’homme censé remplacer Starmer après une victoire putative le 18 juin ? Originaire de Liverpool, catholique, aujourd’hui âgé de 56 ans, Andy Burnham a étudié à Cambridge avant de commencer une ascension accélérée au sein du New Labour, l’avatar du Parti travailliste mis au point par Tony Blair et Gordon Brown qui a gouverné le Royaume Uni entre 1997 et 2010. M. Burnham a été le député de la circonscription de Leigh, tout près de Makerfield, entre 2001 et 2017. Les gouvernements Blair et Brown lui ont confié successivement plusieurs rôles ministériels. Il est monté jusqu’au rang de secrétaire d’État à la Santé entre 2009 et 2010. Il a fait deux tentatives pour devenir lui-même leader du parti, en 2010 et surtout 2015, quand il est arrivé en deuxième position derrière Jeremy Corbyn. Figure de la gauche modérée, Burnham n’avait pas d’atomes crochus avec les « corbynistas ». C’est à ce moment qu’il décide que la vie politique à Londres (on dit à « Westminster ») n’offre pas suffisamment de perspectives pour un homme comme lui, et en 2017 il se présente à l’élection pour la mairie de Manchester, remporte une victoire notable et ne se représente pas aux élections parlementaires de cette année-là. Les commentateurs attribuent ce changement de direction à son instinct sûr et à l’acuité de son jugement politique. Il fait grand cas de son choix de relever les défis du nord de l’Angleterre, considéré comme désavantagé par rapport au sud où se concentrent les richesses et le pouvoir. Grâce à son prédécesseur à la mairie, Manchester est en pleine expansion. M. Burnham continue le travail, en remportant un grand succès par sa réorganisation du système de transports publics, fondée sur un partenariat public/privé. Lors du Covid, il mène campagne pour attirer plus de fonds publics dans sa région. Sa réussite, partielle mais réelle, le fait surnommer « le Roi du Nord ». A la différence d’autres Travaillistes, Burnham a ordonné, dès son élection en 2017, une commission d’enquête régionale au sujet du phénomène des « grooming gangs », et en janvier 2025 il a appelé à la création d’une commission nationale. Réélu maire en 2021 et 2024, sa cote de popularité est telle que, lorsque l’étoile de Starmer commence à vaciller à l’automne 2025, son nom commence à être cité partout en tant que remplaçant potentiel. Le premier obstacle à surmonter, c’était la recherche d’un siège de député. Le suivant, ce sera de remporter la victoire à Makerfield. Le troisième, et peut-être le plus facile, sera de récolter assez de signatures de députés travaillistes pour destituer Starmer et ensuite se faire élire à sa place, en battant son seul rival, Wes Streeting, ministre démissionnaire du gouvernement de Starmer. Mais le quatrième, et la plus difficile, ce sera de prendre les rênes du pouvoir au niveau de l’État à un moment de crise interne et internationale.

Le « Roi du Nord » saura-t-il faire la transition du niveau régional au niveau national ? A Makerfield, sa campagne – dont le slogan est « Andy for us » (« Andy pour nous ») – est axée sur des questions locales, comme s’il ne cherchait pas à être élu à la tête du pays. En même temps, il y a comme un clin d’œil portant un message à peine subliminal : « Ce que je peux faire pour la circonscription, je peux le faire aussi pour la nation ». Car Andy prétend que sa manière de gérer sa ville est guidée par une philosophie qu’il appelle « Manchesterism ». Ce terme existait déjà : il désignait un mouvement intellectuel au XIXe siècle qui militait en faveur du libre-échange. M. Burnham ne se veut pas aussi libéral, mais il se réclame d’une forme de socialisme parfaitement compatible avec le commerce et l’entrepreneuriat – ce qu’il appelle en anglais un « business-friendly socialism ». Le programme évoqué reste assez flou. Les Britanniques ont de grands problèmes avec les services d’utilité publique comme l’eau et l’électricité, privatisés il y a longtemps par les Conservateurs. Andy se dit en faveur d’un plus grand contrôle public sans spécifier ce qu’il veut dire. Sa réussite avec les transports publics de Manchester est fondée sur une coopération très particulière entre le gouvernement local et des entreprises privées, mais cette solution ne serait pas tout simplement transposable dans un autre contexte. Sur les grandes questions qui ont divisé les élus nationaux, M. Burnham a la réputation d’être une girouette (on dit en anglais, « he flip-flops », du mot pour « tongs »). D’abord opposé à toute distinction juridique entre femmes biologiques et femmes trans, il embrasse le jugement de la Cour suprême en 2025 qui définit une femme sur le plan légal selon la biologie. Il était en faveur de prestations sociales pour tous les immigrés ayant un visa ; il est maintenant contre. Autrefois, il était pressé de voir le Royaume Uni revenir au giron de l’UE ; maintenant, il l’est beaucoup moins. Il était enthousiaste à l’égard du mouvement BLM ; il a cessé de l’être depuis. Il a fait preuve de dédain à l’égard du marché des obligations gouvernementales ; aujourd’hui, il proclame son respect pour une gestion prudente de l’emprunt public. Selon les critiques d’Andy, s’il était Premier ministre, le résultat ne serait que du Starmer avec une couche de charisme en plus…

