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Glucksmann, le candidat des gnangnans de la mondialisation?

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Le champion du Parti Socialiste aux élections européennes a trouvé son public. Il coche toutes les cases des bonnes causes et de la bien-pensance.


Il est professeur d’université, rebelle subventionné, soixante-huitard embourgeoisé ; il a des diplômes, vit dans un beau quartier du centre-ville, mange bio et roule en trottinette électrique. Ses dieux s’appellent Victor Hugo, Albert Camus et Simone de Beauvoir ; comme eux, il est pacifiste, européiste, féministe, humaniste et progressiste. Il ne recule devant aucun des lieux communs de la bien-pensance : sans le moindre souci des contradictions, ce promoteur des États-Unis d’Europe, favorable à l’accueil inconditionnel des migrants chez les autres, laïcard à géométrie variable, hostile à l’assimilation et désarmé devant l’escalade islamiste, est à la fois écologiste et mondialiste, chantre du commerce international, — mais contre le protectionnisme national, et décroissant —, anti-identitaire mais multiculturaliste, opposé à la guerre — mais partisan acharné de l’Ukraine.

Les frontières, c’est la guerre !

Il écoute France Inter, apprécie la neutralité du service public, exècre les « chaînes d’opinion ». Il est volontiers inclusif et bienveillant (avec ses amis) ; enfant des Lumières, amoureux de Voltaire, il croit « toujours » la parole des femmes, approuve les lois de censure, applaudit des deux mains aux jugements de la dix-septième (quand ils condamnent ses opposants), et aux sanctions de l’Arcom.

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Il philosophe par slogans et raccourcis : — la montée des nationalismes est un danger pour nos démocraties (mais le nationalisme ukrainien ?…) ; — guerre rime avec frontière ; — ni compromissions, ni clientélisme avec l’autoritarisme et le communautarisme ! La France, il en est convaincu, avant le progrès, était raciste et misogyne. Guère fin connaisseur de l’histoire de son pays, qu’il divise en deux grandes périodes, l’obscur moyen âge tyrannique et les lumières de la modernité, il se définit comme fils de la Révolution, défenseur de la gauche républicaine, militant des droits de l’Homme et citoyen du monde.

Quand c’est mou, il y a un loup !

Il est un peu socialiste, un peu libéral, atlantiste et universaliste, politiquement de centre-gauche : en deux mots, social et démocrate (pour la droite : mol et gauchiste, pour la gauche : mol et droitard). Mais s’il estime la République, il se défie en revanche de la démocratie : le peuple se trompe, est-ce qu’il n’a pas porté Hitler au pouvoir dans les années trente ? — et avec gravité, il pèse l’importance de l’État de droit. Contre les populismes de tous bords, il jure encore par l’arc républicain ; d’ailleurs, il a voté Macron au second tour de l’élection présidentielle, deux fois, avec un inavouable contentement. Il croit comme les stoïciens à la vertu de la modération, et que la modération, c’est lui qui l’incarne. Pris en tenaille d’un côté par les conservateurs, de l’autre par les progressistes exaltés de la gauche woke, il s’attaque aux premiers principalement, et devant ses amis dénonce avec courage l’extrême-droite, les catholiques et les climato-sceptiques.

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Plutôt rationaliste qu’empiriste, il ne réfléchit que par concepts abstraits, cherche théoriquement la Vérité dans la politique, et défiant toutes les lois de la logique, mais avec la souveraine conscience du Bien, découvre bientôt la nécessité de plus de normes européennes, de plus de dépenses publiques, et de plus d’immigration. Pense-t-on différemment ? nous sommes dans l’erreur, sinon des criminels. Parce qu’il fuit les contradicteurs, il s’imagine d’accord avec la France majoritaire. Les sondages le laissent pantois ! — alors, il s’étonne auprès de ses amis, sidéré, puis soupire sur la République en danger.

100% pur jus

Socialiste arriéré des dernières décennies, il regrette Hollande, Jospin, Mitterrand. Il n’a pas pardonné au président Macron la loi immigration, Sainte-Soline et Depardieu ; mais jamais il ne tombera dans les filets de l’extrême-gauche, car il soutient l’Ukraine inconditionnellement, lui, et condamne le Hamas avec fermeté. Grand promoteur de l’égalité, héroïque pourfendeur du patriarcat, confit dans le consensualisme avec son jus, il est de toutes les causes progressistes, lutte impitoyablement contre l’oppression des minorités, n’a pas peur de l’écriture inclusive, ni de critiquer l’Académie française. Rebelle dans la peau, quoique vautré dans l’air du temps, cherchant à s’insurger désespérément, il soutient les Ouïghours sur Instagram, et puis s’endort avec le sentiment du devoir accompli, après avoir dîné d’un plat livré par un cycliste Deliveroo sans papiers…

Contre le risque totalitaire et les idéologies mortifères, face à la menace Poutine, il ira voter aux élections européennes pour le seul candidat qui pense bien, il ira voter pour Raphaël Glucksmann.

Boycott de marques «associées» à Israël: la grande confusion

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Désormais, même des entreprises non-israéliennes sont visées par les appels au boycott des militants pro-Palestine, sur la base de critères… des plus opaques. En réalité, si les dénonciations et les actions de groupuscules toxiques comme le BDS visent avant tout les grandes marques, c’est pour faire le maximum de bruit possible.


Le conflit entre Israël et le Hamas entraine de nombreux appels au boycott. Ils ciblent telle ou telle marque parce qu’israélienne ou suspectée de soutenir les actions de l’armée israélienne à Gaza ou dans les territoires occupés. Problème : les critères présidant à la mise au ban de ces marques apparaissent flous, et les liens de ces marques avec Tsahal ou leur soutien à la colonisation dans certains cas purement fictifs. La critique de Benyamin Netanyahou et de son État-major, qui se sont lancés dans une riposte contestée après le raid meurtrier du 7 octobre, peut évidemment apparaitre légitime. Ce qui l’est moins, c’est le fait de rendre les entreprises et les fournisseurs israéliens responsables des actions du gouvernement israélien. La « culpabilité par association » est un principe de justice nord-coréenne, qui n’a pas sa place dans une société civilisée.

Carrefour dans l’œil du cyclone 

Mais, le comble de l’absurde est atteint lorsque, non contents de s’en prendre à des entreprises, les partisans du boycott ciblent des entreprises non-israéliennes. Depuis le 7 octobre, le mouvement BDS, pour « Boycott, Désinvestissement et Sanctions », coalition mondiale d’associations et d’ONG pro-Palestine, a ainsi accentué sa campagne d’appels au boycott d’enseignes au motif qu’elles se rendraient coupables de « complicité avérée dans l’apartheid israélien ».  Comment le BDS s’y prend-il pour attester d’une telle « complicité », selon quelle méthodologie ? S’il suffit de posséder des liens économiques avec une société israélienne pour se rendre « complice », toutes les entreprises de la planète, inscrites dans une économie de marché globalisée, où les flux de marchandises, de capitaux et d’informations ne connaissent plus de frontières, ne sont-elles pas, de près ou de loin, « complices » ? 

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Conscient de l’opacité des critères avancés pour boycotter telle marque plutôt qu’une autre, le BDS a choisi de concentrer ses attaques sur un nombre restreint de marques, pour tenter de clarifier son action et de ne pas disperser ses efforts. Quitte, selon une étude publiée par L’Observatoire stratégique de l’Information (OSI), à déployer « une approche agressive à l’égard des marques, qui n’hésite pas à distordre les faits de manière opportuniste et à adopter une rhétorique radicale afin de faire avancer son agenda militant »[1]. 

L’exemple de Carrefour est à ce titre édifiant. L’enseigne de grande distribution fait partie des marques les plus ciblées par la campagne de BDS en France. Que lui reproche-t-on ? D’avoir, au lendemain du 7 octobre, fait don de victuailles aux soldats israéliens. Et d’être implantée en territoires palestiniens occupés. Concernant la distribution de vivres, il s’agissait en fait de l’acte isolé d’un salarié d’un franchisé de l’enseigne, qui n’a en rien été validé par la direction du groupe. Idem, à en croire la liste officielle de l’ONU des 112 entreprises qui auraient « directement et indirectement, permis, facilité et profité de la construction et de la croissance des colonies »[2], pour la présence en Palestine occupée : il ne s’agit pas de Carrefour, mais d’une filiale de l’un de ses franchisés.

Les grands groupes ne font pas de politique, mais des affaires

Cette dilution, maillon après maillon, de la responsabilité réelle du groupe dans le sort réservé aux Palestiniens ne semble pas déranger BDS. Non content de cibler des marques plutôt que des États, le mouvement pro-Palestinien n’hésite pas à cibler ces marques sur des critères nébuleux, sur des présomptions de responsabilité très minces. En l’occurrence, sur le fait qu’elles auraient signé un partenariat de franchise avec un groupe israélien possédant lui-même une filiale en territoires occupés. C’est un peu l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours…

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Fait insolite, Carrefour, présent dans un certain nombre de pays musulmans voisins, a été critiqué par des politiciens israéliens[3] pour ne pas avoir de magasins en Cisjordanie occupée, et est régulièrement critiqué en France pour mettre trop de produits hallal dans ses rayons durant le mois de Ramadan. Des exemples qui montrent que, loin de se mêler de considérations géopolitiques et d’afficher des préférences, les grands groupes obéissent d’abord et avant tout à une logique économique, commerciale, et se retrouvent parfois pris malgré eux entre deux feux. 

Carrefour n’est pas la seule marque injustement visée. D’autres grandes marques sans liens particuliers avec Israël, comme Pepsi, Barclays, McDonald’s, Starbucks et Zara, ont été confrontées à des mouvements de protestation et à des boycotts de la part de militants les accusant de « profiter du génocide du peuple palestinien », sans que cette accusation soit étayée. Autant d’attaques qui posent la question des critères de sélection des cibles du BDS.

Ces boucs-émissaires ne sont-ils désignés qu’en raison de leur taille, susceptible d’apporter une publicité à la cause défendue par ces militants ?  Et au mépris de leur implication réelle dans ce qui leur est reproché ? Tout l’indique. 


[1] https://observatoire-strategique-information.fr/2024/03/13/boycottisrael-ce-que-la-campagne-bds-revele-des-nouvelles-formes-de-lobbying-en-ligne-2/

[2] https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/lonu-liste-112-societes-liees-aux-colonies-israeliennes-1171362

[3] https://atlantico.fr/article/decryptage/carrefour-bds-et-israel-decryptage-d-une-tentative-de-boycott-gabriel-robin

De l’entrisme islamiste à l’école de la République

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Malgré la bonne volonté du Premier ministre Gabriel Attal, qui entend dire les choses, l’entrisme islamiste ne remporte des succès à l’école française que parce que le terreau y est fertile – les  personnels étant de plus en plus nombreux à ne pas être dérangés par la présence de la religion au sein des établissements scolaires, constate notre contributeur, directeur d’école.


Notre Premier ministre Gabriel Attal, qui fut le seul ministre de l’Éducation nationale que j’aurais bien aimé voir plus longtemps dans cette fonction, brosse enfin le portrait de la réalité de notre école – en filigrane, bien entendu, on voit toutes les dérives de notre société. La jeunesse présente les inconvénients de ses privilèges : elle exagère tout, et la fougue des jeunes années nous offre un effet loupe sur nos maux.

Aussi, notre école concentre tous les maux de notre société, à commencer par la violence des relations, l’individualisme et l’indifférence aux autres alimentant le sentiment de la légitimité de toutes les actions des uns ou des revendications des autres. La proclamation des « droits » (« j’ai le droit ») devance désormais systématiquement l’intérêt commun dans la réflexion, si elle existe, des jeunes voire de leurs parents.

Quand l’entrisme fait de la surenchère

L’entrisme islamiste est d’autant plus fréquent maintenant qu’il semble être concurrentiel, certains y trouvent sûrement les raisons de briller aux yeux des autres, tout au moins de montrer qu’ils sont de bons musulmans, davantage que ceux qui respectent les règles de l’école sans les contester. Alors, nous assistons et nous subissons de plus en plus les demandes des uns et des autres, ici une dispense de sortie scolaire, là une nécessité de repas sans viande. Comme cela n’est pas le cas dans la commune où j’exerce, il n’y a pas d’autre possibilité que le repas de substitution au porc quand il est au menu, et je suis tenu de répondre que la viande ou le poisson sont servis à l’exception des jours où le menu est végétarien.

De plus en plus fréquemment les élèves souhaitent jeûner pendant le ramadan et cela de plus en plus tôt, vers 8-9 ans. Bien sûr, il en va de la responsabilité de leurs parents, et cela ne concerne pas l’école à plusieurs exceptions près : quand l’élève est supposé manger à la cantine et quand il se met en danger et/ou dans l’incapacité de suivre les apprentissages. Une nouvelle fois, le directeur que je suis se trouve bien seul pour rappeler les règles aux élèves, puis à leurs parents. Une nouvelle fois, l’institution, par une communication peu claire, jette le trouble sur le terrain et place les représentants de l’État que nous sommes dans des situations assez délicates. Quelques élèves venaient le mois dernier à la cantine et refusaient de manger, me certifiant que leurs parents étaient d’accord pour qu’ils respectent le jeûne. Obligé de leur expliquer toute l’incohérence de venir dans le lieu où la seule activité prévue est justement de manger, je téléphonais ensuite pour informer leurs parents de la situation, en les invitant soit, s’ils n’étaient pas informés de l’intention de leur enfant, à leur dire de prendre le repas de la cantine comme d’habitude, soit de leur permettre pour les jours suivants de rentrer chez eux le midi…

Savoir et croire

L’école est le lieu du savoir et non du croire… Si la laïcité protège toutes les croyances, il serait bon de la définir sans détour à l’école et au collège. Car je vois souvent des collègues, y compris du second degré, la définissant comme la liberté sans plus de précisions, l’égalité fille / garçon, et ainsi de suite ; alors qu’en premier lieu, il s’agit de la liberté de croire ou de ne pas croire, et de changer éventuellement de croyance. Je poursuis toujours en rappelant qu’à l’Éducation nationale nous nous intéressons au savoir, laissant le croire à la sphère privée, principalement familiale pour nos élèves.

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Si les collègues ont de plus en plus de difficultés avec la laïcité, c’est d’une part qu’ils ne partagent pas toujours le sens de la neutralité qu’elle exige des enseignements, et d’autre part qu’ils sont fréquemment identifiés par tous comme adeptes de telle ou telle religion, le plus souvent l’islam bien sûr. Justement en raison du ramadan et de la pratique facilement identifiable par tous de ceux qui le font. Pourquoi donc rester neutre en tant qu’enseignant quand tous les élèves, leur famille et les collègues savent clairement ses croyances et la volonté de les respecter y compris au sein de l’école ? Ces questions étaient suspendues dans les salles des maîtres, il y a encore quelques années ; elles flottaient également au-dessus des relations entre les collègues et les familles ; elles sont clairement obsolètes aujourd’hui. Les collègues qui affichent leur idéologie (politique ou autre) et leur pratique religieuse ne sont ni discrets ni inquiétés d’aucune façon que ce soit.

