Home Culture Saint-Simon vs Marcela Iacub

Saint-Simon vs Marcela Iacub

Saint-Simon vs Marcela Iacub

iacub dsk saint-simon
Il y a au moins deux genres d’intrus : les honnêtes et les profiteurs. Dans le premier genre, mettons les policiers qui infiltrent les mafias, les témoins qui se feraient égorger[1. « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger », Blaise Pascal, Pensées.] , les détectives pour de justes causes et les mémorialistes à la Saint-Simon. Dans le second genre, mettons les cambrioleurs, les détectives de causes ignobles, les journalistes de caniveau et les noircisseurs de papier à la Marcela Iacub. Dans le premier cas, le but poursuivi se veut conforme à l’éthique de responsabilité, choix fondamentalement soucieux de l’esprit public. Dans le second, il se veut conforme au principe de l’absence d’éthique, choix exclusivement soucieux de l’intérêt privé. L’éthique de responsabilité s’attache à respecter la dignité des personnes qu’elle met en cause lorsque l’occasion l’y entraîne. Le principe de l’absence d’éthique se réclame du droit de piétiner les droits des personnes ciblées pour en extraire un avantage quelconque. Deux conceptions, l’une policée, l’autre sauvage, du rapport à autrui.
Impossible d’imaginer abîme plus vertigineux qu’entre la démarche d’un Saint-Simon, écrivain à la dent acérée mais aux Mémoires publiés à titre posthume[2. Discrétion systématique, à l’époque, chez les mémorialistes, ne fût-ce que par prudence. Question de standing aussi : un Saint-Simon, duc et pair, ne pouvait se commettre à publier ses écrits personnels, indécence réservée aux roturiers.], et celle de Marcela Iacub, écrivante (comme dirait Barthes) à la plume obscène pour publication immédiate. Obscène en ce qu’elle offense la pudeur par l’exhibition des goûts sexuels du héros de son livre Belle et Bête, qu’elle proclame « mi-homme mi-cochon », ce qui la rend de facto mi-femme mi-truie puisqu’elle a partagé avec constance le lisier de son héros. Et obscène aussi en ce qu’elle offense la morale par sa façon d’humilier un colosse de l’establishment déjà renversé par la conjonction de pulsions libidinales incontrôlées, de l’antiracisme militant, du féminisme transatlantique et de la justice américaine.[access capability=”lire_inedits”]
Saint-Simon pourfendait les Grands, à commencer par Louis XIV. L’eût-on surpris à rouler dans la fange, comme il le fit, Mme de Maintenon et les bâtards du roi, que la foudre se fût abattue sur lui : la critique se payait au poids du sacrilège. C’est l’une des merveilles de notre société qu’on puisse berner un DSK pour s’introduire dans son intimité la plus intime en vue de le pendre symboliquement à un croc de boucher, et de n’encourir d’autre malheur qu’une assignation devant les tribunaux. Ajoutez une opération marketing pour transfigurer un brûlot froid comme un morceau de mou en un chef-d’oeuvre incomparable, et vous obtenez un tour de passe-passe pécuniairement rentable, moralement odieux et politiquement inutile.
Degré zéro du libre usage de la caisse de résonance médiatique en démocratie. Car à quoi peut servir la publication d’un livre prétendument transgressif comme Belle et Bête ? À rien. Au-delà du profit banalement lucratif qu’en espéraient l’auteur et les organes de presse qui en ont exorbité la valeur, il s’agit d’un pur exercice de cruauté. Application lubrique de la loi de Lynch sous les cris de la meute. Dépeçage voluptueux du bouc émissaire au nom d’un Bien introuvable. La pénalité infligée par la justice française en conséquence des poursuites engagées par DSK a posé une borne à la transgression, réelle celle-ci, du respect de la vie privée. Le Nouvel Observateur l’a bien compris, qui a préféré se plier aux arrêts du jugement sans aussitôt crier au crime contre l’Art.
Plaçons en regard les scrupules de conscience d’un Saint-Simon. En mars 1699, à 24 ans, le petit duc adressa une lettre à l’abbé de Rancé, l’austère réformateur de l’abbaye de la Trappe, auquel il vouait une admiration ardente. Cette lettre était relative à des « espèces de Mémoires » de sa vie qu’en dépit de son jeune âge, il avait commencé de rédiger. Il y priait le saint abbé de lui prescrire une règle qui lui permît d’écrire toujours la vérité sans blesser sa conscience. Il redoutait de salir indûment la réputation des gens qu’il blâmait : la charité l’en empêchait. On ignore ce que Rancé lui répondit. Mais près d’un demi-siècle plus tard, s’expliquant sur la question de savoir s’il était « permis d’écrire l’histoire », Saint-Simon revient, pour les développer, sur les scrupules qui avaient suscité sa lettre au sourcilleux trappiste. Il insiste sur la nécessité de ne rien déformer des événements, caractères et comportements dont il rend compte, ayant à transmettre à la postérité la vérité de faits connus de l’intérieur du pouvoir, aux abords mêmes du trône. Il se veut véridique parce qu’il a pour impératif, en tant que mémorialiste, d’enseigner aux futurs maîtres de l’État et à la partie éclairée du royaume les qualités et défauts des princes tels qu’il les a perçus par leur fréquentation. Il ne cherche pas à désintégrer un homme déjà mis à terre, il veut édifier les générations futures afin de leur épargner les erreurs, les fautes, les abus de toute nature dont son expérience l’a rendu témoin : l’amour du bien public, lui seul, justifie qu’il surmonte ses scrupules.
