C’était le 20 avril 1960. Le général de Gaulle, de passage à Québec, est reçu lors d’un dîner officiel. Les verres se lèvent et tous disent, « À la France ! ». Le Général, qui ne rate jamais une bonne occasion pour honorer le panache français, dit de sa voix basse : « Chacun de vous, j’en suis sûr, pense : « Le pays d’où je viens ! » ». Il relate alors dans ses Mémoires d’espoir que passa dans l’assistance un frémissement qui ne trompe pas…
Presque jour pour jour 64 ans plus tard, le Premier ministre français, Gabriel Attal, est venu à Québec et à Montréal. Sans flamme et sans poésie (les souliers du Général sont difficiles à remplir), il adopta la traditionnelle attitude de « non-ingérence, non-indifférence » pour souhaiter un nouveau rapprochement avec le Québec. Il y a toutefois une poignée d’âmes irréductibles, et moins tièdes que lui, de la Nouvelle-France qui en appellent de tout cœur à l’Ancienne : à quand la naturalisation pour les descendants des colons français ? La question est incommode, car elle ne touche ni aux projets de laïcité qui enflamment les médias, ni au réchauffement climatique, ni au numérique. La question est incommode, aussi, car elle est nette, claire et charnelle, confrontant les idées de « rapprochements » et de « collaborations » qui flottent en l’air depuis la fin de l’épopée gaullienne. La question se pose, toutefois, et sérieusement, depuis les années 1980 et réapparaît aujourd’hui dans l’actualité québécoise. Encore en 2024, il y a de ces Québécois qui demandent à l’administration française la naturalisation, constamment refusée sous prétexte que leurs ancêtres auraient renié leur statut de Français suivant la Conquête. Or, aucun traité et aucune loi n’a jamais indiqué le retirer à ceux et celles qui choisissaient de demeurer – et survivre, culturellement – sur le nouveau territoire britannique.
Cette situation ne manque pas d’ironie. La citoyenneté est mise à mal en France depuis belle lurette : la mère patrie gère difficilement l’intégration de ses immigrés ; des migrants sous OQTF, même criminels, sont permis de demeurer sur le territoire ; d’autres Français issus de l’immigration font l’apologie du terrorisme et mériteraient la déchéance de l’honneur que leur a conférée la Nation ; des Français en masse quittent la France pour émigrer à Montréal et espèrent devenir Québécois… et pourtant, on se dit incapable d’accorder la citoyenneté française à quelques poignées de « cousins », ces cousins-là qui sont parmi les seuls restants dans le monde à voir encore en la France leur idéal et leur grand amour, enfin l’objet d’une fidélité et d’une foi qui a traversé les générations, les défaites et les abandons.
La nouvelle initiative en date pour réunir ces individus qui réclament la naturalisation est la création du collectif « Français de nouveau ». Madame Suzanne Lachance, une Québécoise retraitée de 72 ans, ancienne conseillère municipale et présidente de l’association bénévole Québec-France en Montérégie, en est la tête d’affiche. Dans les années 1980, elle avait déjà signé une pétition – avec 20 000 autres personnes – lancée en faveur de la naturalisation des Québécois qui faisaient le choix de la France. Mais son amour pour la mère patrie date de bien plus longtemps encore : biberonnée durant sa tendre enfance à la culture française, il lui semblait appartenir à la France depuis sa naissance. Désillusionnée à l’âge de 11 ans, elle n’a cessé depuis de se réfugier dans ce qu’elle appelle son « imaginaire français » au milieu d’un Québec qui – si on se fie à la littérature française classée « étrangère » dans les rayons des librairies québécoises – ne cesse de renier la culture et l’héritage de la France. Toute sa vie, en somme, est une quête existentielle pour creuser les racines : que ce soient les vieilles pierres, la littérature, les musées, la gastronomie ou les vins, tout est perçu en terre de France comme un patrimoine qui l’appelle de ses voix quinze fois séculaires. Alors que les êtres déracinés de part et d’autre de l’Atlantique voudraient voir en ces hauts lieux une nature achetable ou des ruines sans valeur, d’autres, comme Mme Lachance, y voient des lieux chargés d’histoire, de leur histoire.
Vagues de dérision
Aujourd’hui, elle relance l’assaut en soumettant sa propre demande de naturalisation au consulat. Elle a dû faire acheminer les preuves de sa généalogie et des « liens manifestes d’ordre culturel, professionnel, économique ou familial » avec la France, sans oublier l’artillerie lourde : le soutien de l’historien Édouard Baraton, un Français amoureux du Québec et installé à Montréal, dont la thèse novatrice démontre l’injustice juridique que subissent depuis 300 ans les Québécois d’origine française.
Toutefois, il n’y a pas que l’administration française qui lui donne du fil à retordre. Des Québécois indépendantistes qui croient avec un trop-plein d’orgueil pouvoir s’épanouir sans l’amitié spirituelle et le soutien moral de la France rejettent le collectif et son appel aux appuis. D’autres encore sont assourdis par le bruit de l’Amérique, puis ne veulent rien savoir d’une France jugée « raciste » ou « post-colonisatrice ». Comme ces bêtises donnent envie, au contraire, de déclamer une véritable appartenance à la France, celle qui permette de persister et signer un passeport ! Pourvu que cette mission historique aboutisse et que Mme Lachance devienne à nouveau Française, des Québécois pourront prononcer le nom « France » non plus seulement comme le nom donné à la patrie du cœur, mais à celle de l’identité. L’accent aigu de l’Amérique n’aura plus raison d’être isolé et timide, il pourra peut-être même cesser de penser à sa survivance pour mieux réfléchir à son épanouissement, sûr d’avoir aux arrières un courage de Bayard et un cocorico tonitruant. Il est temps de renouveler les relations franco-québécoises, de leur donner de l’éclat et autant de cœur que de corps en dehors des discours dans les Assemblées nationales.
Il semble donc que le Triton et le Goéland reprennent du service depuis leur mythique voyage de 1534. Les descendants des colons de la Nouvelle-France font le voyage en sens inverse, confrontent les vagues de dérision et foncent vers les rives françaises pour que l’on exclame à la vue de Saint-Malo, « le pays d’où je viens ! » Le havresac est rempli de vivres essentiels, entres autres Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Thérèse Desqueyroux de Mauriac et Madame Bovary de Flaubert. Ce sont parmi les ouvrages préférés de Mme Lachance, qui a la foi modeste d’un Bernanos – et si l’administration française nous inspire 24 heures de doute, la France éternelle, elle, procure une précieuse minute d’espérance. N’est-ce pas le seul instant qui vaille ?
Quoique féru de temples et de châteaux médiévaux, notre chroniqueur a pris le temps de se rendre, tout au bout de l’île, dans l’immense cénotaphe qui rend hommage aux 175 000 morts de la bataille d’Okinawa (estimation basse), menée du 1er avril au 22 juin 1945, et au Quartier général de la Marine où les derniers 4000 soldats nippons se sont suicidés plutôt que de se rendre. Hommage au passé ou avertissement pour l’avenir ?
Le ciel bas et lourd pesait comme un couvercle, la mousson menaçait, il a fallu prendre un bus, interminablement, puis un deuxième, tout aussi tortueux, pour arriver enfin au Parc d’Okinawa pour la Paix, au bout du Cap Kyan. Site admirable — des dizaines d’hectares de pelouses et d’arbres adultes taillés avec la précision d’un bonsaï. Sur la gauche, un haut mémorial, comme une flèche, au-dessus d’une chapelle où repose un Bouddha magistral, sculpté et surtout laqué par l’artiste okinawaien Shinzan Yamada, en hommage aux deux fils qu’il avait perdus dans la bataille. À ses pieds, les centaines de guirlandes de grues en origami dont j’ai déjà parlé l’année dernière à propos d’Hiroshima, symboles de paix et de souvenir à l’usage des présents. Il n’y avait d’ailleurs pour ainsi dire personne sur toute l’étendue du parc, sinon une centaine de lycéens venus retrouver là les noms de leurs grands-parents.
Car la particularité de ce gigantesque monument aux morts est de rassembler, sur des plaques de marbre noir alignées en trois-quarts de cercle comme les tombes à la fin du Bon, la Brute et le Truand, aussi bien les noms des Japonais tombés dans cet immense égorgement dont témoigna Tu ne tueras point, le film de Mel Gibson, que ceux des Okinawaiens (ne pas mélanger, je vais y revenir), des Coréens embauchés eux aussi de force, des Américains et de leurs Alliés… Des plaques encore vierges attendent les noms, qui viennent s’ajouter chaque année, des corps démembrés, conservés pour identification, et dont les identités finissent par émerger des cendres. Une flamme inversée — en fait, une fontaine perpétuelle, belle idée — salue le souvenir des braves et des salauds, des trouillards et des héros, des Nippons et des Uncle Sam, tous ramenés à leur statut fragile d’êtres humains.
Imaginez, dans nos villes et nos villages, des monuments couplant dans la fraternité définitive de la mort les noms français et allemands… J’entends d’ici des voix scandalisées s’élever. Ce serait pourtant un beau symbole, puisqu’on en est à célébrer l’amitié franco-allemande…
Dans Goodbye Mister Chips (1934), James Hilton montre son héros, professeur déjà âgé dans une public school, rendre hommage devant une assistance stupéfaite, au plus fort des combats de la Grande Guerre, à un ex-professeur d’Allemand tombé pour le Kaiser Guillaume II, et cité parmi les anciens élèves morts pour George V. Une lubie ? Pas même : les morts ont (chèrement) gagné le droit de ne plus avoir de sentiments nationalistes. Est-ce à dire que les Japonais, soudain, auraient abandonné leur identité nippone ? Ils sont plus complexes que ça. Le Monument tout entier est un avertissement aux Américains — qui ont encore une base dans l’île, avec près de 20 000 hommes (que l’on voit peu, mais qui ont enfanté dans les rues de Naha McDo et KFC, monuments culturels d’outre-Atlantique), et dont les avions de chasse s’entraînent à pilonner des îlots perdus des îles Ryukyu. « Nous vous avons combattu avec férocité, nous sommes désormais alliés, mais si vous comptez sur nous pour vous aider à sauver Taïwan, un de ces jours prochains, de l’emprise chinoise, il faudra que vous y pensiez à deux fois. »
L’idée m’est revenue quelques heures plus tard en visitant le QG souterrain de la Marine impériale, des centaines de mètres de tunnels creusés à la pioche dans la roche de corail fossile. Là se tassèrent les derniers soldats qui faisaient encore front. Quand tout fut perdu, ils se suicidèrent en masse — 4000 hommes se couchant sur leurs grenades dégoupillées — pendant que leurs officiers se faisaient seppuku selon la méthode traditionnelle. Comme l’officier Yahara demandait au général Yushijima la permission de le suivre dans l’au-delà, il s’est vu refuser cet honneur : « Si vous mourez, il n’y aura pas un survivant connaissant la vérité sur la bataille d’Okinawa. Portez cette honte provisoire, mais supportez-la. Ceci est un ordre de votre Commandant. » Sur la table installée dans l’ultime bunker de l’Etat-major, les fleurs dans le vase sont constamment renouvelées, des bâtonnets d’encens fument devant un mini-temple, et hier, c’est toujours demain. Trois lycéennes en uniforme visitaient les lieux de leur propre chef. Une façon de saluer, à distance, les 2016 collégiens venus de 21 écoles de l’île, 1418 garçons, 505 filles et une cinquantaine d’enseignants, tous utilisés pour porter les munitions ou secourir les blessés, et dont la moitié moururent pendant les combats, dégagés à lance-flammes.
Si mes collègues n’étaient pas, souvent, des gauchistes qui ont des comptes à régler avec la France, ils feraient d’utiles sorties scolaires dans les hauts lieux d’où transpire encore l’Histoire. Parce que le souvenir des morts sert d’enseignement aux vivants — et même à ceux qui ne sont pas encore nés. Les morts okinawaiens ont été entassés dans des tombes-tortues typiques de l’île (leur forme rappellent, m’a-t-on expliqué, celle de l’utérus, afin que les défunts réintègrent le Grand Tout), cénotaphes collectifs qui tapissent les flancs de ces collines aujourd’hui fleuries d’hibiscus, hier dévastées au lance-flammes. Y nichent, prétend-on, les serpents mortels que l’on glisse dans les bocaux où infusent des eaux-de-vie recherchées. Désastre supplémentaire de cette bataille d’Okinawa, les fûts pluri-centenaires où vieillissaient les grandes cuvées d’awamori, l’eau-de-vie typique de l’île, ont été détruits pendant les bombardements. Un à-côté des centaines de milliers de morts civils : ils n’ont pas été dénombrés exactement, ils représentent entre un quart et un tiers de la population, d’autant que des familles entières se sont suicidées pour éviter de tomber entre les mains des Américains. Imaginez une France avec 20 millions de morts en une seule bataille. Le bilan des pertes fut si élevé qu’il fut l’argument suprême pour inciter Truman à lacer les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, au mois d’août 1945. Une façon d’éviter un nouveau carnage humain des deux côtés.
Quiconque ose demander au couturier homosexuel Simon Porte Jacquemus et à son compagnon qui est la mère de leurs jumeaux, se voit accusé d’homophobie. Pourtant, la GPA, interdite en France, demeure une question éthique légitime.
Décidément il est de plus en plus compliqué d’aborder sans passion et anathèmes certaines questions fondamentales tant elles sont devenues des façons de faire le procès en fascisme des uns et en égocentrisme destructeur des autres. Le tout sans que tout ce cirque ne se termine jamais sur une façon intéressante d’analyser ce que ces accès de fièvre disent d’une société en pleine implosion.
Cette fois-ci, c’est Marion Maréchal qui se retrouve dans la tourmente pour avoir retweeté un post paru sur X émanant de Gossip Room, site spécialisé dans les nouvelles liées au monde du divertissement, qui annonçait que le designer Simon Porte-Jacquemus et son compagnon étaient devenus papas. Commentaire lapidaire de la numéro 2 de Reconquête : « Où est la maman ? ».
Fantasmes
La formulation du tweet initial du site people pouvait effectivement donner l’impression que l’on était dans un monde fictionnel où les hommes accouchent et où les femmes sont évacuées de l’histoire. Il se trouve que les images, qui accompagnaient les félicitations adressées aux deux hommes devenus pères, évoquaient également le monde de la maternité et de l’accouchement. Voilà pourquoi cela ne pouvait que faire remarquer l’invisibilisation de la femme qui venait d’accoucher comme la volonté de l’effacer pour déployer le récit d’un enfantement fantasmé. À ce titre la question « où est la mère » n’est pas illégitime et se pose d’autant plus que le refus des réalités biologiques est un des marqueurs d’une abolition du réel au profit d’une fiction où seule la volonté et le désir individuel comptent.
