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Bardot, c’est moi !

La romancière Simonetta Greggio signe un livre d’un genre nouveau : la biographie épistolaire. Ou comment entrer dans la vie intime de Brigitte Bardot à travers les lettres d’une admiratrice.


L’icône du cinéma français prend la parole, ou presque. Dans Mes nuits sans Bardot, la romancière d’origine italienne Simonetta Greggio met en scène BB au soir de sa vie. Cette dernière s’apprête à fêter son anniversaire. Le 28 septembre prochain elle aura 90 ans. Depuis la Madrague où elle réside avec ses chiens, elle se repasse le film de sa vie. Non loin de là, une femme a loué une maison dans l’espoir de faire toute la lumière sur la star dont certains affirment qu’elle serait décédée. N’osant aller sonner à sa porte, elle décide de lui écrire. De longues lettres qu’elle dépose sous un caillou devant la célèbre maison. La comédienne les lit-elle ? On l’ignore, mais cela ne décourage pas la narratrice qui continue de lui adresser des missives revisitant les moments clés de son histoire. Entre les deux femmes, aucun lien apparent, si ce n’est l’admiration que la seconde porte à la première. Pourtant, l’alternance des lettres et des souvenirs évoqués par Brigitte Bardot finit par les rassembler en un troublant jeu de miroirs. Ce qui intéresse l’épistolière est moins la star que la femme. Celle en laquelle elle se reconnaît et qui, comme elle, a connu de nombreux déboires amoureux. « Comme vous l’avez fait à votre âge guerrier, j’ai chevauché les étés, embrassé à bouche qui veux-tu, aimé après avoir été trahie, trahi après avoir aimé. »

Brigitte Bardot dans « Une Ravissante Idiote » © Dalmas/sipa

Aussi rêverait-elle que son idole lui confie les zones d’ombres de sa vie. Cette envie qu’elle a pu avoir, elle aussi, « de crever pour cesser d’en crever de ces histoires mal foutues, de ces amours déglinguées ». Finalement, l’actrice comme la narratrice se retrouvent seules, avec leurs chiens pour toute compagnie. L’originalité de ce récit à deux voix consiste à mettre en lumière une BB méconnue. « BB petite fille, comme une copine d’école, cheveux en queue de cheval, chaussettes tirées sur les genoux écorchés. BB jeune femme, un autre moi, flamboyant. BB vieille dame, qui éclaire mon chemin en regardant derrière elle désormais. » Bardot a 17 ans lorsqu’elle est « vendue comme de la viande fraîche au cinéma » et part seule se faire avorter en Suisse. Puis les amants se succèdent. Nombreux. Roger Vadim, bien sûr, qui lui signifie que sans lui elle n’est rien, Jacques Charrier qu’elle épouse et aussi Samy Frey et les autres… Bardot aime les hommes et se conduit avec eux comme ils le font avec les femmes : elle n’hésite pas à les tromper. « BB aime faire l’amour. Elle l’assume, elle le proclame : faire l’amour est aussi naturel que danser, nager, manger» Mais l’auteur dessine aussi le portrait d’une femme « rebelle, désobéissante, redoutable, épouvantable, insupportable ». Une femme qui à 29 ans déjà commençait à s’intéresser à la cause animale, dont elle fera plus tard son cheval de bataille. Avec Mes nuits sans Bardot, Simonetta Greggio fait le choix du roman plutôt que de la biographie. En résulte un livre à l’image de son modèle : libre et envoûtant.

Simonetta Greggio, Mes nuits sans Bardot, Albin Michel, 2024.

Mes nuits sans Bardot: Prix du livre de plage 2024

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Pierre Michon, Arthur Rimbaud, l’été

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Sous le châtaignier au feuillage familier, je relis Rimbaud le fils, de Pierre Michon. Le livre a paru en 1991. L’auteur est un « pays » comme on dit ici, en Limousin. Il est né le 28 mars 1945 au hameau des Cards dans la Creuse. Il a été élevé par sa mère, institutrice, après que son père eut déserté le foyer. Lycéen à Guéret, Chaminadour pour Marcel Jouhandeau, il étudia les lettres à l’université de Clermont-Ferrand.

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Parmi ses récits, durs comme le silex, citons Vies minuscules (1984), Corps du roi (Prix décembre 2002), Les deux Beune (2023). Dans Rimbaud le fils, une question s’impose : « Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ? » Les réponses peuvent être multiples. Pierre Michon : « Les autres hommes, leur mère, les étoiles, ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ? » On pourrait, aujourd’hui, ajouter la perte des valeurs, la disparition de la langue, la mémoire des maquis, le silence de Lascaux ?

Michon développe son approche de l’écriture. Il dit qu’elle est nourrie « de croyance et de magie ». L’écrivain est un magicien qui croit aux puissances de la nature. Il dit encore qu’il ne se met pas à sa table tous les matins. Il attend le texte. L’écrivain n’est pas raisonnable. C’est pour cela, probablement, qu’il a choisi d’écrire sur Rimbaud, le jeune homme qui lâche tout à dix-sept ans, s’esbigne en Éthiopie, revient à Marseille pour subir l’ordalie de la scie sur la jambe. C’est amplement suffisant pour créer le mythe. Il faut cependant toute la précision de la phrase de Michon, tout l’ébranlement tellurique de son style, pour offrir une nouvelle analyse de la saison en enfer du poète de Charleville, hanté par ses visions qu’on ne pourra comprendre qu’au moment du Jugement. Rimbaud savait que la mort était à ses trousses – relire « Le Bateau ivre » – et que la course serait violente et brève.

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Le livre de Pierre Michon est étonnant d’originalité et, osons le mot, de fraîcheur. Sur les rapports entre Arthur et sa mère ; entre Rimbaud et Verlaine, ce Verlaine qui aime « trébucher » ; entre le poète et ses contemporains. Rimbaud n’est pas de son temps ; il est d’un ailleurs qui n’existe pas encore ; il est cet éternel frondeur photographié par Carjat – la séance de photo est subtilement interprétée par Michon. Et puis, il y a ce passage qui résume (presque) Rimbaud et Michon : « (…) la poésie ne peut pas être tout à fait du côté du bien, vu que nos premiers parents quand ils étaient dans le Grand Jardin ne parlaient pas, communiquaient à la mode des fleurs par des abeilles, des messages ailés, et sentirent se délier leur langue seulement après que l’ange leur eut montré la porte (…) ».

Le crépuscule tombe sur le champ aux vaches ; c’est l’heure où le ciel rosit comme les joues de l’enfant qui, soudain, sait.

Pierre Michon, Rimbaud le fils, Collection Folio.

Rimbaud le fils

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La relève

Ils sont jeunes, intellos, drôles et courageux. Cette nouvelle génération de journalistes n’hésite pas à monter au front pour défendre la liberté de pensée. Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas Alexandre Devecchio, Gauthier Le Bret, Geoffroy Lejeune et Arthur de Watrigant représentent toutes les nuances de la droite culturelle. Et donnent un sacré coup de vieux à Plenel, Aphatie et autres curés francintériens. Récit d’un casse médiatique.


Leur héros c’est Cyrano, mais ils ont tous quelque chose de Rubempré. Ils sont le cauchemar du clergé médiatique, ou ils devraient l’être. Depuis quelques années, ces jeunes-turcs du journalisme font allègrement feu sur le quartier général, occupant des positions stratégiques autour de la citadelle assiégée. Ils n’ont pas encore pris le palais d’Hiver d’ailleurs, on espère qu’ils ne le prendront jamais complètement et ne seront donc pas tentés de remplacer une pesante hégémonie par une autre. En attendant, ils ont sacrément ébranlé le monopole des Plenel, Aphatie et autres curés francintériens. Lesquels, furieux, réclament à grands cris leur excommunication. On se rappelle la vague d’hystérie collective suscitée par l’arrivée de Geoffroy Lejeune au JDD à l’été 2023. Pétitions d’artistes, sportifs et abonnés au gaz, trémolos en tout genre, appels à la résistance : à 35 ans, le petit veinard a eu droit à sa quinzaine antifasciste pour lui tout seul.


