Débarrassé d’ONPC, Yann Moix a très vite retrouvé ses marques chez Thierry Ardisson. Leçons de morale et style ampoulé sont toujours là. Au service de toutes les causes, et surtout d’une: Yann Moix.


Lorsque Yann Moix est devenu chroniqueur à On n’est pas couché (ONPC) il y a de cela trois saisons, un inquisiteur de bazar s’était rapidement révélé en lui, comme cela est arrivé à nombre de ses acolytes assis sur le même fauteuil, et pas les plus subtils. Pensons évidemment au splendide spécimen de robespierrisme qu’est Aymeric Caron, mais aussi à l’ineffable Vanessa Burggraf. Dès la première année de Yann Moix, l’observateur pouvait s’inquiéter de certains des rictus physiques qui s’emparaient soudainement de l’écrivain branché lorsque celui-ci endossait ses habits ridicules de sermonneur enfiellé: voix de fausset, regard divagant, bras croisés et, surtout, une sorte de moue trémoussante incontrôlable, qui trahissait tout l’esprit de sérieux du chroniqueur lorsqu’il s’arrogeait un droit de condamnation morale contre son interlocuteur. Comme une sorte de shaman improvisé se parant d’on ne sait quelles vertus divines. Rajoutons à Moix cette spécificité d’avoir balancé ses incartades inquisitrices par des éloges laudateurs tout aussi hystériques au profit d’autres invités d’ONPC, et qui participaient symétriquement de la même entreprise égotiste.

Morale pour chacun…

Dans ses nombreuses interventions médiatiques, Moix a souvent trahi son délire narcissique et son désir chimérique d’être retenu par l’histoire comme un écrivain aux engagements publics dignes de Victor Hugo, des dreyfusards et de la Résistance. Non seulement cela témoigne de la tournure juvénile qu’ont pris les débats intellectuels et de la puérilité de ceux qui les animent, mais, chez Moix en particulier, d’une confusion intellectuelle et morale sur les questions les plus brûlantes de notre époque. Par exemple, en prenant de nombreuses fois le parti des thèses les plus simplettes sur ce qui serait une persécution permanente des musulmans de France, tout en restant beaucoup plus circonspect sur les enjeux d’intolérance, de violence et d’antisémitisme qui traversent certaines de leurs communautés.

…et Moix pour tous

Comme d’autres, plutôt que faire montre d’humilité lorsque son intelligence se retrouve débordée sur tel ou tel enjeu, Moix sort son costume de justicier. Et plus son point de vue est confus, plus il ramène les échanges à un état identique de confusion, d’inintelligibilité et d’inintelligence. Ayant très vite retrouvé un siège de tourmenteur frétillant chez Thierry Ardisson après son aventure ONPC, il n’est pas surprenant que Moix ait tout aussi vite retrouvé ses étalages histrioniques. Lors d’un débat sur la violence policière et anti-policière (Les Terriens du Samedi du 22 septembre), Moix a tranquillement déchargé toute sa brutalité sur les « flics qui chient dans leur froc ». « La police française est une des plus violentes d’Europe », dit-il à trois de leurs représentants consternés, avant d’enchaîner avec un réquisitoire caricatural et d’une rare ineptie: « Je trouve franchement que venir vous victimiser à longueur d’émissions de télévision, non seulement vous ridiculise auprès de la population, mais vous ridiculise au carré auprès des populations que vous asseyez (sic) à longueur de journée par des humiliations. Car vos cibles préférées ce sont les pauvres et les milieux défavorisés » (propos qu’il a depuis regrettés). Il y a violence en France, dans les rues comme dans les débats, et Moix participe sans aucun doute de cette violence. On comprendra, au passage, que Moix emploie le terme de population plutôt que de peuple, depuis sa célèbre altercation avec Michel Onfray dans lequel l’admirateur éperdu de Jacques Attali démontrait à tout le moins un certain mépris de classe.

Un débat sain et fécond peut être rude, caustique et acerbe, mais n’a jamais lieu en dehors des règles (jadis) élémentaires de courtoisie, de fair-play et de respect minimal des intentions de ses adversaires. Cette idée que les outils de la persécution, de l’injure retorse ou du prédicat pompeux pourraient contrecarrer la haine de certains discours, actions ou pensées, est une pitrerie désolante. Non seulement Moix ne combat pas la haine qu’il prétend combattre, mais au contraire il la perpétue et la vénère, et jouit indéniablement de la pratiquer à son propre compte. En toute impunité.

Plusieurs millions de migrants, et Moix et Moix et Moix…

Depuis qu’il prétend se faire leur avocat, Yann Moix n’a jamais parlé ni défendu les migrants, pas plus qu’il n’a sensibilisé sur leur sort collectif, renseigné en profondeur sur la tragédie de leurs destins individuels ou contribué à nuancer et rendre intelligent le débat politique qui les entoure. Tout ce qu’a fait Yann Moix à propos des migrants (ou des musulmans, ou d’autres Damnés de la Terre) est de parler de Yann Moix défendant les migrants, instrumentalisant ceux-ci au profit de l’image de lui qu’il veut projeter, dans une mise en scène purement narcissique voulant exhiber à tous l’héroïsme d’écrivain-résistant qu’il rêve de se voir affubler. Mais c’est tout le contraire qui apparaît, chaque fois que Yann Moix – qui est parfois capable de démonstrations fines, brillantes – décide de céder à la lâcheté et à la violence qu’il se convainc de débusquer chez les autres.

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