Il y a une vieille jeune fille : Amélie Nothomb. Et une jeune vieille fille : Virginie Despentes. On est en droit, largement, de préférer la première, mais ce n’est pas une compétition. Déjà, je ne peux plus supporter, physiquement si j’ose dire, les titres des livres de Virginie : King Kong theory, à présent Apocalypse bébé. Je lui conseille, pour le suivant (car hélas il y aura un suivant) Ploum ploum tralala. C’est un excellent film avec Saturnin Fabre qui n’était pas écrivain, mais acteur, et qui lui savait à la fois écrire et jouer la comédie. Virginie ne sait que jouer la comédie. Littérairement, s’entend. Nous ne comprenons pas, après toutes ces années de prose colmatée, où elle voudrait en venir. Elle bâcle avec effort, dans un souci de plaire déguisé en mépris de crachat, des romans où les hommes et les femmes n’existent que sous forme de femmes, elles-mêmes cadenassées dans de simples figurations schématiques relevant, au mieux, du spectacle de marionnettes.

Je ne sache pas qu’on fasse profession d’écrire pour choquer Jérôme Garcin. Cette littérature, qui s’annonce systématiquement libérée de toutes les emprises (celles de la mode, des habitudes, des mœurs, et notamment du goût) est hémorragique ; elle se répand, bavarde, coule, jaillit mais oublie ce qui, chez les écrivains qui sont écrivains, est primordial : le monde. Rien que cela. Abrutie par son propre projet, entraînée par ses historiettes qui ne sont sordides que parce qu’elles sont bancales, Virginie omet de faire apparaître, en fond sonore, le monde dans lequel sont censées se dérouler ces rédactions de quatrième déguisées en roman. La réalité n’existe jamais, si bien que le lecteur n’a jamais de repère : tout pourrait, finalement, se dérouler dans Apocalypse bébé en novembre 1952. Virginie n’est pas présente dans l’univers et l’univers n’est pas présent non plus chez Virginie.

Ne reste donc, comme un papier peint sans son mur, qu’un scénario plaqué sur un peu de prose, à moins que ce ne soit le contraire. Tout est réciproque dans cette littérature, tout est interchangeable et tout est bijectif : les psychologies, les dialogues, les situations. Despentes écrirait l’inverse de tout ce qu’elle écrit que nul, finalement, ne s’en apercevrait. Il n’y a pas de rencontre ici, avec une voix, avec un auteur, avec une femme : ainsi la concrétude de l’œuvre vient-elle du dehors, des articles publiés, des photos prises, des tee-shirts portés. Tout glisse dans ces pages, tout fond, tout s’efface à mesure qu’on lit, et on se dit qu’Apocalypse bébé aurait pu durer trois pages ou mille sans qu’il n’en ait été ni affecté, ni modifié, ni surtout amélioré. Le pire étant, puisque je viens d’y consacrer somme toute quelques lignes, qu’il n’y a même pas rien à dire à son sujet.

*Cet article a été publié dans le numéro d’octobre du magazine Transfuge que nous remercions

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