Geoffroy Lejeune

© Guillaume Brunet-Lentz.

35 ans
Né à Avignon
École supérieure de journalisme de Paris
Directeur de la rédaction du Journal du dimanche

Votre révélation politique : Cela remonte à mon adolescence à Avignon, où j’ai été confronté à l’insécurité au quotidien, avant que beaucoup d’autres Français la connaissent hélas à leur tour.
Votre personnage historique préféré : Charette. Un sale gosse insubordonné, devenu un héros parce qu’il était révolté par l’injustice. Il a mené le combat jusqu’au bout et, suprême élégance, a choisi sa fin.
Votre meilleur souvenir audiovisuel : Mon passage en 2015 sur France 2 pour présenter mon premier livre, Une élection ordinaire (Ring). Ce jour-là, Laurent Ruquier, Yann Moix et Léa Salamé m’ont posé de vraies questions et m’ont laissé la chance de me défendre à armes égales.
Votre rêve d’interview : Gérard Depardieu.
Votre conseil de lecture pour l’été : N’importe quel livre de Sylvain Tesson ou de Nicolas Mathieu.
Votre héros dans la fiction : Cyrano de Bergerac. C’est tout l’esprit français résumé en une œuvre. Le dernier mot de la pièce : « panache ». Tiens, comme le nom de la plume blanche qui ornait le chapeau de Charrette !
Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Comédien, chanteur ou président d’un club de foot ou de rugby.
Votre leader de gauche préféré : Le pape François.
La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : J’adorais « On n’est pas couché », de Laurent Ruquier sur France 2. On pouvait tout dire, face à des contradicteurs certes hostiles, mais honnêtes. C’est devenu si rare de nos jours sur cette chaîne…


Les six personnages qui figurent sur notre « une » ne sont pas une bande de copains, même s’il y a parmi eux des paires d’amis, plutôt des compagnons de route devenus frères d’armes dans les combats partagés – l’ardeur chevaleresque est leur marque de fabrique. Nous ne les avons pas choisis seulement par affection ou dilection, mais parce qu’ils forment une avant-garde. Et comme souvent, Debray est lumineux à ce sujet, ces précurseurs sont des héritiers. Connus du grand public pour leurs talents cathodiques et numériques, ces bosseurs sont d’abord des enfants de la presse. Ils lisent, ils écrivent, donc ils pensent. Et ils ont du pouvoir. Geoffroy Lejeune est aux manettes de son deuxième hebdomadaire, épaulé par la fidèle Charlotte d’Ornellas, Eugénie Bastié vient de gagner ses galons de rédac-chef au sein du premier quotidien français, Alexandre Devecchio y dirige les pages « Débats », devenues par leur pluralisme l’un des hauts lieux de la dispute française. Arthur de Watrigant a « fait sortir L’Incorrect de l’adolescence », à en croire son ami Mathieu Bock-Côté. Peut-être que l’un ou l’autre se lancera un jour en politique. Ou dans le showbiz. En tout cas, vous entendrez parler d’eux. Dans vingt ans, en regardant cette « une » de Causeur, on dira que nous avons eu du nez.

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Ces influenceurs de luxe sont (avec quelques autres qui nous pardonneront) les plus brillants éléments d’une nouvelle génération de journalistes de combat qui a entendu le message du président Jésus, comme dit l’ami Basile de Koch – n’ayez pas peur ! Ils ne cachent pas leur drapeau : ils sont journalistes et ils sont de droite – alliage longtemps tenu pour un oxymore. « C’est l’une des grandes nouveautés de l’époque, analyse Bastié. Les gens de droite votaient mais ils avaient déserté le champ idéologique. Les enfants de bonne famille optaient pour le business. Avec la Manif pour tous, ils ont découvert le militantisme et le combat culturel. Aujourd’hui, ils se tournent massivement vers les métiers de la transmission, l’enseignement, le journalisme, la culture, qu’ils avaient abandonnés à la gauche. »

Leurs détracteurs – qui confondent naturellement leurs propres opinions avec la vérité – leur dénient la qualité de journaliste (comme si c’était un pompon qu’on s’arrache). Pour notre commando, le journalisme est à la fois un outil pour interpréter le monde et une arme pour le transformer. « Il n’y a pas de contradiction entre éditorial et factuel, au contraire, observe Charlotte d’Ornellas. Comme journaliste, je parle de réalités que les autres médias taisent ou travestissent. Et ces réalités nourrissent ma vision du monde. » Penser librement, indépendamment de ses propres croyances et convictions, c’est ce que nombre de journalistes-de-gauche, confits dans leur bonne conscience, ont été incapables de faire, entraînant une grande partie de la corporation dans la médiocrité. Pour Bastié, le journalisme se situe à un « point d’équilibre entre l’exercice d’un pouvoir intellectuel et la recherche de la vérité » : « Je refuse de m’enfermer dans un couloir idéologique. Et je ne pourrais pas militer : répéter des éléments de langage ou approuver le chef, très peu pour moi ! »


Charlotte d’Ornellas


© Guillaume Brunet-Lentz.

38 ans, née à Orléans
Institut de philosophie comparée à Paris
Rédactrice en chef du service société au Journal du dimanche

Votre révélation politique : Je n’ai pas vraiment eu de « révélation » en la matière. Plutôt une évidence, celle de défendre ce que je suis et ce que je pense ! La seule chose qui m’insupporte, c’est le procès d’intention, en dehors de toute réalité de ce qui est réellement dit ou pensé.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : Sans surprise… Jeanne d’Arc.

Votre conseil de lecture pour l’été : Il y a des dizaines de livres que je recommanderais, je ne sais jamais répondre à cette question, c’est tellement personnel. En écoutant récemment Franz-Olivier Giesbert parler des Croquis de mémoire (La Table ronde) de Jean Cau, j’ai eu envie de le lire. Ce que je suis en train de faire… et vous pouvez y aller !

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Institutrice ! J’ai toujours voulu être institutrice, puis professeur, parce que j’ai toujours trouvé que ce métier était à la fois l’un des plus importants et des plus beaux. Je le pense toujours d’ailleurs, mais un conseiller d’orientation m’a recommandé le journalisme… Métier que j’ai rapidement aimé pratiquer. C’est une manière de servir aussi mon pays, comme il en existe des milliers d’autres.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Les reportages d’Arte, sans hésitation !


Cette troupe baroque représente toutes les nuances de droite culturelle, allant de « réac » assumé à conservateur, avec une dose variable de catholicisme, de libéralisme et de populisme. Eugénie Bastié s’est un brin assagie avec les années : « Dans ma jeunesse, je vomissais les tièdes, je ne lisais que Bloy, Dostoïevski ou Bernanos. Ensuite, j’ai découvert Tocqueville, Montesquieu. On peut dire que, de réac, je suis devenue conservatrice. » Foin de ces chichis et distinctions oiseuses, sans surprise, tous sont attaqués par les mêmes adversaires avec le même mot – extrême droite. Ils sont la preuve qu’il a perdu son pouvoir radioactif, un tour en ville avec n’importe lequel, en particulier avec les deux filles de la troupe, permet de mesurer leur popularité.  On dira que c’est l’effet CNews, puisque tous (comme ma pomme) officient sur la chaîne bolloréenne. Cependant, seul Gauthier Le Bret, le benjamin et le moins « idéologue », est un pur produit de la maison Canal – où, sur les plateaux de Praud et Hanouna il s’est révélé être une véritable bête de scène. Dans son collège catho, il aimait amuser la galerie et choquer le curé – à l’un d’eux qui, furieux contre le mariage pour tous, se demandait pourquoi ne pas épouser sa maison tant qu’on y est, le coquin a répondu : « Ce serait chouette, comme ça on aurait un rapport sexuel à chaque fois qu’on rentre chez soi. » Le lendemain de son bac, ce fils d’eurocrate embrasse sa copine (aujourd’hui son épouse), saute dans un Thalys et ciao Bruxelles ! Formé par le cours Florent et sa fréquentation assidue des théâtres et cinémas, le futur « petit scarabée » (surnom que lui a donné Praud) se frotte au journalisme comme stagiaire de Sonia Mabrouk tout en jouant avec Les Gavroches chapeautés, la compagnie qu’il a créée avec des copains de la Sorbonne. La pièce s’intitule, ça ne s’invente pas, Nous sommes ici pour changer le monde.  