Lâcheté et autocensure

Alors, Monsieur le Premier ministre, l’entrisme islamiste est le fait de jeunes et de parents revendicateurs bien sûr, mais il porte ses fruits car le terreau de l’école est propice et malheureusement bien fertile sur ce point. Ainsi, en plus de demander aux autres de respecter les règles de la laïcité, je serai d’avis d’exiger des agents de l’État le total engagement que nous avons tous pris en signant notre entrée à l’Éducation nationale : rester neutre idéologiquement et n’afficher aucun signe religieux pendant notre temps de service, pendant que nous exerçons en notre qualité de fonctionnaire. Cela est valable pour tous, et j’ai dû batailler longuement pour qu’une collègue cesse de mettre en évidence la croix qu’elle avait en pendentif et qui se voyait très précisément les mois où le climat est plus propice aux tenues légères.

Nantes, 31 août 2023 © LOIC VENANCE / AFP

Là, en exigeant réellement de tous les agents de l’État une vraie représentation de la République laïque, nous pourrons ensuite affirmer nos valeurs et demander le respect plein et entier des enseignements, des règles et des autres. Depuis longtemps déjà, je sais la situation nous échapper collectivement car nous sommes de moins en moins nombreux à défendre sans détour et sans langue de bois notre laïcité et notre liberté d’expression, visant ainsi à développer l’esprit d’analyse et l’esprit critique de nos élèves. Certains s’y refusent désormais par peur et s’autocensurent, certains par lâcheté et volonté de rester tranquillement à l’abri des remous, d’autres s’y refusent par conviction car ils verraient d’un bon œil le religieux entrer encore plus à l’école. Combien de jeunes enseignants ne seraient pas dérangés par les tenues religieuses, notamment le voile, portées par leurs élèves ? Chaque année, un peu plus. Chaque année je me sens davantage seul, dernier rempart de la République devant la grille de l’école…

Cela ne pourra pas durer. Cela ne durera pas. Le constat étant maintenant établi très clairement, les mots ayant été prononcés précisément par notre Premier ministre, il est désormais urgent d’agir réellement avec de vraies mesures et de concrétiser toutes ces paroles tant attendues depuis si longtemps. Notre laïcité que nous pensions éternelle n’est en réalité qu’un colosse aux pieds d’argile, de plus en plus fragile. Elle ne nous protègera que si nous exigeons de tous son respect sans adjectif ni additif, sans aucun compromis !

Le temps est venu de ne plus craindre d’être «réac»

Bonne nouvelle : ici et là, des Français se rebiffent. Ils deviennent réactionnaires…


Un effet de masse est prévisible. Il suffit de constater l’affolement des censeurs, gardiens de la pensée immobile, pour s’en persuader. Partout, l’exaspération populaire se libère des interdits idéologiques qui empêchent de décrire les réalités et d’avancer dans les réformes. Certes, « réactionnaire » est un mot empli d’une poussière passéiste. Pour cette raison, il est récusé par les partis de droite, qui veulent pourtant rompre avec les « Trente calamiteuses ». C’est à peine si ces mouvements osent se définir conservateurs, et encore moins nostalgiques.

Réactionnaires de progrès !

Le terme mériterait pourtant d’être brandi, au sens où l’entendait Marc Fumaroli : « Une aptitude à résister au conformisme du temps ». Régis Debray, autre esprit indocile, s’amuse à se décrire lui-même comme « réactionnaire de progrès ». En 2012, à l’invitation de mon ami aujourd’hui disparu, Roland Jaccard, directeur de collection aux Presses universitaires de France (PUF), je publiais De l’urgence d’être réactionnaire : une invite à « prêter son concours à une réaction politique » (suivant en cela la définition du terme dans le Larousse Universel, 1923) face aux désastres annoncés par les effondrements de l’Etat-nation et de l’Etat-providence. Depuis, je persiste : le temps est venu de ne plus craindre d’être « réac », puisqu’il s’agit pour les révoltés de renverser les fausses valeurs progressistes. Ces éveillés-ci sont plus révolutionnaires que les « wokes », qui portent le refus du dialogue, cette caractéristique des systèmes totalitaires.

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Une opinion publique excédée

La censure publicitaire parisienne sur Transmania, le livre de Dora Moutot et Marguerite Stern, illustre la panique des dresseurs d’opinion, confrontés à la libération de l’esprit critique. Parce que les deux féministes soutiennent qu’une femme est une réalité biologique et non un « ressenti », et que l’idéologie transgenre est physiquement dangereuse, elles ont été accusées de « transphobie », de « complotisme » et de « haine de l’autre »1. La ville, sous la pression d’élus socialistes, a obtenu le retrait des publicités de leur essai sur les panneaux Decaux, en offrant à Transmania un probable succès d’édition. Mais les insoumissions de Moutot et Stern au politiquement correct ne sont pas des exceptions. Les féministes de Némésis ne craignent pas de dénoncer les violences sexistes de la charia et de réclamer « l’expulsion des violeurs étrangers ». La maire (divers droite) de Romans-sur-Isère, Marie-Hélène Thoraval n’écoute pas davantage les sermons de la gauche quand l’élue revendique « dire tout haut ce que les gens disent tout bas » et dénonce les « quartiers communautaires » qui ont remplacé les « quartiers populaires ». Entendre le maire de Grande-Synthe accuser la « fachosphère » après le meurtre de Philippe Coopman par deux jeunes sauvages2 fait partie de ces réflexes qui irritent une opinion excédée par les lâchetés des donneurs de leçons. La montée en puissance de Jordan Bardella (RN) dans les sondages puise dans ce désir de rompre avec un monde construit cul par-dessus tête. La réaction est, pour cela, le meilleur des moteurs.

De l'urgence d'être réactionnaire

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  1. Lire ici l’analyse de Jeremy Stubbs, publiée samedi : https://www.causeur.fr/transmania-le-plus-gros-casse-conceptuel-du-moment-281069 ↩︎
  2. https://www.bfmtv.com/police-justice/grande-synthe-la-mort-de-philippe-coopman-a-ete-causee-par-plusieurs-coups-portes-a-sa-tete-indique-la-procureure-de-la-republique-de-dunkerque_VN-202404190680.html ↩︎

L’Europe se défend à Kiev

Si la guerre en Ukraine est la première étape de la reconstruction du glacis soviétique voulue par Vladimir Poutine, les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Roumanie et d’autres encore seront tôt ou tard menacés. Il faut soutenir l’Ukraine aujourd’hui, pour ne pas mourir pour elle demain.


« Si la Russie gagnait cette guerre, la crédibilité de l’Europe serait réduite à zéro[…], la vie des Français changerait. » Cette déclaration Emmanuel Macron sur France 2 le 14 mars, a suscité – à juste titre – autant d’inquiétudes que de commentaires. Et comme souvent, la polémique s’enflamme sans que les termes du débat soient définis. Le domaine du flou concerne ici les deux parties de la déclaration présidentielle : la victoire (russe) et le changement (pour les Français). Il faut donc répondre à deux questions : Que serait une « victoire russe » ? En quoi serait-elle grave pour la France ?

Poutine veut faire de l’Ukraine une Biélorussie bis

Que serait une victoire du point de vue russe ? La réponse dépend évidemment des éléments qu’on choisit de prendre en compte. La thèse qu’on défendra ici est donc contestée par des analystes parfaitement respectables. Elle consiste à rappeler que Poutine a été clair sur ses objectifs. Dans un article publié en ligne le 12 juillet 2021 (« De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens »), il remet en question l’existence même de l’Ukraine en tant que nation distincte. Il ne se focalise ni sur la question des alliances, ni sur les droits des russophones. Le plan de guerre, exécuté le 24 février 2022,visait bien à atteindre cet objectif : prendre le contrôle du centre politique et symbolique de Kiev pour changer le régime. Les demandes de « dénazification » et de « démilitarisation »confirment que l’objectif russe est la transformation de l’Ukraine en république soviétique du xxie siècle.

Le Kremlin ayant admis officieusement l’échec de la première phase de l’opération spéciale quand il a redéployé ses armées fin mars 2022, ses buts de guerre auraient pu évoluer. Ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, alors que la Crimée et le Donbass sont occupés par la Russie, l’une à 100 %, l’autre à 95 %, l’Ukraine n’a plus les moyens de reprendre ces territoires, ni d’en contester le contrôle à la Russie. Pourtant, Poutine refuse de négocier. En déclarant : « J’ai obtenu ce que je voulais, négocions ! », il aurait pu asséner un coup diplomatique dévastateur à l’Occident. Européens et Américains poussant un énorme soupir de soulagement seraient tombés sur Zelenski pour le forcer à négocier…

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On peut donc penser que Poutine veut faire de l’Ukraine une Biélorussie bis et qu’Emmanuel Macron veut l’en empêcher. Cela ne signifie pas que le président français veuille à tout prix restaurer l’Ukraine dans ses frontières de 1991. Macron n’a pas dit qu’il fallait que l’Ukraine gagne, mais que la Russie ne devait pas gagner, établissant une distinction entre les intérêts de l’Ukraine et ceux de la France. En revanche, à Kiev – mais aussi à Varsovie, Vilnius, Riga et Tallin – la formule est différente : défaite russe = victoire ukrainienne = frontières de 1991. La France n’est pas sur cette ligne, les États-Unis et l’Allemagne non plus.

Il faut ensuite comprendre pourquoi Emmanuel Macron affirme que, si la Russie gagne, « la crédibilité de l’Europe sera anéantie et la vie des Français changera ». Rappelons d’abord que notre défense nationale est fondée sur deux piliers : nos armées et notre dissuasion nucléaire d’une part, nos alliances, principalement l’OTAN, d’autre part. Nous avons choisi de lier notre destin à celui de la Lituanie, de la Bulgarie, du Canada et des États-Unis (entre autres) pour ne plus jamais vivre 1870, 1914 et 1940. C’est une police d’assurance-vie ultime de même niveau que la dissuasion. Et ça coûte : on ne peut pas ignorer les intérêts des Polonais, des Américains, des Roumains et des Grecs tout en comptant sur leur solidarité quand, une fois par siècle, nous nous battons pour notre survie. Après la chute de l’URSS, en l’absence d’ennemi à l’horizon, nous n’avons pas démantelé notre armement nucléaire ni quitté l’OTAN. Sans doute parce que dans la vie d’une nation, juin 1940 c’était hier. En tant que membre de l’OTAN et de l’UE, la France doit empêcher une victoire russe, sous peine de perdre collectivement en crédibilité, donc en capacité de dissuasion, vis-à-vis de la Russie.

Il en coutera plus aux Français si l’Ukraine tombe

Tout porte donc à croire que Poutine ment quand il réclame seulement la Crimée et le Donbass, et qu’il cherche en réalité à reconstruire le glacis mis en place par Staline (réhabilité par Poutine) et perdu par Gorbatchev (responsable selon le même de la plus grande tragédie du xxe siècle). Reconstituer le glacis,cela consiste à récupérer d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Roumanie, voire plus. Certes, l’armée russe n’est pas en état, aujourd’hui, d’affronter l’OTAN. Toutefois, les forces ukrainiennes sont en ce moment dans une situation critique, ce qui explique sans doute que Macron ait choisi de monter au créneau. Cela dit, personne ne pense que des chars russes essaieront de faire régner l’ordre à Varsovie et ailleurs, provoquant une riposte de l’OTAN. On peut plutôt s’attendre à des actions infra-conventionnelles comme des cyberattaques et l’agitation des minorités russophones. Reste que Macron a raison : si l’Ukraine est soumise, son cas fera école.

La France a déjà intégré le nouvel état de la menace russe : si l’enveloppe budgétaire globale de la défense pour 2014-2019 s’est élevée à près de 200 milliards d’euros, celle de 2024-2030 est fixée à 413 milliards. Nous payons déjà plus à cause des Russes, et nous payerons encore plus si l’Ukraine tombe.

Bien entendu, comme un évier bouché la veille de Noël, cette menace se précise au moment où les États-Unis dessinent un mouvement de repli. Depuis 1958, presque tous les présidents français ont affirmé qu’il ne fallait pas avoir une confiance aveugle dans l’allié américain, car un jour, il ne voudrait ou ne pourrait plus nous aider (on appelle ça l’Europe de la défense ou l’OTAN reformée). Et même si Donald Trump affirme que ses menaces ne visent qu’à réveiller les Européens pour qu’ils prennent leur part du fardeau, ce jour finira par arriver.

En 1980, face à l’URSS, 350 000 soldats américains étaient déployés en Europe. Si la France et l’Europe doivent un jour se passer du parapluie américain, ou plutôt quand elles le devront, il faudra non seulement remplacer ces soldats, mais aussi investir des centaines de milliards en équipement, autrement dit passer en économie de guerre. Ce qui changerait assurément la vie de Français nostalgiques du quoi qu’il en coûte.

Quel type, ce Jean Cau!

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Longtemps secrétaire de Jean-Paul Sartre, Jean Cau (1925-1993) emprunte les sentiers de la liberté et devient un écrivain et polémiste très populaire à droite. Avant les autres, il avait bien vu venir et décrit le long déclin qui menaçait l’Occident.


Grâce à une biographie exceptionnelle de qualité (Jean Cau, l’indocile, qui vient de paraître chez Gallimard sous la plume de Ludovic Marino et Louis Michaud), je redécouvre un homme et une personnalité sans exemple. Avec son courage, sa liberté, ses propos, ses écrits et sa morale. Un talent immense. Né en 1925, il est mort le 18 juin 1993. J’étais âgé de cinquante ans. Retrouver aujourd’hui tout ce que cet être doué à tant d’égards a eu d’unique m’a saisi à l’esprit et au cœur. Un choc.

Un visionnaire, un esprit libre

À cause de cette certitude que pour la France, les dangers qui la menacent, le délabrement de ses institutions, sa décadence, le manque de courage de ses dirigeants, tous politiques confondus, et la morale dont elle aurait besoin, un Jean Cau serait plus que jamais nécessaire. Il a tout annoncé, il a tout vu et dit avant tout le monde. Rien de ce qui est tristement actuel ne lui a échappé.

Pour s’en convaincre, il suffit de le lire, de l’écouter, par exemple Radioscopie en 1975, et de s’imprégner de tout ce que la biographie précitée nous propose en abondance.

Écrivain, journaliste, polémiste, Jean Cau a eu un parcours trop riche, une destinée intellectuelle, médiatique et humaine trop dense et exemplaire pour qu’on puisse, dans un billet, prétendre les résumer. D’abord son incroyable liberté. Secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1946 à 1957 et rédacteur aux Temps modernes, profondément et sincèrement de gauche, il a eu la force et la lucidité de se détacher de ce terreau longtemps fascinant pour devenir, à la suite d’une cohérente évolution, journaliste à l’Express, à France Observateur, au Figaro littéraire, enfin à Paris Match (celui de la grande époque où Cau a formé avec le directeur de rédaction Roger Thérond un duo indépassable). Une figure admirée et emblématique de la droite intellectuelle, dont l’extraordinaire liberté de ton et le formidable talent, ainsi que la justesse de ses critiques et dénonciations, ont marqué l’époque.

