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Sur les bienfaits du nihilisme

Cioran. Image : siderevs.

1. UN ESTHÈTE DES RUINES

Cioran dans La Pléiade, qui l’aurait imaginé, il y a un demi-siècle ? Ce voyou de la philosophie n’avait à son crédit que quelques aphorismes douteux sur l’extermination de l’espèce, le déclin de l’Occident et les vertus du suicide, sans oublier quelques odes à la gloire de l’oncle Adolph (pas Schopenhauer, mais le moustachu). Ce métèque qui méprisait Sartre − il ne lui pardonnait pas, entre autres, d’avoir pissé sur la tombe de Chateaubriand − et se moquait de la religion du Progrès et du culte des victimes, ne méritait pas de figurer aux côtés de Sartre et de Camus dans une sépulture aussi prestigieuse. D’ailleurs, il ne le souhaitait pas. La gloire était la seule forme de déchéance à laquelle il nous semblait impossible qu’il succombât. La mort en a décidé autrement : l’étoile de Sartre pâlit, cependant que la sienne brille de tous ses feux. Ce qui accréditerait l’idée qu’il est préférable d’être un esthète des ruines qu’un idéaliste de la reconstruction, comme le formule joliment Frédéric Schiffter dans Un nihiliste au Panthéon, article paru dans Marianne, illustré par une émouvante photo de Cioran prise en 1994, un an avant sa mort. Ce diable d’homme était incroyablement photogénique et sa voix aux tonalités balkaniques en faisait un ensorceleur irrésistible. Nul mieux que lui n’a joué de l’humour qu’il y a dans l’horreur. Un exemple pris au hasard dans La Pléiade (page 978) : « Il n’est personne qui ne le débine. Je le défends contre tous, je me refuse à porter un jugement moral sur quelqu’un qui, adolescent, ayant été appelé à identifier le cadavre de son père à la morgue, réussit, en trompant la vigilance du gardien, à y rester et à y passer la nuit. Un tel exploit vous donne droit à tout, et il est naturel qu’il l’ait compris ainsi. » Ou encore : « Le suicide, seul acte vraiment normal, par quelle aberration est-il devenu l’apanage des tarés ? »[access capability=”lire_inedits”]

2. UNE BOÎTE DE PSYCHOTROPES

Parmi les manuscrits que je reçois quotidiennement, j’en ai retenu un, ce mois, qui fait écho mieux que bien des études savantes à l’esprit de Cioran. Il est signé d’un inconnu, Nicolas Boudin, et débute par cette phrase digne de notre bon maître de Dieppe : « L’aphorisme n’est une forme courte que sur la page, pas dans l’esprit. »

Je me permets de citer la lettre de l’auteur, avec son autorisation (on ne prend jamais trop de précautions en ces temps de judiciarisation effrénée). Il me rappelle que j’ai écrit que la folie et le suicide n’étaient sans doute que d’habiles tours de passe-passe destinés à conjurer l’angoisse du vide. Pour ce qui est du suicide, commente-t-il, je ne pourrais le garantir mais, en ce qui concerne la folie, les dix derniers mois que je viens de traverser auraient tendance à me prouver que votre intuition a été on ne peut plus juste.

L’anecdote, poursuit-il, remonte au mois de juin : non content de m’être sérieusement blessé au bras gauche en cherchant à voler, j’ai manqué de me noyer l’instant d’après en voulant marcher sur l’eau. Je ne vous raconte pas le reste pour ne pas me perdre en détails superflus.

Conclusion : « Il n’est pas inintéressant de constater que ma folie disparaît complètement quand la négation et une certaine ironie dans l’écriture deviennent mes passe-temps favoris. Dès que je me mets à croire, cela se finit immanquablement à l’hôpital. »

Il se souvient encore du jour où il a compris le nihilisme : « Riant, seul, dans ma chambre, j’étais encore en vie et n’éprouvais nul besoin d’en finir avec l’existence… Toute mon œuvre tient dans l’espace qui me sépare de ceux qui, à ma place, auraient avalé une boîte de psychotropes. »

Et ceci enfin, destiné directement à l’ami Schiffter : « Pour un matérialiste digne de ce nom, s’allonger sur son lit et faire une bonne sieste est une action aux conséquences innombrables sur le monde au même titre que l’assassinat d’un homme politique influent. »

3. UN ABÉCÉDAIRE D’ENFANTS MORTS

Je serais bien en peine de répondre à la question : Cioran a-t-il connu et apprécié le dessinateur et écrivain américain Edward Gorey (1925-2000) ? Une seule certitude : il n’est pas mentionné dans l’index de La Pléiade. Mais je ne doute pas qu’il se serait délecté en tournant les pages du recueil Les Enfants fichus, ce bref abécédaire d’enfants morts qui fait encore l’objet d’un culte aux États-Unis. On y découvre aussi bien une mère écrabouillant son enfant au plafond qu’un bambin dévoré par des insectes. Je passe sur l’affreux bébé explosé en plein ciel ou sur l’orpheline décharnée périssant de froid pour ne pas paraître plus sadique que je ne le suis.

Gorey, lui, reconnaissait sans vergogne : « J’ai tué beaucoup d’enfants dans mes livres. » Pourquoi détestez-vous à ce point les enfants ? lui demandait-on souvent. À quoi il répondait immanquablement: « Vous vous trompez. D’ailleurs, je ne connais pas d’enfants. » Il disait par ailleurs de sa vie sexuelle qu’elle était végétative et sans doute songeait-il, comme Cioran, que les enfants qu’il n’avait pas eus ne savaient pas le bonheur qu’ils lui devaient.

Il vécut selon son bon plaisir, mêlant dans ses dessins la somptuosité du gothique (il ne ratait jamais un épisode de Buffy contre les vampires) et la rigueur de l’absurde. Son éditeur en France, l’excellent Attila, raconte que dans The Loathsome Couple, cet extraordinaire recueil publié en 1977, il met en scène un couple démoniaque d’amants, Ian Brady et Myra Hindley, qui viola, supplicia et trucida plusieurs enfants. De nombreux libraires refusèrent de vendre le livre et des mères ulcérées le retournèrent lacéré à l’auteur. Voilà qui me met l’eau à la bouche.
Alicia, elle aussi, est une créature assez diabolique à l’allure de lycéenne tout ce qu’il y a de plus classique. Elle sévit à Cuba et se trouve embarquée dans des affaires on ne peut plus louches. Avec Alicia, nous sommes plus proches de Manara que de Gorey, mais bon, une petite cure d’érotisme n’a jamais fait de mal à personne. La BD s’intitule : Adios Muchachos (Ed. Rivages/Casterman/Noir ) et est excellemment adaptée du roman éponyme de Daniel Chavarria, écrivain uruguayen, né en 1933, maintes fois primé aux États-Unis et qui apporta un soutien logistique aux guérilleros colombiens, ce qui ne devrait pas déplaire à l’ami Jérôme Leroy.[/access]

 

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Décembre 2011 . N°42

Article extrait du Magazine Causeur


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