Gauthier Le Bret

© Guillaume Brunet-Lentz.

29 ans, né à Clamart
Sorbonne, Centre de formation et de perfectionnement des journalistes, Cours Florent
Journaliste politique à CNews

Votre révélation politique : La campagne de 2007 et l’élection de Nicolas Sarkozy.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : Napoléon.

Votre rêve d’interview : Macron évidemment, mais Trump aussi.

Votre conseil de lecture pour l’été : Histoire intime de Ve République (Gallimard), la trilogie de Franz-Olivier Giesbert, et son dernier, le si bien nommé Tragédie française.

Votre héros dans la fiction : OSS 117 dans la version de Michel Hazanavicius. Notamment quand il dit :« Une dictature, comme vous y allez. Vous êtes bien gentille Dolorès, mais épargnez-moi vos analyses politiques. Savez-vous au moins ce qu’est une dictature Dolorès ? Une dictature c’est quand les gens sont communistes, déjà. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. C’est ça, une dictature, Dolorès. »

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Comédien.

Votre leader de gauche préféré : Je peux me repasser en boucle Georges Marchais avec Duhamel et Elkabbach, et les entretiens de François Mitterrand. L’intelligence, le verbe, c’était autre chose que la Nupes.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Rien n’a jamais égalé « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier sur France 2.


Les autres comptent déjà quelques faits d’armes et blessures de guerre quand ils arrivent (en ordre dispersé) à CNews. Ils ont lu Michéa, Guilluy et Houellebecq, se sont croisés dans les cercles souverainistes, catholiques ou identitaires où fermentaient les prémices de l’union des droites, sur les pavés de la Manif pour tous ou encore dans les pages de Valeurs actuelles ou Causeur. Nés entre 1984 et 1995, ils n’ont connu ni Mitterrand ni le communisme mais ferraillent volontiers contre l’héritage de l’un comme de l’autre. Leur génération devait être celle de la mondialisation heureuse et de la fin de l’Histoire ; ils ont été les contemporains de la montée de l’islamisme et des Territoires perdus, des émeutes de banlieue, de la désindustrialisation et de la prolétarisation afférente des classes moyennes. Sans oublier la tripartition socio-territoriale de la France entre les centres-villes, les banlieues et la France périphérique, qui s’est opérée pendant leur adolescence.


Eugénie Bastié

© Guillaume Brunet-Lentz.

32 ans, née à Toulouse
Institut d’études politiques de Paris
Rédactrice en chef adjointe au Figaro

Votre révélation politique : La rencontre avec le sectarisme idéologique de la gauche lors de mes études à Sciences-Po.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : La duchesse de Berry, jeune femme fantasque, princesse moderne et scandaleuse, furieusement ultra et contre-révolutionnaire.

Votre meilleur souvenir audiovisuel : Ma première télé à « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddeï sur France 2, avec Jacques Attali qui, à la fin hors antenne, m’a lancé que j’étais Zemmour, en pire. Ça m’a fait rire.

Votre rêve d’interview : La romancière J. K. Rowling.

Votre conseil de lecture pour l’été : Fortune de France (Le Livre de poche) de Robert Merle, une saga historique formidable où on suit une famille aristocratique protestante pendant les guerres de religion. Génial !

Votre héros dans la fiction : Cyrano de Bergerac.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Présidente de la République.

Votre leader de gauche préféré : Henri IV.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture, évidemment !


Plusieurs ont vécu la même expérience fondatrice, celle de l’isolement, parfois de la dissimulation. « Sciences-Po, pour une étudiante venant d’un milieu catho de droite et provincial, c’était des portes fermées, raconte Bastié. La bourgeoisie catholique m’ennuyait. Pour les étudiants de gauche ou d’extrême gauche, j’étais une martienne. Quand j’ai commencé à écrire dans Causeur, beaucoup m’ont tourné le dos. Cependant, on pouvait encore dialoguer. Depuis, c’est devenu presque impossible. Quand on parle de sujets identitaires, c’est difficile de raccrocher ses idées au vestiaire et d’aller boire un coup. » Charlotte d’Ornellas, elle, a débarqué d’Orléans pour étudier la philo, avec l’intention de devenir institutrice et des rêves de Jeanne d’Arc plein la tête – chez elle on vénérait la Pucelle. « Être à contre-courant, ça m’a fait grandir. Et ça forge le caractère. » D’Ornellas est une pure, c’est pour ça que la France CNews l’adore. Elle aussi est prête à croiser le fer pour sauver la France. Plus âgé et plus anar, un chouia punk, Arthur de Watrigant est entré en politique en 2006, lors des grèves contre le CPE. « Je séchais les cours à la Catho pour aller débloquer la Sorbonne ! » Dix ans après, il s’engage avec Charles Millon dans la campagne de François Fillon. Tous ont cru que le Sarthois enrayerait la spirale du déclin avant d’assister, révoltés, à la curée de campagne qui (en plus de ses erreurs notables) a causé sa perte. Épris de grandeur, ils ne se résolvent pas à voir leur pays devenir un hall d’aéroport, une nation MacDo où on vient comme on est.


Arthur de Watrigant

© Guillaume Brunet-Lentz.

40 ans
Né à Paris 14 e , vit à Paris 14 e et mourra à Paris 14 e
Bac
Directeur de la rédaction de L’Incorrect

Votre révélation politique : Le mouvement contre le CPE en 2006. Je séchais ma première année de fac d’histoire (que je n’ai jamais validée), mon université n’était pas bloquée, mais je manifestais contre les blocages à la Sorbonne. Première rencontre avec les gauchistes et leur amour de la démocratie dans les AG. Mais la révélation s’est confirmée avec les Manifs pour tous en 2013. La naissance de beaucoup de vocations, il me semble.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : François Athanase Charette de La Contrie, le plus punk des Vendéens qui savait fêter les victoires. Notre ami Romaric Sangars m’a rapporté cette citation, probablement apocryphe, mais merveilleuse : « La joie était dans notre camp. »

Votre rêve d’interview : Fellini, mais comme il est mort ça sera avec son fils spirituel, l’immense Sorrentino.

Votre conseil de lecture pour l’été : Après une telle année, il nous faut rire. Donc Richard Millet et ses Nouveaux lieux communs (La Nouvelle Librairie), d’une cruauté jouissive ; et La fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël), le roman le plus drôle de toute la galaxie. Et puis on ajoutera En arrivant au Paradis (Le Cerf) de Richard de Seze qui, enfin, donne envie d’y aller.

Votre héros dans la fiction : Cyrano, parce que c’est un Gascon et que la Gascogne est l’âme de la France.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Bistrotier.

Votre leader de gauche préféré : Xavier Bertrand. Une telle persévérance dans la lutte contre le fascisme est admirable.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Le Tournoi des six nations en février, et le Tour de France en juillet.


Une autre figure tutélaire a marqué leur jeunesse. Ils ne se connaissaient pas, mais ils ont tous vu la même vierge et elle s’appelait Éric Zemmour. C’est en le voyant exécuter ses adversaires sur le plateau de Laurent Ruquier qu’ils ont aimé l’odeur de la poudre. Le Bret se passait en boucle ses morceaux de bravoure. Aujourd’hui, il se rêve en Ruquier de droite. « La première fois que j’ai vu Zemmour à “On n’est pas couchés”, ça a été une véritable épiphanie, s’amuse Bastié. Quelqu’un pouvait dire tout haut à la télé des choses qu’on murmurait en rasant les murs. » C’est l’époque où des journalistes affolés découvrent que des « néo-réacs noyautent les médias ». Ces hérétiques (dont votre servante) sont moins d’une dizaine, mais c’est déjà trop. Zemmour est l’homme à abattre. Eux le lisent avec passion, se nourrissant de son amour et de son inquiétude pour la France. Lejeune publie une fiction racontant sa candidature présidentielle –à la fin, me semble-t-il, il gagne. Depuis, sur fond de zizanies politiques, les liens se sont distendus. Devenir adulte, c’est aussi se libérer de ses mentors. N’empêche, Zemmour leur a donné le courage de sortir du placard. Sans lui, ils n’en seraient pas là.

