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L’ennemi de l’intérieur, portrait-robot

L’ennemi de l’intérieur, portrait-robot
Enquête de police dans l'immeuble où vivait Mohammed Merad, à Toulouse, mars 2012. / GETTY IMAGES

Toutes les études convergent : les auteurs des attentats commis en France ces cinq dernières années sont en majorité des jeunes issus de familles musulmanes, ayant des racines au Maghreb. 


Il y a parmi eux des convertis, des diplômés, quelques femmes, mais les faits sont têtus. Les auteurs des attentats commis en France ces cinq dernières années restent, à une écrasante majorité, des jeunes sans grande perspective professionnelle issus de familles musulmanes, ayant des racines au Maghreb. Ce constat prosaïque, à la base du travail de surveillance de la police et du renseignement, suscite encore l’embarras, par refus de stigmatiser.

Trois cent quarante-neuf personnes prévenues ou condamnées pour des affaires liées au terrorisme (y compris quelques dizaines de Basques et de Corses), 1 336 détenus de droit commun identifiés comme radicalisés, environ 8 000 individus inscrits au Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), dont 4 000 sous haute surveillance. Voilà la photo de la radicalisation en France fin novembre 2017.

Profil type

Les données du FSPRT n’étant pas publiques, le profil des radicalisés autorise toutes les spéculations, y compris les plus détonantes. « 40 % des radicalisés (sont) des convertis », assurait Fethi Benslama, psychanalyste et enseignant à l’université Paris-Diderot, dans Le Monde du 11 mai 2016. À supposer que ce chiffre soit exact, il contrasterait singulièrement avec le profil des terroristes dûment identifiés !

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Depuis la virée sanglante de Mohammed Merah en 2012, une cinquantaine de personnes ont été arrêtées ou tuées pour avoir commis des attentats au nom de l’islam en France (sans parler des centaines de complices présumés). Attaque contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ainsi qu’à Montrouge en janvier 2015, décapitation d’un chef d’entreprise dans l’Isère en juin 2015, massacre évité de justesse dans le Thalys en août de la même année, tuerie du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, assassinat d’un couple de policier à Magnanville en juin 2016, carnage de la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016, assassinat du prêtre Jacques Hamel le 26 juillet 2016 à Saint-Étienne-du-Rouvray, série d’attaques à l’arme blanche ou à la voiture-bélier contre des représentants des forces de l’ordre de février à août 2017, meurtre de deux jeunes filles à la gare Saint-Charles de Marseille le 1er octobre…

Les auteurs de ces attaques sont, pour la plupart, des hommes, âgés de 18 à 40 ans, qui étaient nés ou qui avaient des racines au Maroc, en Algérie ou en Tunisie. Mohammed et Abdelkader Merah, Chérif et Saïd Kouachi, Mohamed Achamlane, Sid Ahmed Ghlam, Omar Ismaïl Mostefaï et Samy Amimour, Brahim Abdeslam, Mourad Fares, Adel Kermiche, etc. Il en va de même pour les cellules démantelées avant d’être passées à l’acte, comme le groupe nantais Forsane Alizza en 2012, ou encore pour les membres de la filière strasbourgeoise revenus de Syrie et jugés en France en 2016.

Le reflet de la colonisation

Il y a des convertis, certes. Alain Feuillerat, ex-militaire de 34 ans, a été arrêté en mai 2017. Il préparait une attaque contre une base militaire à Évreux. Il y a des Français d’origine subsaharienne. Tué à l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly était issu d’une famille malienne. Il y a aussi des femmes, et même des femmes converties, comme l’une des quatre instigatrices de l’attaque déjouée de septembre 2016 contre Notre-Dame de Paris. Toutefois, sauf à être tétanisé par la crainte de stigmatiser[tooltips content=”Le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) écrivait en 2014, sur une base de 160 familles l’ayant contacté, que « les recrues de l’islam radical ne se trouvent pas en majorité dans des familles musulmanes très pratiquantes (…), 80 % des familles sont de référence athée, 20 % sont de référence bouddhiste, juive, catholique ou musulmane ».“]1[/tooltips], comment ne pas constater l’évidence ? Les terroristes sont massivement des jeunes hommes, de familles musulmanes issues du Maghreb. « C’est le reflet de la sociologie de l’immigration en France, considère Éric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Les Anglais ont des terroristes bengalais ou pakistanais. Je pense qu’il n’y a rien à chercher dans la culture des pays en question pour expliquer le basculement dans la violence. » Avec un bémol concernant les musulmans des pays subsahariens, relativement peu nombreux chez les terroristes. Sans parler des Turcs de France (611 000 et plus de 800 000 en comptant les Franco-Turcs, selon les estimations d’Ankara), musulmans apparemment immunisés contre l’islamisme radical.

