"La toubabesse" (femme blanche) Chalize Theron (SIPA_AP21696340_000001)

Ça débute presque comme un conte de fées moderne, comme une version savane (bush à bush…) de Pretty Woman. Soit une petite pute boer de Johannesburg rencontrant un haut dignitaire d’Afrique de l’Ouest. Mais le parallèle avec la guimauve hollywoodienne s’arrête là. Car le ministre plénipotentiaire, éjaculateur précoce porté sur la levrette, n’a pas le charme et les manières d’un Richard Gere. Et si Esther Van Wick – la jeune prostituée – n’a physiquement rien à envier à Julia Roberts ou à sa compatriote Charlize Theron, elle n’a pas inventé la machine à cambrer les bananes…

Esther quitte sa nation arc-en-ciel (parce que toujours entre deux orages ?) alléchée par les sonnantes et trébuchantes espèces ouest africaines. L’auteur ne nous dit pas grand chose sur cette « ville du bord de mer » où la belle atterrit. Disons qu’elle est plus bidon (sans eau potable) que libre, la ville en question. Une capitale d’un de ces Etats amis de la France, regorgeant de pétrole et de minerais divers qui aura, lors du dernier demi-siècle, financé avec des valises de « tais-toi » (billets de 10 000 francs CFA) ou de dollars, un paquet de campagnes électorales de gauche comme de droite (et peut-être même d’extrême droite) chez les toubabs, si attachés à leurs grands principes humanistes. Un Etat africain où le folklore local ne s’encombre pas d’Elfes, et dont le « Présida », plus homard que mafé, vieux grigou de la Francafrique, est régulièrement réélu démocratiquement avec 99 % des voix par son bon peuple depuis quarante ans. (Y’a bon lecteur ? Tu as posé ton doigt au bon endroit sur la carte de ton atlas ? Bingo !).

Voyage au fond de l’Afrique

Avec son pseudo renvoyant lui à Meudon-la-Forêt, pas équatorial du tout, Louis-Ferdinand Despreez envoie les couleurs à chaque page et repeint rouge sang et jaune flammes le ciel africain[1. Pour nous familiariser avec sa palette, l’écrivain a pris soin, à la fin de son roman, de fournir au lecteur toubab un petit glossaire permettant de se pénétrer du très fleuri langage popu africain dont il saupoudre ses paragraphes (régalant!)…]

Que nous dit finalement cette « Toubabesse » à l’écriture si épicée ?

Que le néo-colonialisme est sans doute pire que le colonialisme (Commerce équitable ? Mon cul, oui ! Pardon, mon ndombolo, si l’on veut causer local). Qu’il faut vouloir tout changer pour que rien ne change (piquant qu’un ex-cadre de la marxiste ANC, comme Despreez, rende le Guépard viscontien à son environnement naturel). Qu’il faut se méfier des supposés lendemains chantants comme des amibes dans l’eau croupie et y aller mollo question réformes pour ne pas tourner la tête de l’autochtone, « toujours ingrat ». Que l’arrosage automatique maintient d’importants équilibres naturels. Que l’alternative potentat ou potence est une impasse. Que la connerie demeure bien plus universelle que certaines déclarations. Et qu’une des grandes constantes historiques, c’est bien que les cavaliers de l’Apocalypse galopent toujours derrière de grandes incantations progressistes et révolutionnaires…

Evidemment, la pilule Despreez passera mal chez les ravis de la crèche  »citoyensdumondedroitdelhommistes », les « babtous fragiles » et autres  »démocrétins ».

Les plus lucides, ceux qui n’ont pas subi l’ablation du boyau de la rigolade, s’enchanteront en revanche de ces pages très farces, parfois désabusées mais pleines de lucidité et de féroce ironie, où les  »zumanitaires des zoènnegés » roulant carosse (en l’occurence le 4×4 Toyota, semble-t-il aussi prisé en Afrique qu’au Levant, ce doit être cela la mondialisation heureuse…) et croyant tout savoir, en prennent pour leur grade. Et où un calamiteux ancien ministre français des Affaires étrangères, plutôt boulettes que riz, aux émoluments inversement proportionnels à son talent et son ardeur au travail, se fait tailler un costard XXL pour bien flotter dedans…

La petite mère du peuple

Et au fait, notre Esther ? On retrouvera assez vite notre héroïne élevée au rang de « Maman » nationale, après que le président et chef du parti populaire du Peuple lui aura passé la bague (Van Cleef) au doigt. Mais Esther, ne lui en déplaise, demeure une toubabesse jusqu’au bout de ses ongles vernis. Bien plus occidentalisée qu’africaine. Donc naïve. Et comme, on l’a dit, la gourgandine est plutôt gourde…

Quelle mouche la piquée, la première dame désormais sapée Prada et chaussée Louboutin ? Pourquoi s’indigne-t-elle tout à coup devant le spectacle toujours renouvelé de l’injustice, sur un continent « où les emmerdements semblent se transmettre avec constance de génération en génération » ? Thomas Sankara se serait-il réincarné dans l’Esther « Cent Carats » ? Jouant de ses charmes, notre Louise Michel en carton des faubourgs de Jo’Burg mène le camarade président par le bout du nez et du bangala (nul besoin de glossaire…). L’une passe donc à la casserole, l’autre à la caisse du Trésorier payeur général pour financer « observatoires du bien-être du peuple » et autres musées des arts de la forêt primaire…

Et voilà bientôt le vieux tyran tropical avec le FMI et la banque mondiale au ndombolo, creusant au bulldozer la dette du pays pour financer les caprices de sa Marianne, dont les strings violets (et pas léopards, on a appris à se tenir) l’ensorcellent. Le chaos s’épanouit gentiment jusqu’au retour à la case départ, celle de la forêt et des villages, d’où le cher président parviendra tant bien que mal à reprendre la situation en main, après un début de guerre civile très saignante, comme l’Afrique sait si bien les pratiquer : « à la bonne franquette ». Une révolte menée par des abrutis analphabètes manipulés et « torchonnés » du matin au soir au tord-boyaux local.

« Safari sans espoir que la chasse aux cons« , disait en substance Frédéric Dard. Despreez souscrira sans réserve à la punchline de San Antonio…

La Toubabesse de Louis-Ferdinand Despreez, La Différence, 287 pages, 17 euros.

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