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Comme Jean Cau l’a lui-même précisé, sa trajectoire était étrangère à toute trahison – dans ses magnifiques Croquis de mémoire en 1985, il rend un bel hommage à Jean-Paul Sartre – mais relevait de la démarche d’un homme à la recherche de sa vérité, à la conquête de sa liberté. Avec le souci non seulement de soi mais la volonté de démasquer toutes les impostures des autres. Celle d’un Louis Aragon révélant, après la mort d’Elsa Triolet, sa nature profonde et projetant ainsi sur l’ensemble de ses convictions un parfum d’inauthenticité absolue. Celles, multiples, de tous ces gens de gauche ne connaissant rien du peuple, mus seulement par la peur, la honte d’être qualifiés de droite, par le désir de masquer leurs origines. Alors que Jean Cau n’est pas gangrené par la comédie d’aller vers le peuple puisqu’il en vient et qu’il l’aime. Jean Cau a connu un immense succès – il reçoit le prix Goncourt en 1961 pour son roman La Pitié de Dieu – même s’il a échoué à trois voix près pour sa tentative unique d’élection (poussé vivement par quelques amis) à l’Académie française. Mais les honneurs n’ont jamais été son fort.

Raffiné et populaire

Son discours essentiel a porté sur ce qui a pu être qualifié dans son œuvre de « cycle de la décadence » : une série d’ouvrages qui, de 1967 à 1978 (Discours de la décadence), ont brossé un tableau sombre, décapant, sarcastique, de « l’affaissement moral de l’Occident… un immense organisme qui se meurt et veut mourir ». Jean Cau, cependant, n’a pas l’humeur aigre et petitement chagrine. Il y a une vigoureuse énergie dans ses révoltes et il ne se contente pas de décrier ni de stigmatiser : il propose une morale sans jouer au moraliste et, dépassant le bien ou le mal, celle qu’il privilégie est « celle qui triomphe ». Il y a chez lui une politique de l’action. « Une morale de l’action avant sa justification… contre le verbiage qui tient lieu de sagesse… Tout évidemment est un problème lorsqu’on tremble devant la solution… il faut juger… dire sûrement oui ou non… ». Il pourfend les compréhensions systématiques qui ne sont qu’une manière de ne jamais rien accomplir et demande « qu’on réhabilite le jugement et la préférence ». À bien y réfléchir, sa vision constitue un réquisitoire accablant pour notre monde politique actuel qui tombe dans tous les pièges auxquels la crudité de la parole de Jean Cau voudrait nous faire échapper.

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Sa morale est faite de solitude (« ne te laisse pas intimider parce que tu es seul »), d’un éloignement de la foule, d’un culte de l’héroïsme, de la détestation de la grisaille et du rétrécissement d’existences seulement fondées sur le profit et la lâcheté (pour le « bourgeois », une catégorie qu’il exècre et qu’il oppose à la pureté et à la spontanéité de l’enfance, « il vaut mieux être un chien vivant qu’un lion mort »), de courage et de liberté. Jean Cau n’a jamais été un donneur de leçons : comme il le dénonce, il ne s’est pas contenté de « respirer la morale, il l’a vécue ». Tout au long de sa vie intellectuelle, médiatique et politique – le pamphlétaire éblouissant qu’il a été contre François Mitterrand, croqué si bien « avec la gravité à la fois solennelle et chafouine du comportement » ! -, il a subi des coups, il les a rendus avec quelle verve et quelle intelligence, il ne s’est jamais plaint.

Des piques époustouflantes

Il demeure pour beaucoup un modèle parce que, contre les imposteurs, il est resté fidèle à ses origines modestes, à ses parents du « peuple », à son exigence de vérité, à l’honnêteté qui l’a conduit à aller au bout de ses fulgurances, conservatrices ou provocatrices, peu lui importait. Avec un style splendide, sans gras ni enflure, grâce auquel il communiquait qui il était, ce qu’il pensait, ce qu’il sentait.

Au risque d’allonger trop ce billet, je ne peux me résoudre à laisser de côté des pépites qui, sur des thèmes divers, époustouflent.

François Mitterrand encore : « Tout en lui est d’un chrétien démodé du XIXe siècle ». Sur l’Occident : « …coexistent désormais une barbarie vidée de foi et un christianisme vidé de force ». Sur la construction européenne : « aseptisation des peuples… l’eurotechnobureaucratie… ». Sur son livre critiqué sur Che Guevara : « …alors parler d’un homme de gauche quand on n’en est pas un, c’est sacrilège car les figures de gauche sont des bustes ». Sur la peine de mort qu’il approuve : « …les avocats ne sont jamais aussi bavards que lorsqu’ils défendent des causes abominables ». Sur lui : « Je ne me situe nulle part… on me situe… suis en liberté ». Sur le quotidien Le Monde qu’il abomine comme ses lecteurs : « le bras armé de la morale bourgeoise et égalitariste… il veut toujours être moralement gardé sur sa gauche ». Sur les politiques et la société : « …la guerre commerciale reste la seule croisade concevable… Quand il n’y a plus de vrais maîtres, toute la société est esclave ». Sur le nazisme : « Il a terrorisé la morale non égalitaire ».

Quand Jean Cau est mort, Jean-Edern Hallier, son ami sans doute le plus proche avec Jean Dutourd et Roger Thérond, l’a décrit comme « raffiné et populaire » et, évoquant sa passion pour la tauromachie, il a ajouté : « il a eu les oreilles la queue dans toutes les corridas contre les imbéciles ».

Le 23 avril au soir, nous remettrons le prix des Hussards. Comme Jean Cau en était un, un vrai, un superbe, un authentique et comme j’aurais aimé le connaître !

Jean Cau, l'indocile

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Croquis de mémoire

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La pitié de Dieu

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Discours de la décadence

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Une passion pour che guevara

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Le geste irréfléchi, la photo et les propagandistes

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Patrice Romedenne est journaliste à France télévisions et fut longtemps correspondant de France 2 à Berlin. Dans son nouvel essai, il revient sur le destin singulier de Conrad Schumann, policier en Allemagne de l’Est, qui, le 15 août 1961, saute vers l’Ouest sans avoir prémédité son geste… Passionnant.


Le cliché d’une vie

La photo est mythique. Tout le monde l’a vue, s’en souvient. Elle fait partie d’une forme de patrimoine commun de l’humanité, comme celle du jeune Chinois devant la colonne de chars place Place Tian’anmen, ou de ce soldat foudroyé par une balle pendant la guerre d’Espagne. On y voit un jeune policier est-allemand, Conrad Schumann, sauter par-dessus les barbelés qui matérialisent la frontière avec l’Ouest. On est en 1961, au moment de la construction du mur de Berlin. Par ce geste définitif, il choisit la liberté et devient un symbole, donc un enjeu dans un conflit qui le dépasse : la guerre froide.

Dépassé par les évènements

Devenu par le même geste salaud ou héros selon le côté de la frontière qui le regarde, celui qui n’était qu’un instrument du régime est-allemand va-t-il réussir à devenir un individu émancipé ? À 19 ans, peut-on rompre avec tout son environnement humain, avec le décor de son enfance, avec un monde constitué qui nous a vu naître et grandir sans qu’il y ait un prix exorbitant à payer ? Comment trouver une place ailleurs quand le geste définitif posé nait plus de l’envie de fuir un monde étouffant que d’en rejoindre un autre, à la fois inconnu et peut-être fantasmé ? Peut-on devenir l’homme que l’on porte en soi quand on est érigé en outil de propagande, objet d’opprobre à l’Est, image d’Épinal à l’Ouest ? Comment réussir à vivre quand on devient un pion au cœur d’un jeu idéologique – alors qu’à 19 ans, on obéit plus à ses pulsions qu’à sa raison ?

Très jeunes, nous rêvons souvent d’une célébrité qui nous tomberait dessus, comme une sorte de reconnaissance du fait que nous serions d’une essence différente ou d’une étoffe plus précieuse que les autres, la marque du destin en quelque sorte… Ces rêveries adolescentes tiennent rarement dans la réalité parce que justement, ne pas être acteur de ce qui nous révèle au monde peut s’avérer totalement destructeur. Un vieux proverbe juif ne dit-il pas : Dieu punit les hommes en exauçant leurs souhaits ? Ainsi cette photo de Conrad Schumann, montre, dans le même geste, une affirmation et un effacement. Le « policier est-allemand qui choisit la liberté » va effacer Conrad, trop fruste pour s’approprier son propre geste. À peine réalisé, il lui échappe déjà. Parce que, dans les faits, il n’a jamais vraiment « choisi la liberté », il n’a pas posé un acte conscient, construit et réfléchi. Il n’a pas désiré et construit patiemment le chemin pour y parvenir, se façonnant lui-même en concevant, planifiant et réalisant son projet. Il n’a pas agi, il est passé à l’acte, ce qui est différent. Et c’est pour cela que son geste, qui va prendre une signification pour des millions de personnes, lui échappe et le laisse en état de sidération.

Quand le rideau tombe…

Finalement, la question est toujours : qu’est-ce qui se passe quand le rideau tombe ? Qu’est-ce-qui se passe après la photo ? Comment ne pas se résumer à un instantané quand il reste une vie à mener ? Poser un acte peut signer un destin, marquer la prise en main de son existence. En revanche, passer à l’acte rend prisonnier d’une histoire que l’on initie, mais que l’on ne construit pas. Dans le pire des cas, ce type de passage à l’acte, parce qu’il dissout l’individu dans le symbole, devient la totalité de la trace laissée. Alors Conrad va-t-il réussir à devenir l’homme qui choisit la liberté, à incarner celui qui en une photo résume l’échec du communisme à l’Est, ou sera-t-il poursuivi par son geste comme certains sont hantés par leurs cauchemars ? A la chute de Mur, comment vivra-t-il le retour dans un village qu’il a quitté pendant 28 ans ? Comment sera-t-il accueilli ? Pour le savoir, ouvrez le livre de Patrice Romedenne, il a beaucoup de choses à vous raconter et à vous apprendre.

Le saut vers la liberté

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Le Duc, la pêche miraculeuse

C’est l’un des restaurants les plus discrets de Paris, c’est aussi l’un des plus célèbres. Depuis 1967, chez Le Duc, le poisson est roi. Les frères Minchelli ont révolutionné la façon de le déguster en le servant juste saisi, voire cru, accompagné de produits simples et nobles.


Chacun de nous a éprouvé un jour une envie de mer aussi mystérieuse qu’irrépressible… Pour Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, prendre le large était la seule façon de se laver l’âme. Dans l’ambiance mortifère du deuxième quinquennat de Monsieur Macron, la fraîcheur vivifiante du goût de la mer est un baume ! Pour cela, une seule adresse : le restaurant Le Duc, situé sur la partie haute et lumineuse du boulevard Raspail, à Paris, l’un des rares établissements français capables aujourd’hui de rivaliser avec les légendaires restaurants de pêcheurs du Pays basque espagnol (comme le fameux Elkano à Getaria, près de San Sebastian) où le poisson, pêché le matin même, est très légèrement cuit à la braise, encore juteux, iodé et gorgé de sucs, juste assaisonné d’un trait d’huile d’olive et de fleur de sel… Dans le langage des prestidigitateurs, la promesse, c’est l’annonce faite au début du tour de magie que quelque chose d’extraordinaire va se produire. Chez Le Duc, la promesse de passer un bon moment et de savourer les meilleurs poissons est toujours tenue, à l’image du décor immuable créé par Slavik en 1967… Alors que la scène gastronomique parisienne somnole et affiche deux de tension à quelques semaines des Jeux olympiques, nous conseillons de redécouvrir cette illustre maison qui a révolutionné la cuisine de la mer.

Escalope de saint-pierre au beurre vodka.

À l’origine, il y a deux Corses natifs de Marseille : les frères Jean et Paul Minchelli. Au début des années 1960, ils ouvrent un petit restaurant de poissonsau port de La Flotte, dans l’île de Ré, où ils sont fascinés par la façon très simple et très épurée dont les pêcheurs préparent le bar, à des années-lumière d’une tradition culinaire française qui vise à trop cuire le poisson et à le couvrir de crème et de beurre… Après s’être fait la main, ils montent à Paris et ouvrent le 11 mars 1967 ce qui sera leur grand restaurant. Pourquoi Le Duc ? Un clin d’œil à un personnage immortalisé par Alexandre Dumas qui abercé leur enfance : le duc de Buckingham, amant de la reine Anne d’Autriche, et qui s’est illustré en faisant le siège de l’île de Ré et de La Rochelle en 1627.

Entre les deux frères, le partage des tâches est clair : Jean s’occupe des achats aux Halles, Paul fait la cuisine.

Dès l’ouverture, un personnage insolite, le décorateur russe Slavik (qui vient de créer le Drugstore Saint-Germain) insiste pour qu’on lui serve… du poisson cru ! À l’époque, la chose est inimaginable, car les grands chefs français n’ont pas encore fait le voyage au Japon.

Les Minchelli sont ainsi les premiers à explorer cette voie du cru. Très vite, ils mettent au point les recettes qui seront celles de leurs plats-signature : le bar cru servi sur des toasts à l’ail, les langoustines rôties au gingembre, le Saint-Pierre tranché cru légèrement cuit avec du beurre fondu mélangé à de la vodka Zubrowka à l’herbe de bison (une avoine odorante qui pousse dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, et qui exhale un agréable parfum de vanille).

Le scandale et le succès sont fulgurants. Du jour au lendemain, les deux frères sont sacrés « rois du poisson » par Gault&Millau, leur cuisson « rose à l’arête » inspire la fameuse escalope de saumon à l’oseille des frères Troisgros à Roanne, et ils posent dans Paris Match aux côtés des plus grands chefs de l’époque. Cependant, ils se démarqueront toujours d’eux en refusant de vendre leur image (et leur âme) à l’industrie agroalimentaire, contrairement, hélas, à Paul Bocuse (William Saurin), Michel Guérard (Findus), Alain Senderens (Carrefour), Joël Robuchon (Fleury Michon) et tant d’autres étoilés transformés en Janus bifrons : d’un côté l’artisan artiste préparant des chefs-d’œuvre éphémères, de l’autre, le financier et le consultant de grands groupes adeptes d’additifs, de sous-vide et de congelé.

Dans les années 1970-80, le Tout-Paris du cinéma, de la politique et de la finance mange chez Le Duc en toute discrétion, non pour se montrer mais pour le plaisir : Claude Berri, Polanski, Adjani, Duras, Sagan, Gainsbourg, Mitterrand… À l’époque, le grand rival en matière de cuisine de la mer, le Divellec, passe son temps à claironner les noms des personnalités attablées chez lui. Chez Le Duc, ce n’est pas la même chanson : « On ne vous dira pas qui sont nos clients, car ils ne veulent pas que l’on parle d’eux, ils viennent ici pour se détendre et pour prendre du plaisir », dit-on encore aujourd’hui, même si le restaurant a perdu 30 % de sa clientèle en dix ans à cause de l’impossibilité de circuler dans Paris.