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Reste à espérer que les petits cochons de la politique ne les mangeront pas. Ils ne s’en cachent pas, ils observent avec sympathie la possible arrivée aux manettes d’un pouvoir plus proche de leurs aspirations que tous ceux qu’ils ont connus. « Le RN n’est pas un parti conservateur, mais il a chez eux plus de conservateurs qu’ailleurs, admet Watrigant. Et dans ces périodes, tout le monde devient un peu binaire, y compris chez nous. Mais L’Incorrect ne sera pas le journal de Bardella ni de quiconque. Je n’ai pas l’esprit militant. » Après des années de marginalité politico-idéologique, il n’est pas si facile de résister à la tentation de la bonne conscience. Elle a fait son œuvre à gauche où on appelle « intellectuel » ou « journaliste » un épurateur déguisé en dame patronnesse. Le seul moyen d’empêcher que le conformisme de droite remplace le conformisme de gauche, c’est l’adversité, le débat à la loyale. Argument contre argument. Seulement, pour la bagarre, il faut être deux. Aujourd’hui Charlotte, Alexandre, Gauthier et les autres n’ont pas d’équivalent sur l’autre rive. Et, s’il me faut leur faire un reproche, c’est de ne pas défendre assez la liberté de leurs adversaires, la preuve par l’affaire Meurice.


Alexandre Devecchio

© Guillaume Brunet-Lentz.

37 ans
Né à Enghien-les-Bains
Master d’histoire, Centre de formation des journalistes
Rédacteur en chef au Figaro

Votre révélation politique : Le référendum de 2005. La première fois que je votais. Le clivage autour de la question du souverainisme me semble toujours autant d’actualité.

Votre personnage historique préféré : Danton. Nous vivons une période révolutionnaire. Dans le sens où il y a une crise de régime et probablement un changement d’ère. Nous sommes en 1788-1789. Reste à savoir si nous pourrons éviter 1793. Et puis Danton au cinéma, c’est Depardieu !

Votre meilleur souvenir audiovisuel : Le grand entretien que j’ai tourné avec Alain Finkielkraut pour la nouvelle série d’émissions sur la vie des idées que je proposerai à la rentrée sur Canal + : « Itinéraire d’une pensée ».

Votre rêve d’interview : Clint Eastwood. Son cinéma est populaire, peut-être même trumpiste avant l’heure. J’aimerais en discuter avec lui.

Votre conseil de lecture pour l’été : Moi, Charlotte Simmons (Pocket) de Tom Wolfe. Récit d’un « désapprentissage » dans une université américaine il y a vingt ans. D’une certaine manière, il prophétisait le wokisme. Wolfe, c’est le Balzac américain. Comme l’auteur de La Comédie humaine, il décrit puissamment son époque avec le talent d’un sociologue, mais sans tomber dans le récit sociologique. Une vraie ampleur romanesque.

Votre héros dans la fiction : Indiana Jones.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Réalisateur de films.

Votre leader de gauche préféré : Jean-Pierre Chevènement.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : J’adorais « Tout le monde en parle » de Thierry Ardisson sur France 2. On ne pourrait plus faire une émission comme ça maintenant.


En 1794, peu avant sa mort, Camille Desmoulins, le père du journalisme de gauche, écrivait dans Le Vieux Cordelier : « La liberté de la presse seule nous a menés, comme par la main, et a renversé une monarchie de quinze siècles, presque sans effusion de sang. » Qui, aujourd’hui, pour s’inspirer de lui dans le camp du progrès ? Pour remiser le mégaphone braillard, la banderole haineuse, le keffieh ambigu ? Qui, pour préférer les livres et la plume aux slogans antifa et aux chasses en meute ? La « génération réac » a produit des journalistes de haute tenue, on attend encore ceux de la « génération woke » (catégories établies par Devecchio dans Les Nouveaux Enfants du siècle). Au pays de Desmoulins, les âmes progressistes sont hélas devenues des moulins à prières. On attend qu’une alternative intellectuelle naisse du champ de ruines qu’est la gauche, dynamitée par les assauts répétés du réel. De sorte que nos jeunes amis puissent toujours, comme le recommandait Montaigne, « frotter leur cervelle contre celle d’austruy ».

J.D. Vance: de la «white trash» à la White house?

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Trump a initié un nouveau nationalisme américain. J.D. Vance, son colistier et candidat à la vice-présidence, auteur à succès et jeune sénateur de l’Ohio, a montré sa capacité à lui donner corps idéologiquement en garantissant ainsi un avenir au courant «America First».


Qui se souvient des deplorables ? Pendant la campagne de 2016, Hillary Clinton avait lâché ce qualificatif méprisant à l’endroit la base électorale de Trump. Il visait les Américains moyens bouffis de ressentiments, de colère et de préjugés. Le terme a été par la suite brandi comme un étendard par les militants du candidat républicain.

Ploucs ou beaufs en France ; Deplorable, Redneck ou White trash aux États-Unis

En 2016, J.D. Vance se faisait anthropologue chez les Hillbillies, ces petits blancs américains vivant dans les Appalaches. Son ouvrage Hillbilly Elegy (2017) associait des souvenirs d’enfance à des réflexions sociologiques et politiques générales. Le témoignage était poignant : celui d’un enfant élevé dans une famille gravement dysfonctionnelle avec un père absent, une mère consommatrice d’opioïdes (médicaments antidouleur à l’origine d’une grave catastrophe sanitaire aux États-Unis) qui évolue entre cures de désintoxication et amants. Il y a un peu d’Eminem dans le parcours de l’auteur, qui aurait tout aussi bien pu devenir rappeur blanc dans les bas-fonds de la Rust Belt… Il s’en est sorti par miracle : diplômé de l’école de droit de Yale, il a aussi connu une grande carrière dans les affaires.

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L’auteur ne livrait pas seulement une autobiographie mais aussi une ethnographie. Ses Hillbillies, s’ils sont bien des Etats-uniens « de souche », ne s’identifient pas à l’élite souvent d’origine anglo-saxonne des côtes Est et Ouest mais aux  « millions d’Américains de la white-working-class dont les racines sont irlandaises ou écossaises ». Ils se souviennent des années 1950-1960, comme d’une parenthèse enchantée alors que la croissance industrielle et le Welfare state leur offraient des opportunités d’ascension sociale. Depuis, l’industrie lourde est partie, les hauts fourneaux ne fument plus et il reste à cette Amérique le ressentiment et la recherche de paradis artificiels ; on sait que près de 60 000 Américains meurent tous les ans d’insuffisance respiratoire provoquée par la surconsommation d’opioïdes. L’ouvrage fut bestseller et a servi de clef d’explication à l’élite cultivée américaine qui se demandait comment les États ouvriers traditionnellement démocrates ont pu offrir à Trump sa victoire surprise en 2016.

J.D. Vance a 39 ans et la rapidité de son ascension impressionne. Délaissant la plume et sa carrière dans les affaires, il se fait élire en 2022 sénateur de l’Ohio. Il n’a pas deux ans d’expérience politique dans les pattes et figure aujourd’hui sur le ticket présidentiel avec de sérieuses chances de devenir vice-président des États-Unis. Seul Barack Obama, élu sénateur en 2004 et président des États-Unis en 2008 a connu une ascension aussi rapide. « Après l’attentat manqué et l’élan de sympathie que cela a généré, Trump avait toute latitude pour choisir son vice-président » assure Nicolas Conquer, porte-parole des Republicans overseas France, organisation qui regroupe les citoyens américains expatriés en France, et ancien candidat LR-RN dans la Manche pour les législatives. Galvanisé par son statut de ressuscité après l’attentat auquel il a survécu, Trump pouvait faire un choix du cœur.