Le problème, c’est qu’en matière d’adoption cette fiction ne date pas d’hier. L’adoption plénière notamment efface l’origine des enfants et met en place une nouvelle filiation. Si un couple de même sexe adopte un enfant, les deux partenaires seront co-adoptants et auront une responsabilité parentale partagée. Ainsi, si pour faire un enfant, il faut bien un homme et une femme, pour l’élever les configurations peuvent être plus diverses et deux hommes peuvent parfaitement en être chargés. Effectivement, sur ce point-là, la réaction de Marion Maréchal peut être interprétée comme relevant d’une difficulté d’acceptation de l’homoparentalité.
GPA hors la loi
Autre point, si la communication du couple Jacquemus évacue soigneusement la question de la mère, c’est aussi parce que les deux hommes ne sont pas en règle vis-à-vis de la loi française. En effet, les jumeaux sont manifestement nés suite à une GPA, Gestation Pour Autrui. Un acte qui consiste pour des couples riches, à louer le ventre d’une femme pauvre pour y placer des embryons. Emmanuel Macron s’était même engagé en 2017 à maintenir l’interdiction de la GPA en en faisant « une question d’éthique et de dignité ». Il faut dire que le trafic financier autour de la GPA fait de l’enfant un bien que l’on peut vendre ou acheter le ramène à un statut d’objet. La mère et l’enfant sont réduits au statut de moyens au service des désirs d’autrui. Le corps devient une ressource comme une autre. Selon Sylviane Agacinski, qui a beaucoup travaillé sur ces questions, la GPA s’apparente au retour d’une forme d’esclavage où certains hommes ne sont plus sujets mais objet de droit, où certaines circonstances les réduisent à l’état de choses, susceptibles d’être vendues ou échangées, où leur corps n’est plus inaliénable mais peut être acheté ou occupé.
Il y a ici une dimension ultralibérale qui s’exprime : le droit est une triangulation. Le contrat ne met pas deux personnes en relation mais trois : les deux co-contractants et l’Etat qui assure le cadre au sein duquel le contrat est passé et qui permet d’en imposer le respect si l’un des partenaires est défaillant. Sans cette triangulation, il n’y a pas contrat, c’est la loi du plus fort qui s’abat sur le plus faible, du plus riche qui s’exerce sur le plus pauvre.
À ce titre il y a un vrai souci à hurler à l’homophobie pour exhiber sa vertu et à faire dans le même temps impasse sur les questions éthiques que pose la GPA. D’autant qu’en majorité ce sont aujourd’hui des couples hétérosexuels qui y ont recours. Poser la question de la mère est dans ce cadre pertinent, quel que soit le couple en cause, et ne marque pas une « homophobie décomplexée ». Même si dans le cas de Marion Maréchal on peut penser que le couple homosexuel n’est pas son idéal de configuration familiale et même si on peut penser qu’il est déplacé de se servir d’une annonce liée à la vie privée d’un couple pour déployer un discours politique.
La GPA vient d’être reconnue comme un crime au niveau de l’Union européenne au même titre que l’esclavage ou la prostitution forcée
Ce qui serait réellement homophobe serait de penser que les deux hommes en question ne sont pas susceptibles d’élever un enfant et de leur contester ce droit. En revanche être choqué de l’évacuation de la mère comme de l’utilisation de la GPA s’entend. D’ailleurs, l’Union européenne vient de réaffirmer son refus de la GPA en adoptant une loi qui la criminalise. Mais surtout, il y a une réalité de l’homophobie qui, elle, n’est pas combattue parce qu’elle heurte les représentations qui voient dans le vieux blanc d’extrême-droite, l’acmé de l’homophobie. Or aujourd’hui l’homophobie est plutôt l’apanage du jeune musulman. En effet, les agressions contre les homosexuels sont en forte hausse et sont liées en partie à l’explosion de l’islamisme et au rejet de l’homosexualité dans les cultures arabo-musulmanes. Comme dans le cas de l’antisémitisme, le vieux fond culturel d’extrême-droite n’a pas disparu mais de nouveaux acteurs apparaissent.
Pour preuve ? Alors que Rima Hassan voyait dans la possibilité de tomber à bras raccourci sur Marion Maréchal, l’occasion de se poser en grande conscience morale, ce que son image de soutien du Hamas rend impossible, elle a été vite rattrapée par la patrouille islamiste et son aversion de l’homosexualité. Un certain Youssef Hindi lui rappelant « qu’on ne combat pas le Diable sioniste en faisant équipe avec Sodome et Gomorrhe ». On ne saurait être plus clair. Et cette façon de penser ne s’exprime pas que sur X, mais est à l’origine de nombreux guets-apens tendus aux homosexuels. Rappelez-vous la démission de l’élu socialiste Boris Venon aux Mureaux qui disait avoir vécu 11 agressions physiques à raison de son orientation sexuelle. Suite à cela, un reportage tourné dans les quartiers difficiles des Mureaux avait montré le rejet très fort de l’homosexualité notamment chez les jeunes musulmans. État des lieux confirmé par un sondage IFOP en 2019 : 63% des musulmans estimaient que l’homosexualité était un crime contre 14% chez les catholiques (10% chez les personnes se déclarant sans religion). L’écart est énorme et parle de différences culturelles profondes.
Il y a là un travail important à faire auprès d’une population pour réellement faire progresser l’acceptation de l’homosexualité. Et se défouler à bon compte sur Marion Maréchal ne résoudra en rien le problème de fond de la réalité de l’explosion de l’homophobie.
Cette année, la nuit du Seder de Pessa’h fut vraiment différente des autres nuits.
Dans beaucoup de foyers juifs dans le monde, un siège était vide parmi les invités et ce siège n’était pas destiné au prophète Elie, le précurseur du Messie.
Tout le monde n’a pas le cœur à la fête
Je suppose que beaucoup de familles d’otages n’ont pas eu le cœur à célébrer. S’appesantir sur les opinions divergentes de Rabbi Yossé, Rabbi Eliezer et Rabbi Akiba quant au nombre exact de plaies qu’ont subies les Égyptiens alors qu’on ignore si l’enfant, l’époux ou le père sont encore en vie et s’ils le sont, dans quel état ils se trouvent, réclame une faculté de mise à distance qui n’est pas à la portée du commun des mortels.
Et puis, il y a ceux dont un être cher a été tué ou gravement blessé, ceux ou celles, surtout celles, qui ne pourront jamais oublier les heures abominables. Il y a ceux qui ont vu leur quotidien bouleversé et il y a les familles de soldats qui vivent dans l’inquiétude. Il y a nous tous pour qui le 7 octobre restera une date noire et pour qui la fête de Simhat Tora et le Yom Hashoah qui adviendra dans quelques jours, ces deux moments de joie et de tristesse du calendrier, se grefferont désormais d’une signification supplémentaire et tragique.
Le cas de Hersh Goldberg-Polin
Hier 24 avril a été diffusée par le Hamas la vidéo d’un des otages1, un extraordinaire soulagement pour sa famille qui le voit vivant. Hersh Goldberg-Polin, 24 ans, a été enlevé et gravement blessé au festival Nova. Dans un texte probablement écrit par ses geôliers, il critique durement Benjamin Netanyahu, qu’il rend responsable de l’échec des négociations, de la mort lors de bombardements de 70 otages et auquel il demande de démissionner. La mère du jeune homme, Rachel Goldberg, est une israélo-américaine qui a rencontré les dirigeants du monde, dont le Pape et Joe Biden, pour défendre la cause des otages et qui a été nommée par le magazine Time parmi les 100 personnalités de l’année. C’est dire que le choix de présenter une vidéo de son fils pendant la fête de Pessah est un coup médiatique habile du Hamas, une arme de pression qui n’améliorera pas, surtout aux États-Unis, l’image d’un Premier ministre israélien fréquemment accusé de se désintéresser du sort des otages et dont la relation avec leurs familles est déjà pour le moins houleuse.
Seuls trois otages ont été directement libérés par l’armée israélienne et des informations alarmantes, que cette video semble confirmer, circulent sur le nombre de survivants. C’est à cause de la position maximaliste du Hamas que les négociations sont au point mort mais ce sont les Israéliens qui en seront mensongèrement rendus responsables, comme ils le seront bientôt d’avoir provoqué la mort des otages, et dès maintenant de commettre un génocide, d’organiser une famine et de massacrer des prisonniers. De fait, la situation des otages, cause majeure de la guerre, est passée au second plan des exigences internationales au regard de la souffrance de la population gazaouie. Bientôt peut-être on ne parlera d’eux que comme de simples prisonniers, car le mot « otage » pourrait offenser le Hamas…
La fête de la liberté
Israël, qui est en lutte contre un ennemi impitoyable et puissant, l’islamisme, rencontre dans le monde une déferlante d’hostilité là-même où il devrait trouver un soutien. La tentation existe d’en faire un autre épisode de la litanie des ennemis du peuple juif, celle de Had Gadya qui clôture la cérémonie du Seder. Mais plutôt que de ressasser cette conclusion amère, il faut rappeler que Pessa’h est avant tout la fête de la liberté.
Cette liberté, les Juifs de la diaspora ont d’autant plus les moyens de la revendiquer naturellement dans leurs pays qu’il existe un Etat du peuple juif, l’Etat d’Israël.
La liberté, rappelait David Ben Gourion, n’est pas synonyme de sécurité, et les citoyens israéliens doivent lutter durement pour la préserver. Mais liberté n’est pas non plus synonyme de soumission et grâce à Israël, les Juifs du monde entier savent que le temps de la dhimmitude, et pas seulement celui de l’esclavage en Egypte, est désormais un temps révolu.
Apple embarrassée. Quand les utilisateurs d’iPhone cherchaient une émoticône pour illustrer un message sur leur téléphone, l’entrée «Jerusalem» donnait comme résultat le drapeau palestinien…
La propagande propalestinienne s’infiltre presque partout dans les sociétés occidentales, même là où on s’y attend le moins, par exemple dans les fonctionnalités de votre iPhone.
Comme chacun le sait, quand on tape un texte sur un smartphone, le système prédictif propose des émojis selon les mots qu’on est un train d’écrire : l’image d’un cœur pour « amour », des mains qui prient pour « s’il te plait »… Or, si avec le clavier en anglais, on tape « Jerusalem » sur le téléphone d’Apple, c’est l’emoji du drapeau palestinien qui est proposé. Le 9 avril, Rachel Riley, présentatrice de télévision britannique dont la mère est juive, poste sur X (anciennement Twitter) une capture d’écran, rappelle ce que c’est que l’antisémitisme et ajoute une requête à l’intention de la marque à la pomme : « Veuillez expliquer s’il s’agit d’un acte intentionnel de la part de votre entreprise ou si vous n’avez aucune mainmise sur les interventions de pirates informatiques ». Elle fait remarquer que taper le nom d’aucune autre capitale ne suscite la proposition d’un drapeau national. L’apparition de l’emoji palestinien est le résultat d’une mise à jour du système opératoire qu’Apple a rendue disponible pour ses clients au mois de mars.
Interrogée par la BBC, l’entreprise de la Silicon Valley a prétexté, de manière très faible, un bogue informatique qui serait corrigé par une mise à jour ultérieure. Personne ne peut ignorer que Jérusalem est la capitale d’Israël, tandis que la partie est de la ville est réclamée par les Palestiniens pour la capitale de leur futur État, si jamais un tel État voit le jour. Dans la situation de crise actuelle, un « bogue » qui semble trancher dans ce débat et même effacer implicitement l’existence d’Israël, peut-il être le fruit du seul hasard ?
La maison Renoma incarne un style chic et décalé. Une fantaisie insufflée par Maurice, son fondateur. Styliste, photographe et galeriste, ce jeune homme de 83 ans est mis à l’honneur dans un beau livre, et sa mascotte, un poisson rouge, s’expose à l’Aquarium de Paris…
La maison Renoma a 60 ans. C’est peu dire que Maurice, son juvénile fondateur et immarcescible patron, n’accuse pas ses 83 piges. Dans le regard de ce bonhomme de petite taille, pâle, chenu, nippé comme s’il avait toujours 20 ans, se lit une malice pétillante, quelque chose d’enfantin, j’allais presque écrire : d’immature, qui vous met à l’aise d’emblée. C’est pourtant un homme d’affaires madré, le Renoma ! En 1963, il ouvre à Paris avec son frère la boutique White House Renoma. Le style chic décalé de ses vêtements fait fureur chez les « minets » du XVIe. Plus tard, il multiplie les licences partout sur la planète. Fortune faite, il se recentre sur la fameuse boutique du 129bis, rue de la Pompe, adresse immuable, face au lycée Janson-de-Sailly. C’est là, dans les étages, qu’il aménage L’Appart, un espace tarabiscoté où il expose ses amis, mais surtout ses propres travaux. Autodidacte, travailleur infatigable, doué d’un optimisme et d’une confiance en lui à toute épreuve, Maurice Renoma, dans les années 1990, se met, en plus, à la photo. Depuis, ses images fantasques et gentiment transgressives tapissent les cimaises de nombre de galeries ou d’espaces prestigieux, en France comme à l’étranger.
Ce « roman d’une vie » nous est conté sous les auspices de Flammarion dans l’écrin d’un beau livre accordé au style Renoma : un collage. Titres pleine page en énormes caractères, portfolio sur papier glacé alternent avec les feuillets mats qui portent ces iconographies dissidentes ; quant aux témoignages, on les lit en lettres blanches sur fond noir, textes où Maurice, relayé par la plume de Sonia Rachline, confesse sans emphase son petit tas de secrets, comme disait l’autre.
Entre fashion et people, la mémorialiste est à son affaire, elle à qui l’on doit, entre autres, un Karl Lagerfeld de A à Z (Gallimard, 2019) ou encore, un David Bowie n’est pas mort (Robert Laffont, 2017). La voilà donc qui s’attaque désormais à un vrai vivant parmi les vivants. Le titre de l’ouvrage cadre avec son héros : Maurice Renoma : hors cadre – justement. Car la quadrature du créatif, c’est bien d’être curviligne, telle la route du poisson rouge dans l’aquarium, rebelle au parcours fléché : espèce amphibie, muette et furtive dont le Maurice plasticien s’est fait une mascotte en plastique, dotée même d’un prénom :« Cristobal » – ce que la banane est à Andy Warhol ? Sinon que, au contraire de la banane, « le poisson rouge n’est pas bête du tout, dixit Maurice. Si on le remet dans son élément aquatique, il grandit et retrouve ses réflexes. »
Et il lui consacre même une expo ! L’idée est née d’une rencontre, à La Havane, avec le célèbre israélo-cubano-argentin Enrique Rottenberg. Jusqu’au mois de mai, le fétiche à branchies de Maurice Renoma est à l’honneur à l’aquarium de Paris, enfoui sous la colline de Chaillot. Plus folâtre que militante, plus pulsionnelle qu’engagée, sa figurine y est en immersion, sous la forme de vidéos et de photographies, dans la mouvance du pop-art. Histoire de nous rappeler aussi que les poissons ingurgitent innocemment le plastique déversé par millions de tonnes dans les océans… Le recyclage est une vieille croisade de la griffe Renoma.