Pour Dominique Minchelli, fils de Jean, le constat est sévère : « La plupart des restaurants gastronomiques sont devenus trop techniques, trop cérébraux, trop prétentieux. Les clients y vont pour analyser l’assiette, il n’y a pas de cœur… Nous, notre tradition depuis l’origine, c’est d’offrir un moment de détente. Ainsi, les clients qui ont réussi à venir à midi pour un déjeuner d’affaires reviennent le soir même pour regoûter leur plat préféré, commele saumon d’Écosse cuit au sel servi avec une purée de pommes de terre de Noirmoutier. »

Sur les pas de son père, Dominique met toujours un point d’honneur à n’acheter que des poissons sauvages de saison, pêchés à la ligne par de petits bateaux (et non par des chaluts racleurs de fonds). « Il n’y a plus de poissons en Méditerranée et la sole est devenue un mets rare qu’il faut absolument épargner l’hiver quand elle se reproduit. On essaye de compenser par des poissons exotiques comme le barracuda ou le poisson-perroquet. »

D’un naturel chaleureux, Dominique a aussi hérité de l’humour de ses ancêtres : « Alors, tu fais la pause mosquée ?» dit-il à son serveur musulman qui travaille ici depuis dix-huit ans… « Comme vous le voyez, le ramadan a été parfaitement intégré dans nos cuisines, preuve que tradition française et islam peuvent finalement très bien cohabiter ! »

Le Duc

243, boulevard Raspail, 75014 Paris
www.restaurantleduc.com
Menu déjeuner à 55 euros. Plats « classiquesde la maison » de 35 à 72 euros.

Danser la vie

Le récit-évènement de l’ancienne danseuse étoile ravira les aficionados de danse, mais pas seulement. Car il se lit comme un roman.


Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrit : « Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde. » Aurélie Dupont, qui fut danseuse étoile du ballet de l’Opéra national de Paris, nous révèle dans son autobiographie, N’oublie pas pourquoi tu danses, cette musique intérieure qui lui permit d’atteindre l’acmé de la danse classique. Elle nous raconte tout dans un livre qui se lit comme un roman. Tout, c’est-à-dire une carrière unique commencée dès son entrée dans la Compagnie à seize ans et achevée le 18 mai 2015, jour de ses adieux à la scène, en dansant L’Histoire de Manon. Elle s’inscrit dans la lignée de Loïe Fuller et Isadora Duncan, deux femmes libres qui firent de leur corps en tungstène une œuvre d’art pour offrir un instant de beauté souple au monde.

Passion dévorante

Aurélie Dupont débute son récit en évoquant cette blessure au genou qui risque de mettre un terme à sa carrière. Elle a vingt-huit ans. Celle qui a surmonté les vexations de sa mère lui répétant durant l’enfance qu’elle était laide est sur le point de ne plus pouvoir danser, sa raison de vivre. Mais une fois encore, la volonté de la danseuse va faire mentir les médecins. Grâce au soutien d’un psy, elle comprend cependant que l’obsession de la perfection risque de la briser à nouveau. Elle qui danse depuis l’âge de dix ans à peine prend conscience qu’elle doit se recentrer sur soi. Aurélie Dupont écrit : « Je songe à l’Élue du Sacre du printemps, qui doit danser jusqu’à la mort pour que le printemps renaisse, et je saisis enfin le sens profond du symbole. » L’enjeu du livre n’est donc pas seulement d’évoquer la danse, la technique, les œuvres au répertoire, les partenaires, les coulisses, ce qu’elle fait avec précision, mais également de parvenir à posséder la clé de soi, pour enfin vivre harmonieusement sa passion dévoratrice. Ce que Nietzche nomme « la musique en soi ».

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On ne lâche rien

La liberté se paie cher, surtout quand on est une femme. Aurélie Dupont ne cache rien des rapports tendus avec les chorégraphes géniaux mais tyranniques. Ainsi finit-elle par remettre à sa place William Forsythe, surnommé « Billy ». Aurélie Dupont ne mâche pas ses mots : « Je suis une étoile de l’après-Noureev et je suis fière de l’être. J’appartiens à une génération qui s’est faite toute seule. Je suis loyale envers ma direction : pendant des semaines, j’ai supporté les attaques de Billy en restant soumise et disciplinée. Mais il a dépassé les limites. » La leçon est qu’il ne faut rien lâcher. Rien. Dix ans plus tard, Forsythe lui présentera ses excuses lors d’un gala à Saint-Pétersbourg. Elle subit, entre autres, les vexations misogynes et dégradantes de Roland Petit. Ce dernier finit par lui dire : « Mais vous n’êtes pas sexy, faites quelque chose, touchez-vous ! ». Aurélie Dupont ramasse ses affaires et claque la porte. Elle ne reviendra jamais. On pense à Brigitte Bardot qui n’hésita pas, sur le tournage de La Vérité, à gifler Henri-Georges Clouzot, réputé pour humilier ses actrices, à commencer par sa femme, Véra. Entre les bravos du public, les cabales des partenaires, les blessures à surmonter, la folie brûlante de l’art, il y a parfois quelques rencontres lumineuses comme celle avec Pina Bausch. L’ex-danseuse étoile lui consacre un chapitre entier. Et c’est mérité, car la chorégraphe, en particulier d’un incomparable Sacre du printemps, l’a délivrée. Mieux : elle l’a sauvée. Un jour, Pina Bausch lui avoue qu’elle l’a choisie pour « sa fragilité ». « Je te vois : tu te fais mal quand tu danses, lui dit-elle. Mais ta force ne m’intéresse pas. Ce que je veux voir, ce sont tes faiblesses, ta fragilité et ta sensibilité. »

Ces confessions sans truquage racontent aussi plusieurs décennies qui ont changé le cours de cet art majeur. Elles raviront les afficionados. Mais l’essentiel est certainement la leçon à la fois existentielle et philosophique qu’il convient d’en tirer.

Aurélie Dupont, N’oublie pas pourquoi tu danses, Albin Michel.

L’Église, la République et le théorème de Thalès

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L’Église et la République commettent toutes deux la même faute : croire que la vocation universelle qu’elles se sont donnée leur permet de mépriser les conditions particulières qui ont rendu leur existence possible en la rendant pensable. Ce faisant elles trahissent, l’une la chrétienté, l’autre la France, et préparent leur propre disparition.


Illustration. A Metz, cinq jeunes d’origine turque, dont quatre mineurs, sont entrés dans la cathédrale pendant un concert de Bach pour hurler « Allah akbar », avant de s’enfuir et d’être arrêtés un peu plus loin par la police. Contacté par Valeurs Actuelles, un des chanoines a indiqué qu’il n’y aurait pas de plainte, et déclaré « ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave, ni problématique. C’était plus par jeu. » ajoutant vouloir « éviter de mettre de l’huile sur le feu, compte-tenu du contexte actuel. »

Quel contexte actuel ? Celui de la volonté assumée d’instrumentalisation de la diaspora turque par Erdogan, au service de l’islamisation conquérante de l’Europe ? Celui de la haine antisémite qui sous couvert de « cause palestinienne » soutient la sauvagerie du Hamas et la dictature des Mollahs, bien souvent au cri de « Allah akbar » ? Celui des attentats et des agressions qu’accompagne ce même cri ? Qui, rappelons-le, ne signifie pas « Dieu est grand » mais littéralement « le dieu est plus grand. » C’est-à-dire « le dieu de l’islam est plus grand que tout », et en particulier plus grand que ce que l’on honore dans le lieu où cette phrase est prononcée lorsque ce lieu n’est pas musulman. Crier « Allah akbar » en terre non-musulmane, c’est y planter un drapeau, marquer le territoire.

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Bien sûr, il est trop tôt pour dire dans quelle mesure les cinq jeunes concernés sont conscients, eux, de ce « contexte actuel ». Mais imaginons un instant que cinq autres jeunes, « Français de souche » et catholiques, s’introduisent dans une mosquée pour hurler « Deus vult » – le cri de guerre des Croisés. Dirait-on « ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave, ni problématique. C’était plus par jeu » ? Serait-on soucieux de ne pas « mettre de l’huile sur le feu, compte-tenu du contexte actuel » ? Ou verrait-on plutôt le ministre de l’Intérieur condamner fermement et se rendre sur place, pendant que la gauche, le centre et les islamistes hurleraient à l’islamophobie, à la discrimination, au racisme et au retour des heures les plus sombres ?

Un inquiétant aveuglement

Pourquoi cet aveuglement de la part de la cathédrale de Metz ? Pourquoi cette soumission ? On me dira qu’il est dans la nature du christianisme de tendre l’autre joue, mais c’est là une vision des plus simplistes. Charlemagne n’a pas tendu l’autre joue. Hugues de Payns n’a pas tendu l’autre joue. Jeanne d’Arc n’a pas tendu l’autre joue. L’idéal chrétien de la chevalerie, avec veillée d’armes et bénédiction de l’Eglise, n’a jamais été de tendre l’autre joue, mais de préférer la force à la violence.

Hélas, l’Eglise de François s’est détournée de cet idéal. Alors que Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin nous ont donné des réflexions de très haute tenue sur le juste usage de la force, François se complaît dans un pacifisme munichois. Alors que Benoît XVI a eu le courage de la vérité dans son discours de Ratisbonne, François vante la « sagesse » du Grand Imam d’Al-Azhar et l’appelle son « ami », alors que celui-ci a chanté les louanges du Hamas après les meurtres, les enlèvements, les tortures et les viols de masse du 7 octobre.

Pourquoi ? François, c’est la réponse la plus évidente, est de gauche. C’est vrai, mais c’est un peu court.

Benoît XVI, il n’y a pas si longtemps, avait fermement mis en garde contre la tentation de déshelléniser le christianisme. Or, c’est exactement ce que font François et ses partisans. Ils fantasment un christianisme débarrassé de l’influence européenne, émancipé du patient travail des siècles, émancipé de la chrétienté, un christianisme sans Aristote et sans le Roi Arthur, un christianisme sans racines historiques ni culturelles. Un christianisme qui se voudrait « à l’état pur », et renoncerait surtout à être « fruit de la terre et du travail des hommes » pour se croire révélation impérieuse tombée du ciel. Un christianisme, aussi, plein d’une haine insondable envers la civilisation européenne, dont l’existence même lui est insupportable puisqu’elle lui rappelle à chaque instant qu’il n’est pas auto-engendré.

La nation ? Une vulgaire chrysalide

En cela, l’Église est très exactement semblable à la République, et vice-versa – sans surprise, d’ailleurs, puisque la République se vit assez largement comme une Eglise de substitution, y compris dans ses aspects les plus naïvement missionnaires et les plus caricaturalement dogmatiques.

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Idéal républicain, valeurs de la République, pacte républicain, arc républicain, champ républicain, front républicain, et on brandit les chartes de la laïcité comme un exorciste ayant perdu la foi brandirait un crucifix. La république ne se contente plus d’être un régime politique, que l’on pourrait à bon droit préférer aux alternatives, elle se veut l’horizon radieux et indépassable de la destinée humaine, appelée à rassembler tous les peuples dans sa lumière glorieuse pour les conduire vers le salut – de préférence « en marche » derrière Emmanuel Macron. La nation ? Une vulgaire chrysalide, qui a peut-être eu le mérite de servir de support initial à la manifestation de la République, mais dont il est plus que temps de se défaire. La France ? Un simple territoire où accueillir, venus de toute la Terre, ceux qui aspirent à communier aux insurpassables Valeurs de la République. Les Français attachés à leur culture ? Des identitaires, populistes, complotistes, des beaufs prisonniers de crispations rances à qui l’élite éclairée, le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel vont apporter de gré ou de force les merveilles du progrès, de la diversité, du vivre-ensemble, de la lutte contre la haine, de l’Etat de droit et de l’idéal républicain. Symbole du moment, les Jeux Olympiques Républicains. Ce n’est pas un spectacle du Puy du Fou, ah ça non, c’est Djadja, genre, en catchana baby, tu dead ça, oh Djadja, et il n’y a vraiment que les fachos pour préférer les hymnes de Pindare et les « antiques péans » que célébrait Marc Bloch.

De quoi dégoûter de la république même Cincinnatus et Cicéron, à qui il ne serait jamais venu à l’idée de mépriser Rome sous prétexte qu’ils défendaient sa république. Mais la République de Laurent Fabius est à Cincinnatus ce que l’Eglise de François est au Docteur Angélique… et les bouffeurs de curé, comme ceux qui s’imaginent qu’une rechristianisation serait un rempart suffisant à l’islamisation, feraient bien de méditer ce parallèle.

La crise morale de l’Occident et des universalistes

Alors quoi ? Faut-il renoncer à tout universalisme ? Certes non. Seulement voilà : ce qu’il y a d’universel dans les enseignements de l’Eglise, comme ce qu’il y a d’universel dans ces aspirations qui, en France, ont espéré pouvoir se concrétiser dans la République, n’ôte rien à la valeur de ce qu’il y a de particulier dans le terreau culturel qui leur a donné naissance. De même que la valeur de ce qu’il y a d’universel dans les qualités exemplaires d’un homme n’ôte rien à la valeur de ce qui fait de cet homme une personne à part entière, c’est-à-dire un être unique, et pas la simple manifestation interchangeable d’un archétype.

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Enfin, ces vérités universelles sont comme le théorème de Thalès : elles sont valables toujours et partout, mais il fallait néanmoins des prérequis culturels spécifiques pour qu’elles puissent être découvertes, et il faut faire siens certains de ces prérequis pour pouvoir les comprendre et pas seulement les répéter. Dans le cas du théorème de Thalès, comme de toute la géométrie, de toute la science, il faut accepter de voir le monde comme un cosmos, une harmonie sous-tendue par des équilibres qu’il nous est possible d’effleurer par l’observation des phénomènes et le raisonnement logique. S’affranchir de cette vision, dont la Grèce et elle seule a eu le génie, c’est faire de la science un simulacre, c’est au mieux l’appliquer comme une machine applique sa programmation, mais ce n’est pas la comprendre.

Il en va de même du christianisme et de l’idéal républicain : lorsque leurs gardiens autoproclamés prétendent les émanciper du rapport au monde qui les a rendus possibles en les rendant pensables, il n’en reste que des imitations vides de sens. L’Eglise n’est plus qu’une ONG « no borders » pacifiste, hargneuse envers les siens et servile envers les autres. La République n’est plus qu’un grigri brandi par l’extrême-centre pour excommunier quiconque lui déplaît et piétiner la démocratie.

Est-il encore possible de restaurer ces deux institutions, en leur rappelant qu’elles sont les élèves de la civilisation européenne et non ses maîtres ? J’ose le croire. Mais leurs fidèles respectifs feraient bien de se mobiliser rapidement. Car pendant qu’ils se déchirent entre laïcards et calotins, ceux qui rêvent de hurler « Allah akbar » dans toutes les églises et dans toutes les mairies, eux, avancent.

Glucksmann, le candidat des gnangnans de la mondialisation?

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Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, Saint-Paul (974), 19 avril 2024 © Alain ROBERT/SIPA

Le champion du Parti Socialiste aux élections européennes a trouvé son public. Il coche toutes les cases des bonnes causes et de la bien-pensance.


