Le procès intenté par Donald Trump à la BBC n’est que le symptôme d’une divergence grandissante et inquiétante entre les Etats-Unis et l’Europe. La réaction des médias et une partie des classes politiques européennes à ce procès, comme aux sanctions imposées par le gouvernement américain à Thierry Breton, révèle combien certains en Europe considèrent que le président américain a toujours et nécessairement tort. Tribune.
Le procès intenté par Donald Trump contre la British Broadcasting Corporation (BBC) le 15 décembre 2025, pour un montant pouvant atteindre dix milliards de dollars, a été immédiatement disqualifié par une large partie de la presse européenne. Provocation, excès, gesticulation trumpienne. Cette réaction pavlovienne évite pourtant le cœur du dossier : la mise en cause d’un documentaire diffusé juste avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2024, fondé sur des montages trompeurs ensuite abondamment repris et sanctuarisés comme sources d’autorité. En cause notamment, la démonstration que Trump aurait appelé à la violence le 6 janvier 2021, alors même que ses propos publics appelant explicitement à manifester pacifiquement ont été écartés. Que se passe-t-il lorsque des médias internationaux aussi reconnus que la BBC cessent d’informer et commencent à falsifier le réel politique ? Quand un journaliste comme l’Allemand, Claas Relotius inventent un grand nombre de ses articles publiés dans Der Spiegel – malgré les 70 vérificateurs qu’emploie ce titre prestigieux ; lorsque Le Monde et The Guardian reconnaissent à répétition des erreurs factuelles sans jamais interroger la logique éditoriale qui les produit, ce n’est plus un accident. Ces erreurs sont en effet corrigées de façon très tardive et du bout des lèvres, puis rapidement oubliées.
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Le 17 décembre 2025, la Süddeutsche Zeitung illustre parfaitement ce glissement. Plutôt que d’examiner le fond juridique de la plainte de Trump, le journal s’attarde sur les excuses de la BBC pour de supposées « erreurs techniques » liées à son traitement de Donald Trump et des événements du 6 janvier 2021. L’affaire serait donc close. Mieux : « personne n’a fait dire à Trump ce qu’il n’avait pas dit ». Cette formule dilue toute responsabilité juridique dans un langage administratif froid, comme si cela suffisait à effacer toute conséquence.
Le 18 décembre 2025, l’Irish Independent adopte une autre stratégie, tout aussi commode. Sous la plume de Peter Vandermeersch, la plainte est réduite à un élément du « playbook » de Trump : intimidation, montants excessifs, et mise en scène. Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron dénoncera à son tour une logique d’« intimidation » pour qualifier les sanctions américaines du 23 décembre 2025 visant cinq Européens, dont Thierry Breton. Ce vocabulaire n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un alignement discursif désormais bien rodé entre responsables politiques et grands médias européens face à Donald Trump. Un langage qui permet d’évacuer systématiquement le fond du dossier et qui prive délibérément les citoyens européens d’un débat réel sur les faits, au profit d’un récit biaisé et préfabriqué.
Or, juridiquement, la plainte contre la BBC n’a absolument rien de fantaisiste. La compétence des tribunaux américains est établie dès lors que les contenus sont diffusés aux États-Unis et que le préjudice y est invoqué. Le seuil certes élevé du droit américain de la diffamation a déjà été franchi par des médias majeurs. CBS a accepté une transaction dans une affaire très fortement médiatisée. The Washington Post a dû revoir ses pratiques après la forte pression de procédures longues et coûteuses. La logique est simple : lorsque l’« erreur » n’est plus accidentelle, les rédactions cessent soudainement d’en produire autant. NBC, ABC et d’autres observent désormais l’affaire BBC avec une attention nouvelle.
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Le contraste avec l’Europe est brutal. À Bruxelles, la logique est inversée. Les institutions européennes ont multiplié les offensives réglementaires au nom de la lutte contre la désinformation, ciblant prioritairement X. Cette ligne idéologique a culminé avec l’activisme de Thierry Breton, figure centrale d’une stratégie visant à contraindre des plateformes américaines à se conformer à des standards politiques à forte charge idéologique. Les sanctions américaines ont valeur de rappel à l’ordre : les bureaucrates supranationaux non élus ne disposent pas d’une immunité automatique lorsqu’ils projettent leur idéologie hors de leurs frontières. Dans le même temps, l’Union européenne est restée étrangement silencieuse face à des acteurs autrement plus problématiques. Aucune condamnation sérieuse n’a visé Al Jazeera, pourtant financée par le Qatar, que certains – dont Donald Trump lui-même en 2017 – ont accusé de laxisme par rapport au financement de réseaux islamistes. À l’inverse, des plateformes comme Rumble ont été marginalisées non pour des mensonges démontrés, mais pour leur positionnement hors des circuits de validation idéologique européens. Les États-Unis ont récemment montré qu’une autre ligne était possible. La sanction visant Francesca Albanese a rappelé qu’aucun statut institutionnel, pas même onusien, ne confère une impunité perpétuelle lorsque de telles lignes rouges sont franchies.
Enfin, le décalage entre l’Europe et les Etats-Unis s’étend de plus en plus sur le champ stratégique. Le 19 décembre 2025, les États-Unis ont lancé des frappes ciblées en Syrie contre des combattants de l’État islamique, neutralisant des capacités opérationnelles du djihadisme armé et idéologique. L’Europe, elle, persiste dans une gestion déclarative du risque qui est sans prise d’action. De même, le 25 décembre 2025, jour de Noël, Washington a frappé des positions de l’État islamique au Nigeria après des avertissements explicites de Donald Trump concernant les massacres de chrétiens. L’Europe, en revanche, persiste dans une inaction incompréhensible pour les Américains. À force de décrier ce que fait Trump, médias et bureaucrates européens confondent l’arbitraire avec la responsabilité, et la morale affichée avec la civilisation qu’ils invoquent.
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