Les témoignages égrainés dans le livre de Sonia Rachline sont précieux. À commencer par celui de Stéphanie, la fille de Maurice, créatrice de mode et photographe. Elle note : «Le rapport s’est d’ailleurs inversé : l’adulte, c’est moi.» De son côté, l’ex-patron de l’Espace Pierre Cardin, Nicolas Laugero Lasserre, à présent galeriste et « entrepreneur d’art » (sic), se présente comme le « fils spirituel» de Maurice, «sous le charme de tous ses rituels : les repas, les parties de ping-pong, les promenades en forêt, le marché». Il a d’ailleurs acheté une maison en Normandie, à un kilomètre de celle où son mentor reçoit le week-end ses amis de tous âges. Il y a aussi Marc Held, « l’ami de longue date » – architecte et designer ; ou encore Jean-Jacques Feldman, «le presque frère», qui dit de Maurice :«c’est un vrai triste, mais un vrai triste juif… C’est-à-dire que sa tristesse est toujours accompagnée d’un sursaut de dérision.»
Il est vrai que venir au monde un 23 octobre 1940 n’est pas alors une sûre promesse d’avenir. L’enfant est «gaucher, (contraint à la main droite) dyslexique, bègue». Dans le quartier du Sentier, ses parents, émigrés juifs polonais, tiennent atelier et boutique de confection. La famille trouve refuge à la campagne. Le père inscrit son fils turbulent dans une école de comptabilité : Maurice aime les chiffres ; ils le lui rendent bien. «Vierge de savoir, d’instruction, de connaissances», il laissera «parler son instinct, suivre son bon sens et sa sensibilité, sans aucun tabou, aux antipodes de l’académisme». Son frère aîné Michel, démobilisé à son retour d’Algérie, le rejoint dans cette maison de couture qui «redistribue les codes vestimentaires » : recyclages, couleurs affirmées, patchworks, détournements de pièces d’ameublement, coupes cintrées, réactualisations vintage– Escher ou Vasarely comme inspirateurs d’un classicisme en rupture de ban. Dénichée par hasard, l’adresse de la rue de la Pompe devient l’épicentre d’une entreprise florissante. Les points de vente se multiplient, en France, en Europe, aux États-Unis, en Asie. «Chez lui, la spéculation est un muscle hyper développé», plaisante Sonia Rachline. Même si «le marketing, dans sa bouche, devient un gros mot. » C’est pourquoi Maurice finit par se délester de ses licences : leur gestion entravait sa créativité. Recentré sur la boutique, il lance L’Appart, «espace ouvert aux événements, happenings, expositions». Le Renoma Café Gallery, sur l’avenue George-V, lui sert de QG relationnel. N’étaient les tables nappées d’un blanc immaculé, le chic déglingué du restaurant est bien à l’image de Maurice. Sonnez, trompettes de la Renoma !
À lire
Sonia Rachline, Maurice Renoma : hors cadre, Flammarion, 25 mars 2024.
Le 25 avril marque le 50e anniversaire de la révolution des oeillets qui a mis fin à la plus ancienne dictature en Europe. De 1974, lorsque des capitaines rebelles de l’armée ont renversé quatre décennies de dictature sans que le sang ne coule, à l’élaboration de la Constitution portugaise en 1976, le pays a été secoué par des mouvements populaires divers. 18 mois plus tard, la décolonisation est terminée. 12 ans plus tard, le pays le plus occidental du continent adhère à l’Union européenne. En mars 2024, il envoie 50 députés Chega à l’Assemblée…
A l’origine, un classique coup d’Etat…
La percée électorale, qui n’a surpris que ceux qui ne voulaient pas la voir venir, du parti Chega (Assez), étiqueté « populiste d’extrême-droite » par paresse intellectuelle, aux législatives du 10 mars au Portugal, clôt très probablement un cycle politique vieux de 50 ans et à bout de souffle, issu, paradoxe, d’une révolution dite des œillets, la dernière des révolutions anticapitalistes qui ont égrené l’histoire de l’Europe. Dans ces années post-68, elle avait enthousiasmé toutes les gauches, des modérées aux plus radicales. Enfin « le monde » pouvait – soudainement et à nouveau – « changer de base ». Alors toutes faisaient le pèlerinage à Lisbonne, après l’avoir fait dans les années 60 à La Havane. Et en revanche, elle avait rendu fébriles toutes les droites… Le communisme sonnait à la porte de l’Europe.
Pourtant, ce ne fut pas un prolétariat avec à sa tête un parti d’avant-garde léniniste, mais un classique coup d’Etat fomenté par une poignée « de capitaines », mal payés, déconsidérés, d’origine modeste pour la plupart, surtout las de mener une guerre coloniale qui durait depuis 13 ans, elle aussi la dernière de l’histoire européenne, au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau, au Cap Vert, à San Tomé et Principe, les dites « provinces ultra-marines », qu’ils ne pouvaient ni gagner ni perdre, qui en a été à son origine.
Le coût de l’effort militaire pour sauver l’ultime empire colonial du Vieux continent – la France et la Grande Bretagne, certes dans la douleur, avaient liquidé le leur une bonne décennie auparavant – absorbait près de 50% du budget de l’Etat déjà exsangue, enfonçant davantage le Portugal dans sa pauvreté endémique. Chaque année, quelque 80 000 Portugais, les plus jeunes et entreprenants, étaient contraints à l’exil, principalement en France, Belgique, Brésil, et un peu en Allemagne fédérale. Un peu plus de 800 000 d’entre eux avaient choisi l’Hexagone, le plus fort contingent d’émigrés, soit l’équivalent de près de 10% de la population du Portugal.
Le jeudi 25 avril 1974, une radio appelée Renascença (Renaissance), diffuse à minuit 20 une chanson, Grandôla, Villa morena, à la mélodie lancinante, dont les deux premiers vers disent : « Grandôla (une ville de l’Alentejo – une province du sud, fief des grandes propriétés agricoles), ville brune, terre de fraternité où le peuple commande… ». Une heure et demie auparavant, une autre radio avait diffusé la chanson qui avait représenté le Portugal à l’Eurovision, E depois do Adeus (Et après l’adieu). C’étaient les deux signaux du déclenchement du coup d’Etat. La première chanson diffusée appelait à la mobilisation des 5 000 soldats de la métropole (sur un total de 140 000, la presque totalité déployée en Afrique) directement impliqués dans l’opération baptisée « Virage historique » dont le but initial se limitait à renverser le gouvernement pour en finir avec la guerre. La seconde donnait l’ordre du branle-bas de combat.
Plusieurs compagnies insurgées se mettent aussitôt en mouvement. Une colonne de blindés prend position aux premières lueurs de l’aube sur la place du Commerce de Lisbonne, lieu stratégique qui permet le contrôle des ministères, la banque centrale, la télé et radio d’Etat, et autres sièges du pouvoir. La manœuvre avait été conçue et menée de main de maître par un capitaine de 38 ans, Otelo Saravaïa de Carvalho, né au Mozambique, qui avait combattu en Guinée-Bissau, qu’on surnommera plus tard le Fidel Castro portugais, fondateur du Mouvement des Forces Armées (MFA), à son origine une sorte de syndicat corporatiste qui se muera en colonne vertébrale de l’insurrection.
Arraché à son sommeil, l’homme fort du régime car disposant constitutionnellement des pleins pouvoirs, le président du conseil, Marcelo Caetano, se réfugie à la caserne de la Garde républicaine. Il avait succédé en 1968 au père fondateur, Antonio Salazar, d’une des dictatures parmi les plus implacables qui semblait jusqu’alors indéboulonnable. A sa prise du pouvoir, Caetano avait laissé brièvement entrevoir l’éventualité d’un assouplissement du régime. Sous la pression d’une église très conservatrice et d’une armée intransigeante sur la défense de l’empire, elle avait tourné court.
A 10 heures, un régiment refuse d’obéir à son chef, le général de brigade Junqueira dos Reis, qui lui avait donné l’ordre de faire feu sur la colonne de blindés de la place du Commerce commandée par le capitaine Salgueiro Maïa, la deuxième figure emblématique du mouvement, et se rallie à celui-ci. « C’est ici que s’est gagné le 25 avril », dira ce dernier. Une heure avant, la frégate Gago Couthino avait déjà refusé de pilonner les blindés, signe que les unités fidèles au pouvoir avaient commencé à vaciller. Pendant ce temps, une fleuriste, Celeste Caeiro, offre des bouquets d’œillets aux hommes de la colonne de blindés qu’ils mettront à l’œillère de leurs treillis ou au canon de leurs fusils. C’est ainsi qu’incidemment cette fleur devient le symbole de la révolution qui suivra… et qui échouera deux ans après, à la suite d’un autre coup d’Etat.
Résigné, poussé par ses proches, Caetano remet à 18 heures sa démission à un général dissident, Antonio Spinola, dit « le général au monocle », en portant un en permanence à son œil droit. Deux mois avant, il avait publié un livre qui avait eu l’effet d’une bombe, « Le Portugal et son futur ». Il y préconisait une timide libéralisation du régime mais surtout la création avec les colonies d’une fédération d’Etats sur le modèle du Commonwealth. En une journée, une dictature de 41 ans s’était effondrée comme un château de cartes. La redoutable police politique tentera un dernier baroud d’honneur. Cernée dans son siège dans le centre de Lisbonne, elle tirera sur la foule faisant quatre tués. Un de ses membres, qui tentait de s’exfiltrer, sera lui lynché par celle-ci.
Le général Spinola, entouré des chefs du MFA, annonce symboliquement le 26 à 01h30, l’heure précise à laquelle avait été déclenché la veille le soulèvement militaire, la démission de Caetano, la formation d’une Junte de salut national, et expose le programme politique de celle-ci, dit des trois D, à savoir « Démocratie, Décolonisation et Développement » qui est accueilli avec scepticisme par les capitales européennes. Ne s’agirait-il pas en réalité d’une réédition d’un coup d’Etat à la Pinochet survenu huit mois auparavant au Chili ? D’autant que les jeunes capitaines reconnaissent comme chef Spinola, en lui confiant la présidence de la junte qui assurait le gouvernement provisoire… Ne s’était-il pas engagé en 1941 à la Wehrmacht et n’était-il pas un très proche du caudillo Franco en Espagne ? Militaire et progressiste, n’était-ce pas antinomique ? C’était oublié qu’il y avait un précédent. En 1968, des militaires de gauche avaient pris le pouvoir au Pérou, et construit une société socialiste, fortement inspirée du modèle yougoslave, dit Titiste, se fondant plus sur l’autogestion que sur une économie étatique à la soviétique.
Deux événements très rapprochés conduiront à la radicalisation des « capitaines », la gigantesque manifestation à Lisbonne qui, commémorait, pour la première fois dans l’histoire du pays, le 1er mai, et où « les militaires ont rencontré le peuple », et l’appel le 28 septembre 74 à une manifestation de « la majorité silencieuse », appelée par Spinola pour contre-carrer le virage à gauche qui s’amorçait et, où les militaires « ont découvert les classes laborieuses » et passé une alliance tacite avec le Parti communiste, le seul parti réellement organisé sur un modèle militaire.
De l’enthousiasme au désenchantement, d’où la percée de Chega
Ni les six communiqués diffusés par les insurgés, au long de la nuit et de la matinée du 25 avril, ni le très elliptique programme, dit des « Trois D » (car s’étant fixé trois objectifs : Démocratisation, Décolonisation et Développement), rendu public en même temps que l’annonce de la fin de la dictature, ne pouvaient laisser entrevoir que le coup d’Etat virerait à la révolution. Les communiqués se limitaient à appeler la population à rester chez elle. Quant au programme, sur le plan économique, il se bornait à évoquer une vague politique de développement pour réduire la pauvreté.
Trois événements ont conduit à la radicalisation du Mouvement des Forces Armées (MFA) qui, à deux doigts près, a failli aboutir à une guerre civile, non pas entre opposants et partisans du nouveau régime, mais entre modérés et radicaux au sein même de celui-ci : la célébration officielle du 1er mai pour la première fois dans l’histoire du pays et deux tentatives de contrecoups d’Etat de droite, fomentés par le propre chef de la junte, le général Spinola.
La fête du travail rassembla à Lisbonne quelque 500 000 manifestants. Civils et soldats défilèrent bras dessus-dessous dans l’enthousiasme. A la tribune se côtoyaient chefs militaires et dirigeants des partis politiques tout récemment autorisés. Parmi eux, Mario Soares, très proche de François Mitterrand, aux traits du visage lourds, aux gestes patauds, mais habile politicien, fondateur du Parti socialiste portugais, juste un an auparavant en Allemagne fédérale, financé et parrainé par le Parti social-démocrate, le SPD ; et Alvaro Cunhal, le secrétaire général inamovible du Parti communiste, lui, très proche de Georges Marchais, mais qui sous des dehors affables, charismatique orateur, cachaient un pur et dur Stalinien, farouchement opposé au courant Eurocommunisme italien qui avait pris ses distances avec Moscou, et, plus tard, avec la Perestroïka.
Les deux hommes étaient rentrés de leur exil en France, respectivement l’avant-veille et la veille. Leur présence ostensible côte-à-côte à cette tribune suggéra qu’ils avaient passé un accord s’inspirant du Programme commun de la gauche en France. En fait, ce n’était qu’un affichage de circonstance. L’un et l’autre étaient porteurs de deux projets totalement antagoniques : Soares était pour un modèle cogestionnaire à l’allemande ; Cunhal entendait instaurer un régime à la soviétique. Très vite, leurs divergences tournent à l’affrontement qui faillit même provoquer en France la rupture du Programme commun.