Meeting de JD Vance et Donald Trump, Columbus (Ohio), 23 avril 2022 © USA TODAY NETWORK/Sipa USA/SIPA

Pourquoi ce choix ? Après tout, J.D. Vance n’a rejoint que récemment son écurie. S’il était soutenu en 2022 par l’ancien président pour les primaires républicaines de l’Ohio (notre photo ci-dessus), M. Vance se positionnait en 2016 comme  « Never Trump », ces Républicains viscéralement hostiles au magnat de l’immobilier. Cette conversion est-elle seulement opportuniste ? « Il a eu des doutes. Il a su reconnaitre à Trump ses qualités de président. Pour le reste, les deux hommes sont très proches idéologiquement. Il est même sur une ligne moins modérée en matière de politique internationale », explique M. Conquer. J.D. Vance n’a jamais caché son hostilité aux livraisons d’armes à l’Ukraine, comme son souhait de voir l’Amérique retirer ses bases militaires de certaines parties du monde. Pour Nicolas Conquer, cette position est plus acceptable qu’il n’y parait aux États-Unis : « Aucun candidat à l’élection présidentielle, même parmi les démocrates ou les néo-conservateurs, ne se risquerait à faire campagne sur l’interventionnisme. Les Républicains se sont nettement convertis à l’isolationnisme et à la ligne America First. Ils veulent une Amérique forte capable de rayonner dans le monde sans être son gendarme ». J.D. Vance rappelle souvent combien la guerre en Irak a traumatisé l’Amérique profonde.

L’évolution du rôle des États-Unis dans le monde

J.D. Vance ne se contente pas de dénoncer la politique étrangère des prédécesseurs de Trump. Il élabore aussi de discours en discours un nationalisme américain en rupture avec l’universalisme traditionnel des élites politiques de son pays. Depuis Wilson et Roosevelt, jusqu’à Bush et Obama, les dirigeants américains avaient l’habitude de justifier leurs interventions militaires par la vocation missionnaire des Etats-Unis. L’Amérique ne se battrait pas seulement pour des territoires ou des intérêts, mais pour des idées. Elle défendrait sa conception de la liberté et offrirait au monde entier les droits garantis par sa Constitution. Dans cette perspective, l’Amérique n’admet pas de frontières : sa promesse vaut pour tous les hommes. « Oui l’Amérique est une idée. Elle a en effet porté de belles idées dès la fondation de notre pays » concédait M. Vance dans un discours devant un think thank conservateur ce mois-ci[1]. Mais selon lui, l’Amérique c’est aussi autre chose : « L’Amérique est une nation: c’est un groupe de personnes avec une histoire commune et un futur commun ». L’Amérique n’est pas seulement un projet proposé à tous les hommes sur terre mais aussi une nation avec un dedans et un dehors, des frontières, un point sur la carte possédant une culture, une langue et un folklore spécifique.

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Trump ne disait pas autre chose avec son programme articulé autour de l’America First. Vance se distingue par sa clarté idéologique et sa capacité à incarner cette position dans le champ intellectuel. Dans son discours à la convention républicaine, il n’a pas loupé l’indispensable séquence émotion et a raconté son Amérique, évoquant sa grand-mère qui possédait 18 armes à domicile, saluant avec émotion les dix ans de sobriété de sa mère enfin revenue de sa dépendance médicamenteuse. Qu’est-ce qu’être Américain, pour M. Vance ? Il l’a dit peu après lors de la convention :« Dans leur ossature, les Américains savent que l’Amérique est leur maison (…) Ils ne se battront pas pour des abstractions mais ils se battront pour leur demeure ».

 « On avait tous une interrogation. Comment ce mouvement MAGA, America first, allait-il évoluer après Donald Trump ? Or, des personnalités hors normes sont sorties du bois » se réjouit Nicolas Conquer. En propulsant J.D. Vance à la vice-présidence, un poste stratégique – à l’instar du président du Sénat en France, le vice-président américain est le successeur désigné en cas de décès du président ; et on le sait, la balle n’est pas passée loin ce samedi 13 juillet -, Donald Trump garantit en effet son héritage politique et assure l’avenir d’un nationalisme américain dont il aura été le premier promoteur. « On ne pourrait pas trouver de duo plus opposé et en même temps plus complémentaire. D’un côté on a quelque chose de tripal avec Trump ; de l’autre quelqu’un de plus cérébral et réfléchi », observe Nicolas Conquer. D’un côté l’intellectuel, de l’autre la bête de scène. Depuis 2015, l’ancien président a réussi à imposer ses thèmes par sa présence scénique, sa personnalité hors normes et son génie de la transgression. C’est sa force, mais aussi sa faiblesse : le trumpisme touche les masses mais est encore regardé et décrié par l’élite américaine comme une fièvre populiste sans cohérence intellectuelle. J.D. Vance saura-t-il donner corps à une vraie doctrine, et apporter la légitimité idéologique qui peut-être manquait à Donald Trump ?


[1] https://www.youtube.com/watch?v=yXH1p8_jhc8

Manu, range ta Chambre!

Le citoyen français s’est déplacé trois fois aux urnes, pour que rien ne change ?!


Nul besoin d’être Persan ou martien pour n’y rien comprendre. Il aura suffi en effet pour cela, aux gens de la vraie vie, d’un petit mois de distraction ou d’indifférence pour les détails de la chose publique et les cheminements labyrinthiques du fonctionnement parlementaire à la française.

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Admettons que ce citoyen occupé de tout autre chose – du tour de France plutôt que des tours de passe-passe politicards, par exemple, ou de son boulot, ou encore des soucis du quotidien –  rallume sa télé pour voir un peu ce qu’il pourrait bien y avoir de nouveau du côté du Palais Bourbon. Il s’attend à découvrir des bouilles différentes, dont il est assez friand par nature. Surprise ! De nouveautés, guère. La dame qui présidait et qui était annoncée comme devant dégringoler du perchoir pour céder la place s’y trouve toujours bel et bien installée, en majesté. Rien n’aurait donc changé. Deux dimanches de pêche à la ligne gâchés pour si peu. Se foutrait-on du citoyen-électeur ?

Rien de neuf non plus côté dignité, décence, courtoisie républicaine. La foire des deux années dernières en passe de recommencer, en plus tagada-boum-boum sans doute, vu que les amateurs de ce cirque seraient cette fois en plus grand nombre que précédemment. On l’a bien vu, ostensiblement ils ne consentent toujours pas à serrer la main de ceux qui ne font pas délire commun avec eux.

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Comme quoi, oui, rien n’a changé. Pour le naïf qui vient de rallumer le poste, il y a de quoi être perplexe. Ne pas se saluer alors qu’on occupe la même chambre, certes ce n’est pas ce qu’il y a de plus poli, de plus élégant, mais surtout voilà qui ne présage rien de bon. Dans un couple, c’est le divorce à plus ou moins brève échéance. Parfois à l’amiable, parfois avec castagne, au moins juridique. Là, on ne sait pas encore. Pour le divorce c’est fait depuis le premier jour, donc là aussi, pas de changement. Pour l’ampleur de la castagne, on verra. La foire assurée, revenant en force, disais-je. Un nouveau chamboule tout décidé là-haut s’imposerait-il alors ? Histoire pour le chef suprême de remettre un peu d’ordre dans sa chambre ? Un chamboule tout comme à la foire, à la fête foraine ? Ce à quoi, d’ailleurs, nous venons d’assister. Le boss en son Palais – toujours un peu gamin d’esprit – a renversé toutes les boîtes. Et tout comme à la foire, elles se sont ensuite retrouvées placées presque exactement à la même place et dans le même ordre qu’auparavant. Sans que personne apparemment n’y ait gagné au passage l’ours en peluche ou la poupée Barbie. Surtout pas le pauvre citoyen un moment distrait qui, affligé, se dit qu’il n’y peut pas grand-chose. Sauf éteindre son poste et, la prochaine fois, choisir la pêche à la ligne plutôt que la franche couillonnade des urnes.

