Le dossier de Causeur consacré à l’islam contient deux articles attaquant plus ou moins directement Riposte Laïque, dont je suis un des rédacteurs.

D’une part, Jérôme Leroy affirme qu’il n’a « pas de problème avec l’islam », mais avec « les boutefeux de la guerre civile ethnique qui n’ont pas fait leur service militaire mais veulent rouler des mécaniques rue Myrha ». RL serait composée « d’ayatollahs d’une droite ethnico-saucissono-pinardière ». D’autre part, l’article de Malakine, intitulé Le djihad laïque, ça suffit !, nous qualifie de « nouveaux croisés », languissant après un hypothétique « martyre laïque ». Nous serions extrêmement dangereux, car ajoute Malakine « la situation peut exploser à la moindre étincelle ».

Ces analyses ne nous convainquent pas que nous avons tort sur l’essentiel, à savoir que des conflits violents entre musulmans et non-musulmans sont prévisibles. Du reste, sur le fond, leurs auteurs doivent faire le même constat que nous : une libanisation de la France est effectivement possible. Mais c’est attribuer à notre petit journal en ligne une bien grande capacité d’influence que de le rendre responsable de cet état de choses, alors que nous essayons de toutes nos modestes forces de conjurer cette perspective.

Nous pensons que l’affrontement avec l’islam est culturel et national. Jérôme Leroy pense que le seul champ de bataille de la guerre moderne, c’est l’économie, et donc qu’on ne peut la gagner que par la voie de la lutte sociale. Pour moi, les motivations thymotiques, comme les appelle Peter Sloterdijk, la fierté, la dignité, le respect de soi, de sa patrie et de sa culture, sont aussi importantes que les déterminismes économiques, c’est-à-dire érotiques[1. « Il faut sans doute revenir alors au point de vue fondamental de la psychologie philosophique chez les Grecs, d’après laquelle l’âme ne s’exprime pas seulement dans l’éros et dans ses intentions sur l’un et le multiple, mais tout autant à travers les impulsions du thymos (le foyer d’excitation du Soi fier, dans la psyché grecque). Alors que l’érotisme désigne des voies vers des « objets » qui nous manquent et par la possession ou la proximité desquels nous nous sentons complétés, la thymotique ouvre aux hommes les voies où ils font valoir ce qu’ils ont, ce qu’ils peuvent, ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. » Colère et temps, Méta-éditions, p. 22.]. Mais Leroy explique que si les Turcs votent pour un parti islamiste, c’est parce qu’ils « se sentent humiliés » par le refus de l’UE de les admettre. On aimerait savoir pourquoi, en ce cas, les Français ne pourraient pas se sentir humiliés par la diffusion sur leur sol de la propagande anti-française de ceux qui veulent imposer ici la charia. Les Turcs pro-islamistes seraient des « humiliés » armés d’une juste colère, tandis que les Français islamophobes ne seraient que des extrémistes crypto-fascistes ?

Le principal reproche qu’il nous fait est d’avoir organisé une manifestation ponctuelle avec le Bloc Identitaire, le 18 juin 2010. Nous avons fait nôtre la philosophie des « associations volontaires » américaines, « fondées dans un but à court terme bien défini, et qui disparaissent quand ce but a été atteint ». C’est pourquoi nous discutons avec tous ceux qui nous invitent, et nous acceptons de travailler avec tous ceux qui poursuivent un objectif bien défini, dans le cadre de la loi. Dans le cas de « l’apéro saucisson-pinard », il s’agissait de faire connaître à la France entière la situation inacceptable de l’occupation des rues à la Goutte d’Or. Mission accomplie, au revoir le Bloc Identitaire.

Jérôme Leroy s’étonne « qu’on soit islamophobe dans un pays comme le nôtre où, dès qu’un problème se posait en la matière, il était jusqu’à maintenant résolu avec la fermeté républicaine qui s’impose. Le voile à l’Ecole ? Une loi. […] La burqa ? Une loi initiée par mon camarade André Gérin. » Il est paradoxal de se féliciter de cette « fermeté républicaine » et de conspuer RL dans les lignes suivantes. Car ces victoires sont partiellement le fruit du militantisme de RL qui a été auditionnée, en la personne de Pascal Hilout, par la mission parlementaire sur le voile intégral. De même, RL avait lancé une pétition contre la burqa, que MM. Gérin et Myard ont signée.

