Jean-Christophe Buisson est talentueusement affligé d’une passion pour la Serbie. Nous disons affligé parce qu’il faut du courage pour rappeler que le peuple serbe en général et Belgrade en particulier ont toujours été héroïques. Ils furent en effet médiatiquement, pendant toute la dernière décennie du vingtième siècle, les méchants absolus. On ne parlait pas encore d’Empire du Mal, mais on n’en était pas loin. Dans la tragédie yougoslave, le casting de la bien-pensance avait décerné des brevets d’honorabilité aux Croates et aux Bosniaques, réservant aux Serbes le rôle des monstres sanguinaires, quand bien même, comme nous le rappelle Buisson, ce peuple avait été le seul des trois à résister aux nazis – avant de céder il est vrai aux sirènes nationalistes, comme tous les autres peuples de l’ex-Yougoslavie : mais il est vrai que les Serbes disposaient d’un avantage militaire qui leur fit commettre plus de crimes que les autres.

Milosevic, roitelet aussi nationaliste que ses voisins, mais beaucoup mieux armé

La résistance royaliste du général Mihailovic, guerrier magnifique auquel Buisson a consacré naguère une biographie, fait ainsi partie des très mauvais souvenirs de la Wermarcht alors qu’au même moment, le poglavnik Pavelic à la tête de son état SS croate remplissait des paniers avec des yeux de résistants comme le raconte Malaparte dans Kaputt. Et ne parlons pas de la division SS Bosna qui concilia sans trop de problème le paganisme de la race des seigneurs à l’islamisme militant. À ce propos, on ne s’amusera jamais assez de l’ironie historique qui fait de pas mal de nos pro-bosniaques béats d’hier, supporter d’Izetbegovic, dont Le manifeste islamique était pourtant clair, les sourcilleux atlantistes islamophobes d’aujourd’hui. Tout cela au nom de la vieille passion anticommuniste qui a voulu voir en Milosevic une survivance de la Yougoslavie autogestionnaire de Tito alors qu’il n’était qu’un roitelet aussi absurdement nationaliste que ses voisins mais, pendant un temps, beaucoup mieux armé.

Un peuple toujours rétif aux nouveaux ordres mondiaux

Buisson, qui ne confond pas les peuples et les gouvernements, les pays légaux et les pays réels, a donc écrit ce Roman de Belgrade comme un Baedeker stylé, précis, élégant, un Baedeker qui serait aussi une machine à remonter le temps pour rafraîchir les mémoires qui flanchent à la vitesse d’une décennie : sur les bords de la Save, en 1999, les bombes de l’Otan tombaient dru et c’était la première fois depuis 1945 qu’une grande capitale européenne subissait un tel sort.

Pour Belgrade, l’histoire se répétait et pas comme farce, mais toujours et encore comme tragédie, le Belgradois entretenant avec la fatalité des relations très intimes. Ces bombardements s’inscrivaient en effet dans une suite obsidionale vécue par un peuple décidément rétif aux nouveaux ordres mondiaux : de l’Ottoman à l’Otan, the same old story, avec juste une syllabe en moins. Belgrade, si vous voulez, c’est le syndrome Alamo : ouverture du feu en position défavorable, tous les cent ans en moyenne, contre des ennemis nettement supérieurs en nombre.

Une ville douée pour le bonheur, francophile en prime

Quand il se promène dans la Belgrade d’aujourd’hui, où les stigmates de 1999 sont laissés visibles volontairement, Buisson ne peut se défendre d’une certaine ironie amère. Voilà une ville douée pour le bonheur et la fête comme dans un film de Kusturica, une ville où les chats noirs et les chats blancs savent danser ensemble au rythme des cuivres obsédants, une ville qui, malgré ou grâce à ses voisins encombrants comme l’Autriche-Hongrie, a toujours été francophile. Mais une ville, aussi, où l’on croise des passants qui lors de ces fameux bombardements de 99, trouvaient que de la part des Américains, c’était logique ; de la part des Allemands, c’était habituel mais que cela demeurait incompréhensible de la part des Français.

Alors, c’est un peu comme si Buisson vivait un remake de Nous nous sommes tant aimés à l’échelle d’un siècle car son Roman de Belgrade raconte aussi, en creux, l’histoire d’une certaine trahison française. Où sont les jours lumineux de 1918, quand l’armée franco-serbe de Franchet d’Esperey libéra la ville après une promenade épique dans les Balkans depuis la tête de pont de Salonique ? La douceur de vivre de Belgrade, typique des villes qui savent que la paix n’est qu’un instant de répit entre deux guerres est une manière de répondre avec la courtoisie du monde d’avant. Une autre réponse est fournie par ce grand « ? », ce point d’interrogation qui est aussi le nom du plus vieux café belgradois…

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Martin Terrier
est militaire.
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