Quant aux militaires, détenteurs du pouvoir, ils se cherchent… Les premières mesures qu’ils prennent se limitent à jeter les bases d’une société démocratique : fin de la censure, liberté de la presse, autorisation des partis et syndicats, libération de tous les détenus politiques, droit de grève et de manifester, instauration d’un salaire minimum, promesse d’élections libres, nouvelle constitution. Ils engagent le processus de décolonisation au pas de charge. Il sera promptement expédié. En l’espace de 18 mois, toutes les colonies obtiennent leur indépendance. Ils procèdent aussi à une première nationalisation, celle de la Compagnie des eaux sur la demande de son personnel qui occupe son siège. Ce sera l’unique jusqu’à la vague de mars 75.
Cette rupture avec l’ancien régime qu’il juge trop à gauche n’est pas du goût de Spinola. Il appelle à une grande manifestation de « la majorité silencieuse » pour le 28 septembre qui de la province doit converger vers la capitale. Le Parti communiste (PCP), le seul parti ayant une base militante, se mobilise. Il barre tous les accès à Lisbonne. L’aile gauche de l’armée se joint spontanément à lui sur les barricades. Une convergence, peut-on dire, culturelle, s’établit dès lors entre ces militaires progressistes qui ont pour chef Otelo de Carvalho, le cerveau du 25 avril, et le PCP dont l’organisation hiérarchique n’est pas sans analogie avec celle d’un régiment. La manifestation est un échec cuisant. Trois jours après, Spinola démissionne de la présidence de la junte.
Par réaction, cet échec suscite une effervescence sociale débridée qui rappelle Mai 68. Grèves, occupations, manifestations, formation de comités de quartier, d’usagers, d’usines, se multiplient à l’instigation du PCP avec la connivence du gouvernement qui a à sa tête un colonel, Vasco Gonçalves, sympathisant communiste affiché, et du MFA qui s’est imposé comme l’organe tutélaire du régime. Mais Spinola n’a pas abdiqué. Le 11 mars 75, il retente un nouveau coup d’Etat qui lui aussi se solde par un échec. Il fuit en Espagne avant de s’exiler au Brésil.
En riposte, le 14 mars, le gouvernement provisoire nationalise les banques, le lendemain les assurances, un mois après les transports, la sidérurgie, le secteur énergétique, puis en septembre la construction navale. Il engage aussi une réforme agraire qui collectivise les latifundios de l’Alentejo. La « soviétisation » du pays est en marche. Entre mars et novembre, 1 300 sociétés sont nationalisées qui représentent 20% du PIB. Dans le même temps, d’innombrables petites et moyennes entreprises passent sous le régime de l’autogestion. Le pays est au bord de la guerre civile entre modérés derrière le PS et radicaux derrière le PCP : c’est ce qu’on a appelé « l’été chaud ».
Le 13 juillet, un groupe de neuf officiers membres de la direction du MFA, parmi lesquels le rédacteur du programme des trois « D », Melo Antunes, proche du Parti socialiste, lance un appel disant que le pouvoir doit être issu des urnes et non s’imposer par la force. Le 25 avril avaient eu lieu les élections pour la constituante qui donnèrent une majorité écrasante au bloc modéré. Le PS était arrivé en tête avec 38% suivi du PPD, centre gauche à l’époque avant de virer au centre droit sous l’appellation de Parti Social-Démocrate (PSD) avec 26%. Le PCP se classe 3ème n’obtenant que 12,5%.
Mais, le 25 novembre, un régiment de parachutistes se soulève, veut imposer un régime à la soviétique. La riposte est immédiate : le groupe des neuf destitue leur chef, Otelo de Carvalho. Surprise, le PC ne s’y oppose pas et l’intéressé accepte son limogeage. Le 28, les parachutistes regagnent leur caserne. C’en est fini de la révolution des œillets. Une question demeure sans réponse : pourquoi le PCP a avalisé la destitution de Carvalho, le Castro cubain ? Parce qu’il se sentait débordé sur sa gauche ? Ou sous ordre de Moscou, Brejnev ne voulant pas d’un second Cuba, le premier étant un fardeau pour l’économie exsangue de l’URSS à cause à la fois d’une course aux armements et aux lourdeurs bureaucratiques inhérentes au système ?
Les législatives d’avril 76 consacrent l’hégémonie du bloc modéré PS-PPD. Son candidat à la présidentielle de juin, le général Ramalho Eanes, l’emporte dès le premier tour avec près de 62%, Otelo de Carvalho ne recueille que 16% et le candidat communiste à peine 8% amorçant ainsi l’inexorable déclin du PCP. A partir de ce moment, jusqu’aux législatives du 10 mars dernier, droite et gauche modérées se partagent le pouvoir en alternance, et font économiquement du pays l’atelier d’assemblage de l’Europe (à l’instar du Mexique par rapport aux Etats-Unis), accordent des avantages qui ont fait de l’Algavre (sud), une vaste maison de retraite pour les nantis âgés du nord du continent. A la constituante de 75 la participation avait été de 92%, aux législatives de 2019 de 48%, à la présidentielle de 2021 de 39%. En mars dernier, elle a bondi à 60%. Visiblement la percée de Chega a comblé un vide. Mais quel vide ? Celui laissé par les désenchantés de la démocratie, celui des nostalgiques de la dictature ? La majorité de ses électeurs a moins de 35 ans et appartiennent aux classes défavorisées. Et surtout, ils n’ont connu ni la révolution des œillets, ni la dictature. Alors ?…
Les autorités cambodgiennes s’inquiètent des abus croissants dont souffrent les primates.
Au Cambodge, des centaines de singes règnent sur les ruines d’Angkor. Malins, amusants, voleurs ou câlins, ils font la joie des touristes qui ne se lassent pas de poster des vidéos de leurs facéties sur les réseaux sociaux. Un succès qui cache pourtant une réalité moins glamour, plus sombre, voire macabre.
Victimes de nos clics
Selon l’APSARA, le bureau cambodgien qui supervise le site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, devenus domestiques, les primates sont victimes d’abus et la proie d’influenceurs locaux. Ces derniers n’hésitent pas à les violenter pour obtenir les scènes qu’ils souhaitent diffuser sur leurs profils personnels, afin d’obtenir un nombre de vues leur permettant de générer de l’argent. Un marché juteux pour les Cambodgiens, pourtant pointés du doigt, qui en tirent d’énormes bénéfices financiers. Un YouTubeur, ancien conducteur de tuk-tuk, explique d’ailleurs qu’il a commencé à filmer des singes pendant la pandémie de COVID-19, afin de retrouver un niveau de vie acceptable, quand un autre affirme que ces revenus lui permettent d’accéder à des soins médicaux.
L’APSARA a diligenté une enquête auprès du ministère de l’Agriculture afin de recueillir des preuves en vue de poursuites judiciaires contre les auteurs de ces vidéos. Divers protecteurs de la cause animale ont également lancé un appel aux internautes, leur réclamant de boycotter ou cesser de regarder ces vidéos. « Si les gens qui n’aiment pas ce genre de choses arrêtaient de les regarder, cela aiderait vraiment à résoudre le problème des abus », affirme Nick Marx, directeur du sauvetage et des soins de la faune sauvage à la Wildlife Alliance, dans une interview vidéo relayée par AP News.
Demandes à distance
Récemment, une enquête de la BBC a révélé l’existence d’un véritable réseau international qui a conduit à plusieurs arrestations et dénonciations, principalement en Angleterre et aux États-Unis. Des clients payaient des Indonésiens afin qu’ils torturent en ligne des singes, n’hésitant pas à échanger des idées avec d’autres membres sur un groupe Télégram dédié. Malgré ce scandale, le problème persiste. Une situation qui désespère l’APSARA, incapable de pouvoir faire face à l’ampleur du phénomène, peinant à identifier les auteurs de ces séquences, coupables avérés de maltraitance animale au nom de l’égocentrisme numérique.
« Paris Info Jeux 2024 », le site lancé par la Mairie de Paris pour nous préparer à vivre l’invivable cet été, regorge d’imprécations savoureuses. Inutile de caricaturer Mme Hidalgo et ses équipes, ils s’en chargent tout seuls !
Les Parisiens qui le pourront fuiront leur ville cet été. La capitale métamorphosée pour satisfaire les supporters du monde entier, et, surtout, les sponsors des JO, sera un spectacle à éviter. Mais Mme Hidalgo veut convaincre ses administrés de rester chez eux pour vivre l’invivable. « Partez pas, ce serait une connerie ! », lançait-elle pleine d’entrain début janvier. La simple tournure de l’injonction pousse à faire l’inverse et la perspective d’une émigration parisienne commence à travailler quelques esprits éclairés à l’Hôtel de Ville. Ne pouvant enchaîner les Parisiens chez eux, ni condamner les portes de Paris avec des blocs de béton, ils dégainent la méthode Coué : ce sera génial, puisqu’on vous le dit ! Et la propagande municipale de dérouler le grand jeu sur son site « Paris Info Jeux 2024 ». Un document remarquable a ainsi été mis en ligne le 23 avril : « 15 raisons de rester à Paris pendant les Jeux olympiques et paralympiques ».
Les titres des quinze petits paragraphes censés nous convaincre sont en soi des chefs-d’œuvre de langage-hidalgo, l’illustration éblouissante d’une idéologie hors-sol, de la haute orfèvrerie. Les voici donnés dans l’ordre (des priorités ?) : « On va pouvoir faire la fête tous les jours / Les terrasses resteront ouvertes jusqu’à minuit / On s’initiera gratuitement à plein de sports olympiques et paralympiques / On laissera les enfants s’éclater / On sera entourés des plus grands sportifs du monde / On rencontrera le monde / On verra enfin les premiers athlètes se baigner dans la Seine / On découvrira les parasports / On fera le plein d’expos sportives / On verra les monuments parisiens se transformer en stars des Jeux / On retrouvera un peu de l’esprit France 98 / On croisera des célébrités à tous les coins de rue / On pourra suivre le relais de la flamme dans des endroits insolites / On profitera des plages de Paris / Un rendez-vous unique à vivre une fois dans sa vie. »
Chaque ligne, chaque phrase, chaque mot justifie un exil estival et mériterait un commentaire… ou pas. La vie est courte et le mandat de Mme Hidalgo long encore de deux ans. Soyons fair-play : laissons-la à ses dingueries et organiser le chaos. N’est-ce pas ça, l’esprit des Jeux ?
Fanny Ardant est au Studio Marigny dans « La blessure et la soif », texte de Laurence Plazenet et mise en scène de Catherine Schaub pour quelques représentations exceptionnelles jusqu’à début juin. Elle est, sans hésitation, sans conteste, sans flagornerie, en toute objectivité, la plus grande actrice française. La voir vous dépollue l’esprit de toutes les bassesses du monde.
Jusqu’à maintenant – j’aurai bientôt cinquante ans dans quelques semaines – je n’avais jamais vu l’amour sur scène. L’amour ascensionnel, l’émoi et la chute, le sismographe affolé par la rencontre de deux êtres que tout attire et empêche, l’impossibilité et la faute comme rédemption. La fatalité qui embrase les âmes chéries. Le refus de se compromettre et de se démettre. Le feu qui laisse les corps inertes et le cœur en vrac, cette terre brûlée des amants interdits qui assèche les nuits. Malgré le chaos, les morales assassines et l’honneur bafoué, l’Histoire en marche, un mince espoir persiste, tambourine et ne renonce pas. Ce filet de vie marque au fer rouge les couples touchés par la grâce et l’instinct de mort. L’amour est cet enfant indocile et capricieux qui vient percuter les caractères les plus endurcis, les plus rétifs à l’abandon ne peuvent éteindre cette flamme incandescente. Elle luit et consume.
J’avais bien vu des approximations, des tâtonnements, des effleurements, parfois convaincants et puis le sentiment fuyait, fuitait ; fugace et impalpable, il passait comme un coup de vent. Une bourrasque et on oubliait la prestation. Certaines actrices s’en approchaient, le rendaient, un instant, vivant et brouillon, palpitant et désossé, leur talent et leur science du métier n’y suffisaient pas, elles étaient loin, très loin, de ce dédoublement. Elles pouvaient charmer, intriguer, amuser, sans jamais atteindre l’éclat d’une voix, les tressaillements intérieurs qui font lever une salle d’un seul homme. Hier soir, après une heure et demie, les applaudissements n’en finissaient plus, les larmes coulaient sur les joues de mes voisins et de mes voisines. Fanny Ardant n’est pas seulement possédée par le texte, elle en transpose toutes les nuances, toutes les anfractuosités, elle est souffle et virgule, emballements et déchirure, jouissance et ténèbres, larmes et soleil. Elle ne récite pas, ne joue même pas, elle est la représentation la plus fidèle, la plus sincère, la plus sanguine d’une femme qui aima durant trente ans son amant contre lui-même et contre elle-même.
Dieu et la justice des Hommes sont de bien faibles remparts devant une amoureuse décidée à ne pas se trahir. Il me fallut une marche nocturne dans un Paris presque gelé pour atterrir, pour reprendre la bonne cadence de mes pas, ils ne savaient plus comment avancer ces nigauds-là. Voulais-je vraiment quitter cette serre étouffante et merveilleuse où Fanny avait mis des émotions, des sensations véritables sur des élans incertains et des combinaisons intellectuelles ? Peut-être que certains spectateurs, ce matin au réveil, ont encore le fracas de Fanny en eux, la voix du désir qui monte et les meurtrissures d’un silence entêtant… Fanny Ardant est l’amour, dans ses fluctuations et ses atroces rétractations, dans son emprise et sa céleste vérité. Elle est peau, fluide, brisures et éclats, adoration et dévotion. Seule en scène, Fanny est tout. Noblesse et chevauchement. Pudique et désirable. Dès qu’elle prononce les premières lignes du roman de Laurence Plazenet, la salle est à l’unisson, la salle est son miroir, la salle est suspendue à ses lèvres, elle suit chaque mouvement, chaque minuscule inclinaison, chaque creux de ses poignets, chaque souffle éteint. Dans l’épure d’une scène dépouillée d’artifices, sur un sobre jeu de lumières allant de la rosée matinale à la terreur vespérale, dans sa traîne bleu nuit, Fanny éclaire le monde de son génie théâtral. Si jusqu’à hier soir, je n’avais jamais vu l’amour, je n’avais pas vu également la lumière qui élève les actrices au rang de divinité. Dans une société où chaque individu se croit investi d’un pouvoir divin, Fanny rétablit les échelles de valeurs. Il n’est pas trop osé, trop présomptueux, trop bavard de dire que Fanny Ardant est, à ce jour, la plus grande actrice française.
Fanny Ardant dans « La blessure et la soif » – Studio Marigny Paris 8e. Jusqu’au 1er juin 2024.