Imbéciles de la barbarie et génie du crime

Autre constat difficile à éluder, les djihadistes ne sont pas des Lord Byron. Le poète anglais est mort en 1824 pour libérer la Grèce du joug ottoman, quittant par conviction le confort de Londres, où il vivait riche et adulé. Rien de tel aujourd’hui. Aucun radicalisé n’a délibérément renoncé à une carrière brillante, ou même à une quelconque sinécure. Ils abandonnent tout pour le djihad, mais ce tout n’est pas grand-chose.

Mohammed Merah était un petit délinquant du quartier du Mirail, à Toulouse. Idem pour Omar Ismaïl Mostefaï, mort à 30 ans au Bataclan. Natif de l’Essonne, il avait huit condamnations à son actif entre 2004 et 2010, sans incarcération. « Pour le moment, écrit Gérald Bronner dans La Pensée extrême, nous avons plus à craindre les imbéciles de la barbarie que les génies du crime[tooltips content=”La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, PUF, 2009 et 2016, phrase extraite de l’avant-propos à la seconde édition.”]2[/tooltips]. »

Beaucoup de profils corroborent un constat souvent dressé par les sociologues : les radicalisés ne se recrutent pas tout au fond du trou, mais plutôt au bord. Ils ont trop peu de ressources pour vivre comme ils le voudraient, mais suffisamment pour avoir le temps de cogiter. Mort également au Bataclan, Samy Amimour, 28 ans, travaillait à la RATP. Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le tueur de la promenade des Anglais, était chauffeur-livreur, à 1 200 euros par mois (voir encadré). Il avait obtenu en 2009 une carte de séjour de dix ans, car il avait épousé une de ses cousines, de nationalité française. L’Algérien qui a attaqué un policier au marteau sur le parvis de Notre-Dame le 6 juin 2017, Farid Ikken, est présenté comme un thésard, journaliste en Algérie, en France et en Suède. Le quotidien El Watan, la radio nationale suédoise et Rue89 ont confirmé des collaborations occasionnelles, insuffisantes pour le faire vivre. Son parcours était chaotique. Il s’était inscrit en doctorat à l’université de Lorraine en 2014, à 37 ans, dans le but avoué d’échapper à la galère du pigiste, qu’il était redevenu en Algérie. Quand il est passé à l’acte, en juin, son directeur de thèse était sans nouvelles de lui depuis sept mois.

Promenade avec un tueur

Sorti au Seuil en 2016, Les Revenants, de David Thomson, est la galerie de portraits la plus saisissante sur les djihadistes français. Le Tueur de la promenade (Héliopoles, 2017) mérite également d’être lu. Écrit par le journaliste Vincent-Xavier Morvan, il retrace la vie de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le Tunisien qui a tué 84 personnes sur la promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Il est sous-titré Enquête sur une mystification. « J’ai choisi ce sous-titre, explique Vincent-Xavier Morvan, parce que je suis arrivé à la conclusion que Bouhlel n’était pas du tout un déséquilibré ou un marginal, radicalisé de dernière minute, comme on l’a souvent écrit. La police a retrouvé dans son portable des clichés du 14 juillet 2015. Il avait repéré les lieux un an à l’avance et il avait envisagé d’autres cibles que la promenade », en particulier un match de l’euro de football 2016. Il était violent et porté sur les prostitués, mais pas fou. Son geste, écrit l’auteur, est « tout sauf un passage à l’acte, au sens psychiatrique du terme ». Il vient au contraire « clore un processus de basculement dans l’idéologie totalitaire islamique », alimenté par l’immense frustration d’un « blédard » qui ne menait pas en France la vie facile qu’il avait peut-être espérée. Parmi les 84 personnes que Mohamed Lahouaiej Bouhlel a tuées, une sur trois était musulmane. Dans le lot, il y avait une de ses cousines.

A contrario, la progression fulgurante de Mourad Fares dans la carrière du djihad est éloquente. Incarcéré depuis son retour de Syrie en 2014, ce franco-marocain de Thonon-les-Bains était devenu en très peu de temps un des principaux recruteurs de djihadistes français. Avec son bac scientifique mention assez bien et sa licence d’économie, il était le surdiplômé du lot ! « Il présentait bien sur les réseaux sociaux, c’était la face attractive de la cause », résume François Vignolle, auteur de La France du Djihad[tooltips content=”Avec Azzedine Ahmed-Chaouch, Éditions du moment, 2014.”]3[/tooltips], qui l’avait joint par Facebook en Syrie, peu avant l’attaque contre Charlie Hebdo.