Diplomatie de matamores

Seuls quelques pays ont une ambassade à Ramallah. Et si Madrid, Oslo et Dublin ont reconnu en mai la Palestine comme un État à part entière, ces capitales ne semblent pas décidées à ouvrir une mission diplomatique dans la ville.


Nicaragua, Oman, Uruguay, Venezuela… Seule une poignée de pays ont une ambassade à Ramallah, la capitale de fait de l’Autorité palestinienne. Car c’est à Tel-Aviv, au Caire ou à Amman que sont basés la quasi-totalité des diplomates de rang plénipotentiaires chargés de représenter leur gouvernement auprès du régime de Mahmoud Abbas, le plus souvent dans le cadre d’une résidence « régionale » englobant plusieurs pays. On a cru toutefois que les choses allaient changer quand, le 22 mai dernier, Oslo, Dublin et Madrid ont annoncé reconnaître officiellement la Palestine comme un État-nation à part entière, brisant là la règle tacite appliquée par la plupart des pays occidentaux en vertu de laquelle la reconnaissance bilatérale entre Israël et Palestine devait être un préalable. Dans les chancelleries, il se murmurait alors que, pour marquer le coup, l’Espagne ouvrirait dans la foulée une mission diplomatique à Ramallah.

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À la tête d’une coalition de gauche assez comparable au Nouveau Front populaire français, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez mène en effet une stratégie très offensive vis-à-vis de Benyamin Nétanyahou. Le 8 mai, son ministre des droits sociaux, Pablo Bustinduy, avait ainsi envoyé une lettre aux entreprises espagnoles installées dans l’État hébreu pour les prier de ne pas contribuer au « génocide en cours en Palestine ». Au même moment, le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, essayait de convaincre, en vain, la Belgique, le Portugal et le Luxembourg de reconnaître eux aussi l’État de Palestine. On s’attendait donc à ce que Madrid installe dès le mois de juin un ambassadeur à Ramallah. Il n’en fut rien ! Invoquant des raisons de « niveau de vie et de sécurité », le personnel du consulat général d’Espagne à Jérusalem, pressenti pour créer la nouvelle représentation diplomatique, a refusé de quitter la ville sainte, pourtant située à seulement 15 kilomètres. Piquante ironie. Alors qu’en France de nombreux fonctionnaires du Quai d’Orsay n’hésitent pas à critiquer Emmanuel Macron, pas assez pro-arabe à leur goût, la situation est inversée au sud des Pyrénées, où beaucoup de diplomates espagnols ne font pas mystère de leurs idées néoconservatrices et de leur malaise à servir un pouvoir marqué par la pensée décoloniale. Vous avez dit « État profond » ?

Je ne vous serre pas la main, Monsieur!

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«La courtoisie est importante en politique, avec ce besoin d’apaiser les tensions. Je tendrai la main à chacun des députés mais je m’attends à ce que certains refusent de me saluer», avait prédit le député Flavien Termet devant des journalistes, avant le vote pour l’élection du président de l’Assemblée nationale. Il ne s’est pas trompé, et nombre de parlementaires – essentiellement issus du NFP – ne se sont pas pliés à cette tradition, hier.


Correctif : Postérieurement à la parution de cet article, je découvre qu’après avoir serré la main de Flavien Termet, Clémentine Autain a en revanche refusé de serrer celle de Hanane Mansouri. Sans doute s’est-elle pliée à un rappel à l’ordre de son parti. Reste qu’il est savoureux de constater que le féminisme de gauche consiste désormais, pour parler comme la gauche elle-même, à serrer la main d’un homme blanc mais à refuser de serrer celle d’une femme racisée.
Heureusement, étant de droite je suis pour ma part libre de considérer que l’adhésion à notre décence commune et la volonté de servir la France comptent plus que le sexe ou l’origine. Je redis donc ici mon égale sympathie à ces deux jeunes députés, ainsi que ma gratitude pour leur engagement • AM

Lors de l’élection du président (en l’occurrence, de la présidente) de l’Assemblée nationale, certains élus de gauche ont ostensiblement refusé de serrer la main du benjamin de l’Hémicycle, Flavien Termet, qui était chargé de tenir l’urne lors du vote. L’un d’eux, le LFI Sébastien Delogu, y a même ajouté une pathétique imitation d’intimidation physique. Pourquoi ? Parce que Flavien Termet, 22 ans, député des Ardennes, fait partie du Rassemblement national.

LFI n’était pas seule à la manœuvre. On citera, par exemple, le PS Joël Aviragnet, l’inénarrable EELV Sandrine Rousseau, François Ruffin qu’on a souvent présenté comme un parangon de la « gauche républicaine », et même la macroniste Agnès Pannier-Runacher ! On notera en revanche que Clémentine Autain, elle, a fait preuve d’une courtoisie de bon aloi envers son collègue. On notera enfin que certains d’entre eux ont eu la même attitude de mépris envers la jeune députée Hanane Mansouri, membre du groupe LR d’Éric Ciotti allié au RN.

Gamineries ?

Simples gamineries, pitoyable attitude de harceleurs de cour d’école ? Pas seulement. Les symboles sont importants.

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Refuser de serrer la main à quelqu’un, ce n’est pas juste l’insulter. C’est lui signifier qu’on refuse d’avoir avec lui des rapports sociaux normaux. Sauf à ce qu’il s’agisse d’une inimitié purement personnelle, c’est donc lui dire qu’on le juge indigne de participer à la vie normale de la société. Et c’est bien ce qu’ont voulu manifester ces députés de gauche, dont beaucoup ont ensuite explicitement revendiqué poursuivre le fameux et fumeux Front républicain au sein même de l’Assemblée, bien décidés à exclure le premier parti de France et ses millions d’électeurs de toute véritable participation à la vie démocratique. Ces députés, bien sûr, n’ont pas toujours les mêmes pudeurs lorsqu’il s’agit de serrer la main de ceux qui peuvent défendre les terroristes du Hamas, ou lorsqu’il s’agit de serrer la main de ceux qui refusent de serrer la main des femmes… Avec ceux-là, ils n’ont aucun problème pour « faire société » ou « vivre-ensemble » ! C’est là d’ailleurs finalement l’essence même du Front républicain : préférer les islamo-gauchistes et les soutiens du Hamas au RN.

Sectarisme inquiétant

On peut rapprocher cet incident à l’Assemblée d’une autre anecdote rapportée sur X, ou plus exactement des réactions qu’elle suscite. Que l’histoire soit vraie ou non importe peu ici, ce qui compte dans ce cadre c’est le succès qu’elle remporte : 47 mille « likes » pour quelqu’un qui affirme avoir refusé de céder sa place assise à une dame âgée parce que celle-ci a dit ne pas avoir voté à gauche. 47 mille « likes », c’est révélateur.

Et je n’oublie pas Aymeric Caron écrivant au sujet de ceux qui défendent la riposte israélienne à Gaza: « Nous n’appartenons pas à la même espèce humaine ». Ni Jean-Luc Mélenchon proclamant que les Français se déclarant « de souche » seraient un problème pour la cohésion nationale. Alors, je me demande: n’est-il pas grand temps que les dix millions et demi d’électeurs du RN refusent de serrer la main à l’extrême-gauche et à ses alliés ?

Voltaire, le retour !

Après deux ans de bataille, la statue de Voltaire a fait son retour square Honoré-Champion. À l’origine de sa disparition, la Mairie de Paris s’accapare le mérite de sa réapparition.


Il y a exactement deux ans, en juillet 2022, René Monié, un lecteur de Causeur, nous a alertés sur le sort de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion, dans le 6e arrondissement de Paris. Visé par des jets de peinture à de multiples reprises par des militants Black Lives Matter (Voltaire étant un esclavagiste sanguinaire bien connu), le philosophe avait été exfiltré par la Mairie de Paris en 2020. Mais après sa restauration, la statue de Drivier n’avait pas été replacée sur son socle. Explication officielle : la pierre est trop fragile.

