Les députés algériens ont voté le 24 décembre 2025 un projet de loi visant à criminaliser la colonisation française en Algérie (1830-1962). Il qualifie la colonisation de « crime d’État » et demande à la France des excuses officielles renouvelées et des réparations, et prévoit des sanctions contre la glorification ou la justification de la colonisation. Pour ce pays, parler d’hier permet surtout d’éviter de parler d’aujourd’hui.
Je suis né dans l’Algérie d’Albert Camus. C’est un fait biographique, pas un argument. Une lumière trop forte, une mer obstinée, une langue mêlée à d’autres langues. Un pays que ma famille a quitté dans la terreur des égorgements, des bombes et des fusillades. Les juifs y vivaient depuis des siècles. Ils n’avaient pas débarqué avec les colons européens. Ils ont disparu. Non pas dissous par le temps ni exilés par hasard, mais effacés. Sortis du récit officiel comme on efface une gêne. Cette disparition-là, curieusement, n’ouvre droit à aucune réparation.
L’Algérie ne sait faire que ressasser son histoire
Le 24 décembre dernier, l’Assemblée nationale algérienne a voté un projet de loi criminalisant la colonisation française et réclamant des réparations matérielles et morales lourdes. Dans l’Algérie du FLN, on appelle cela un acte de justice. J’y vois surtout un réflexe ressassé d’auto-justification : gouverner par l’accusation quand on ne sait pas, ou plus, gouverner le présent.
Rien de nouveau, en effet, sinon la surenchère. Après la mémoire blessée, la mémoire pénale. Après le récit, la facture. La colonisation devient ainsi un crime total, compact, transmissible par hérédité. Un bloc commode, sans contexte, sans contradictions, sans histoire. La nuance ennuie, la complexité épuise, la recherche dérange, alors que le tribunal, lui, rassure.
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Dans cette loi en gestation, l’idée de réparation – qui aurait finalement été abandonnée – était la plus ingénieuse. Elle permettait de parler d’hier pour éviter de parler d’aujourd’hui, du chômage massif, de la jeunesse qui fuit par dizaines de milliers, de l’économie sous perfusion, des libertés surveillées. Le passé, comme toujours, sert de rideau opaque derrière lequel le présent continue de se dérober.
Dans ce théâtre politique, la France n’est plus un pays, c’est une fonction, un accusé permanent, recyclable à l’envi. Une rente mémorielle plus stable que le dinar. Grâce à elle, le pouvoir revanchard d’Alger s’offre une grandeur historique à peu de frais et s’épargne l’examen le plus redouté, l’autocritique.
No future
Cette loi ne répare pas, elle fixe le récit et distribue les rôles sans rien apporter au peuple, claquemuré, sans le vouloir, dans son état de victime. Celui qui fait la part des choses est suspect, celui qui contextualise est disqualifié, celui qui parle d’avenir est prié de commencer par se repentir pour les autres.
Je garde de ce pays quitté dans la petite enfance quelques souvenirs confus. Je le regarde aujourd’hui avec la lucidité de ceux qui savent que l’histoire n’absout rien, et que le courage commence quand on refuse de mentir.
L’Algérie n’est pas coupable d’avoir été colonisée, mais peut-être d’avoir fait de cette épreuve une vocation politique infinie. À force d’accuser les morts pour exonérer les vivants, on ne fonde pas une nation, on pousse toujours la même pierre. Et l’on s’étonne ensuite que l’avenir préfère l’exil ?
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