C’était le 20 avril 1960. Le général de Gaulle, de passage à Québec, est reçu lors d’un dîner officiel. Les verres se lèvent et tous disent, « À la France ! ». Le Général, qui ne rate jamais une bonne occasion pour honorer le panache français, dit de sa voix basse : « Chacun de vous, j’en suis sûr, pense : « Le pays d’où je viens ! » ». Il relate alors dans ses Mémoires d’espoir que passa dans l’assistance un frémissement qui ne trompe pas…
Presque jour pour jour 64 ans plus tard, le Premier ministre français, Gabriel Attal, est venu à Québec et à Montréal. Sans flamme et sans poésie (les souliers du Général sont difficiles à remplir), il adopta la traditionnelle attitude de « non-ingérence, non-indifférence » pour souhaiter un nouveau rapprochement avec le Québec. Il y a toutefois une poignée d’âmes irréductibles, et moins tièdes que lui, de la Nouvelle-France qui en appellent de tout cœur à l’Ancienne : à quand la naturalisation pour les descendants des colons français ? La question est incommode, car elle ne touche ni aux projets de laïcité qui enflamment les médias, ni au réchauffement climatique, ni au numérique. La question est incommode, aussi, car elle est nette, claire et charnelle, confrontant les idées de « rapprochements » et de « collaborations » qui flottent en l’air depuis la fin de l’épopée gaullienne. La question se pose, toutefois, et sérieusement, depuis les années 1980 et réapparaît aujourd’hui dans l’actualité québécoise. Encore en 2024, il y a de ces Québécois qui demandent à l’administration française la naturalisation, constamment refusée sous prétexte que leurs ancêtres auraient renié leur statut de Français suivant la Conquête. Or, aucun traité et aucune loi n’a jamais indiqué le retirer à ceux et celles qui choisissaient de demeurer – et survivre, culturellement – sur le nouveau territoire britannique.
Cette situation ne manque pas d’ironie. La citoyenneté est mise à mal en France depuis belle lurette : la mère patrie gère difficilement l’intégration de ses immigrés ; des migrants sous OQTF, même criminels, sont permis de demeurer sur le territoire ; d’autres Français issus de l’immigration font l’apologie du terrorisme et mériteraient la déchéance de l’honneur que leur a conférée la Nation ; des Français en masse quittent la France pour émigrer à Montréal et espèrent devenir Québécois… et pourtant, on se dit incapable d’accorder la citoyenneté française à quelques poignées de « cousins », ces cousins-là qui sont parmi les seuls restants dans le monde à voir encore en la France leur idéal et leur grand amour, enfin l’objet d’une fidélité et d’une foi qui a traversé les générations, les défaites et les abandons.
La nouvelle initiative en date pour réunir ces individus qui réclament la naturalisation est la création du collectif « Français de nouveau ». Madame Suzanne Lachance, une Québécoise retraitée de 72 ans, ancienne conseillère municipale et présidente de l’association bénévole Québec-France en Montérégie, en est la tête d’affiche. Dans les années 1980, elle avait déjà signé une pétition – avec 20 000 autres personnes – lancée en faveur de la naturalisation des Québécois qui faisaient le choix de la France. Mais son amour pour la mère patrie date de bien plus longtemps encore : biberonnée durant sa tendre enfance à la culture française, il lui semblait appartenir à la France depuis sa naissance. Désillusionnée à l’âge de 11 ans, elle n’a cessé depuis de se réfugier dans ce qu’elle appelle son « imaginaire français » au milieu d’un Québec qui – si on se fie à la littérature française classée « étrangère » dans les rayons des librairies québécoises – ne cesse de renier la culture et l’héritage de la France. Toute sa vie, en somme, est une quête existentielle pour creuser les racines : que ce soient les vieilles pierres, la littérature, les musées, la gastronomie ou les vins, tout est perçu en terre de France comme un patrimoine qui l’appelle de ses voix quinze fois séculaires. Alors que les êtres déracinés de part et d’autre de l’Atlantique voudraient voir en ces hauts lieux une nature achetable ou des ruines sans valeur, d’autres, comme Mme Lachance, y voient des lieux chargés d’histoire, de leur histoire.
Vagues de dérision
Aujourd’hui, elle relance l’assaut en soumettant sa propre demande de naturalisation au consulat. Elle a dû faire acheminer les preuves de sa généalogie et des « liens manifestes d’ordre culturel, professionnel, économique ou familial » avec la France, sans oublier l’artillerie lourde : le soutien de l’historien Édouard Baraton, un Français amoureux du Québec et installé à Montréal, dont la thèse novatrice démontre l’injustice juridique que subissent depuis 300 ans les Québécois d’origine française.
Toutefois, il n’y a pas que l’administration française qui lui donne du fil à retordre. Des Québécois indépendantistes qui croient avec un trop-plein d’orgueil pouvoir s’épanouir sans l’amitié spirituelle et le soutien moral de la France rejettent le collectif et son appel aux appuis. D’autres encore sont assourdis par le bruit de l’Amérique, puis ne veulent rien savoir d’une France jugée « raciste » ou « post-colonisatrice ». Comme ces bêtises donnent envie, au contraire, de déclamer une véritable appartenance à la France, celle qui permette de persister et signer un passeport ! Pourvu que cette mission historique aboutisse et que Mme Lachance devienne à nouveau Française, des Québécois pourront prononcer le nom « France » non plus seulement comme le nom donné à la patrie du cœur, mais à celle de l’identité. L’accent aigu de l’Amérique n’aura plus raison d’être isolé et timide, il pourra peut-être même cesser de penser à sa survivance pour mieux réfléchir à son épanouissement, sûr d’avoir aux arrières un courage de Bayard et un cocorico tonitruant. Il est temps de renouveler les relations franco-québécoises, de leur donner de l’éclat et autant de cœur que de corps en dehors des discours dans les Assemblées nationales.
Il semble donc que le Triton et le Goéland reprennent du service depuis leur mythique voyage de 1534. Les descendants des colons de la Nouvelle-France font le voyage en sens inverse, confrontent les vagues de dérision et foncent vers les rives françaises pour que l’on exclame à la vue de Saint-Malo, « le pays d’où je viens ! » Le havresac est rempli de vivres essentiels, entres autres Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Thérèse Desqueyroux de Mauriac et Madame Bovary de Flaubert. Ce sont parmi les ouvrages préférés de Mme Lachance, qui a la foi modeste d’un Bernanos – et si l’administration française nous inspire 24 heures de doute, la France éternelle, elle, procure une précieuse minute d’espérance. N’est-ce pas le seul instant qui vaille ?
Quoique féru de temples et de châteaux médiévaux, notre chroniqueur a pris le temps de se rendre, tout au bout de l’île, dans l’immense cénotaphe qui rend hommage aux 175 000 morts de la bataille d’Okinawa (estimation basse), menée du 1er avril au 22 juin 1945, et au Quartier général de la Marine où les derniers 4000 soldats nippons se sont suicidés plutôt que de se rendre. Hommage au passé ou avertissement pour l’avenir ?
Le ciel bas et lourd pesait comme un couvercle, la mousson menaçait, il a fallu prendre un bus, interminablement, puis un deuxième, tout aussi tortueux, pour arriver enfin au Parc d’Okinawa pour la Paix, au bout du Cap Kyan. Site admirable — des dizaines d’hectares de pelouses et d’arbres adultes taillés avec la précision d’un bonsaï. Sur la gauche, un haut mémorial, comme une flèche, au-dessus d’une chapelle où repose un Bouddha magistral, sculpté et surtout laqué par l’artiste okinawaien Shinzan Yamada, en hommage aux deux fils qu’il avait perdus dans la bataille. À ses pieds, les centaines de guirlandes de grues en origami dont j’ai déjà parlé l’année dernière à propos d’Hiroshima, symboles de paix et de souvenir à l’usage des présents. Il n’y avait d’ailleurs pour ainsi dire personne sur toute l’étendue du parc, sinon une centaine de lycéens venus retrouver là les noms de leurs grands-parents.
Car la particularité de ce gigantesque monument aux morts est de rassembler, sur des plaques de marbre noir alignées en trois-quarts de cercle comme les tombes à la fin du Bon, la Brute et le Truand, aussi bien les noms des Japonais tombés dans cet immense égorgement dont témoigna Tu ne tueras point, le film de Mel Gibson, que ceux des Okinawaiens (ne pas mélanger, je vais y revenir), des Coréens embauchés eux aussi de force, des Américains et de leurs Alliés… Des plaques encore vierges attendent les noms, qui viennent s’ajouter chaque année, des corps démembrés, conservés pour identification, et dont les identités finissent par émerger des cendres. Une flamme inversée — en fait, une fontaine perpétuelle, belle idée — salue le souvenir des braves et des salauds, des trouillards et des héros, des Nippons et des Uncle Sam, tous ramenés à leur statut fragile d’êtres humains.
Imaginez, dans nos villes et nos villages, des monuments couplant dans la fraternité définitive de la mort les noms français et allemands… J’entends d’ici des voix scandalisées s’élever. Ce serait pourtant un beau symbole, puisqu’on en est à célébrer l’amitié franco-allemande…
Dans Goodbye Mister Chips (1934), James Hilton montre son héros, professeur déjà âgé dans une public school, rendre hommage devant une assistance stupéfaite, au plus fort des combats de la Grande Guerre, à un ex-professeur d’Allemand tombé pour le Kaiser Guillaume II, et cité parmi les anciens élèves morts pour George V. Une lubie ? Pas même : les morts ont (chèrement) gagné le droit de ne plus avoir de sentiments nationalistes. Est-ce à dire que les Japonais, soudain, auraient abandonné leur identité nippone ? Ils sont plus complexes que ça. Le Monument tout entier est un avertissement aux Américains — qui ont encore une base dans l’île, avec près de 20 000 hommes (que l’on voit peu, mais qui ont enfanté dans les rues de Naha McDo et KFC, monuments culturels d’outre-Atlantique), et dont les avions de chasse s’entraînent à pilonner des îlots perdus des îles Ryukyu. « Nous vous avons combattu avec férocité, nous sommes désormais alliés, mais si vous comptez sur nous pour vous aider à sauver Taïwan, un de ces jours prochains, de l’emprise chinoise, il faudra que vous y pensiez à deux fois. »
L’idée m’est revenue quelques heures plus tard en visitant le QG souterrain de la Marine impériale, des centaines de mètres de tunnels creusés à la pioche dans la roche de corail fossile. Là se tassèrent les derniers soldats qui faisaient encore front. Quand tout fut perdu, ils se suicidèrent en masse — 4000 hommes se couchant sur leurs grenades dégoupillées — pendant que leurs officiers se faisaient seppuku selon la méthode traditionnelle. Comme l’officier Yahara demandait au général Yushijima la permission de le suivre dans l’au-delà, il s’est vu refuser cet honneur : « Si vous mourez, il n’y aura pas un survivant connaissant la vérité sur la bataille d’Okinawa. Portez cette honte provisoire, mais supportez-la. Ceci est un ordre de votre Commandant. » Sur la table installée dans l’ultime bunker de l’Etat-major, les fleurs dans le vase sont constamment renouvelées, des bâtonnets d’encens fument devant un mini-temple, et hier, c’est toujours demain. Trois lycéennes en uniforme visitaient les lieux de leur propre chef. Une façon de saluer, à distance, les 2016 collégiens venus de 21 écoles de l’île, 1418 garçons, 505 filles et une cinquantaine d’enseignants, tous utilisés pour porter les munitions ou secourir les blessés, et dont la moitié moururent pendant les combats, dégagés à lance-flammes.
Si mes collègues n’étaient pas, souvent, des gauchistes qui ont des comptes à régler avec la France, ils feraient d’utiles sorties scolaires dans les hauts lieux d’où transpire encore l’Histoire. Parce que le souvenir des morts sert d’enseignement aux vivants — et même à ceux qui ne sont pas encore nés. Les morts okinawaiens ont été entassés dans des tombes-tortues typiques de l’île (leur forme rappellent, m’a-t-on expliqué, celle de l’utérus, afin que les défunts réintègrent le Grand Tout), cénotaphes collectifs qui tapissent les flancs de ces collines aujourd’hui fleuries d’hibiscus, hier dévastées au lance-flammes. Y nichent, prétend-on, les serpents mortels que l’on glisse dans les bocaux où infusent des eaux-de-vie recherchées. Désastre supplémentaire de cette bataille d’Okinawa, les fûts pluri-centenaires où vieillissaient les grandes cuvées d’awamori, l’eau-de-vie typique de l’île, ont été détruits pendant les bombardements. Un à-côté des centaines de milliers de morts civils : ils n’ont pas été dénombrés exactement, ils représentent entre un quart et un tiers de la population, d’autant que des familles entières se sont suicidées pour éviter de tomber entre les mains des Américains. Imaginez une France avec 20 millions de morts en une seule bataille. Le bilan des pertes fut si élevé qu’il fut l’argument suprême pour inciter Truman à lacer les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, au mois d’août 1945. Une façon d’éviter un nouveau carnage humain des deux côtés.
Quiconque ose demander au couturier homosexuel Simon Porte Jacquemus et à son compagnon qui est la mère de leurs jumeaux, se voit accusé d’homophobie. Pourtant, la GPA, interdite en France, demeure une question éthique légitime.
Décidément il est de plus en plus compliqué d’aborder sans passion et anathèmes certaines questions fondamentales tant elles sont devenues des façons de faire le procès en fascisme des uns et en égocentrisme destructeur des autres. Le tout sans que tout ce cirque ne se termine jamais sur une façon intéressante d’analyser ce que ces accès de fièvre disent d’une société en pleine implosion.
Cette fois-ci, c’est Marion Maréchal qui se retrouve dans la tourmente pour avoir retweeté un post paru sur X émanant de Gossip Room, site spécialisé dans les nouvelles liées au monde du divertissement, qui annonçait que le designer Simon Porte-Jacquemus et son compagnon étaient devenus papas. Commentaire lapidaire de la numéro 2 de Reconquête : « Où est la maman ? ».
Fantasmes
La formulation du tweet initial du site people pouvait effectivement donner l’impression que l’on était dans un monde fictionnel où les hommes accouchent et où les femmes sont évacuées de l’histoire. Il se trouve que les images, qui accompagnaient les félicitations adressées aux deux hommes devenus pères, évoquaient également le monde de la maternité et de l’accouchement. Voilà pourquoi cela ne pouvait que faire remarquer l’invisibilisation de la femme qui venait d’accoucher comme la volonté de l’effacer pour déployer le récit d’un enfantement fantasmé. À ce titre la question « où est la mère » n’est pas illégitime et se pose d’autant plus que le refus des réalités biologiques est un des marqueurs d’une abolition du réel au profit d’une fiction où seule la volonté et le désir individuel comptent.