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On l’attendrait peut-être encore si nous n’avions lancé, puis soutenu la pétition de M. Monié pour « Le retour de Voltaire ». La première surprise a été le nombre de signataires. Plusieurs milliers de personnes, anonymes et personnalités, chauffeurs de bus et académiciens, étudiants et retraités, Français et étrangers de dix-sept nationalités ont réclamé le retour de l’unique statue de Voltaire dans l’espace public parisien. La deuxième surprise n’en a pas été une. La demande s’est heurtée à la méconnaissance du dossier et à la mauvaise foi de l’Hôtel de Ville. Face à la détermination de tant de voltairiens, la Mairie a fini par découvrir que la statue n’était pas sa propriété, mais celle du CNAP (Centre national des arts plastiques). Occasion inespérée de renvoyer la responsabilité aux petits copains. Voltaire se serait amusé de la langue de bois de la plupart de nos interlocuteurs et de la valse des ministres de la Culture ; il se serait agacé des temps morts imposés par d’obscurs calculs politiques – défendre Voltaire, en France, pose problème – et se serait scandalisé de la très sérieuse proposition de le placer dans une niche de la cour de l’école de Médecine, derrière des barreaux. Puis, il y a eu une troisième surprise, une vraie. Après des mois de silence, le CNAP a fait savoir qu’il avait réalisé une copie de la statue, l’originale étant réellement trop fragile, et qu’il attendait le feu vert du ministère et de la Ville pour la mettre en place.

Karen Taïeb, René Monié et Voltaire  © Paul Maumont

Voltaire est revenu sur son socle le 11 juin.

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Karen Taïeb, adjointe en charge du patrimoine auprès d’Anne Hidalgo, a clôturé la cérémonie d’inauguration. Dans son discours, elle n’a pas une fois prononcé le nom de M. Monié – pourtant à ses côtés et avec qui elle a échangé durant des mois – ni évoqué l’émouvant soutien populaire qui a accompagné cette aventure. À l’entendre, seule la Mairie a présidé au retour des Lumières dans ce coin de Paris… Splendide contre-exemple du seigneur de Ferney qui écrit : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. »

La force de la philosophie utilitariste c’est sa «simplexité»!

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Ancien directeur financier dans des sociétés prestigieuses telles que Danone et LVMH, Francis Coulon est l’auteur du révélateur Sortir de la société en crise, paru chez VA Éditions. Il y propose ses solutions pour mettre fin à notre croissance stagnante et aux inégalités croissantes, grâce à l’utilitarisme. Cette philosophie, peu connue en France mais très influente dans le monde anglo-saxon, a en réalité contribué à forger le monde global dans lequel nous vivons…


Marc Alpozzo et Francis Coulon. DR.

Marc Alpozzo. Votre livre porte sur la philosophie utilitariste. Pourtant, ce n’est pas le livre d’un philosophe mais plutôt d’un économiste. Vous êtes en effet l’ancien directeur financier d’entités prestigieuses telles que Danone et LVMH. L’endettement de la France atteint des chiffres record. Votre souci, dans ce livre, c’est d’y répondre mais de manière inhabituelle puisque vous allez dépêcher des philosophes anglais et utilitaristes comme Bentham ou Stuart Mill. Pourquoi choisir cette voie ?

Francis Coulon. Très tôt j’ai été attiré par la philosophie utilitariste. N’étant ni philosophe, ni politique, ni économiste, mais j’espère un peu tout à la fois, j’ai apprécié cette pensée pluridisciplinaire. Bentham et John Stuart Mill m’ont enthousiasmé car ils savaient croiser ces trois approches et jeter un regard philosophique global sur ce qui touche à l’individu mais également à l’État, au gouvernement, à la justice et au bien commun.

La rationalité est mon ADN, et cette approche dénuée d’idéologie m’a paru très appropriée pour analyser nos problèmes aujourd’hui. Pour reprendre la distinction très pertinente de Max Weber, la philosophie utilitariste est plus « une éthique de responsabilité, qu’une éthique de conviction ». C’est-à-dire que ce qui importe dans une décision politique, ce sont les conséquences positives ou négatives pour les citoyens, quels que soient les motifs invoqués.

Confronter les idées au réel, voilà ce qui me passionne et c’est ce que j’ai voulu faire dans ce livre.

La philosophie utilitariste que vous proposez est une philosophie pragmatique, à l’anglo-saxonne : on ne se paie pas de mots ; des actes ! Bien. Si pourtant l’on se tient bien loin des carcans idéologiques que vous dénoncez, on ne voit pas comment vous allez résoudre les problèmes concrets des gens, en recourant à l’utilitarisme qui soutient que « l’action est bonne si elle tend à promouvoir le bonheur ». Mais de quel bonheur parlons-nous ici ? Est-ce le bonheur au sens philosophique, ou le bien-être des citoyens, et dans ce cas, en quoi l’utilitarisme serait supérieur à toute autre méthode ?

L’utilitarisme est une philosophie anglo-saxonne, pragmatique, récente car conçue à la fin du XVIIIe, mais elle s’est exprimée dans le prolongement des philosophes grecs. Aristote, Platon, Épicure affirmaient que le « souverain bien » était l’objectif final recherché par tout être humain et qu’il n’y avait rien au-dessus du bonheur puisque toutes les autres actions n’étaient que des moyens d’atteindre cet objectif.

Les philosophes utilitaristes ont renouvelé cette approche et pour eux quand ils parlent de bonheur, il s’agit du souverain bien. C’est très déconcertant, car les philosophes utilitaristes n’ont jamais défini leur conception du bonheur avec précision. Reprenant le constat d’Emmanuel Kant « Le bonheur est un idéal de l’imagination », ils considèrent que le bonheur est une donnée individuelle, que mon bonheur n’est pas le même que le vôtre et surtout que personne ne peut se mettre à ma place pour me dire quel est mon bonheur et ce que je dois faire pour l’atteindre. John Stuart Mill est le grand penseur de « La liberté » et dans son livre au titre éponyme, il affirme que « personne n’est mieux placé que moi pour dire ce qui me convient ». Nous sommes ici au cœur de la pensée anglo-saxonne où la liberté est la valeur fondamentale.

Comment définir le bonheur au niveau du bien commun ? Il y a un premier niveau, le bien-être, et l’État-providence se doit d’assurer aux citoyens la santé, l’éducation et la sécurité. Mais les utilitaristes demandent aux pouvoirs publics d’aller plus loin et de permettre à chacun d’être capable de réaliser son choix de vie selon ses préférences.

Un exemple, celui du Covid. Lors d’une recrudescence de la pandémie, le gouvernement chinois a isolé la population de manière autoritaire, dans un souci d’efficacité, pour éviter une propagation du virus. Mais les Chinois ont manifesté contre cette politique « zéro covid » qui ne prenait pas en compte un droit humain fondamental, la liberté, fondement du bonheur. C’est à propos du Covid que le philosophe André Comte-Sponville, dans une forme d’utilitarisme de préférence, a affirmé que « ne pas tomber malade n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Le president chinois Xi Jinping dans la ville de Wuhan le 10 mars 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA

« Le plus grand bien pour le plus grand nombre de personnes. » N’est-ce pas plutôt un slogan qu’un projet réaliste ?

La force de la philosophie utilitariste c’est sa « simplexité », sa capacité à rendre simples des choses complexes. Le risque est de considérer ses affirmations comme des évidences ou des slogans. En réalité, le principe d’utilité « Le plus grand bien, pour le plus grand nombre » est fondateur d’une véritable méthodologie de l’action comprenant une articulation efficacité/justice. Sur le plan économique, John Stuart Mill parle d’une articulation production/répartition : Nous devons dans un premier temps créer le maximum de richesses qui permettront de donner du pouvoir d’achat et des biens sociaux à la population. Dans un deuxième temps se pose la question de la répartition qui doit être la plus juste possible, ne laissant personne au bord de la route.

