Ennahda s’est écroulé, jouez hautbois, résonnez musettes ! Voilà la mélopée rassurante qu’entonnaient la plupart de nos journalistes à l’issue des élections législatives tunisiennes fin octobre. Concédons à ces ravis de la crèche que les apparences jouaient pour eux : de la première marche du podium conquise lors du premier scrutin véritablement pluraliste du pays en 2011, les islamistes avaient reflué à la seconde place, avec tout de même 31% des suffrages, laissant l’aréopage néo-bourguibiste Nidaa Tunes caracoler en tête (38% des voix) et les petits partis alliés des islamistes se désagréger en vol. À y regarder d’un peu plus près, les moins candides voyaient le réel doucher quelque peu leur enthousiasme, le vétéran Beji Caïd Essebsi, fondateur de NT aux 88 ans bien sonnés, devant non seulement subir une dialyse rénale par jour, mais également composer avec un parti religieux incontournable pour gouverner, sauf à vouloir prendre le risque d’isoler un tiers de la population, et de reproduire les erreurs commises par l’armée algérienne il y a déjà vingt-cinq ans.

Rebelote avec la présidentielle. Sur la petite vingtaine de candidats présents au premier tour, aucun islamiste revendiqué ne répondait à l’appel. Du coup, on croyait la victoire « laïque » sûre et certaine. Patatras, les islamistes d’Ennahda ont voté comme un seul homme pour leur allié sortant Moncef Marzouki, opposant historique à Ben Ali qui a l’heur de considérer Ghannouchi et ses pairs comme des partenaires loyaux et des «musulmans-démocrates» à la Erdogan (cherchez l’erreur…). Résultat : le président en exercice, que l’on croyait conspué par les foules tunisiennes, se qualifie pour le second tour de la présidentielle en rassemblant un tiers des votes, six points derrière Caïd Essebsi (39%). Mais ce n’est pas tout. Telle une femme de petite vertu, Ennahda négocie tous azimuts en coulisse, afin d’assainir son bilan aux affaires – que des mauvaises langues jugent peu ragoûtant voire carrément corrompu. En jeu, sa participation au futur gouvernement. Le mouvement à la colombe fait des avances aux deux finalistes de la présidentielle, laquelle se tiendra courant décembre au terme d’un jeu de l’amour qui ne devra rien au hasard.

Il n’est pas dit que Caïd Essebsi résiste longtemps aux charmes d’Ennahda. Bref, la politique tunisienne paraît aussi emmêlée qu’une bonne chekchouka. La démocratie made in Tunisia a encore des progrès à faire.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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