Devons-nous être machiavéliques ?

L’article de Malakine me laisse plus perplexe. À lire ses propositions, on se demande vraiment ce qu’il a contre Riposte Laïque. Il souhaite « stopper l’immigration », « durcir les conditions d’octroi de la nationalité », « fabriquer un islam de France, débarrassé du contexte culturel moyen-oriental pour ne conserver que le message spirituel et les pratiques proprement religieuses » : nous aussi !

Dans le fond, ce que nous reproche Malakine, c’est de n’être pas assez machiavéliques. Nous ne devrions pas clamer si fort que l’islam est ennemi de nos lois et de nos valeurs. Nous faisons preuve d’un manque de ruse tactique, d’un défaut de takkya car, en connaisseur de la logique thymotique, Malakine pense qu’une « culture agressée et niée ne peut que se radicaliser par réaction ». La meilleure preuve que nous ne sommes pas les frères jumeaux des islamistes, c’est justement notre franchise, alors que ceux-ci utilisent d’une manière hypocrite la démocratie et la liberté d’expression pour faire progresser leur agenda totalitaire.

Ce que Malakine ne veut pas voir, c’est que c’est tout d’abord notre culture française qui est « agressée et niée » par l’islam, et que c’est pour cela qu’elle est en train de « se radicaliser par réaction ». Nous incarnons en partie cette riposte légitime. Mais, comme on dit à la récré, c’est pas nous qui avons commencé. Entre « offensive de l’islam ou réaction à l’islamophobie », il ne s’agit pas « d’un vrai problème d’œuf et de poule ». L’islam ne se radicalise pas parce qu’on s’oppose à son invasion, il est radicalement invasif et conflictuel. Le djihad, selon le jus ad bellum islamique, doit être décrété non seulement pour défendre les musulmans, mais aussi pour contrer les obstacles à la propagation de l’islam.

Malakine veut être machiavélique, mais il ne réussit qu’à être inconséquent. Car s’il souhaitait véritablement que soient prises les mesures qu’il énumère à la fin de son article, alors il oeuvrerait pour qu’une force politique, une volonté républicaine radicale émerge pour s’opposer à l’agression qu’est le développement de l’islamisme sur notre sol. Or, il est contre cette riposte, qu’il appelle le « djihad laïque ».

Notre contradicteur reprend dans cet article l’idée girardienne devenue folle selon laquelle deux camps opposés seraient en fait des frères jumeaux, des doubles mimétiques. Pour lui, la défense active de la France est de même nature que son agression par une idéologie obscurantiste et suprématiste. C’est aussi en vertu de cette fausse bonne idée que Malakine renvoie dos à dos islam et culture contemporaine. On aurait tort de s’en prendre à l’islam, parce que notre culture actuelle ne vaudrait pas mieux. Mais l’existence d’un mal – à supposer que mal il y ait – ne légitime pas l’existence d’un autre.

Surtout, la culture occidentale a un avantage de taille : c’est la nôtre. Certes, on peut déplorer que le sentiment d’appartenance fasse « cruellement défaut dans le pays de la laïcité ». Mais ce n’est certainement pas en frappant notre culture de la même nullité que l’islamisme que Malakine réveillera ce sentiment d’appartenance dont il a la nostalgie. Au contraire, c’est parce que l’on n’en finit pas de nous culpabiliser d’être occidentaux et que même le beau mot de patriote a été transformé en insulte que la « crise des valeurs » européenne se perpétue.

Jérôme Leroy nous reproche le choix du terrain, Malakine celui des armes. Mais ni l’un ni l’autre ne parviennent à éloigner de façon convaincante la perspective de la guerre. Car on ne choisit pas son ennemi : « C’est l’ennemi qui vous désigne[2. C’est le mot de Julien Freund à Jean Hyppolite. Voir Julien Freund, de Pierre-André Taguieff, Ed. La table ronde, p.100.]. »

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