Il est professeur d’université, rebelle subventionné, soixante-huitard embourgeoisé ; il a des diplômes, vit dans un beau quartier du centre-ville, mange bio et roule en trottinette électrique. Ses dieux s’appellent Victor Hugo, Albert Camus et Simone de Beauvoir ; comme eux, il est pacifiste, européiste, féministe, humaniste et progressiste. Il ne recule devant aucun des lieux communs de la bien-pensance : sans le moindre souci des contradictions, ce promoteur des États-Unis d’Europe, favorable à l’accueil inconditionnel des migrants chez les autres, laïcard à géométrie variable, hostile à l’assimilation et désarmé devant l’escalade islamiste, est à la fois écologiste et mondialiste, chantre du commerce international, — mais contre le protectionnisme national, et décroissant —, anti-identitaire mais multiculturaliste, opposé à la guerre — mais partisan acharné de l’Ukraine.

Les frontières, c’est la guerre !

Il écoute France Inter, apprécie la neutralité du service public, exècre les « chaînes d’opinion ». Il est volontiers inclusif et bienveillant (avec ses amis) ; enfant des Lumières, amoureux de Voltaire, il croit « toujours » la parole des femmes, approuve les lois de censure, applaudit des deux mains aux jugements de la dix-septième (quand ils condamnent ses opposants), et aux sanctions de l’Arcom.

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Il philosophe par slogans et raccourcis : — la montée des nationalismes est un danger pour nos démocraties (mais le nationalisme ukrainien ?…) ; — guerre rime avec frontière ; — ni compromissions, ni clientélisme avec l’autoritarisme et le communautarisme ! La France, il en est convaincu, avant le progrès, était raciste et misogyne. Guère fin connaisseur de l’histoire de son pays, qu’il divise en deux grandes périodes, l’obscur moyen âge tyrannique et les lumières de la modernité, il se définit comme fils de la Révolution, défenseur de la gauche républicaine, militant des droits de l’Homme et citoyen du monde.

Quand c’est mou, il y a un loup !

Il est un peu socialiste, un peu libéral, atlantiste et universaliste, politiquement de centre-gauche : en deux mots, social et démocrate (pour la droite : mol et gauchiste, pour la gauche : mol et droitard). Mais s’il estime la République, il se défie en revanche de la démocratie : le peuple se trompe, est-ce qu’il n’a pas porté Hitler au pouvoir dans les années trente ? — et avec gravité, il pèse l’importance de l’État de droit. Contre les populismes de tous bords, il jure encore par l’arc républicain ; d’ailleurs, il a voté Macron au second tour de l’élection présidentielle, deux fois, avec un inavouable contentement. Il croit comme les stoïciens à la vertu de la modération, et que la modération, c’est lui qui l’incarne. Pris en tenaille d’un côté par les conservateurs, de l’autre par les progressistes exaltés de la gauche woke, il s’attaque aux premiers principalement, et devant ses amis dénonce avec courage l’extrême-droite, les catholiques et les climato-sceptiques.

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Plutôt rationaliste qu’empiriste, il ne réfléchit que par concepts abstraits, cherche théoriquement la Vérité dans la politique, et défiant toutes les lois de la logique, mais avec la souveraine conscience du Bien, découvre bientôt la nécessité de plus de normes européennes, de plus de dépenses publiques, et de plus d’immigration. Pense-t-on différemment ? nous sommes dans l’erreur, sinon des criminels. Parce qu’il fuit les contradicteurs, il s’imagine d’accord avec la France majoritaire. Les sondages le laissent pantois ! — alors, il s’étonne auprès de ses amis, sidéré, puis soupire sur la République en danger.

100% pur jus

Socialiste arriéré des dernières décennies, il regrette Hollande, Jospin, Mitterrand. Il n’a pas pardonné au président Macron la loi immigration, Sainte-Soline et Depardieu ; mais jamais il ne tombera dans les filets de l’extrême-gauche, car il soutient l’Ukraine inconditionnellement, lui, et condamne le Hamas avec fermeté. Grand promoteur de l’égalité, héroïque pourfendeur du patriarcat, confit dans le consensualisme avec son jus, il est de toutes les causes progressistes, lutte impitoyablement contre l’oppression des minorités, n’a pas peur de l’écriture inclusive, ni de critiquer l’Académie française. Rebelle dans la peau, quoique vautré dans l’air du temps, cherchant à s’insurger désespérément, il soutient les Ouïghours sur Instagram, et puis s’endort avec le sentiment du devoir accompli, après avoir dîné d’un plat livré par un cycliste Deliveroo sans papiers…

Contre le risque totalitaire et les idéologies mortifères, face à la menace Poutine, il ira voter aux élections européennes pour le seul candidat qui pense bien, il ira voter pour Raphaël Glucksmann.

Boycott de marques «associées» à Israël: la grande confusion

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Militante appelant au boycott de Carrefour, Toulouse, 13 janvier 2024 © FRED SCHEIBER/SIPA

Désormais, même des entreprises non-israéliennes sont visées par les appels au boycott des militants pro-Palestine, sur la base de critères… des plus opaques. En réalité, si les dénonciations et les actions de groupuscules toxiques comme le BDS visent avant tout les grandes marques, c’est pour faire le maximum de bruit possible.


Le conflit entre Israël et le Hamas entraine de nombreux appels au boycott. Ils ciblent telle ou telle marque parce qu’israélienne ou suspectée de soutenir les actions de l’armée israélienne à Gaza ou dans les territoires occupés. Problème : les critères présidant à la mise au ban de ces marques apparaissent flous, et les liens de ces marques avec Tsahal ou leur soutien à la colonisation dans certains cas purement fictifs. La critique de Benyamin Netanyahou et de son État-major, qui se sont lancés dans une riposte contestée après le raid meurtrier du 7 octobre, peut évidemment apparaitre légitime. Ce qui l’est moins, c’est le fait de rendre les entreprises et les fournisseurs israéliens responsables des actions du gouvernement israélien. La « culpabilité par association » est un principe de justice nord-coréenne, qui n’a pas sa place dans une société civilisée.

Carrefour dans l’œil du cyclone 

Mais, le comble de l’absurde est atteint lorsque, non contents de s’en prendre à des entreprises, les partisans du boycott ciblent des entreprises non-israéliennes. Depuis le 7 octobre, le mouvement BDS, pour « Boycott, Désinvestissement et Sanctions », coalition mondiale d’associations et d’ONG pro-Palestine, a ainsi accentué sa campagne d’appels au boycott d’enseignes au motif qu’elles se rendraient coupables de « complicité avérée dans l’apartheid israélien ».  Comment le BDS s’y prend-il pour attester d’une telle « complicité », selon quelle méthodologie ? S’il suffit de posséder des liens économiques avec une société israélienne pour se rendre « complice », toutes les entreprises de la planète, inscrites dans une économie de marché globalisée, où les flux de marchandises, de capitaux et d’informations ne connaissent plus de frontières, ne sont-elles pas, de près ou de loin, « complices » ? 

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Conscient de l’opacité des critères avancés pour boycotter telle marque plutôt qu’une autre, le BDS a choisi de concentrer ses attaques sur un nombre restreint de marques, pour tenter de clarifier son action et de ne pas disperser ses efforts. Quitte, selon une étude publiée par L’Observatoire stratégique de l’Information (OSI), à déployer « une approche agressive à l’égard des marques, qui n’hésite pas à distordre les faits de manière opportuniste et à adopter une rhétorique radicale afin de faire avancer son agenda militant »[1]. 

L’exemple de Carrefour est à ce titre édifiant. L’enseigne de grande distribution fait partie des marques les plus ciblées par la campagne de BDS en France. Que lui reproche-t-on ? D’avoir, au lendemain du 7 octobre, fait don de victuailles aux soldats israéliens. Et d’être implantée en territoires palestiniens occupés. Concernant la distribution de vivres, il s’agissait en fait de l’acte isolé d’un salarié d’un franchisé de l’enseigne, qui n’a en rien été validé par la direction du groupe. Idem, à en croire la liste officielle de l’ONU des 112 entreprises qui auraient « directement et indirectement, permis, facilité et profité de la construction et de la croissance des colonies »[2], pour la présence en Palestine occupée : il ne s’agit pas de Carrefour, mais d’une filiale de l’un de ses franchisés.

Les grands groupes ne font pas de politique, mais des affaires

Cette dilution, maillon après maillon, de la responsabilité réelle du groupe dans le sort réservé aux Palestiniens ne semble pas déranger BDS. Non content de cibler des marques plutôt que des États, le mouvement pro-Palestinien n’hésite pas à cibler ces marques sur des critères nébuleux, sur des présomptions de responsabilité très minces. En l’occurrence, sur le fait qu’elles auraient signé un partenariat de franchise avec un groupe israélien possédant lui-même une filiale en territoires occupés. C’est un peu l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours…

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Fait insolite, Carrefour, présent dans un certain nombre de pays musulmans voisins, a été critiqué par des politiciens israéliens[3] pour ne pas avoir de magasins en Cisjordanie occupée, et est régulièrement critiqué en France pour mettre trop de produits hallal dans ses rayons durant le mois de Ramadan. Des exemples qui montrent que, loin de se mêler de considérations géopolitiques et d’afficher des préférences, les grands groupes obéissent d’abord et avant tout à une logique économique, commerciale, et se retrouvent parfois pris malgré eux entre deux feux. 

Carrefour n’est pas la seule marque injustement visée. D’autres grandes marques sans liens particuliers avec Israël, comme Pepsi, Barclays, McDonald’s, Starbucks et Zara, ont été confrontées à des mouvements de protestation et à des boycotts de la part de militants les accusant de « profiter du génocide du peuple palestinien », sans que cette accusation soit étayée. Autant d’attaques qui posent la question des critères de sélection des cibles du BDS.

Ces boucs-émissaires ne sont-ils désignés qu’en raison de leur taille, susceptible d’apporter une publicité à la cause défendue par ces militants ?  Et au mépris de leur implication réelle dans ce qui leur est reproché ? Tout l’indique. 


[1] https://observatoire-strategique-information.fr/2024/03/13/boycottisrael-ce-que-la-campagne-bds-revele-des-nouvelles-formes-de-lobbying-en-ligne-2/

[2] https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/lonu-liste-112-societes-liees-aux-colonies-israeliennes-1171362

[3] https://atlantico.fr/article/decryptage/carrefour-bds-et-israel-decryptage-d-une-tentative-de-boycott-gabriel-robin

De l’entrisme islamiste à l’école de la République

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Cantine scolaire à Nice, Lycee "Les Eucalyptus", septembre 2023 © SYSPEO/SIPA

Malgré la bonne volonté du Premier ministre Gabriel Attal, qui entend dire les choses, l’entrisme islamiste ne remporte des succès à l’école française que parce que le terreau y est fertile – les  personnels étant de plus en plus nombreux à ne pas être dérangés par la présence de la religion au sein des établissements scolaires, constate notre contributeur, directeur d’école.


Notre Premier ministre Gabriel Attal, qui fut le seul ministre de l’Éducation nationale que j’aurais bien aimé voir plus longtemps dans cette fonction, brosse enfin le portrait de la réalité de notre école – en filigrane, bien entendu, on voit toutes les dérives de notre société. La jeunesse présente les inconvénients de ses privilèges : elle exagère tout, et la fougue des jeunes années nous offre un effet loupe sur nos maux.

Aussi, notre école concentre tous les maux de notre société, à commencer par la violence des relations, l’individualisme et l’indifférence aux autres alimentant le sentiment de la légitimité de toutes les actions des uns ou des revendications des autres. La proclamation des « droits » (« j’ai le droit ») devance désormais systématiquement l’intérêt commun dans la réflexion, si elle existe, des jeunes voire de leurs parents.

Quand l’entrisme fait de la surenchère

L’entrisme islamiste est d’autant plus fréquent maintenant qu’il semble être concurrentiel, certains y trouvent sûrement les raisons de briller aux yeux des autres, tout au moins de montrer qu’ils sont de bons musulmans, davantage que ceux qui respectent les règles de l’école sans les contester. Alors, nous assistons et nous subissons de plus en plus les demandes des uns et des autres, ici une dispense de sortie scolaire, là une nécessité de repas sans viande. Comme cela n’est pas le cas dans la commune où j’exerce, il n’y a pas d’autre possibilité que le repas de substitution au porc quand il est au menu, et je suis tenu de répondre que la viande ou le poisson sont servis à l’exception des jours où le menu est végétarien.

De plus en plus fréquemment les élèves souhaitent jeûner pendant le ramadan et cela de plus en plus tôt, vers 8-9 ans. Bien sûr, il en va de la responsabilité de leurs parents, et cela ne concerne pas l’école à plusieurs exceptions près : quand l’élève est supposé manger à la cantine et quand il se met en danger et/ou dans l’incapacité de suivre les apprentissages. Une nouvelle fois, le directeur que je suis se trouve bien seul pour rappeler les règles aux élèves, puis à leurs parents. Une nouvelle fois, l’institution, par une communication peu claire, jette le trouble sur le terrain et place les représentants de l’État que nous sommes dans des situations assez délicates. Quelques élèves venaient le mois dernier à la cantine et refusaient de manger, me certifiant que leurs parents étaient d’accord pour qu’ils respectent le jeûne. Obligé de leur expliquer toute l’incohérence de venir dans le lieu où la seule activité prévue est justement de manger, je téléphonais ensuite pour informer leurs parents de la situation, en les invitant soit, s’ils n’étaient pas informés de l’intention de leur enfant, à leur dire de prendre le repas de la cantine comme d’habitude, soit de leur permettre pour les jours suivants de rentrer chez eux le midi…

Savoir et croire

L’école est le lieu du savoir et non du croire… Si la laïcité protège toutes les croyances, il serait bon de la définir sans détour à l’école et au collège. Car je vois souvent des collègues, y compris du second degré, la définissant comme la liberté sans plus de précisions, l’égalité fille / garçon, et ainsi de suite ; alors qu’en premier lieu, il s’agit de la liberté de croire ou de ne pas croire, et de changer éventuellement de croyance. Je poursuis toujours en rappelant qu’à l’Éducation nationale nous nous intéressons au savoir, laissant le croire à la sphère privée, principalement familiale pour nos élèves.

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Si les collègues ont de plus en plus de difficultés avec la laïcité, c’est d’une part qu’ils ne partagent pas toujours le sens de la neutralité qu’elle exige des enseignements, et d’autre part qu’ils sont fréquemment identifiés par tous comme adeptes de telle ou telle religion, le plus souvent l’islam bien sûr. Justement en raison du ramadan et de la pratique facilement identifiable par tous de ceux qui le font. Pourquoi donc rester neutre en tant qu’enseignant quand tous les élèves, leur famille et les collègues savent clairement ses croyances et la volonté de les respecter y compris au sein de l’école ? Ces questions étaient suspendues dans les salles des maîtres, il y a encore quelques années ; elles flottaient également au-dessus des relations entre les collègues et les familles ; elles sont clairement obsolètes aujourd’hui. Les collègues qui affichent leur idéologie (politique ou autre) et leur pratique religieuse ne sont ni discrets ni inquiétés d’aucune façon que ce soit.