Rupert versus Nigel

Si Reform est loin devant les autres partis dans les sondages nationaux, son candidat ne devrait-il pouvoir gagner à Makerfield, en répétant le succès des élections de mai ? Il n’en est rien, car cette fois le parti de Farage doit compter avec un rival encore plus à droite, encore plus populiste que lui, Restore Britain. Ce parti a été fondé officiellement en mars cette année par le député parlementaire, Rupert Lowe, après une querelle acharnée entre M. Farage et cet ancien membre de Reform UK. Leur dispute a couvé en 2024, avant d’exploser publiquement au début de 2025. Lowe a critiqué Farage violemment, le trouvant trop mou face à l’immigration incontrôlée et la criminalité. Farage est allé jusqu’à dénoncer Lowe à la police, en l’accusant d’avoir proféré des menaces à l’égard du président de Reform, Zia Yusuf. Lowe, qui a reçu le soutien public d’Elon Musk, utilise les mêmes méthodes que Farage, postant des vidéos provocatrices sur les réseaux sociaux. Il a 780 000 suiveurs sur X et 1,3 million sur Facebook. Le parti, qui n’a pas encore percé au niveau national – Lowe est pour le moment son seul député – semble avoir connu un développement rapide, ayant déjà acquis 125 000 adhérents selon ses propres chiffres. Au moment où Farage a tendance à se dédiaboliser, qualifiant Reform de « parti de centre-droite », Lowe s’adonne à une surenchère en matière de mesures sévères. Il se dit en faveur d’une interdiction du port de la burqa en public et d’expulsions en masse d’immigrés clandestins. Après la tentative de décapitation par un Soudanais sur un citoyen de Belfast, M. Lowe a annoncé que Restore légaliserait la peine de mort pour les migrants assassins. Si Farage accuse les Conservateurs de n’avoir rien fait contre l’immigration de masse quand ils étaient au pouvoir, Lowe accuse Farage d’avoir accueilli d’anciens ministres conservateurs dans son équipe. Celle de Lowe est composée largement d’anciens membres de Reform. Lowe a remplacé Farage comme coqueluche britannique de la droite populiste américaine. En plus de la bénédiction de Musk, il a été interviewé par Tucker Carlson.

Pourtant, M. Lowe finira par devoir faire face au même dilemme que M. Farage : parmi les militants du parti, il y a ceux qui, inspirés par la surenchère générale, postent des commentaires ouvertement racistes – commentaires que M. Lowe sera tôt ou tard obligé de répudier avec leurs auteurs. Entretemps, Restore montre qu’il peut, dans certaines circonstances, gêner Reform. Lors des élections locales en mai, les candidats affiliés à Restore dans le fief politique de Lowe, la ville de Great Yarmouth, ont battu les candidats de Reform. A Makerfield, Restore est en train de diviser le vote de la droite populiste en rendant une victoire de Reform peu probable. Selon les derniers sondages, Burnham est à 46%, le candidat de Reform à 41% et celle de Restore à 7%. Le candidat de Reform, Rob Kenyon, est un plombier local. Ses adversaires politiques et les médias se sont focalisés sur d’anciens posts qu’on accuse d’être sexistes ou complotistes. Kenyon aurait bien besoin des 7% d’intentions de vote accaparés par Restore. Pour Reform, un échec à Makerfield, qui s’ajouterait à celui de Gorton en février, pourrait briser l’élan du parti. Certains analystes définissent Restore comme une opération de revanche contre Farage plutôt qu’un véritable parti politique. Si c’est le cas, cette opération connait pour le moment un certain succès.

C’est ainsi qu’au Royaume Uni tous les yeux sont rivés sur Makerfield, malgré le fait que deux autres élections intermédiaires ont lieu en même temps en Écosse. En faisant un mauvais jeu de mots en anglais, on pourrait dire que cette élection pourrait « make or unmake » – « faire ou défaire » – des carrières politiques. Mais lesquelles ? Causeur vous donnera la réponse vendredi !




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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