Un titre de presse qui disparaît, ce n’est jamais une bonne nouvelle. Même s’il employait à peine dix salariés et n’était pas lu par grand monde. Un journal qui meurt, c’est un peu de pluralisme en moins dans un paysage médiatique désespérément uniforme. Et rien qu’à ce titre, il serait irresponsable de s’en réjouir.

C’est par un communiqué signé de son directeur de publication, Jean-Jacques Augier, qu’on apprenait ce 23 juillet la mise en liquidation judiciaire du magazine Têtu, qui fêtait ses 20 ans cette année. Ce proche de François Hollande – qui avait été son trésorier de campagne pour les présidentielles de 2012, et fait parler de lui depuis pour ses investissements dans des paradis fiscaux – avait racheté pour 1 euro symbolique le magazine à Pierre Bergé en 2013.

Dans la foulée de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels, le vieux milliardaire déjà copropriétaire du groupe Le Monde avait donc abandonné son « bébé ». Il faut dire que ce dernier, depuis sa création en 1995, avait coûté à son généreux mécène la bagatelle de « plusieurs dizaines de millions d’euros » !

En 2013, Têtu perdait 2 millions d’euros. L’année suivante, malgré un début d’assainissement opéré par Jean-Jacques Augier, il engloutissait encore 1,1 millions. Et cette année, il s’apprêtait à en perdre encore un demi-million… Le tout, en n’employant plus que dix malheureux salariés, dont seulement cinq journalistes. Qui dit mieux ?

Pour Augier, c’était plié : « Cette décision était inévitable compte tenu de l’absence de toute offre de reprise du titre, et de l’aggravation des difficultés financières de son exploitation depuis sa mise en redressement judiciaire » le 1er juin. Et de justifier ce plantage par « une conjoncture économique difficile, des problèmes structurels de distribution, des agences de publicité pusillanimes… »

D’après l’AFP, le magazine, vendu 5 euros, a vu sa diffusion baisser de 12,5% depuis 2010, à 28 275 exemplaires par mois. La marque devrait donc être mise aux enchères à la rentrée mais, comme toujours en pareil cas, nul ne sait qui s’en emparera ni ce qu’il en fera. En attendant, Têtu continuera de vivoter sur le web pendant l’été « histoire de ne pas arrêter complètement le robinet », comme dit son rédacteur en chef Yannick Barbe.

On est bien triste, on l’a dit, pour nos confrères « tous licenciés », aux dires de leur patron. Mais tout de même, il est difficile d’établir un lien de cause à effet entre une légère baisse des ventes et des recettes publicitaires, ce qui est le lot commun de toute la presse, et un tel naufrage… D’autant que Têtu n’a jamais été bénéficiaire, même dans les années où il se vendait mieux et attirait davantage d’annonceurs.

On sait par ailleurs que le chiffre d’affaires du magazine s’élevait à 2,8 millions en 2014. Près de 3 millions d’euros ! Vu ses ventes, on en déduit que Têtu réalisait la performance extraordinaire de récolter, à la louche, environ 2 millions d’euros de recettes publicitaires annuelles. Avec des scores pareils, être déficitaire relève d’un véritable exploit, que seuls des salaires mirobolants ou des dépenses promotionnelles inconsidérées sont susceptibles de rendre possible.

Sans se risquer à affirmer quoi que ce soit de plus précis, en l’absence des éléments chiffrés nécessaires, on se contentera de supposer que la créature de Pierre Bergé a pu paradoxalement pâtir de son soutien inconditionnel. Avec les crédits illimités du milliardaire pour filet de sécurité, Têtu n’avait aucune raison de limiter les frais. Mais une fois les objectifs politiques de Bergé validés par le pouvoir lui-même, le vieux mécène de François Hollande a dû juger qu’il n’avait plus de raison de porter à bout de bras ce coûteux organe militant.

Jean-Jacques Augier le dit à demi-mot, en évoquant pour sa part dans son communiqué « un lectorat gay largement démobilisé, heureux des avancées législatives récentes (le mariage homosexuel, NDLR) et désireux de ne plus se distinguer ». Et le cofondateur du magazine, Didier Lestrade, va encore un cran plus loin : « Le gros problème de Têtu, c’est qu’il est détesté par tout le monde, comme le journal de style de vie et de crèmes solaires. » Pour lui, insulte suprême, le titre serait devenu « mou du cul ».

Dans ces conditions, on se consolera peut-être plus vite de sa disparition. Parce qu’il n’y a rien de pire que les militants, médias ou individus, qui s’acharnent à défendre des causes déjà gagnées. Il est toujours bon d’être un peu têtu, mais pas borné.

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
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