Une radicalisation par grappe

Manifestement, l’environnement joue aussi un grand rôle. L’Égyptien qui a attaqué des militaires au Louvre en février 2017 ou le Tunisien qui a fait de même à Orly le mois suivant sont difficiles à rattacher à un réseau. En revanche, contrairement ce qu’a soutenu jusqu’en 2013 Bernard Squarcini, patron du renseignement, Mohammed Merah n’a jamais été un « loup solitaire ». Depuis la condamnation de son frère Abdelkader à vingt ans de prison en novembre 2017 pour association de malfaiteurs, toute la France sait que le tueur de Toulouse avait grandi dans une famille qui ressassait depuis des années des discours de djihad. Le seul qui a échappé à ce climat épouvantable est l’aîné de la fratrie, Abdelghani, aujourd’hui militant antiradicalisation. Il a payé cher son indépendance d’esprit. Abdelkader l’a blessé à coup de poignard en 2003. Il lui reprochait de sortir avec une juive. Les Merah étaient en contact avec de nombreux extrémistes, dont Olivier Corel (né en 1946 en Syrie sous le nom d’Abdulilah Qorel), prédicateur salafiste surnommé « l’émir blanc », basé dans l’Ariège.

Prise de Raqqa par des combattants de Daech, 30 juin 2014 / © D.R.
Prise de Raqqa par des combattants de Daech, 30 juin 2014 / © D.R.

Aucun spécialiste n’évoque un mouvement djihadiste hiérarchisé, à l’image de l’ETA basque. Néanmoins, la police et le renseignement ont établi de multiples connexions entre des individus ou des quartiers. La radicalisation fonctionne souvent par fratrie ou par bande de copains, venus de Molenbeek (Bruxelles), de Trappes (Yvelines), de Lunel (Gard), de Roubaix ou de la Meinau (Strasbourg)… Des quartiers qui échangent entre eux, et où la notion de martyr du djihad trouve un écho singulièrement favorable. « De qui vous avez peur ? », demande un avocat des parties civiles à un témoin qui veut conserver l’anonymat, au procès d’Abdelkader Merah, en octobre 2017. « Des jeunes qui pensent que Mohammed Merah est un héros ?  – Oui. » François Vignolle raconte une anecdote glaçante, survenue le 12 mars 2014. « Latifa Ibn Ziaten, la mère d’un des soldats tués par Mohammed Merah, donne depuis 2012 des conférences contre la radicalisation. Ce jour-là, elle était à l’Ariane, un quartier majoritairement arabe en périphérie de Nice. La salle était bien remplie, mais les gens sont partis par dizaines au bout de quelques minutes seulement. Il y avait un quiproquo. Le public avait compris que c’était la mère de Merah, venue honorer la mémoire de son fils ! 

Dirigé par Farhad Khosrokhavar, le Centre d’analyse et d’intervention sociologique (Cadis) de l’École des hautes études en sciences sociales prépare une étude approfondie sur les quartiers chauds de la radicalisation. C’est la plongée en « France salafiste », selon l’expression de Pierre Conesa, haut-fonctionnaire qui travaille parfois avec le Cadis. Il est lui même auteur d’un rapport prophétique sur la radicalisation, réalisé en 2014 à la demande de la Fondation d’aide aux victimes du terrorisme. Il pointe sans ambages la responsabilité du « wahhabisme saoudien », une secte musulmane, qui influence et soutient matériellement des prédicateurs salafistes djihadistes (par opposition aux salafistes « quiétistes » qui ne se mêlent officiellement pas des affaires temporelles, ndlr). « Les imams modérés le dénonçaient déjà en 2014, mais les élus locaux ne les écoutaient pas. Pendant mon enquête, aucun n’a accepté de me parler, à l’exception du maire de Montfermeil, Xavier Lemoine, qui s’est fait taxer d’islamophobie ! Il y a, ajoute-t-il, une hypocrisie lamentable à refuser d’admettre que les auteurs des attentats se sont appuyés sur des cellules restées dans la légalité. » Ils s’ancrent « dans des milieux qui légitiment la violence », de la même manière que les tueurs de l’IRA pouvaient compter, au minimum, sur le soutien moral des 10 % à 25 % de Nord-Irlandais non violents qui votaient Sinn Féin. Aucun scrutin ne permettra de compter les Français qui ont de la sympathie pour les djihadistes. « 10 % de Français musulmans, 10 % de radicaux chez les musulmans, 1 % de terroristes potentiels chez les radicaux », résume de manière délibérément provocatrice Éric Dénécé, directeur du CF2R. « Un citoyen sur mille, tempère-t-il immédiatement. Nous ne sommes pas au bord de la guerre civile, mais il va falloir vivre avec eux pendant des années. » En commençant par admettre qu’ils ne sortent pas de nulle part. « Le salafisme a gagné du terrain dans les quartiers musulmans de France », martèle Pierre Conesa. C’est en refusant de le mesurer qu’on risque de nourrir et d’encourager des amalgames qui voient un fanatique en tout musulman.

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Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste

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