Évidemment, Saint-Simon se donne la part belle. La galerie de portraits « express au caca fumant », pour reprendre une expression célinienne du Voyage, que le petit duc dresse de ses ennemis tout au long des 8 000 pages de ses Mémoires, ruisselle d’une volonté de vengeance rien moins que chrétienne. Cependant, s’il a pourfendu ceux qu’il exécrait, c’est en raison de l’exercice despotique du pouvoir louis-quatorzien dont ils bénéficiaient et que, par là même, ils incarnaient.
Tant et si bien que l’opposition demeure : d’un côté la charité de l’aristocrate vertueux, pour qui l’instruction de l’avenir impliquait la loyauté du témoignage bénévolement offert de ce qu’il avait vu et entendu, sans excéder les bornes de la décence, obéissant tout au plus à l’espoir d’une gloire posthume ; et de l’autre, le cruel cynisme de l’idéologue qui recourt à une fiction cousue de fil blanc pour créer le scandale par un intérêt trivialement personnel, au prix d’une traîtrise assumée, et dans la volonté de promouvoir une liberté illimitée des moeurs.
Car c’est bien l’étendue des libertés permises que questionne l’opération menée, de façon quasi militaire, par l’auteur de Belle et Bête et quelques organes de presse qui ont utilisé son livre comme une catapulte. Réglée sur le plan juridique, l’affaire reste en suspens sur celui des principes. Saint-Simon inscrivait son expérience dans le temps : ses Mémoires condamnent les dérives du présent, sanctifient les mérites du passé et protègent les libertés du futur. C’est le contraire de la table rase. Le petit duc se pense comme un chaînon dans le déroulement des siècles. Il se donne pour mission de brider les excès du pouvoir outrancier et des moeurs dissolues qui menacent la prospérité du royaume de France. Sa langue même porte l’empreinte de la continuité où il prend place : style rutilant qui mêle les archaïsmes aux néologismes, les tournures de terroirs divers aux tonalités les plus distinguées, maelström de faits et d’affects qui mêle l’ancien au neuf, la rage à la tendresse, les vivants aux morts. Bref, la littérature servant le bien public. Rien de tel avec l’opus de Marcela Iacub. L’entreprise se soutient de l’intention de repousser toutes limites jusqu’aux confins des libertés encore à conquérir. In fine, d’abattre les ultimes tabous comme autant d’idoles. En son pur noyau, la modernité sans compromis ni faiblesses rêve d’individus issus d’un auto-engendrement continu. Pas de traditions, pas de coutumes, pas de père castrateur ni de mère consolante, mais l’explosion intransigeante de tous les carcans. Dans quel but ? Difficile de le savoir, sauf à postuler, avec un certain panache et des conséquences absolument effroyables, que l’essence de l’humain réside dans l’infini d’une liberté jamais acquise et jamais suffisante. Le temps se réduit à l’impatience d’un présent toujours trop lent à naître, exaltation d’une jouissance en perpétuelle quête d’elle-même.
Dès lors, il convient de s’afficher en sa nudité originelle. Exhibition à tous vents, transparence à tout-va. Triomphe de la Toile, avec Wikileaks en porte-drapeau et le porno en étendard. L’une des constantes du puritanisme consiste en l’emprise du collectif sur les individus scindés entre l’entière visibilité de leurs actes et l’intériorité de leurs pensées secrètes. Le dévoilement illimité du tout-dire, tout-montrer, constitue un puritanisme à l’envers, mais pire encore en ce qu’il ôte aux individus leurs refuges intérieurs. Là, plus de secret, plus d’intime, le pantalon sur les genoux, les fesses à l’air. Plus grave que le franchissement des frontières entre le public et le privé, on débouche sur la confusion entre la raison et le délire. Nerval parla de « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Avec le semi-fictif ouvrage de Marcela Iacub, qui masque l’identité de DSK sous un flou très peu artistique, on assiste à l’épanchement des fantasmes dans la vie réelle. S’il s’était agi d’un personnage entièrement fictif, Belle et Bête serait passé au broyeur des non-événements. Le problème tient à l’absence de démarcation entre le personnage vivant, identifié comme DSK, et cette espèce de double qui est lui sans être lui, et qui révèle sous nos yeux éberlués non plus sa vie privée, non plus sa sexualité effective, ce qui serait déjà une aggravation du cas Iacub, mais un monstre, ni faux ni vrai, qui ne porte pas son nom mais qui possède ses traits. Ce héros porcin, ancien directeur d’une institution financière internationale, symbolise l’horreur de tous les repères brouillés. Fantasmagorie digne du monde de chimères, de démons, de diables et d’êtres difformes cher à l’imaginaire médiéval que peuplaient des hommes à tête de cochon, déjà, ou à tête de chien, dont on peut admirer les dessins dans les Oeuvres complètes d’Ambroise Paré par exemple. Étrange bouillie qui nous ramène, sous couvert de progrès, à des époques de superstitions et d’angoisses où les ténèbres l’emportaient férocement sur l’esprit, encore dans les limbes, des Lumières.[/access]

*Photo: Ce soir ou jamais.

Avril 2013 #1

Article extrait du Magazine Causeur


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Antiracisme : la ville de Paris adepte du coup du balai
Next article L’aède de Bruxelles

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération