Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.

Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !

Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?

Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.

Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !

Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.

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Alexandre Gady
Maître de conférences à l’université de Paris IV-Sorbonne et à Sciences-Po, spécialiste de l'architecture et de l'urbanisme en France à l'âge moderne (XVIe-XVIIIe) et historien de Paris, Alexandre Gady, 40 ans, défend le patrimoine par tous les moyens existants, notamment dans la revue Commentaire et à titre de vice-président de l’association Momus.
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