Le problème, c’est qu’en matière d’adoption cette fiction ne date pas d’hier. L’adoption plénière notamment efface l’origine des enfants et met en place une nouvelle filiation. Si un couple de même sexe adopte un enfant, les deux partenaires seront co-adoptants et auront une responsabilité parentale partagée. Ainsi, si pour faire un enfant, il faut bien un homme et une femme, pour l’élever les configurations peuvent être plus diverses et deux hommes peuvent parfaitement en être chargés. Effectivement, sur ce point-là, la réaction de Marion Maréchal peut être interprétée comme relevant d’une difficulté d’acceptation de l’homoparentalité.
GPA hors la loi
Autre point, si la communication du couple Jacquemus évacue soigneusement la question de la mère, c’est aussi parce que les deux hommes ne sont pas en règle vis-à-vis de la loi française. En effet, les jumeaux sont manifestement nés suite à une GPA, Gestation Pour Autrui. Un acte qui consiste pour des couples riches, à louer le ventre d’une femme pauvre pour y placer des embryons. Emmanuel Macron s’était même engagé en 2017 à maintenir l’interdiction de la GPA en en faisant « une question d’éthique et de dignité ». Il faut dire que le trafic financier autour de la GPA fait de l’enfant un bien que l’on peut vendre ou acheter le ramène à un statut d’objet. La mère et l’enfant sont réduits au statut de moyens au service des désirs d’autrui. Le corps devient une ressource comme une autre. Selon Sylviane Agacinski, qui a beaucoup travaillé sur ces questions, la GPA s’apparente au retour d’une forme d’esclavage où certains hommes ne sont plus sujets mais objet de droit, où certaines circonstances les réduisent à l’état de choses, susceptibles d’être vendues ou échangées, où leur corps n’est plus inaliénable mais peut être acheté ou occupé.
Il y a ici une dimension ultralibérale qui s’exprime : le droit est une triangulation. Le contrat ne met pas deux personnes en relation mais trois : les deux co-contractants et l’Etat qui assure le cadre au sein duquel le contrat est passé et qui permet d’en imposer le respect si l’un des partenaires est défaillant. Sans cette triangulation, il n’y a pas contrat, c’est la loi du plus fort qui s’abat sur le plus faible, du plus riche qui s’exerce sur le plus pauvre.
À ce titre il y a un vrai souci à hurler à l’homophobie pour exhiber sa vertu et à faire dans le même temps impasse sur les questions éthiques que pose la GPA. D’autant qu’en majorité ce sont aujourd’hui des couples hétérosexuels qui y ont recours. Poser la question de la mère est dans ce cadre pertinent, quel que soit le couple en cause, et ne marque pas une « homophobie décomplexée ». Même si dans le cas de Marion Maréchal on peut penser que le couple homosexuel n’est pas son idéal de configuration familiale et même si on peut penser qu’il est déplacé de se servir d’une annonce liée à la vie privée d’un couple pour déployer un discours politique.
La GPA vient d’être reconnue comme un crime au niveau de l’Union européenne au même titre que l’esclavage ou la prostitution forcée
Ce qui serait réellement homophobe serait de penser que les deux hommes en question ne sont pas susceptibles d’élever un enfant et de leur contester ce droit. En revanche être choqué de l’évacuation de la mère comme de l’utilisation de la GPA s’entend. D’ailleurs, l’Union européenne vient de réaffirmer son refus de la GPA en adoptant une loi qui la criminalise. Mais surtout, il y a une réalité de l’homophobie qui, elle, n’est pas combattue parce qu’elle heurte les représentations qui voient dans le vieux blanc d’extrême-droite, l’acmé de l’homophobie. Or aujourd’hui l’homophobie est plutôt l’apanage du jeune musulman. En effet, les agressions contre les homosexuels sont en forte hausse et sont liées en partie à l’explosion de l’islamisme et au rejet de l’homosexualité dans les cultures arabo-musulmanes. Comme dans le cas de l’antisémitisme, le vieux fond culturel d’extrême-droite n’a pas disparu mais de nouveaux acteurs apparaissent.
Pour preuve ? Alors que Rima Hassan voyait dans la possibilité de tomber à bras raccourci sur Marion Maréchal, l’occasion de se poser en grande conscience morale, ce que son image de soutien du Hamas rend impossible, elle a été vite rattrapée par la patrouille islamiste et son aversion de l’homosexualité. Un certain Youssef Hindi lui rappelant « qu’on ne combat pas le Diable sioniste en faisant équipe avec Sodome et Gomorrhe ». On ne saurait être plus clair. Et cette façon de penser ne s’exprime pas que sur X, mais est à l’origine de nombreux guets-apens tendus aux homosexuels. Rappelez-vous la démission de l’élu socialiste Boris Venon aux Mureaux qui disait avoir vécu 11 agressions physiques à raison de son orientation sexuelle. Suite à cela, un reportage tourné dans les quartiers difficiles des Mureaux avait montré le rejet très fort de l’homosexualité notamment chez les jeunes musulmans. État des lieux confirmé par un sondage IFOP en 2019 : 63% des musulmans estimaient que l’homosexualité était un crime contre 14% chez les catholiques (10% chez les personnes se déclarant sans religion). L’écart est énorme et parle de différences culturelles profondes.
Il y a là un travail important à faire auprès d’une population pour réellement faire progresser l’acceptation de l’homosexualité. Et se défouler à bon compte sur Marion Maréchal ne résoudra en rien le problème de fond de la réalité de l’explosion de l’homophobie.
Cette année, la nuit du Seder de Pessa’h fut vraiment différente des autres nuits.
Dans beaucoup de foyers juifs dans le monde, un siège était vide parmi les invités et ce siège n’était pas destiné au prophète Elie, le précurseur du Messie.
Tout le monde n’a pas le cœur à la fête
Je suppose que beaucoup de familles d’otages n’ont pas eu le cœur à célébrer. S’appesantir sur les opinions divergentes de Rabbi Yossé, Rabbi Eliezer et Rabbi Akiba quant au nombre exact de plaies qu’ont subies les Égyptiens alors qu’on ignore si l’enfant, l’époux ou le père sont encore en vie et s’ils le sont, dans quel état ils se trouvent, réclame une faculté de mise à distance qui n’est pas à la portée du commun des mortels.
Et puis, il y a ceux dont un être cher a été tué ou gravement blessé, ceux ou celles, surtout celles, qui ne pourront jamais oublier les heures abominables. Il y a ceux qui ont vu leur quotidien bouleversé et il y a les familles de soldats qui vivent dans l’inquiétude. Il y a nous tous pour qui le 7 octobre restera une date noire et pour qui la fête de Simhat Tora et le Yom Hashoah qui adviendra dans quelques jours, ces deux moments de joie et de tristesse du calendrier, se grefferont désormais d’une signification supplémentaire et tragique.
Le cas de Hersh Goldberg-Polin
Hier 24 avril a été diffusée par le Hamas la vidéo d’un des otages1, un extraordinaire soulagement pour sa famille qui le voit vivant. Hersh Goldberg-Polin, 24 ans, a été enlevé et gravement blessé au festival Nova. Dans un texte probablement écrit par ses geôliers, il critique durement Benjamin Netanyahu, qu’il rend responsable de l’échec des négociations, de la mort lors de bombardements de 70 otages et auquel il demande de démissionner. La mère du jeune homme, Rachel Goldberg, est une israélo-américaine qui a rencontré les dirigeants du monde, dont le Pape et Joe Biden, pour défendre la cause des otages et qui a été nommée par le magazine Time parmi les 100 personnalités de l’année. C’est dire que le choix de présenter une vidéo de son fils pendant la fête de Pessah est un coup médiatique habile du Hamas, une arme de pression qui n’améliorera pas, surtout aux États-Unis, l’image d’un Premier ministre israélien fréquemment accusé de se désintéresser du sort des otages et dont la relation avec leurs familles est déjà pour le moins houleuse.
Seuls trois otages ont été directement libérés par l’armée israélienne et des informations alarmantes, que cette video semble confirmer, circulent sur le nombre de survivants. C’est à cause de la position maximaliste du Hamas que les négociations sont au point mort mais ce sont les Israéliens qui en seront mensongèrement rendus responsables, comme ils le seront bientôt d’avoir provoqué la mort des otages, et dès maintenant de commettre un génocide, d’organiser une famine et de massacrer des prisonniers. De fait, la situation des otages, cause majeure de la guerre, est passée au second plan des exigences internationales au regard de la souffrance de la population gazaouie. Bientôt peut-être on ne parlera d’eux que comme de simples prisonniers, car le mot « otage » pourrait offenser le Hamas…
La fête de la liberté
Israël, qui est en lutte contre un ennemi impitoyable et puissant, l’islamisme, rencontre dans le monde une déferlante d’hostilité là-même où il devrait trouver un soutien. La tentation existe d’en faire un autre épisode de la litanie des ennemis du peuple juif, celle de Had Gadya qui clôture la cérémonie du Seder. Mais plutôt que de ressasser cette conclusion amère, il faut rappeler que Pessa’h est avant tout la fête de la liberté.
Cette liberté, les Juifs de la diaspora ont d’autant plus les moyens de la revendiquer naturellement dans leurs pays qu’il existe un Etat du peuple juif, l’Etat d’Israël.
La liberté, rappelait David Ben Gourion, n’est pas synonyme de sécurité, et les citoyens israéliens doivent lutter durement pour la préserver. Mais liberté n’est pas non plus synonyme de soumission et grâce à Israël, les Juifs du monde entier savent que le temps de la dhimmitude, et pas seulement celui de l’esclavage en Egypte, est désormais un temps révolu.
Apple embarrassée. Quand les utilisateurs d’iPhone cherchaient une émoticône pour illustrer un message sur leur téléphone, l’entrée «Jerusalem» donnait comme résultat le drapeau palestinien…
La propagande propalestinienne s’infiltre presque partout dans les sociétés occidentales, même là où on s’y attend le moins, par exemple dans les fonctionnalités de votre iPhone.
Comme chacun le sait, quand on tape un texte sur un smartphone, le système prédictif propose des émojis selon les mots qu’on est un train d’écrire : l’image d’un cœur pour « amour », des mains qui prient pour « s’il te plait »… Or, si avec le clavier en anglais, on tape « Jerusalem » sur le téléphone d’Apple, c’est l’emoji du drapeau palestinien qui est proposé. Le 9 avril, Rachel Riley, présentatrice de télévision britannique dont la mère est juive, poste sur X (anciennement Twitter) une capture d’écran, rappelle ce que c’est que l’antisémitisme et ajoute une requête à l’intention de la marque à la pomme : « Veuillez expliquer s’il s’agit d’un acte intentionnel de la part de votre entreprise ou si vous n’avez aucune mainmise sur les interventions de pirates informatiques ». Elle fait remarquer que taper le nom d’aucune autre capitale ne suscite la proposition d’un drapeau national. L’apparition de l’emoji palestinien est le résultat d’une mise à jour du système opératoire qu’Apple a rendue disponible pour ses clients au mois de mars.
Interrogée par la BBC, l’entreprise de la Silicon Valley a prétexté, de manière très faible, un bogue informatique qui serait corrigé par une mise à jour ultérieure. Personne ne peut ignorer que Jérusalem est la capitale d’Israël, tandis que la partie est de la ville est réclamée par les Palestiniens pour la capitale de leur futur État, si jamais un tel État voit le jour. Dans la situation de crise actuelle, un « bogue » qui semble trancher dans ce débat et même effacer implicitement l’existence d’Israël, peut-il être le fruit du seul hasard ?
La maison Renoma incarne un style chic et décalé. Une fantaisie insufflée par Maurice, son fondateur. Styliste, photographe et galeriste, ce jeune homme de 83 ans est mis à l’honneur dans un beau livre, et sa mascotte, un poisson rouge, s’expose à l’Aquarium de Paris…
La maison Renoma a 60 ans. C’est peu dire que Maurice, son juvénile fondateur et immarcescible patron, n’accuse pas ses 83 piges. Dans le regard de ce bonhomme de petite taille, pâle, chenu, nippé comme s’il avait toujours 20 ans, se lit une malice pétillante, quelque chose d’enfantin, j’allais presque écrire : d’immature, qui vous met à l’aise d’emblée. C’est pourtant un homme d’affaires madré, le Renoma ! En 1963, il ouvre à Paris avec son frère la boutique White House Renoma. Le style chic décalé de ses vêtements fait fureur chez les « minets » du XVIe. Plus tard, il multiplie les licences partout sur la planète. Fortune faite, il se recentre sur la fameuse boutique du 129bis, rue de la Pompe, adresse immuable, face au lycée Janson-de-Sailly. C’est là, dans les étages, qu’il aménage L’Appart, un espace tarabiscoté où il expose ses amis, mais surtout ses propres travaux. Autodidacte, travailleur infatigable, doué d’un optimisme et d’une confiance en lui à toute épreuve, Maurice Renoma, dans les années 1990, se met, en plus, à la photo. Depuis, ses images fantasques et gentiment transgressives tapissent les cimaises de nombre de galeries ou d’espaces prestigieux, en France comme à l’étranger.
Ce « roman d’une vie » nous est conté sous les auspices de Flammarion dans l’écrin d’un beau livre accordé au style Renoma : un collage. Titres pleine page en énormes caractères, portfolio sur papier glacé alternent avec les feuillets mats qui portent ces iconographies dissidentes ; quant aux témoignages, on les lit en lettres blanches sur fond noir, textes où Maurice, relayé par la plume de Sonia Rachline, confesse sans emphase son petit tas de secrets, comme disait l’autre.
Entre fashion et people, la mémorialiste est à son affaire, elle à qui l’on doit, entre autres, un Karl Lagerfeld de A à Z (Gallimard, 2019) ou encore, un David Bowie n’est pas mort (Robert Laffont, 2017). La voilà donc qui s’attaque désormais à un vrai vivant parmi les vivants. Le titre de l’ouvrage cadre avec son héros : Maurice Renoma : hors cadre – justement. Car la quadrature du créatif, c’est bien d’être curviligne, telle la route du poisson rouge dans l’aquarium, rebelle au parcours fléché : espèce amphibie, muette et furtive dont le Maurice plasticien s’est fait une mascotte en plastique, dotée même d’un prénom :« Cristobal » – ce que la banane est à Andy Warhol ? Sinon que, au contraire de la banane, « le poisson rouge n’est pas bête du tout, dixit Maurice. Si on le remet dans son élément aquatique, il grandit et retrouve ses réflexes. »
Et il lui consacre même une expo ! L’idée est née d’une rencontre, à La Havane, avec le célèbre israélo-cubano-argentin Enrique Rottenberg. Jusqu’au mois de mai, le fétiche à branchies de Maurice Renoma est à l’honneur à l’aquarium de Paris, enfoui sous la colline de Chaillot. Plus folâtre que militante, plus pulsionnelle qu’engagée, sa figurine y est en immersion, sous la forme de vidéos et de photographies, dans la mouvance du pop-art. Histoire de nous rappeler aussi que les poissons ingurgitent innocemment le plastique déversé par millions de tonnes dans les océans… Le recyclage est une vieille croisade de la griffe Renoma.
