Le romantisme n’a jamais eu bonne presse en France. La preuve, il s’est réduit dans le langage courant à un synonyme de l’émoi amoureux, un émoi un peu sucré qui a fait le bonheur des chanteurs à minettes en ce temps béni où même les paroles des mélodies yéyés n’étaient pas dépourvues d’une certaine beauté. Ainsi se souvient-on de Pascal Danel qui conseillait, non sans arrière-pensée, de laisser la plage aux romantiques car ce soir il voulait aimer sa partenaire « à sa façon ». Ce ne sont pas des personnalités aussi différentes que Hugo, Novalis, Turner, Garibaldi, Chopin, Lamartine, Delacroix ou Pouchkine que Pascal Danel voulait laisser sur le sable et face à la mer. Non, simplement, dans la ritournelle du chanteur de charme, le romantique était juste un type un peu niais, un sentimental qui allait se contenter de se promener la main dans la main sur les dunes avec l’être aimé plutôt que de passer aux choses sérieuses.

Comment est-on arrivé à ce glissement sémantique ? Le magnifique et monumental Dictionnaire du Romantisme (CNRS éditions), sous la direction d’Alain Vaillant, répond largement à cette question dans une éclairante et substantielle préface aux 649 articles qui sont proposés au lecteur. Nul n’aura besoin d’être un érudit pour se promener dans un ouvrage qui s’intéresse aussi bien aux artistes qu’aux personnages politiques, aux pays qu’à des notions comme la folie, le génie, l’enfant ou le chaos vus au prisme de ce qui a concerné, sur un siècle au moins, l’ensemble de l’Europe et une bonne partie du monde. Qui connaissait, par exemple, Rafael Pombo, poète et diplomate colombien, auteur d’un poème de 610 vers, L’heure des ténèbres, qu’il aurait écrit en pleine crise d’angoisse métaphysique alors qu’il était en poste aux Etats-Unis, après avoir lu Le désespoir de Lamartine.
Alain Vaillant n’élude pas cette question du dépérissement d’un mot. « Le romantisme a reflué hors du terrain politique pour se cantonner au niveau de la sphère individuelle, agissant alors comme une vague disposition psychologique de l’esprit, prédéterminant inconsciemment les comportements de l’homme occidentalisé, (ou « mondialisé », ce qui revient au même).» Dans cette optique, on doit reconnaître que le vrai fond culturel de nos sociétés de consommation demeure un romantisme résiduel et abâtardi, où l’on rencontre en vrac le goût pour le mélodrame, une sensibilité diffuse, un idéalisme abstrait et pétri de bons sentiments, le sens romanesque du sensationnel ou de l’émotionnel.

Le plus féroce critique de cette « romantisation » des mentalités, en France, fut sans doute Charles Maurras, le théoricien de la monarchie et du nationalisme intégral qui se livre à une attaque féroce notamment dans Les Amants de Venise ou Romantisme et Révolution, reprochant au romantisme d’avoir refoulé l’héritage classique, gréco-latin de la France au profit des mythes germaniques. En effet, à Maurras comme à beaucoup d’autres, le romantisme est apparu comme un produit d’importation suspect venant d’Allemagne ou d’Angleterre et amenant avec lui et dans le désordre, la brume, le pathos, les fantômes, les pratiques addictives en matière de drogue, le culte de la jeunesse et des barricades, l’attirance morbide pour le suicide, l’entrée du peuple et de la canaille en littérature comme dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Les misérables de Hugo, une certaine féminisation du monde, une survalorisation du sentiment contre la raison, le tout ayant eu pour conséquence désastreuse un bon nombre de révolutions dont la première et la plus cauchemardesque de toutes : la Révolution Française.

Il y a, on le comprend avec ce Dictionnaire, une politique romantique, une façon romantique d’en faire. Cela consiste aussi bien à aller mourir pour une cause étrangère comme le fit Byron dans la guerre d’indépendance grecque, à se présenter aux présidentielles comme Lamartine en 1848 (qui fera un score cheminadien) parce que l’on considère le poète comme un prophète, ou encore à échafauder des utopies socialistes comme le feront Fourier, Saint-Simon ou Cabet. Utopies que moqueront d’ailleurs cruellement Marx et Engels qui marquent de leur côté un retour au réalisme et à un désir de validité scientifique en la matière.
Sauf sur quelques points précis, comme le Victor Hugo des débuts, séduit par la monarchie comme on est pris par le charme d’une ruine d’Hubert Robert, le romantisme est en effet tout au long du XIXème siècle attaché à des mouvements d’émancipation des peuples, de la Pologne à l’Italie en passant par la Grèce ou même la Belgique, une jeune nation née en 1830 où le romantisme devient presque un art national, tout en étant aussi (déjà) un moyen pour les Flamands de revendiquer leur spécificité notamment à travers l’œuvre de Guido Gezelle. Mais cette émancipation collective s’accompagne aussi d’une émancipation individuelle que l’antimoderne juge proche de l’aveuglement pour ne pas dire de la bêtise. C’est Flaubert, par exemple, reniant ses écrits de jeunesse et donnant avec Madame Bovary l’archétype de la femme auto-intoxiquée par le romantisme et ses carrosses qui roulent au clair de lune.

Et pourtant, Alain Vaillant dans sa préface, n’en démord pas et veut dépasser la fausse opposition que les antimodernes, y compris Muray dans son XIXème siècle à travers les âges ont voulu voir entre romantisme et réalisme : le romantisme, sans doute le premier mouvement globalisé de l’Histoire, a libéré l’imaginaire comme jamais ce ne fut fait auparavant, ce qui n’empêche pas, au contraire même, « une reconnaissance lucide du réel, pour cette raison suffisante qu’il est le réel. A la condition cependant de ne pas abdiquer la liberté de le juger ni la volonté d’agir sur lui. »
Romantiques de tous les pays, unissez-vous !

Le dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain Vaillant (CNRS édition.)

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