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Moralisme partout, justice nulle part

Moralisme partout, justice nulle part

boutin royal orelsan

La « séquence », comme on dit dans la novlangue des communicants, des politiques et des médias, a commencé il y a une dizaine de jours avec Christine Boutin. L’ancienne égérie de la croisade anti-PACS a déclaré : « On est envahi par les gays ! » lors d’une interview où elle a pris une position clairement antisaphiste après l’attribution de la dernière Palme d’Or à la Vie d’Adèle, film lesbien nécessaire. La présidente du parti chrétien-démocrate qui sait pourtant à l’occasion prendre des positions courageuses sur les conditions inhumaines faite aux détenus, dénonçait la « mode » gay qui se serait emparée de la fiction contemporaine.
On aurait beau jeu de lui faire remarquer que cet envahissement des gays dans l’art, la littérature ou même le cinéma ne date pas d’hier et qu’un examen rapide des rayons d’une bonne bibliothèque montre qu’il n’y a pas eu besoin d’attendre ces dernières années pour que l’homosexualité ait été le thème majeur de quelques chefs d’œuvres de notre littérature. Je ne citerai que la Recherche du Temps perdu que l’on peut aussi lire comme une enquête policière où un narrateur comprend au bout de quelques milliers de pages que ce qui agit en secret la société de son temps, c’est que le violoniste comme le duc, l’officier courageux comme le concierge, la jeune fille en fleur comme la courtisane sont tous des ressortissants de Sodome et Gomorrhe. On oubliera Gide, Genet, Wilde, Colette ou Marguerite Yourcenar. Mais pour le coup, cela semble un peu plus important qu’une mode.
Ou il faudrait également résumer l’antiquité gréco-romaine, qui est largement aussi prégnante dans notre héritage culturel que le christianisme, à une simple mode. Les historiens romains, toujours un peu ragoteurs, nous rappellent assez souvent que la bisexualité était la chose du monde la mieux partagée dans les élites avec par exemple le jeune César décrit par Suétone comme « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris ». Ne parlons pas des Grecs. Bien avant qu’ils soient connus comme première nation martyre des politiques austéritaires de la troïka, ils avaient érigé, si je puis dire, la pédérastie en mode de transmission. On pourra renvoyer au Banquet ou à l’Iliade, à la figure du bel Alcibiade ou au désespoir amoureux d’Achille qui reprendra le combat contre les Troyens seulement après la mort de Patrocle, son amant mort au front à sa place en revêtant ses propres armes. On pourrait aussi évoquer la mythologie qui, elle, sombre franchement dans le transgenre : on change de sexe comme Tirésias, on fait l’amour avec des animaux qui sont en fait des dieux, on a le droit à des orgies furieuses et fondatrices à chaque retour de Pan ou de Dionysos. Oui, décidément on est envahi par les gays.
Mais s‘il n’y avait que ça : voilà qu’après Christine Boutin, c’est Ségolène Royal qui s’en prend à la ministre de la culture Aurélie Filippetti. Cette dernière aurait trouvé inssuffisante une interdiction au moins de douze ans pour un le film ultraviolent Only god forgives de Nicolas Winding Refn, le metteur en scène remarqué de l’excellent Drive. Pour Ségolène Royal : «  Si les producteurs veulent des films vus par toutes familles, qu’ils fassent des films visibles par toutes les familles” C’est intéressant, comme remarque. Cela signifie pour Ségolène Royal que la famille est l’unité de mesure première pour juger ce qui fait qu’une œuvre est bonne ou non.
Retour à la case Boutin, en quelque sorte. Cela présuppose donc qu’un film se regarde forcément en famille, perspective assez cauchemardesque et pas seulement pour les cinéphiles. À moins d’être une famille particulièrement inconséquente, nous ne voyons pas  papa, maman, la bonne et un enfant de douze ans ou même papa, papa, la bonne et une fille de douze regarder un film de Nicolas Winding Refn ou de Michael Haneke ou même de Sam Peckinpah.
Mais non, un film, dans l’imaginaire de Ségolène Royal et de Christine Boutin doit être un spectacle familial, forcément familial. On invite donc les futurs metteurs en scène à se concentrer sur l’élaboration d’œuvres répondant aux critères boutino-royalistes : pas de violence, pas de représentation explicite de la sexualité, pas de comportements déviants.
Si par lassitude, vous renoncez et décider d’aller fumer sur le balcon votre nouvelle e-cigarette, faites attention. Vous pourriez être dénoncé par votre progéniture, Marisol Touraine ayant indiqué qu’elle prenait pour argent comptant le dernier rapport sur la question recommandant que la e-cigarette soit considérée comme aussi monstrueuse que la bonne vieille clope à l’ancienne.
N’espérez même pas vous défouler en écoutant Orelsan. Le rappeur vient d’être condamné à 1000 euros d’amende et les féministes ont parlé d’une « avancée historique ». Orelsan n’est pas Baudelaire, oh non, mais trouver que condamner un artiste est une avancée historique est aussi rassurant que de trouver que le procureur Pinard qui attaqua Baudelaire (et aussi Flaubert) pour immoralité avait lui aussi fait une avancée historique.

« Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses’

Oui, c’est de Baudelaire, ce fumeur de shit sans cigarette électronique. Il prend quoi, à votre avis aujourd’hui ? Une remarque de Christine Boutin : « On est envahi par les lesbiennes », une autre de Ségolène Royal, « Si les poètes veulent être lus par toute la famille, qu’ils écrivent des poèmes pour toute la famille » ou mille euros d’amende ?
Tiens, ça me désespère tellement que je vais aller me faire une côte de bœuf bien saignante.
En attendant qu’Aymeric Caron soit ministre de l’alimentation végétarienne.
Ce qui, au rythme où on va, ne saurait tarder.

*Photo : Raïssa B.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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