Lâcheté et autocensure

Alors, Monsieur le Premier ministre, l’entrisme islamiste est le fait de jeunes et de parents revendicateurs bien sûr, mais il porte ses fruits car le terreau de l’école est propice et malheureusement bien fertile sur ce point. Ainsi, en plus de demander aux autres de respecter les règles de la laïcité, je serai d’avis d’exiger des agents de l’État le total engagement que nous avons tous pris en signant notre entrée à l’Éducation nationale : rester neutre idéologiquement et n’afficher aucun signe religieux pendant notre temps de service, pendant que nous exerçons en notre qualité de fonctionnaire. Cela est valable pour tous, et j’ai dû batailler longuement pour qu’une collègue cesse de mettre en évidence la croix qu’elle avait en pendentif et qui se voyait très précisément les mois où le climat est plus propice aux tenues légères.

Nantes, 31 août 2023 © LOIC VENANCE / AFP

Là, en exigeant réellement de tous les agents de l’État une vraie représentation de la République laïque, nous pourrons ensuite affirmer nos valeurs et demander le respect plein et entier des enseignements, des règles et des autres. Depuis longtemps déjà, je sais la situation nous échapper collectivement car nous sommes de moins en moins nombreux à défendre sans détour et sans langue de bois notre laïcité et notre liberté d’expression, visant ainsi à développer l’esprit d’analyse et l’esprit critique de nos élèves. Certains s’y refusent désormais par peur et s’autocensurent, certains par lâcheté et volonté de rester tranquillement à l’abri des remous, d’autres s’y refusent par conviction car ils verraient d’un bon œil le religieux entrer encore plus à l’école. Combien de jeunes enseignants ne seraient pas dérangés par les tenues religieuses, notamment le voile, portées par leurs élèves ? Chaque année, un peu plus. Chaque année je me sens davantage seul, dernier rempart de la République devant la grille de l’école…

Cela ne pourra pas durer. Cela ne durera pas. Le constat étant maintenant établi très clairement, les mots ayant été prononcés précisément par notre Premier ministre, il est désormais urgent d’agir réellement avec de vraies mesures et de concrétiser toutes ces paroles tant attendues depuis si longtemps. Notre laïcité que nous pensions éternelle n’est en réalité qu’un colosse aux pieds d’argile, de plus en plus fragile. Elle ne nous protègera que si nous exigeons de tous son respect sans adjectif ni additif, sans aucun compromis !

Le temps est venu de ne plus craindre d’être «réac»

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Le journaliste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Bonne nouvelle : ici et là, des Français se rebiffent. Ils deviennent réactionnaires…


Un effet de masse est prévisible. Il suffit de constater l’affolement des censeurs, gardiens de la pensée immobile, pour s’en persuader. Partout, l’exaspération populaire se libère des interdits idéologiques qui empêchent de décrire les réalités et d’avancer dans les réformes. Certes, « réactionnaire » est un mot empli d’une poussière passéiste. Pour cette raison, il est récusé par les partis de droite, qui veulent pourtant rompre avec les « Trente calamiteuses ». C’est à peine si ces mouvements osent se définir conservateurs, et encore moins nostalgiques.

Réactionnaires de progrès !

Le terme mériterait pourtant d’être brandi, au sens où l’entendait Marc Fumaroli : « Une aptitude à résister au conformisme du temps ». Régis Debray, autre esprit indocile, s’amuse à se décrire lui-même comme « réactionnaire de progrès ». En 2012, à l’invitation de mon ami aujourd’hui disparu, Roland Jaccard, directeur de collection aux Presses universitaires de France (PUF), je publiais De l’urgence d’être réactionnaire : une invite à « prêter son concours à une réaction politique » (suivant en cela la définition du terme dans le Larousse Universel, 1923) face aux désastres annoncés par les effondrements de l’Etat-nation et de l’Etat-providence. Depuis, je persiste : le temps est venu de ne plus craindre d’être « réac », puisqu’il s’agit pour les révoltés de renverser les fausses valeurs progressistes. Ces éveillés-ci sont plus révolutionnaires que les « wokes », qui portent le refus du dialogue, cette caractéristique des systèmes totalitaires.

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Une opinion publique excédée

La censure publicitaire parisienne sur Transmania, le livre de Dora Moutot et Marguerite Stern, illustre la panique des dresseurs d’opinion, confrontés à la libération de l’esprit critique. Parce que les deux féministes soutiennent qu’une femme est une réalité biologique et non un « ressenti », et que l’idéologie transgenre est physiquement dangereuse, elles ont été accusées de « transphobie », de « complotisme » et de « haine de l’autre »1. La ville, sous la pression d’élus socialistes, a obtenu le retrait des publicités de leur essai sur les panneaux Decaux, en offrant à Transmania un probable succès d’édition. Mais les insoumissions de Moutot et Stern au politiquement correct ne sont pas des exceptions. Les féministes de Némésis ne craignent pas de dénoncer les violences sexistes de la charia et de réclamer « l’expulsion des violeurs étrangers ». La maire (divers droite) de Romans-sur-Isère, Marie-Hélène Thoraval n’écoute pas davantage les sermons de la gauche quand l’élue revendique « dire tout haut ce que les gens disent tout bas » et dénonce les « quartiers communautaires » qui ont remplacé les « quartiers populaires ». Entendre le maire de Grande-Synthe accuser la « fachosphère » après le meurtre de Philippe Coopman par deux jeunes sauvages2 fait partie de ces réflexes qui irritent une opinion excédée par les lâchetés des donneurs de leçons. La montée en puissance de Jordan Bardella (RN) dans les sondages puise dans ce désir de rompre avec un monde construit cul par-dessus tête. La réaction est, pour cela, le meilleur des moteurs.

De l'urgence d'être réactionnaire

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  1. Lire ici l’analyse de Jeremy Stubbs, publiée samedi : https://www.causeur.fr/transmania-le-plus-gros-casse-conceptuel-du-moment-281069 ↩︎
  2. https://www.bfmtv.com/police-justice/grande-synthe-la-mort-de-philippe-coopman-a-ete-causee-par-plusieurs-coups-portes-a-sa-tete-indique-la-procureure-de-la-republique-de-dunkerque_VN-202404190680.html ↩︎

L’Europe se défend à Kiev

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Moscou, 7 février 2022 : Vladimir Poutine reçoit Emmanuel Macron au Kremlin afin de trouver une issue pacifique à la crise autour de l'Ukraine, quelques semaines avant l’invasion du pays par la Russie © EyePress News/Shutterstock/Sipa

Si la guerre en Ukraine est la première étape de la reconstruction du glacis soviétique voulue par Vladimir Poutine, les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Roumanie et d’autres encore seront tôt ou tard menacés. Il faut soutenir l’Ukraine aujourd’hui, pour ne pas mourir pour elle demain.


« Si la Russie gagnait cette guerre, la crédibilité de l’Europe serait réduite à zéro[…], la vie des Français changerait. » Cette déclaration Emmanuel Macron sur France 2 le 14 mars, a suscité – à juste titre – autant d’inquiétudes que de commentaires. Et comme souvent, la polémique s’enflamme sans que les termes du débat soient définis. Le domaine du flou concerne ici les deux parties de la déclaration présidentielle : la victoire (russe) et le changement (pour les Français). Il faut donc répondre à deux questions : Que serait une « victoire russe » ? En quoi serait-elle grave pour la France ?

Poutine veut faire de l’Ukraine une Biélorussie bis

Que serait une victoire du point de vue russe ? La réponse dépend évidemment des éléments qu’on choisit de prendre en compte. La thèse qu’on défendra ici est donc contestée par des analystes parfaitement respectables. Elle consiste à rappeler que Poutine a été clair sur ses objectifs. Dans un article publié en ligne le 12 juillet 2021 (« De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens »), il remet en question l’existence même de l’Ukraine en tant que nation distincte. Il ne se focalise ni sur la question des alliances, ni sur les droits des russophones. Le plan de guerre, exécuté le 24 février 2022,visait bien à atteindre cet objectif : prendre le contrôle du centre politique et symbolique de Kiev pour changer le régime. Les demandes de « dénazification » et de « démilitarisation »confirment que l’objectif russe est la transformation de l’Ukraine en république soviétique du xxie siècle.

Le Kremlin ayant admis officieusement l’échec de la première phase de l’opération spéciale quand il a redéployé ses armées fin mars 2022, ses buts de guerre auraient pu évoluer. Ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, alors que la Crimée et le Donbass sont occupés par la Russie, l’une à 100 %, l’autre à 95 %, l’Ukraine n’a plus les moyens de reprendre ces territoires, ni d’en contester le contrôle à la Russie. Pourtant, Poutine refuse de négocier. En déclarant : « J’ai obtenu ce que je voulais, négocions ! », il aurait pu asséner un coup diplomatique dévastateur à l’Occident. Européens et Américains poussant un énorme soupir de soulagement seraient tombés sur Zelenski pour le forcer à négocier…

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On peut donc penser que Poutine veut faire de l’Ukraine une Biélorussie bis et qu’Emmanuel Macron veut l’en empêcher. Cela ne signifie pas que le président français veuille à tout prix restaurer l’Ukraine dans ses frontières de 1991. Macron n’a pas dit qu’il fallait que l’Ukraine gagne, mais que la Russie ne devait pas gagner, établissant une distinction entre les intérêts de l’Ukraine et ceux de la France. En revanche, à Kiev – mais aussi à Varsovie, Vilnius, Riga et Tallin – la formule est différente : défaite russe = victoire ukrainienne = frontières de 1991. La France n’est pas sur cette ligne, les États-Unis et l’Allemagne non plus.

Il faut ensuite comprendre pourquoi Emmanuel Macron affirme que, si la Russie gagne, « la crédibilité de l’Europe sera anéantie et la vie des Français changera ». Rappelons d’abord que notre défense nationale est fondée sur deux piliers : nos armées et notre dissuasion nucléaire d’une part, nos alliances, principalement l’OTAN, d’autre part. Nous avons choisi de lier notre destin à celui de la Lituanie, de la Bulgarie, du Canada et des États-Unis (entre autres) pour ne plus jamais vivre 1870, 1914 et 1940. C’est une police d’assurance-vie ultime de même niveau que la dissuasion. Et ça coûte : on ne peut pas ignorer les intérêts des Polonais, des Américains, des Roumains et des Grecs tout en comptant sur leur solidarité quand, une fois par siècle, nous nous battons pour notre survie. Après la chute de l’URSS, en l’absence d’ennemi à l’horizon, nous n’avons pas démantelé notre armement nucléaire ni quitté l’OTAN. Sans doute parce que dans la vie d’une nation, juin 1940 c’était hier. En tant que membre de l’OTAN et de l’UE, la France doit empêcher une victoire russe, sous peine de perdre collectivement en crédibilité, donc en capacité de dissuasion, vis-à-vis de la Russie.

Il en coutera plus aux Français si l’Ukraine tombe

Tout porte donc à croire que Poutine ment quand il réclame seulement la Crimée et le Donbass, et qu’il cherche en réalité à reconstruire le glacis mis en place par Staline (réhabilité par Poutine) et perdu par Gorbatchev (responsable selon le même de la plus grande tragédie du xxe siècle). Reconstituer le glacis,cela consiste à récupérer d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Roumanie, voire plus. Certes, l’armée russe n’est pas en état, aujourd’hui, d’affronter l’OTAN. Toutefois, les forces ukrainiennes sont en ce moment dans une situation critique, ce qui explique sans doute que Macron ait choisi de monter au créneau. Cela dit, personne ne pense que des chars russes essaieront de faire régner l’ordre à Varsovie et ailleurs, provoquant une riposte de l’OTAN. On peut plutôt s’attendre à des actions infra-conventionnelles comme des cyberattaques et l’agitation des minorités russophones. Reste que Macron a raison : si l’Ukraine est soumise, son cas fera école.

La France a déjà intégré le nouvel état de la menace russe : si l’enveloppe budgétaire globale de la défense pour 2014-2019 s’est élevée à près de 200 milliards d’euros, celle de 2024-2030 est fixée à 413 milliards. Nous payons déjà plus à cause des Russes, et nous payerons encore plus si l’Ukraine tombe.

Bien entendu, comme un évier bouché la veille de Noël, cette menace se précise au moment où les États-Unis dessinent un mouvement de repli. Depuis 1958, presque tous les présidents français ont affirmé qu’il ne fallait pas avoir une confiance aveugle dans l’allié américain, car un jour, il ne voudrait ou ne pourrait plus nous aider (on appelle ça l’Europe de la défense ou l’OTAN reformée). Et même si Donald Trump affirme que ses menaces ne visent qu’à réveiller les Européens pour qu’ils prennent leur part du fardeau, ce jour finira par arriver.

En 1980, face à l’URSS, 350 000 soldats américains étaient déployés en Europe. Si la France et l’Europe doivent un jour se passer du parapluie américain, ou plutôt quand elles le devront, il faudra non seulement remplacer ces soldats, mais aussi investir des centaines de milliards en équipement, autrement dit passer en économie de guerre. Ce qui changerait assurément la vie de Français nostalgiques du quoi qu’il en coûte.

Quel type, ce Jean Cau!

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Le journaliste et écrivain Jean Cau, 1985 © ANDERSEN ULF/SIPA

Longtemps secrétaire de Jean-Paul Sartre, Jean Cau (1925-1993) emprunte les sentiers de la liberté et devient un écrivain et polémiste très populaire à droite. Avant les autres, il avait bien vu venir et décrit le long déclin qui menaçait l’Occident.


Grâce à une biographie exceptionnelle de qualité (Jean Cau, l’indocile, qui vient de paraître chez Gallimard sous la plume de Ludovic Marino et Louis Michaud), je redécouvre un homme et une personnalité sans exemple. Avec son courage, sa liberté, ses propos, ses écrits et sa morale. Un talent immense. Né en 1925, il est mort le 18 juin 1993. J’étais âgé de cinquante ans. Retrouver aujourd’hui tout ce que cet être doué à tant d’égards a eu d’unique m’a saisi à l’esprit et au cœur. Un choc.

Un visionnaire, un esprit libre

À cause de cette certitude que pour la France, les dangers qui la menacent, le délabrement de ses institutions, sa décadence, le manque de courage de ses dirigeants, tous politiques confondus, et la morale dont elle aurait besoin, un Jean Cau serait plus que jamais nécessaire. Il a tout annoncé, il a tout vu et dit avant tout le monde. Rien de ce qui est tristement actuel ne lui a échappé.

Pour s’en convaincre, il suffit de le lire, de l’écouter, par exemple Radioscopie en 1975, et de s’imprégner de tout ce que la biographie précitée nous propose en abondance.

Écrivain, journaliste, polémiste, Jean Cau a eu un parcours trop riche, une destinée intellectuelle, médiatique et humaine trop dense et exemplaire pour qu’on puisse, dans un billet, prétendre les résumer. D’abord son incroyable liberté. Secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1946 à 1957 et rédacteur aux Temps modernes, profondément et sincèrement de gauche, il a eu la force et la lucidité de se détacher de ce terreau longtemps fascinant pour devenir, à la suite d’une cohérente évolution, journaliste à l’Express, à France Observateur, au Figaro littéraire, enfin à Paris Match (celui de la grande époque où Cau a formé avec le directeur de rédaction Roger Thérond un duo indépassable). Une figure admirée et emblématique de la droite intellectuelle, dont l’extraordinaire liberté de ton et le formidable talent, ainsi que la justesse de ses critiques et dénonciations, ont marqué l’époque.