Les témoignages égrainés dans le livre de Sonia Rachline sont précieux. À commencer par celui de Stéphanie, la fille de Maurice, créatrice de mode et photographe. Elle note : «Le rapport s’est d’ailleurs inversé : l’adulte, c’est moi.» De son côté, l’ex-patron de l’Espace Pierre Cardin, Nicolas Laugero Lasserre, à présent galeriste et « entrepreneur d’art » (sic), se présente comme le « fils spirituel» de Maurice, «sous le charme de tous ses rituels : les repas, les parties de ping-pong, les promenades en forêt, le marché». Il a d’ailleurs acheté une maison en Normandie, à un kilomètre de celle où son mentor reçoit le week-end ses amis de tous âges. Il y a aussi Marc Held, « l’ami de longue date » – architecte et designer ; ou encore Jean-Jacques Feldman, «le presque frère», qui dit de Maurice :«c’est un vrai triste, mais un vrai triste juif… C’est-à-dire que sa tristesse est toujours accompagnée d’un sursaut de dérision.»
Il est vrai que venir au monde un 23 octobre 1940 n’est pas alors une sûre promesse d’avenir. L’enfant est «gaucher, (contraint à la main droite) dyslexique, bègue». Dans le quartier du Sentier, ses parents, émigrés juifs polonais, tiennent atelier et boutique de confection. La famille trouve refuge à la campagne. Le père inscrit son fils turbulent dans une école de comptabilité : Maurice aime les chiffres ; ils le lui rendent bien. «Vierge de savoir, d’instruction, de connaissances», il laissera «parler son instinct, suivre son bon sens et sa sensibilité, sans aucun tabou, aux antipodes de l’académisme». Son frère aîné Michel, démobilisé à son retour d’Algérie, le rejoint dans cette maison de couture qui «redistribue les codes vestimentaires » : recyclages, couleurs affirmées, patchworks, détournements de pièces d’ameublement, coupes cintrées, réactualisations vintage– Escher ou Vasarely comme inspirateurs d’un classicisme en rupture de ban. Dénichée par hasard, l’adresse de la rue de la Pompe devient l’épicentre d’une entreprise florissante. Les points de vente se multiplient, en France, en Europe, aux États-Unis, en Asie. «Chez lui, la spéculation est un muscle hyper développé», plaisante Sonia Rachline. Même si «le marketing, dans sa bouche, devient un gros mot. » C’est pourquoi Maurice finit par se délester de ses licences : leur gestion entravait sa créativité. Recentré sur la boutique, il lance L’Appart, «espace ouvert aux événements, happenings, expositions». Le Renoma Café Gallery, sur l’avenue George-V, lui sert de QG relationnel. N’étaient les tables nappées d’un blanc immaculé, le chic déglingué du restaurant est bien à l’image de Maurice. Sonnez, trompettes de la Renoma !
À lire
Sonia Rachline, Maurice Renoma : hors cadre, Flammarion, 25 mars 2024.
Le 25 avril marque le 50e anniversaire de la révolution des oeillets qui a mis fin à la plus ancienne dictature en Europe. De 1974, lorsque des capitaines rebelles de l’armée ont renversé quatre décennies de dictature sans que le sang ne coule, à l’élaboration de la Constitution portugaise en 1976, le pays a été secoué par des mouvements populaires divers. 18 mois plus tard, la décolonisation est terminée. 12 ans plus tard, le pays le plus occidental du continent adhère à l’Union européenne. En mars 2024, il envoie 50 députés Chega à l’Assemblée…
A l’origine, un classique coup d’Etat…
La percée électorale, qui n’a surpris que ceux qui ne voulaient pas la voir venir, du parti Chega (Assez), étiqueté « populiste d’extrême-droite » par paresse intellectuelle, aux législatives du 10 mars au Portugal, clôt très probablement un cycle politique vieux de 50 ans et à bout de souffle, issu, paradoxe, d’une révolution dite des œillets, la dernière des révolutions anticapitalistes qui ont égrené l’histoire de l’Europe. Dans ces années post-68, elle avait enthousiasmé toutes les gauches, des modérées aux plus radicales. Enfin « le monde » pouvait – soudainement et à nouveau – « changer de base ». Alors toutes faisaient le pèlerinage à Lisbonne, après l’avoir fait dans les années 60 à La Havane. Et en revanche, elle avait rendu fébriles toutes les droites… Le communisme sonnait à la porte de l’Europe.
Pourtant, ce ne fut pas un prolétariat avec à sa tête un parti d’avant-garde léniniste, mais un classique coup d’Etat fomenté par une poignée « de capitaines », mal payés, déconsidérés, d’origine modeste pour la plupart, surtout las de mener une guerre coloniale qui durait depuis 13 ans, elle aussi la dernière de l’histoire européenne, au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau, au Cap Vert, à San Tomé et Principe, les dites « provinces ultra-marines », qu’ils ne pouvaient ni gagner ni perdre, qui en a été à son origine.
Le coût de l’effort militaire pour sauver l’ultime empire colonial du Vieux continent – la France et la Grande Bretagne, certes dans la douleur, avaient liquidé le leur une bonne décennie auparavant – absorbait près de 50% du budget de l’Etat déjà exsangue, enfonçant davantage le Portugal dans sa pauvreté endémique. Chaque année, quelque 80 000 Portugais, les plus jeunes et entreprenants, étaient contraints à l’exil, principalement en France, Belgique, Brésil, et un peu en Allemagne fédérale. Un peu plus de 800 000 d’entre eux avaient choisi l’Hexagone, le plus fort contingent d’émigrés, soit l’équivalent de près de 10% de la population du Portugal.
Le jeudi 25 avril 1974, une radio appelée Renascença (Renaissance), diffuse à minuit 20 une chanson, Grandôla, Villa morena, à la mélodie lancinante, dont les deux premiers vers disent : « Grandôla (une ville de l’Alentejo – une province du sud, fief des grandes propriétés agricoles), ville brune, terre de fraternité où le peuple commande… ». Une heure et demie auparavant, une autre radio avait diffusé la chanson qui avait représenté le Portugal à l’Eurovision, E depois do Adeus (Et après l’adieu). C’étaient les deux signaux du déclenchement du coup d’Etat. La première chanson diffusée appelait à la mobilisation des 5 000 soldats de la métropole (sur un total de 140 000, la presque totalité déployée en Afrique) directement impliqués dans l’opération baptisée « Virage historique » dont le but initial se limitait à renverser le gouvernement pour en finir avec la guerre. La seconde donnait l’ordre du branle-bas de combat.
Plusieurs compagnies insurgées se mettent aussitôt en mouvement. Une colonne de blindés prend position aux premières lueurs de l’aube sur la place du Commerce de Lisbonne, lieu stratégique qui permet le contrôle des ministères, la banque centrale, la télé et radio d’Etat, et autres sièges du pouvoir. La manœuvre avait été conçue et menée de main de maître par un capitaine de 38 ans, Otelo Saravaïa de Carvalho, né au Mozambique, qui avait combattu en Guinée-Bissau, qu’on surnommera plus tard le Fidel Castro portugais, fondateur du Mouvement des Forces Armées (MFA), à son origine une sorte de syndicat corporatiste qui se muera en colonne vertébrale de l’insurrection.
Arraché à son sommeil, l’homme fort du régime car disposant constitutionnellement des pleins pouvoirs, le président du conseil, Marcelo Caetano, se réfugie à la caserne de la Garde républicaine. Il avait succédé en 1968 au père fondateur, Antonio Salazar, d’une des dictatures parmi les plus implacables qui semblait jusqu’alors indéboulonnable. A sa prise du pouvoir, Caetano avait laissé brièvement entrevoir l’éventualité d’un assouplissement du régime. Sous la pression d’une église très conservatrice et d’une armée intransigeante sur la défense de l’empire, elle avait tourné court.
A 10 heures, un régiment refuse d’obéir à son chef, le général de brigade Junqueira dos Reis, qui lui avait donné l’ordre de faire feu sur la colonne de blindés de la place du Commerce commandée par le capitaine Salgueiro Maïa, la deuxième figure emblématique du mouvement, et se rallie à celui-ci. « C’est ici que s’est gagné le 25 avril », dira ce dernier. Une heure avant, la frégate Gago Couthino avait déjà refusé de pilonner les blindés, signe que les unités fidèles au pouvoir avaient commencé à vaciller. Pendant ce temps, une fleuriste, Celeste Caeiro, offre des bouquets d’œillets aux hommes de la colonne de blindés qu’ils mettront à l’œillère de leurs treillis ou au canon de leurs fusils. C’est ainsi qu’incidemment cette fleur devient le symbole de la révolution qui suivra… et qui échouera deux ans après, à la suite d’un autre coup d’Etat.
Résigné, poussé par ses proches, Caetano remet à 18 heures sa démission à un général dissident, Antonio Spinola, dit « le général au monocle », en portant un en permanence à son œil droit. Deux mois avant, il avait publié un livre qui avait eu l’effet d’une bombe, « Le Portugal et son futur ». Il y préconisait une timide libéralisation du régime mais surtout la création avec les colonies d’une fédération d’Etats sur le modèle du Commonwealth. En une journée, une dictature de 41 ans s’était effondrée comme un château de cartes. La redoutable police politique tentera un dernier baroud d’honneur. Cernée dans son siège dans le centre de Lisbonne, elle tirera sur la foule faisant quatre tués. Un de ses membres, qui tentait de s’exfiltrer, sera lui lynché par celle-ci.
Le général Spinola, entouré des chefs du MFA, annonce symboliquement le 26 à 01h30, l’heure précise à laquelle avait été déclenché la veille le soulèvement militaire, la démission de Caetano, la formation d’une Junte de salut national, et expose le programme politique de celle-ci, dit des trois D, à savoir « Démocratie, Décolonisation et Développement » qui est accueilli avec scepticisme par les capitales européennes. Ne s’agirait-il pas en réalité d’une réédition d’un coup d’Etat à la Pinochet survenu huit mois auparavant au Chili ? D’autant que les jeunes capitaines reconnaissent comme chef Spinola, en lui confiant la présidence de la junte qui assurait le gouvernement provisoire… Ne s’était-il pas engagé en 1941 à la Wehrmacht et n’était-il pas un très proche du caudillo Franco en Espagne ? Militaire et progressiste, n’était-ce pas antinomique ? C’était oublié qu’il y avait un précédent. En 1968, des militaires de gauche avaient pris le pouvoir au Pérou, et construit une société socialiste, fortement inspirée du modèle yougoslave, dit Titiste, se fondant plus sur l’autogestion que sur une économie étatique à la soviétique.
Deux événements très rapprochés conduiront à la radicalisation des « capitaines », la gigantesque manifestation à Lisbonne qui, commémorait, pour la première fois dans l’histoire du pays, le 1er mai, et où « les militaires ont rencontré le peuple », et l’appel le 28 septembre 74 à une manifestation de « la majorité silencieuse », appelée par Spinola pour contre-carrer le virage à gauche qui s’amorçait et, où les militaires « ont découvert les classes laborieuses » et passé une alliance tacite avec le Parti communiste, le seul parti réellement organisé sur un modèle militaire.
De l’enthousiasme au désenchantement, d’où la percée de Chega
Ni les six communiqués diffusés par les insurgés, au long de la nuit et de la matinée du 25 avril, ni le très elliptique programme, dit des « Trois D » (car s’étant fixé trois objectifs : Démocratisation, Décolonisation et Développement), rendu public en même temps que l’annonce de la fin de la dictature, ne pouvaient laisser entrevoir que le coup d’Etat virerait à la révolution. Les communiqués se limitaient à appeler la population à rester chez elle. Quant au programme, sur le plan économique, il se bornait à évoquer une vague politique de développement pour réduire la pauvreté.
Trois événements ont conduit à la radicalisation du Mouvement des Forces Armées (MFA) qui, à deux doigts près, a failli aboutir à une guerre civile, non pas entre opposants et partisans du nouveau régime, mais entre modérés et radicaux au sein même de celui-ci : la célébration officielle du 1er mai pour la première fois dans l’histoire du pays et deux tentatives de contrecoups d’Etat de droite, fomentés par le propre chef de la junte, le général Spinola.
La fête du travail rassembla à Lisbonne quelque 500 000 manifestants. Civils et soldats défilèrent bras dessus-dessous dans l’enthousiasme. A la tribune se côtoyaient chefs militaires et dirigeants des partis politiques tout récemment autorisés. Parmi eux, Mario Soares, très proche de François Mitterrand, aux traits du visage lourds, aux gestes patauds, mais habile politicien, fondateur du Parti socialiste portugais, juste un an auparavant en Allemagne fédérale, financé et parrainé par le Parti social-démocrate, le SPD ; et Alvaro Cunhal, le secrétaire général inamovible du Parti communiste, lui, très proche de Georges Marchais, mais qui sous des dehors affables, charismatique orateur, cachaient un pur et dur Stalinien, farouchement opposé au courant Eurocommunisme italien qui avait pris ses distances avec Moscou, et, plus tard, avec la Perestroïka.
Les deux hommes étaient rentrés de leur exil en France, respectivement l’avant-veille et la veille. Leur présence ostensible côte-à-côte à cette tribune suggéra qu’ils avaient passé un accord s’inspirant du Programme commun de la gauche en France. En fait, ce n’était qu’un affichage de circonstance. L’un et l’autre étaient porteurs de deux projets totalement antagoniques : Soares était pour un modèle cogestionnaire à l’allemande ; Cunhal entendait instaurer un régime à la soviétique. Très vite, leurs divergences tournent à l’affrontement qui faillit même provoquer en France la rupture du Programme commun.
