«Coriolan supplié par sa famille», Nicolas Poussin.

J’ai lu récemment l’ouvrage de Frédéric Rouvillois intitulé Être (ou ne pas être) républicain (Ed. du Cerf, 2016). C’est un livre intéressant qui a le grand mérite de se démarquer de la bouffonnerie ambiante autour de l’idée de République. Rouvillois y démontre aisément que nos « républicains » revendiqués demeurent bien en peine de définir rigoureusement l’objet de leur commerce. Néanmoins, je suis un peu resté sur ma faim : ce n’est pas parce que l’on usurpe ce terme depuis deux siècles qu’il est en soi vide de sens. Pour le comprendre, il faut non seulement démythifier nos cinq gueuses, il faut aussi enjamber notre passé monarchique dont Frédéric Rouvillois semble parfois nostalgique.

La République, la « vraie », quelle fut-elle ? Rome. Et par définition. C’est à Rome que, pour la première fois, une identité collective, fortifiée par un héritage étranger (grec en l’occurrence), allait devenir un moteur politique. Dans la Rome antique, le mot « citoyen » prenait tout son sens ; on était fier d’être citoyen, on n’était marchand que par indigence. L’exact opposite de la « République » actuelle. Or être citoyen, c’était être ancré dans une communauté qui, elle-même, s’appuyait sur une tradition. En conséquence, être « républicain » consistait à se reconnaître débiteur, non ayant droit. C’est ici qu’il faut chercher les fameuses « valeurs » républicaines, dans cet attachement au commun, à la nécessité du collectif qui est à mille lieues de l’universel. Lorsque la République romaine s’est voulue « universelle », elle a signé son arrêt de mort.

Si Frédéric Rouvillois déconstruit méticuleusement les mécanismes à l’œuvre, à le lire, on finit par se dire que le mot même de « république » devient parfaitement incongru. C’est que la République n’est pas un régime politique, mais un esprit, un sentiment d’appartenance et du devoir induit. Notre « régime politique » – le gouvernement représentatif – lorgne davantage vers le concept de « démocratie », mot autour duquel Rouvillois pourrait écrire exactement le même livre. Un esprit, donc. Mais l’époque présente est totalement sourde à cette idée parce qu’elle s’est construite dans un esprit contraire. Alors que l’antique républicain révérait la Cité, la res publica en tant qu’elle le façonnait, le moderne, lui, fait de l’individu l’alpha et l’oméga de sa condition politique. En définitive, tout ce qui aujourd’hui se réclame à cors et à cris de la république, non seulement n’en est pas, mais emprunte un chemin inverse, c’est-à-dire libéral.

Attachons-nous au bilan sans appel que dresse Frédéric Rouvillois de ces satanées « valeurs », connues, à ce qu’il paraît, comme le loup blanc. L’auteur met judicieusement en rapport liberté et éducation nationale, égalité et suffrage universel, fraternité et universalisme. Or qu’est devenue l’éducation nationale ? La matrice de l’enfant-roi, de l’ayant droit, non celle de l’humble citoyen débiteur. Intrinsèquement, qu’est-ce que le suffrage universel ? L’instrument du bien commun ? Non. Il a été, il est et il demeurera celui des revendications particulières. Quant à l’universalisme, y a-t-il rien de plus fumeux et de plus contraire à la nécessité – toute « républicaine » celle-là – d’un terroir et de traditions à entretenir communément ? Voilà bien des valeurs propres à ne satisfaire qu’un esprit libéral, pas un esprit républicain. Et ne comptez pas sur la laïcité pour relever le niveau, c’est une outre vide. À Rome coexistaient les divinités privées et le culte commun, rien de tel quand on fait de la « tolérance » un article de foi… libéral, encore et toujours !

La République fait de tout individu le produit d’une communauté qui lui impose en retour des devoirs

D’ailleurs, pour ce qui est des deux partis au pouvoir, la cause est entendue. Contre toute attente, le Parti socialiste aura lui-même œuvré, par mandats successifs, à faire de son épithète un synonyme de libéral. Et après tout, c’est aussi dans ce sens que l’entendent les Américains : est libéral celui qui place l’individu et ses moindres désirs au pinacle de tout processus, qu’il fasse ou non intervenir l’État pour y parvenir (ce qui place les mal nommés « républicains » dans le même sac à vilains que les mal nommés « démocrates »). En regard, le républicain fait de tout individu le produit d’une communauté qui lui impose en retour certains devoirs. Prenons le service national. Voilà quelque chose d’essence républicaine ! Durant une année, la communauté était alors en droit d’assigner des individus en leur demandant un an de leur vie rétribué uniquement sous forme de cohésion nationale. Et à la tête de quel parti était, en France, l’esprit génial ayant mis fin à cela ? Du « Rassemblement pour la Ré-pu-blique ». Ça ne s’invente pas !

Si en France comme outre-Atlantique, les mots sont usités en dépit du bon sens, c’est parce qu’en régime de masse, l’activité politique se compromet en courtisant la clientèle à coup de labels et de coquilles vides. C’est d’un même esprit marchand que les « républicains » les plus fins vous diront qu’au bout du compte, « voyons, tout le monde sait que la République est l’antithèse de la monarchie ! » Ce que récuse fort à propos l’ouvrage de Frédéric Rouvillois en rappelant que son plus grand théoricien français, Jean Bodin, vantait déjà la république sous l’égide d’une monarchie. Et c’est ici que notre auteur me déçoit quelque peu, dans le fait de ne pas (vouloir ?) rebondir sur ce caractère protéiforme de l’esprit républicain, sur cette constance du vocable au fil des siècles, bien avant que le parlementarisme ne s’en empare. Rouvillois aurait ainsi pu donner le change à ses poursuivants lors de son grand oral…

Il fallait en effet les entendre, Caroline Broué et Serge Audier, ce 1er décembre 2015 dans le studio de La Grande table (émission intitulée « De quoi la République est-elle le nom ? »). Invité à venir parler de son livre, Frédéric Rouvillois a été très vite sommé de prouver qu’en disqualifiant de la sorte le cordon sanitaire de la « République », il ne faisait pas… « le jeu du Front national ». Le sérieux de l’émission s’en trouvait aussitôt amoindri et le malaise était palpable : on venait dire que la République française n’était qu’un lieu vide et les cerbères se bornaient à se satisfaire qu’au moins l’ennemi de commande en soit tenu à l’écart. « De quoi la république est-elle le nom », disions-nous ? D’une pantalonnade qui court depuis deux siècles. D’un ectoplasme institutionnel qui n’existe que dans l’opposition stérile : hier à la monarchie, au Front national aujourd’hui.

L’essai de Frédéric Rouvillois est donc bienvenu. Mais à la manière de la plupart des ouvrages politiques tant soit peu médiatisés, il déconstruit sans reconstruire. Rouvillois daube sur cette « République » des partis qui fait la pluie et le beau temps depuis bientôt cent-cinquante ans mais le mot même ne lui semble pas mériter, par essence, un regain de légitimité. Que la « République » soit à l’heure actuelle l’apanage des charlots, tous les médias en témoignent. Mais alors que mettre en lieu et place ? Et si la République était à la nation ce que la forme est à la matière ?

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
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