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Comme Jean Cau l’a lui-même précisé, sa trajectoire était étrangère à toute trahison – dans ses magnifiques Croquis de mémoire en 1985, il rend un bel hommage à Jean-Paul Sartre – mais relevait de la démarche d’un homme à la recherche de sa vérité, à la conquête de sa liberté. Avec le souci non seulement de soi mais la volonté de démasquer toutes les impostures des autres. Celle d’un Louis Aragon révélant, après la mort d’Elsa Triolet, sa nature profonde et projetant ainsi sur l’ensemble de ses convictions un parfum d’inauthenticité absolue. Celles, multiples, de tous ces gens de gauche ne connaissant rien du peuple, mus seulement par la peur, la honte d’être qualifiés de droite, par le désir de masquer leurs origines. Alors que Jean Cau n’est pas gangrené par la comédie d’aller vers le peuple puisqu’il en vient et qu’il l’aime. Jean Cau a connu un immense succès – il reçoit le prix Goncourt en 1961 pour son roman La Pitié de Dieu – même s’il a échoué à trois voix près pour sa tentative unique d’élection (poussé vivement par quelques amis) à l’Académie française. Mais les honneurs n’ont jamais été son fort.

Raffiné et populaire

Son discours essentiel a porté sur ce qui a pu être qualifié dans son œuvre de « cycle de la décadence » : une série d’ouvrages qui, de 1967 à 1978 (Discours de la décadence), ont brossé un tableau sombre, décapant, sarcastique, de « l’affaissement moral de l’Occident… un immense organisme qui se meurt et veut mourir ». Jean Cau, cependant, n’a pas l’humeur aigre et petitement chagrine. Il y a une vigoureuse énergie dans ses révoltes et il ne se contente pas de décrier ni de stigmatiser : il propose une morale sans jouer au moraliste et, dépassant le bien ou le mal, celle qu’il privilégie est « celle qui triomphe ». Il y a chez lui une politique de l’action. « Une morale de l’action avant sa justification… contre le verbiage qui tient lieu de sagesse… Tout évidemment est un problème lorsqu’on tremble devant la solution… il faut juger… dire sûrement oui ou non… ». Il pourfend les compréhensions systématiques qui ne sont qu’une manière de ne jamais rien accomplir et demande « qu’on réhabilite le jugement et la préférence ». À bien y réfléchir, sa vision constitue un réquisitoire accablant pour notre monde politique actuel qui tombe dans tous les pièges auxquels la crudité de la parole de Jean Cau voudrait nous faire échapper.

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Sa morale est faite de solitude (« ne te laisse pas intimider parce que tu es seul »), d’un éloignement de la foule, d’un culte de l’héroïsme, de la détestation de la grisaille et du rétrécissement d’existences seulement fondées sur le profit et la lâcheté (pour le « bourgeois », une catégorie qu’il exècre et qu’il oppose à la pureté et à la spontanéité de l’enfance, « il vaut mieux être un chien vivant qu’un lion mort »), de courage et de liberté. Jean Cau n’a jamais été un donneur de leçons : comme il le dénonce, il ne s’est pas contenté de « respirer la morale, il l’a vécue ». Tout au long de sa vie intellectuelle, médiatique et politique – le pamphlétaire éblouissant qu’il a été contre François Mitterrand, croqué si bien « avec la gravité à la fois solennelle et chafouine du comportement » ! -, il a subi des coups, il les a rendus avec quelle verve et quelle intelligence, il ne s’est jamais plaint.

Des piques époustouflantes

Il demeure pour beaucoup un modèle parce que, contre les imposteurs, il est resté fidèle à ses origines modestes, à ses parents du « peuple », à son exigence de vérité, à l’honnêteté qui l’a conduit à aller au bout de ses fulgurances, conservatrices ou provocatrices, peu lui importait. Avec un style splendide, sans gras ni enflure, grâce auquel il communiquait qui il était, ce qu’il pensait, ce qu’il sentait.

Au risque d’allonger trop ce billet, je ne peux me résoudre à laisser de côté des pépites qui, sur des thèmes divers, époustouflent.

François Mitterrand encore : « Tout en lui est d’un chrétien démodé du XIXe siècle ». Sur l’Occident : « …coexistent désormais une barbarie vidée de foi et un christianisme vidé de force ». Sur la construction européenne : « aseptisation des peuples… l’eurotechnobureaucratie… ». Sur son livre critiqué sur Che Guevara : « …alors parler d’un homme de gauche quand on n’en est pas un, c’est sacrilège car les figures de gauche sont des bustes ». Sur la peine de mort qu’il approuve : « …les avocats ne sont jamais aussi bavards que lorsqu’ils défendent des causes abominables ». Sur lui : « Je ne me situe nulle part… on me situe… suis en liberté ». Sur le quotidien Le Monde qu’il abomine comme ses lecteurs : « le bras armé de la morale bourgeoise et égalitariste… il veut toujours être moralement gardé sur sa gauche ». Sur les politiques et la société : « …la guerre commerciale reste la seule croisade concevable… Quand il n’y a plus de vrais maîtres, toute la société est esclave ». Sur le nazisme : « Il a terrorisé la morale non égalitaire ».

Quand Jean Cau est mort, Jean-Edern Hallier, son ami sans doute le plus proche avec Jean Dutourd et Roger Thérond, l’a décrit comme « raffiné et populaire » et, évoquant sa passion pour la tauromachie, il a ajouté : « il a eu les oreilles la queue dans toutes les corridas contre les imbéciles ».

Le 23 avril au soir, nous remettrons le prix des Hussards. Comme Jean Cau en était un, un vrai, un superbe, un authentique et comme j’aurais aimé le connaître !

Jean Cau, l'indocile

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Croquis de mémoire

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La pitié de Dieu

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Discours de la décadence

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Une passion pour che guevara

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Le geste irréfléchi, la photo et les propagandistes

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DR.

Patrice Romedenne est journaliste à France télévisions et fut longtemps correspondant de France 2 à Berlin. Dans son nouvel essai, il revient sur le destin singulier de Conrad Schumann, policier en Allemagne de l’Est, qui, le 15 août 1961, saute vers l’Ouest sans avoir prémédité son geste… Passionnant.


Le cliché d’une vie

La photo est mythique. Tout le monde l’a vue, s’en souvient. Elle fait partie d’une forme de patrimoine commun de l’humanité, comme celle du jeune Chinois devant la colonne de chars place Place Tian’anmen, ou de ce soldat foudroyé par une balle pendant la guerre d’Espagne. On y voit un jeune policier est-allemand, Conrad Schumann, sauter par-dessus les barbelés qui matérialisent la frontière avec l’Ouest. On est en 1961, au moment de la construction du mur de Berlin. Par ce geste définitif, il choisit la liberté et devient un symbole, donc un enjeu dans un conflit qui le dépasse : la guerre froide.

Dépassé par les évènements

Devenu par le même geste salaud ou héros selon le côté de la frontière qui le regarde, celui qui n’était qu’un instrument du régime est-allemand va-t-il réussir à devenir un individu émancipé ? À 19 ans, peut-on rompre avec tout son environnement humain, avec le décor de son enfance, avec un monde constitué qui nous a vu naître et grandir sans qu’il y ait un prix exorbitant à payer ? Comment trouver une place ailleurs quand le geste définitif posé nait plus de l’envie de fuir un monde étouffant que d’en rejoindre un autre, à la fois inconnu et peut-être fantasmé ? Peut-on devenir l’homme que l’on porte en soi quand on est érigé en outil de propagande, objet d’opprobre à l’Est, image d’Épinal à l’Ouest ? Comment réussir à vivre quand on devient un pion au cœur d’un jeu idéologique – alors qu’à 19 ans, on obéit plus à ses pulsions qu’à sa raison ?

Très jeunes, nous rêvons souvent d’une célébrité qui nous tomberait dessus, comme une sorte de reconnaissance du fait que nous serions d’une essence différente ou d’une étoffe plus précieuse que les autres, la marque du destin en quelque sorte… Ces rêveries adolescentes tiennent rarement dans la réalité parce que justement, ne pas être acteur de ce qui nous révèle au monde peut s’avérer totalement destructeur. Un vieux proverbe juif ne dit-il pas : Dieu punit les hommes en exauçant leurs souhaits ? Ainsi cette photo de Conrad Schumann, montre, dans le même geste, une affirmation et un effacement. Le « policier est-allemand qui choisit la liberté » va effacer Conrad, trop fruste pour s’approprier son propre geste. À peine réalisé, il lui échappe déjà. Parce que, dans les faits, il n’a jamais vraiment « choisi la liberté », il n’a pas posé un acte conscient, construit et réfléchi. Il n’a pas désiré et construit patiemment le chemin pour y parvenir, se façonnant lui-même en concevant, planifiant et réalisant son projet. Il n’a pas agi, il est passé à l’acte, ce qui est différent. Et c’est pour cela que son geste, qui va prendre une signification pour des millions de personnes, lui échappe et le laisse en état de sidération.

Quand le rideau tombe…

Finalement, la question est toujours : qu’est-ce qui se passe quand le rideau tombe ? Qu’est-ce-qui se passe après la photo ? Comment ne pas se résumer à un instantané quand il reste une vie à mener ? Poser un acte peut signer un destin, marquer la prise en main de son existence. En revanche, passer à l’acte rend prisonnier d’une histoire que l’on initie, mais que l’on ne construit pas. Dans le pire des cas, ce type de passage à l’acte, parce qu’il dissout l’individu dans le symbole, devient la totalité de la trace laissée. Alors Conrad va-t-il réussir à devenir l’homme qui choisit la liberté, à incarner celui qui en une photo résume l’échec du communisme à l’Est, ou sera-t-il poursuivi par son geste comme certains sont hantés par leurs cauchemars ? A la chute de Mur, comment vivra-t-il le retour dans un village qu’il a quitté pendant 28 ans ? Comment sera-t-il accueilli ? Pour le savoir, ouvrez le livre de Patrice Romedenne, il a beaucoup de choses à vous raconter et à vous apprendre.

Le saut vers la liberté

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Le Duc, la pêche miraculeuse

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Dominique Minchelli © Hannah Assouline

C’est l’un des restaurants les plus discrets de Paris, c’est aussi l’un des plus célèbres. Depuis 1967, chez Le Duc, le poisson est roi. Les frères Minchelli ont révolutionné la façon de le déguster en le servant juste saisi, voire cru, accompagné de produits simples et nobles.


Chacun de nous a éprouvé un jour une envie de mer aussi mystérieuse qu’irrépressible… Pour Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, prendre le large était la seule façon de se laver l’âme. Dans l’ambiance mortifère du deuxième quinquennat de Monsieur Macron, la fraîcheur vivifiante du goût de la mer est un baume ! Pour cela, une seule adresse : le restaurant Le Duc, situé sur la partie haute et lumineuse du boulevard Raspail, à Paris, l’un des rares établissements français capables aujourd’hui de rivaliser avec les légendaires restaurants de pêcheurs du Pays basque espagnol (comme le fameux Elkano à Getaria, près de San Sebastian) où le poisson, pêché le matin même, est très légèrement cuit à la braise, encore juteux, iodé et gorgé de sucs, juste assaisonné d’un trait d’huile d’olive et de fleur de sel… Dans le langage des prestidigitateurs, la promesse, c’est l’annonce faite au début du tour de magie que quelque chose d’extraordinaire va se produire. Chez Le Duc, la promesse de passer un bon moment et de savourer les meilleurs poissons est toujours tenue, à l’image du décor immuable créé par Slavik en 1967… Alors que la scène gastronomique parisienne somnole et affiche deux de tension à quelques semaines des Jeux olympiques, nous conseillons de redécouvrir cette illustre maison qui a révolutionné la cuisine de la mer.

Escalope de saint-pierre au beurre vodka.

À l’origine, il y a deux Corses natifs de Marseille : les frères Jean et Paul Minchelli. Au début des années 1960, ils ouvrent un petit restaurant de poissonsau port de La Flotte, dans l’île de Ré, où ils sont fascinés par la façon très simple et très épurée dont les pêcheurs préparent le bar, à des années-lumière d’une tradition culinaire française qui vise à trop cuire le poisson et à le couvrir de crème et de beurre… Après s’être fait la main, ils montent à Paris et ouvrent le 11 mars 1967 ce qui sera leur grand restaurant. Pourquoi Le Duc ? Un clin d’œil à un personnage immortalisé par Alexandre Dumas qui abercé leur enfance : le duc de Buckingham, amant de la reine Anne d’Autriche, et qui s’est illustré en faisant le siège de l’île de Ré et de La Rochelle en 1627.

Entre les deux frères, le partage des tâches est clair : Jean s’occupe des achats aux Halles, Paul fait la cuisine.

Dès l’ouverture, un personnage insolite, le décorateur russe Slavik (qui vient de créer le Drugstore Saint-Germain) insiste pour qu’on lui serve… du poisson cru ! À l’époque, la chose est inimaginable, car les grands chefs français n’ont pas encore fait le voyage au Japon.

Les Minchelli sont ainsi les premiers à explorer cette voie du cru. Très vite, ils mettent au point les recettes qui seront celles de leurs plats-signature : le bar cru servi sur des toasts à l’ail, les langoustines rôties au gingembre, le Saint-Pierre tranché cru légèrement cuit avec du beurre fondu mélangé à de la vodka Zubrowka à l’herbe de bison (une avoine odorante qui pousse dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, et qui exhale un agréable parfum de vanille).

Le scandale et le succès sont fulgurants. Du jour au lendemain, les deux frères sont sacrés « rois du poisson » par Gault&Millau, leur cuisson « rose à l’arête » inspire la fameuse escalope de saumon à l’oseille des frères Troisgros à Roanne, et ils posent dans Paris Match aux côtés des plus grands chefs de l’époque. Cependant, ils se démarqueront toujours d’eux en refusant de vendre leur image (et leur âme) à l’industrie agroalimentaire, contrairement, hélas, à Paul Bocuse (William Saurin), Michel Guérard (Findus), Alain Senderens (Carrefour), Joël Robuchon (Fleury Michon) et tant d’autres étoilés transformés en Janus bifrons : d’un côté l’artisan artiste préparant des chefs-d’œuvre éphémères, de l’autre, le financier et le consultant de grands groupes adeptes d’additifs, de sous-vide et de congelé.

Dans les années 1970-80, le Tout-Paris du cinéma, de la politique et de la finance mange chez Le Duc en toute discrétion, non pour se montrer mais pour le plaisir : Claude Berri, Polanski, Adjani, Duras, Sagan, Gainsbourg, Mitterrand… À l’époque, le grand rival en matière de cuisine de la mer, le Divellec, passe son temps à claironner les noms des personnalités attablées chez lui. Chez Le Duc, ce n’est pas la même chanson : « On ne vous dira pas qui sont nos clients, car ils ne veulent pas que l’on parle d’eux, ils viennent ici pour se détendre et pour prendre du plaisir », dit-on encore aujourd’hui, même si le restaurant a perdu 30 % de sa clientèle en dix ans à cause de l’impossibilité de circuler dans Paris.