Quant aux militaires, détenteurs du pouvoir, ils se cherchent… Les premières mesures qu’ils prennent se limitent à jeter les bases d’une société démocratique : fin de la censure, liberté de la presse, autorisation des partis et syndicats, libération de tous les détenus politiques, droit de grève et de manifester, instauration d’un salaire minimum, promesse d’élections libres, nouvelle constitution. Ils engagent le processus de décolonisation au pas de charge. Il sera promptement expédié. En l’espace de 18 mois, toutes les colonies obtiennent leur indépendance. Ils procèdent aussi à une première nationalisation, celle de la Compagnie des eaux sur la demande de son personnel qui occupe son siège. Ce sera l’unique jusqu’à la vague de mars 75.
Cette rupture avec l’ancien régime qu’il juge trop à gauche n’est pas du goût de Spinola. Il appelle à une grande manifestation de « la majorité silencieuse » pour le 28 septembre qui de la province doit converger vers la capitale. Le Parti communiste (PCP), le seul parti ayant une base militante, se mobilise. Il barre tous les accès à Lisbonne. L’aile gauche de l’armée se joint spontanément à lui sur les barricades. Une convergence, peut-on dire, culturelle, s’établit dès lors entre ces militaires progressistes qui ont pour chef Otelo de Carvalho, le cerveau du 25 avril, et le PCP dont l’organisation hiérarchique n’est pas sans analogie avec celle d’un régiment. La manifestation est un échec cuisant. Trois jours après, Spinola démissionne de la présidence de la junte.
Par réaction, cet échec suscite une effervescence sociale débridée qui rappelle Mai 68. Grèves, occupations, manifestations, formation de comités de quartier, d’usagers, d’usines, se multiplient à l’instigation du PCP avec la connivence du gouvernement qui a à sa tête un colonel, Vasco Gonçalves, sympathisant communiste affiché, et du MFA qui s’est imposé comme l’organe tutélaire du régime. Mais Spinola n’a pas abdiqué. Le 11 mars 75, il retente un nouveau coup d’Etat qui lui aussi se solde par un échec. Il fuit en Espagne avant de s’exiler au Brésil.
En riposte, le 14 mars, le gouvernement provisoire nationalise les banques, le lendemain les assurances, un mois après les transports, la sidérurgie, le secteur énergétique, puis en septembre la construction navale. Il engage aussi une réforme agraire qui collectivise les latifundios de l’Alentejo. La « soviétisation » du pays est en marche. Entre mars et novembre, 1 300 sociétés sont nationalisées qui représentent 20% du PIB. Dans le même temps, d’innombrables petites et moyennes entreprises passent sous le régime de l’autogestion. Le pays est au bord de la guerre civile entre modérés derrière le PS et radicaux derrière le PCP : c’est ce qu’on a appelé « l’été chaud ».
Le 13 juillet, un groupe de neuf officiers membres de la direction du MFA, parmi lesquels le rédacteur du programme des trois « D », Melo Antunes, proche du Parti socialiste, lance un appel disant que le pouvoir doit être issu des urnes et non s’imposer par la force. Le 25 avril avaient eu lieu les élections pour la constituante qui donnèrent une majorité écrasante au bloc modéré. Le PS était arrivé en tête avec 38% suivi du PPD, centre gauche à l’époque avant de virer au centre droit sous l’appellation de Parti Social-Démocrate (PSD) avec 26%. Le PCP se classe 3ème n’obtenant que 12,5%.
Mais, le 25 novembre, un régiment de parachutistes se soulève, veut imposer un régime à la soviétique. La riposte est immédiate : le groupe des neuf destitue leur chef, Otelo de Carvalho. Surprise, le PC ne s’y oppose pas et l’intéressé accepte son limogeage. Le 28, les parachutistes regagnent leur caserne. C’en est fini de la révolution des œillets. Une question demeure sans réponse : pourquoi le PCP a avalisé la destitution de Carvalho, le Castro cubain ? Parce qu’il se sentait débordé sur sa gauche ? Ou sous ordre de Moscou, Brejnev ne voulant pas d’un second Cuba, le premier étant un fardeau pour l’économie exsangue de l’URSS à cause à la fois d’une course aux armements et aux lourdeurs bureaucratiques inhérentes au système ?
Les législatives d’avril 76 consacrent l’hégémonie du bloc modéré PS-PPD. Son candidat à la présidentielle de juin, le général Ramalho Eanes, l’emporte dès le premier tour avec près de 62%, Otelo de Carvalho ne recueille que 16% et le candidat communiste à peine 8% amorçant ainsi l’inexorable déclin du PCP. A partir de ce moment, jusqu’aux législatives du 10 mars dernier, droite et gauche modérées se partagent le pouvoir en alternance, et font économiquement du pays l’atelier d’assemblage de l’Europe (à l’instar du Mexique par rapport aux Etats-Unis), accordent des avantages qui ont fait de l’Algavre (sud), une vaste maison de retraite pour les nantis âgés du nord du continent. A la constituante de 75 la participation avait été de 92%, aux législatives de 2019 de 48%, à la présidentielle de 2021 de 39%. En mars dernier, elle a bondi à 60%. Visiblement la percée de Chega a comblé un vide. Mais quel vide ? Celui laissé par les désenchantés de la démocratie, celui des nostalgiques de la dictature ? La majorité de ses électeurs a moins de 35 ans et appartiennent aux classes défavorisées. Et surtout, ils n’ont connu ni la révolution des œillets, ni la dictature. Alors ?…
Les autorités cambodgiennes s’inquiètent des abus croissants dont souffrent les primates.
Au Cambodge, des centaines de singes règnent sur les ruines d’Angkor. Malins, amusants, voleurs ou câlins, ils font la joie des touristes qui ne se lassent pas de poster des vidéos de leurs facéties sur les réseaux sociaux. Un succès qui cache pourtant une réalité moins glamour, plus sombre, voire macabre.
Victimes de nos clics
Selon l’APSARA, le bureau cambodgien qui supervise le site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, devenus domestiques, les primates sont victimes d’abus et la proie d’influenceurs locaux. Ces derniers n’hésitent pas à les violenter pour obtenir les scènes qu’ils souhaitent diffuser sur leurs profils personnels, afin d’obtenir un nombre de vues leur permettant de générer de l’argent. Un marché juteux pour les Cambodgiens, pourtant pointés du doigt, qui en tirent d’énormes bénéfices financiers. Un YouTubeur, ancien conducteur de tuk-tuk, explique d’ailleurs qu’il a commencé à filmer des singes pendant la pandémie de COVID-19, afin de retrouver un niveau de vie acceptable, quand un autre affirme que ces revenus lui permettent d’accéder à des soins médicaux.
L’APSARA a diligenté une enquête auprès du ministère de l’Agriculture afin de recueillir des preuves en vue de poursuites judiciaires contre les auteurs de ces vidéos. Divers protecteurs de la cause animale ont également lancé un appel aux internautes, leur réclamant de boycotter ou cesser de regarder ces vidéos. « Si les gens qui n’aiment pas ce genre de choses arrêtaient de les regarder, cela aiderait vraiment à résoudre le problème des abus », affirme Nick Marx, directeur du sauvetage et des soins de la faune sauvage à la Wildlife Alliance, dans une interview vidéo relayée par AP News.
Demandes à distance
Récemment, une enquête de la BBC a révélé l’existence d’un véritable réseau international qui a conduit à plusieurs arrestations et dénonciations, principalement en Angleterre et aux États-Unis. Des clients payaient des Indonésiens afin qu’ils torturent en ligne des singes, n’hésitant pas à échanger des idées avec d’autres membres sur un groupe Télégram dédié. Malgré ce scandale, le problème persiste. Une situation qui désespère l’APSARA, incapable de pouvoir faire face à l’ampleur du phénomène, peinant à identifier les auteurs de ces séquences, coupables avérés de maltraitance animale au nom de l’égocentrisme numérique.
« Paris Info Jeux 2024 », le site lancé par la Mairie de Paris pour nous préparer à vivre l’invivable cet été, regorge d’imprécations savoureuses. Inutile de caricaturer Mme Hidalgo et ses équipes, ils s’en chargent tout seuls !
Les Parisiens qui le pourront fuiront leur ville cet été. La capitale métamorphosée pour satisfaire les supporters du monde entier, et, surtout, les sponsors des JO, sera un spectacle à éviter. Mais Mme Hidalgo veut convaincre ses administrés de rester chez eux pour vivre l’invivable. « Partez pas, ce serait une connerie ! », lançait-elle pleine d’entrain début janvier. La simple tournure de l’injonction pousse à faire l’inverse et la perspective d’une émigration parisienne commence à travailler quelques esprits éclairés à l’Hôtel de Ville. Ne pouvant enchaîner les Parisiens chez eux, ni condamner les portes de Paris avec des blocs de béton, ils dégainent la méthode Coué : ce sera génial, puisqu’on vous le dit ! Et la propagande municipale de dérouler le grand jeu sur son site « Paris Info Jeux 2024 ». Un document remarquable a ainsi été mis en ligne le 23 avril : « 15 raisons de rester à Paris pendant les Jeux olympiques et paralympiques ».
Les titres des quinze petits paragraphes censés nous convaincre sont en soi des chefs-d’œuvre de langage-hidalgo, l’illustration éblouissante d’une idéologie hors-sol, de la haute orfèvrerie. Les voici donnés dans l’ordre (des priorités ?) : « On va pouvoir faire la fête tous les jours / Les terrasses resteront ouvertes jusqu’à minuit / On s’initiera gratuitement à plein de sports olympiques et paralympiques / On laissera les enfants s’éclater / On sera entourés des plus grands sportifs du monde / On rencontrera le monde / On verra enfin les premiers athlètes se baigner dans la Seine / On découvrira les parasports / On fera le plein d’expos sportives / On verra les monuments parisiens se transformer en stars des Jeux / On retrouvera un peu de l’esprit France 98 / On croisera des célébrités à tous les coins de rue / On pourra suivre le relais de la flamme dans des endroits insolites / On profitera des plages de Paris / Un rendez-vous unique à vivre une fois dans sa vie. »
Chaque ligne, chaque phrase, chaque mot justifie un exil estival et mériterait un commentaire… ou pas. La vie est courte et le mandat de Mme Hidalgo long encore de deux ans. Soyons fair-play : laissons-la à ses dingueries et organiser le chaos. N’est-ce pas ça, l’esprit des Jeux ?
Fanny Ardant est au Studio Marigny dans « La blessure et la soif », texte de Laurence Plazenet et mise en scène de Catherine Schaub pour quelques représentations exceptionnelles jusqu’à début juin. Elle est, sans hésitation, sans conteste, sans flagornerie, en toute objectivité, la plus grande actrice française. La voir vous dépollue l’esprit de toutes les bassesses du monde.
Jusqu’à maintenant – j’aurai bientôt cinquante ans dans quelques semaines – je n’avais jamais vu l’amour sur scène. L’amour ascensionnel, l’émoi et la chute, le sismographe affolé par la rencontre de deux êtres que tout attire et empêche, l’impossibilité et la faute comme rédemption. La fatalité qui embrase les âmes chéries. Le refus de se compromettre et de se démettre. Le feu qui laisse les corps inertes et le cœur en vrac, cette terre brûlée des amants interdits qui assèche les nuits. Malgré le chaos, les morales assassines et l’honneur bafoué, l’Histoire en marche, un mince espoir persiste, tambourine et ne renonce pas. Ce filet de vie marque au fer rouge les couples touchés par la grâce et l’instinct de mort. L’amour est cet enfant indocile et capricieux qui vient percuter les caractères les plus endurcis, les plus rétifs à l’abandon ne peuvent éteindre cette flamme incandescente. Elle luit et consume.
J’avais bien vu des approximations, des tâtonnements, des effleurements, parfois convaincants et puis le sentiment fuyait, fuitait ; fugace et impalpable, il passait comme un coup de vent. Une bourrasque et on oubliait la prestation. Certaines actrices s’en approchaient, le rendaient, un instant, vivant et brouillon, palpitant et désossé, leur talent et leur science du métier n’y suffisaient pas, elles étaient loin, très loin, de ce dédoublement. Elles pouvaient charmer, intriguer, amuser, sans jamais atteindre l’éclat d’une voix, les tressaillements intérieurs qui font lever une salle d’un seul homme. Hier soir, après une heure et demie, les applaudissements n’en finissaient plus, les larmes coulaient sur les joues de mes voisins et de mes voisines. Fanny Ardant n’est pas seulement possédée par le texte, elle en transpose toutes les nuances, toutes les anfractuosités, elle est souffle et virgule, emballements et déchirure, jouissance et ténèbres, larmes et soleil. Elle ne récite pas, ne joue même pas, elle est la représentation la plus fidèle, la plus sincère, la plus sanguine d’une femme qui aima durant trente ans son amant contre lui-même et contre elle-même.
Dieu et la justice des Hommes sont de bien faibles remparts devant une amoureuse décidée à ne pas se trahir. Il me fallut une marche nocturne dans un Paris presque gelé pour atterrir, pour reprendre la bonne cadence de mes pas, ils ne savaient plus comment avancer ces nigauds-là. Voulais-je vraiment quitter cette serre étouffante et merveilleuse où Fanny avait mis des émotions, des sensations véritables sur des élans incertains et des combinaisons intellectuelles ? Peut-être que certains spectateurs, ce matin au réveil, ont encore le fracas de Fanny en eux, la voix du désir qui monte et les meurtrissures d’un silence entêtant… Fanny Ardant est l’amour, dans ses fluctuations et ses atroces rétractations, dans son emprise et sa céleste vérité. Elle est peau, fluide, brisures et éclats, adoration et dévotion. Seule en scène, Fanny est tout. Noblesse et chevauchement. Pudique et désirable. Dès qu’elle prononce les premières lignes du roman de Laurence Plazenet, la salle est à l’unisson, la salle est son miroir, la salle est suspendue à ses lèvres, elle suit chaque mouvement, chaque minuscule inclinaison, chaque creux de ses poignets, chaque souffle éteint. Dans l’épure d’une scène dépouillée d’artifices, sur un sobre jeu de lumières allant de la rosée matinale à la terreur vespérale, dans sa traîne bleu nuit, Fanny éclaire le monde de son génie théâtral. Si jusqu’à hier soir, je n’avais jamais vu l’amour, je n’avais pas vu également la lumière qui élève les actrices au rang de divinité. Dans une société où chaque individu se croit investi d’un pouvoir divin, Fanny rétablit les échelles de valeurs. Il n’est pas trop osé, trop présomptueux, trop bavard de dire que Fanny Ardant est, à ce jour, la plus grande actrice française.
Fanny Ardant dans « La blessure et la soif » – Studio Marigny Paris 8e. Jusqu’au 1er juin 2024.