Pour Dominique Minchelli, fils de Jean, le constat est sévère : « La plupart des restaurants gastronomiques sont devenus trop techniques, trop cérébraux, trop prétentieux. Les clients y vont pour analyser l’assiette, il n’y a pas de cœur… Nous, notre tradition depuis l’origine, c’est d’offrir un moment de détente. Ainsi, les clients qui ont réussi à venir à midi pour un déjeuner d’affaires reviennent le soir même pour regoûter leur plat préféré, commele saumon d’Écosse cuit au sel servi avec une purée de pommes de terre de Noirmoutier. »

Sur les pas de son père, Dominique met toujours un point d’honneur à n’acheter que des poissons sauvages de saison, pêchés à la ligne par de petits bateaux (et non par des chaluts racleurs de fonds). « Il n’y a plus de poissons en Méditerranée et la sole est devenue un mets rare qu’il faut absolument épargner l’hiver quand elle se reproduit. On essaye de compenser par des poissons exotiques comme le barracuda ou le poisson-perroquet. »

D’un naturel chaleureux, Dominique a aussi hérité de l’humour de ses ancêtres : « Alors, tu fais la pause mosquée ?» dit-il à son serveur musulman qui travaille ici depuis dix-huit ans… « Comme vous le voyez, le ramadan a été parfaitement intégré dans nos cuisines, preuve que tradition française et islam peuvent finalement très bien cohabiter ! »

Le Duc

243, boulevard Raspail, 75014 Paris
www.restaurantleduc.com
Menu déjeuner à 55 euros. Plats « classiquesde la maison » de 35 à 72 euros.

Danser la vie

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Aurélie Dupont publie "N’oublie pas pourquoi tu danses" (Albin Michel) © LE FOUILLE/SIPA

Le récit-évènement de l’ancienne danseuse étoile ravira les aficionados de danse, mais pas seulement. Car il se lit comme un roman.


Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrit : « Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde. » Aurélie Dupont, qui fut danseuse étoile du ballet de l’Opéra national de Paris, nous révèle dans son autobiographie, N’oublie pas pourquoi tu danses, cette musique intérieure qui lui permit d’atteindre l’acmé de la danse classique. Elle nous raconte tout dans un livre qui se lit comme un roman. Tout, c’est-à-dire une carrière unique commencée dès son entrée dans la Compagnie à seize ans et achevée le 18 mai 2015, jour de ses adieux à la scène, en dansant L’Histoire de Manon. Elle s’inscrit dans la lignée de Loïe Fuller et Isadora Duncan, deux femmes libres qui firent de leur corps en tungstène une œuvre d’art pour offrir un instant de beauté souple au monde.

Passion dévorante

Aurélie Dupont débute son récit en évoquant cette blessure au genou qui risque de mettre un terme à sa carrière. Elle a vingt-huit ans. Celle qui a surmonté les vexations de sa mère lui répétant durant l’enfance qu’elle était laide est sur le point de ne plus pouvoir danser, sa raison de vivre. Mais une fois encore, la volonté de la danseuse va faire mentir les médecins. Grâce au soutien d’un psy, elle comprend cependant que l’obsession de la perfection risque de la briser à nouveau. Elle qui danse depuis l’âge de dix ans à peine prend conscience qu’elle doit se recentrer sur soi. Aurélie Dupont écrit : « Je songe à l’Élue du Sacre du printemps, qui doit danser jusqu’à la mort pour que le printemps renaisse, et je saisis enfin le sens profond du symbole. » L’enjeu du livre n’est donc pas seulement d’évoquer la danse, la technique, les œuvres au répertoire, les partenaires, les coulisses, ce qu’elle fait avec précision, mais également de parvenir à posséder la clé de soi, pour enfin vivre harmonieusement sa passion dévoratrice. Ce que Nietzche nomme « la musique en soi ».

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On ne lâche rien

La liberté se paie cher, surtout quand on est une femme. Aurélie Dupont ne cache rien des rapports tendus avec les chorégraphes géniaux mais tyranniques. Ainsi finit-elle par remettre à sa place William Forsythe, surnommé « Billy ». Aurélie Dupont ne mâche pas ses mots : « Je suis une étoile de l’après-Noureev et je suis fière de l’être. J’appartiens à une génération qui s’est faite toute seule. Je suis loyale envers ma direction : pendant des semaines, j’ai supporté les attaques de Billy en restant soumise et disciplinée. Mais il a dépassé les limites. » La leçon est qu’il ne faut rien lâcher. Rien. Dix ans plus tard, Forsythe lui présentera ses excuses lors d’un gala à Saint-Pétersbourg. Elle subit, entre autres, les vexations misogynes et dégradantes de Roland Petit. Ce dernier finit par lui dire : « Mais vous n’êtes pas sexy, faites quelque chose, touchez-vous ! ». Aurélie Dupont ramasse ses affaires et claque la porte. Elle ne reviendra jamais. On pense à Brigitte Bardot qui n’hésita pas, sur le tournage de La Vérité, à gifler Henri-Georges Clouzot, réputé pour humilier ses actrices, à commencer par sa femme, Véra. Entre les bravos du public, les cabales des partenaires, les blessures à surmonter, la folie brûlante de l’art, il y a parfois quelques rencontres lumineuses comme celle avec Pina Bausch. L’ex-danseuse étoile lui consacre un chapitre entier. Et c’est mérité, car la chorégraphe, en particulier d’un incomparable Sacre du printemps, l’a délivrée. Mieux : elle l’a sauvée. Un jour, Pina Bausch lui avoue qu’elle l’a choisie pour « sa fragilité ». « Je te vois : tu te fais mal quand tu danses, lui dit-elle. Mais ta force ne m’intéresse pas. Ce que je veux voir, ce sont tes faiblesses, ta fragilité et ta sensibilité. »

Ces confessions sans truquage racontent aussi plusieurs décennies qui ont changé le cours de cet art majeur. Elles raviront les afficionados. Mais l’essentiel est certainement la leçon à la fois existentielle et philosophique qu’il convient d’en tirer.

Aurélie Dupont, N’oublie pas pourquoi tu danses, Albin Michel.

N'oublie pas pourquoi tu danses

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L’Église, la République et le théorème de Thalès

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Notre-Dame-de-Paris en travaux, 15 avril 2024 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

L’Église et la République commettent toutes deux la même faute : croire que la vocation universelle qu’elles se sont donnée leur permet de mépriser les conditions particulières qui ont rendu leur existence possible en la rendant pensable. Ce faisant elles trahissent, l’une la chrétienté, l’autre la France, et préparent leur propre disparition.


Illustration. A Metz, cinq jeunes d’origine turque, dont quatre mineurs, sont entrés dans la cathédrale pendant un concert de Bach pour hurler « Allah akbar », avant de s’enfuir et d’être arrêtés un peu plus loin par la police. Contacté par Valeurs Actuelles, un des chanoines a indiqué qu’il n’y aurait pas de plainte, et déclaré « ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave, ni problématique. C’était plus par jeu. » ajoutant vouloir « éviter de mettre de l’huile sur le feu, compte-tenu du contexte actuel. »

Quel contexte actuel ? Celui de la volonté assumée d’instrumentalisation de la diaspora turque par Erdogan, au service de l’islamisation conquérante de l’Europe ? Celui de la haine antisémite qui sous couvert de « cause palestinienne » soutient la sauvagerie du Hamas et la dictature des Mollahs, bien souvent au cri de « Allah akbar » ? Celui des attentats et des agressions qu’accompagne ce même cri ? Qui, rappelons-le, ne signifie pas « Dieu est grand » mais littéralement « le dieu est plus grand. » C’est-à-dire « le dieu de l’islam est plus grand que tout », et en particulier plus grand que ce que l’on honore dans le lieu où cette phrase est prononcée lorsque ce lieu n’est pas musulman. Crier « Allah akbar » en terre non-musulmane, c’est y planter un drapeau, marquer le territoire.

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Bien sûr, il est trop tôt pour dire dans quelle mesure les cinq jeunes concernés sont conscients, eux, de ce « contexte actuel ». Mais imaginons un instant que cinq autres jeunes, « Français de souche » et catholiques, s’introduisent dans une mosquée pour hurler « Deus vult » – le cri de guerre des Croisés. Dirait-on « ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave, ni problématique. C’était plus par jeu » ? Serait-on soucieux de ne pas « mettre de l’huile sur le feu, compte-tenu du contexte actuel » ? Ou verrait-on plutôt le ministre de l’Intérieur condamner fermement et se rendre sur place, pendant que la gauche, le centre et les islamistes hurleraient à l’islamophobie, à la discrimination, au racisme et au retour des heures les plus sombres ?

Un inquiétant aveuglement

Pourquoi cet aveuglement de la part de la cathédrale de Metz ? Pourquoi cette soumission ? On me dira qu’il est dans la nature du christianisme de tendre l’autre joue, mais c’est là une vision des plus simplistes. Charlemagne n’a pas tendu l’autre joue. Hugues de Payns n’a pas tendu l’autre joue. Jeanne d’Arc n’a pas tendu l’autre joue. L’idéal chrétien de la chevalerie, avec veillée d’armes et bénédiction de l’Eglise, n’a jamais été de tendre l’autre joue, mais de préférer la force à la violence.

Hélas, l’Eglise de François s’est détournée de cet idéal. Alors que Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin nous ont donné des réflexions de très haute tenue sur le juste usage de la force, François se complaît dans un pacifisme munichois. Alors que Benoît XVI a eu le courage de la vérité dans son discours de Ratisbonne, François vante la « sagesse » du Grand Imam d’Al-Azhar et l’appelle son « ami », alors que celui-ci a chanté les louanges du Hamas après les meurtres, les enlèvements, les tortures et les viols de masse du 7 octobre.

Pourquoi ? François, c’est la réponse la plus évidente, est de gauche. C’est vrai, mais c’est un peu court.

Benoît XVI, il n’y a pas si longtemps, avait fermement mis en garde contre la tentation de déshelléniser le christianisme. Or, c’est exactement ce que font François et ses partisans. Ils fantasment un christianisme débarrassé de l’influence européenne, émancipé du patient travail des siècles, émancipé de la chrétienté, un christianisme sans Aristote et sans le Roi Arthur, un christianisme sans racines historiques ni culturelles. Un christianisme qui se voudrait « à l’état pur », et renoncerait surtout à être « fruit de la terre et du travail des hommes » pour se croire révélation impérieuse tombée du ciel. Un christianisme, aussi, plein d’une haine insondable envers la civilisation européenne, dont l’existence même lui est insupportable puisqu’elle lui rappelle à chaque instant qu’il n’est pas auto-engendré.

La nation ? Une vulgaire chrysalide

En cela, l’Église est très exactement semblable à la République, et vice-versa – sans surprise, d’ailleurs, puisque la République se vit assez largement comme une Eglise de substitution, y compris dans ses aspects les plus naïvement missionnaires et les plus caricaturalement dogmatiques.

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Idéal républicain, valeurs de la République, pacte républicain, arc républicain, champ républicain, front républicain, et on brandit les chartes de la laïcité comme un exorciste ayant perdu la foi brandirait un crucifix. La république ne se contente plus d’être un régime politique, que l’on pourrait à bon droit préférer aux alternatives, elle se veut l’horizon radieux et indépassable de la destinée humaine, appelée à rassembler tous les peuples dans sa lumière glorieuse pour les conduire vers le salut – de préférence « en marche » derrière Emmanuel Macron. La nation ? Une vulgaire chrysalide, qui a peut-être eu le mérite de servir de support initial à la manifestation de la République, mais dont il est plus que temps de se défaire. La France ? Un simple territoire où accueillir, venus de toute la Terre, ceux qui aspirent à communier aux insurpassables Valeurs de la République. Les Français attachés à leur culture ? Des identitaires, populistes, complotistes, des beaufs prisonniers de crispations rances à qui l’élite éclairée, le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel vont apporter de gré ou de force les merveilles du progrès, de la diversité, du vivre-ensemble, de la lutte contre la haine, de l’Etat de droit et de l’idéal républicain. Symbole du moment, les Jeux Olympiques Républicains. Ce n’est pas un spectacle du Puy du Fou, ah ça non, c’est Djadja, genre, en catchana baby, tu dead ça, oh Djadja, et il n’y a vraiment que les fachos pour préférer les hymnes de Pindare et les « antiques péans » que célébrait Marc Bloch.

De quoi dégoûter de la république même Cincinnatus et Cicéron, à qui il ne serait jamais venu à l’idée de mépriser Rome sous prétexte qu’ils défendaient sa république. Mais la République de Laurent Fabius est à Cincinnatus ce que l’Eglise de François est au Docteur Angélique… et les bouffeurs de curé, comme ceux qui s’imaginent qu’une rechristianisation serait un rempart suffisant à l’islamisation, feraient bien de méditer ce parallèle.

La crise morale de l’Occident et des universalistes

Alors quoi ? Faut-il renoncer à tout universalisme ? Certes non. Seulement voilà : ce qu’il y a d’universel dans les enseignements de l’Eglise, comme ce qu’il y a d’universel dans ces aspirations qui, en France, ont espéré pouvoir se concrétiser dans la République, n’ôte rien à la valeur de ce qu’il y a de particulier dans le terreau culturel qui leur a donné naissance. De même que la valeur de ce qu’il y a d’universel dans les qualités exemplaires d’un homme n’ôte rien à la valeur de ce qui fait de cet homme une personne à part entière, c’est-à-dire un être unique, et pas la simple manifestation interchangeable d’un archétype.

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Enfin, ces vérités universelles sont comme le théorème de Thalès : elles sont valables toujours et partout, mais il fallait néanmoins des prérequis culturels spécifiques pour qu’elles puissent être découvertes, et il faut faire siens certains de ces prérequis pour pouvoir les comprendre et pas seulement les répéter. Dans le cas du théorème de Thalès, comme de toute la géométrie, de toute la science, il faut accepter de voir le monde comme un cosmos, une harmonie sous-tendue par des équilibres qu’il nous est possible d’effleurer par l’observation des phénomènes et le raisonnement logique. S’affranchir de cette vision, dont la Grèce et elle seule a eu le génie, c’est faire de la science un simulacre, c’est au mieux l’appliquer comme une machine applique sa programmation, mais ce n’est pas la comprendre.

Il en va de même du christianisme et de l’idéal républicain : lorsque leurs gardiens autoproclamés prétendent les émanciper du rapport au monde qui les a rendus possibles en les rendant pensables, il n’en reste que des imitations vides de sens. L’Eglise n’est plus qu’une ONG « no borders » pacifiste, hargneuse envers les siens et servile envers les autres. La République n’est plus qu’un grigri brandi par l’extrême-centre pour excommunier quiconque lui déplaît et piétiner la démocratie.

Est-il encore possible de restaurer ces deux institutions, en leur rappelant qu’elles sont les élèves de la civilisation européenne et non ses maîtres ? J’ose le croire. Mais leurs fidèles respectifs feraient bien de se mobiliser rapidement. Car pendant qu’ils se déchirent entre laïcards et calotins, ceux qui rêvent de hurler « Allah akbar » dans toutes les églises et dans toutes les mairies, eux, avancent.