Lorsque le gouvernement veut réaliser une réforme, il devrait respecter cette méthodologie. Par exemple, lors de la réforme Macron des retraites, il y avait un souci d’efficacité : assurer la pérennité du système de pension confronté à une baisse du nombre d’actifs et une augmentation de la durée de vie des retraités. Le résultat a été en demi-teinte, mais la solution proposée a surtout été critiquée sur le plan de la justice, car ne prenant pas en compte les carrières longues de ceux qui ont commencé à travailler tôt et les carrières hachées des mères de famille. La solution envisagée en 2020 de retraite à points me semblait plus pertinente sur le plan de l’efficacité et de la justice.

Je n’ai pas été surpris de voir en vous un européiste convaincu. Pourtant, l’Europe peine à demeurer crédible aujourd’hui aux yeux du plus grand nombre. L’Europe dans sa forme actuelle en tout cas. La preuve en est que partout en Europe les « populistes » ont le vent en poupe, et on a le vif sentiment que l’Union européenne repose sur le pouvoir de technocrates déconnectés du terrain. Votre philosophie utilitariste est-elle en opposition avec les décisions de la commission de Bruxelles ? Pourquoi donc continuez-vous à être attaché à l’Union européenne sous sa forme actuelle ?

Ce qui m’importe en priorité, c’est le plus grand bien pour les Français. Nous sommes les mieux placés pour dire ce qui nous convient, mais la France ne représente que 1% de la population mondiale et il y a des domaines où la mutualisation des 27 pays européens peut apporter un avantage. C’est le cas chaque fois que la taille est importante : dans la transition énergétique où il faut créer des « giga factories » de batteries, de panneaux solaires, dans le domaine financier et celui de la monnaie pour avoir du poids face au dollar, dans la défense et l’armement… Dans ces sujets, jouons la globalisation. En revanche, en ce qui concerne le détail, les normes notamment agricoles, la dimension de la nation me parait, sauf exception, préférable.

Grand spécialiste de l’euro, vous avez assuré la transition de la monnaie nationale vers l’euro dans plusieurs sociétés du groupe Danone et dans différents pays. Considérez-vous que l’euro nous protège davantage que les monnaies nationales ?

Une monnaie commune à 20 pays est plus forte car adossée à une économie de près de 17 000 milliards d’euros. Cette mutualisation apporte de la stabilité et des taux d’intérêt bas. L’euro n’a jamais été vraiment attaqué par la finance internationale depuis sa création contrairement aux monnaies de pays en difficulté. Les groupes multinationaux comme Danone ont de la visibilité et sont dans la zone euro à l’abri des dévaluations compétitives qui auparavant fragilisaient leurs politiques commerciales. L’inconvénient est que les pays perdent leur autonomie monétaire et ne peuvent plus utiliser la dévaluation pour retrouver de la compétitivité. Mais est-ce un mal si l’on se souvient de la période 1944-1987 où la France dévaluait tous les trois ans et où le franc était considéré comme une monnaie faible ?

Bruno Le Maire et Christine Lagarde, Paris, 25 février 2022 © Francois Mori/AP/SIPA

L’Union européenne semblait jusqu’aux élections avancer dans la voie du fédéralisme, participant à la démarche de globalisation souhaitée par les mondialistes comme Jacques Attali. Croyez-vous le sentiment d’appartenance à l’Union européenne plus fort que celui d’appartenance aux nations qui la composent ? Doit-il prédominer ?

Il y a un aspect économique dont nous venons de parler, mais il y a aussi un aspect civilisationnel. Les différentes nations européennes ont toutes leurs spécificités. La philosophie utilitariste parle du plus grand bonheur pour les personnes concernées. Plus la population sera homogène avec une histoire, une culture, une langue, des traditions communes, plus le bonheur sera facile à atteindre au sein d’un État-nation.

D’un autre côté, Samuel Huntington, l’auteur du livre clé Le choc des civilisations, affirme que « les distinctions majeures entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques. Elles sont culturelles. » De son point de vue, l’Europe (que l’on peut étendre à l’Occident) constituerait une des huit civilisations majeures, marquée fortement par la religion chrétienne et ayant en commun su tirer profit des révolutions industrielles depuis le XVIIIème siècle.

Quant à la « civilisation universelle » des mondialistes, elle est plutôt en recul du fait de la contestation des valeurs de la civilisation occidentale par le « Sud global ».

Bruno Le Maire affirme avoir « sauvé l’économie française » alors que notre note vient d’être dégradée par l’agence Standard & Poor’s. A-t-il quelques raisons de dire ce qu’il dit ? Le « quoi qu’il en coûte » et l’assistanat ne sont-ils pas radicalement opposés aux principes de l’utilitarisme ?

Le « quoi qu’il en coûte » a diminué les peines lors de la pandémie en évitant des faillites d’entreprises, mais nous a fragilisés. C’était une mesure d’exception qui a probablement duré trop longtemps et qui est en partie responsable de notre déficit et d’une explosion de la dette publique.

Il y a 150 ans, John Stuart Mill affirmait déjà : « Si la condition de l’individu secouru est aussi bonne que celle du travailleur qui se suffit par son travail, l’assistance saperait par la base l’activité et l’indépendance personnelle ». Je crois que dans un pays où le travail est valorisé, le peuple est plus heureux car il trouve dans le travail à la fois une satisfaction personnelle et un enrichissement du bien commun. C’est le pari du libéralisme, que les forces individuelles aillent dans le même sens et participent au bonheur de tous.

Ceci suppose de supprimer les « bullshit jobs » et de donner du sens au travail en valorisant la créativité, l’autonomie. Les utilitaristes disent que le travail doit être « utile », c’est-à-dire bon pour l’individu et pour la société.

Que pensez-vous du score historique du Rassemblement national aux dernières élections européennes ? Quelle conséquence croyez-vous que cela aura sur l’Union européenne dans un avenir proche ?

Les gouvernements des 30 dernières années ont refusé de voir les problèmes liés à l’immigration et à la sécurité. Ils n’ont pas écouté les Français et ce déni a eu des répercutions très négatives sur le « vivre ensemble ». C’est un problème civilisationnel qui explique la montée des partis populistes au niveau français et au niveau européen.

Le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire proposent aujourd’hui une « politique de demande » alors que l’Europe et encore plus la France ont à l’inverse besoin d’une « politique d’offre », de réarmement industriel pour faire face à la concurrence mondiale, notamment chinoise. Je pense que le RN, plus réaliste que le NFP, abandonnera ses propositions électoralistes pour revenir à plus de rationalité et que l’éthique de responsabilité prendra le pas sur l’éthique de conviction.

Le Reductio ad Hitlerum inciterait-il à la violence meurtrière?

Après la tentative d’assassinat de Donald Trump, la presse américaine, qui a diabolisé à outrance le 45e président des États-Unis, est priée de faire son examen de conscience.


Chaque époque donne au mal absolu un visage. Un visage facilement reconnaissable et symboliquement fort. Le diable a délaissé ses cornes, ses oreilles pointues et sa barbiche de bouc pour la petite moustache à la Chaplin et une large mèche bien gominée. Le brassard à la swastika, marque du démon de l’ère moderne, n’est jamais bien loin. Malgré leurs efforts répétés, la faucille et le marteau n’arrivent pas à la cheville de la croix gammée quand il s’agit de diabolisation. Le bruit des bottes sera toujours celui de la peste plus brune que rouge, tapie dans l’ombre des heures les plus sombres, prête à jaillir du ventre fécond si l’on n’y prend garde.

L’anathème est facile mais redoutablement efficace ; l’actualité récente chez nous peut en témoigner. D’ailleurs, il y a peu de dirigeants dans le monde qui n’ont vu leur faciès affublé de la petite moustache pangermanique. Donald Trump, Angela Merkel, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Giorgia Meloni, Justin Trudeau… Progressistes, populistes : tous en prennent pour leur grade. Tout le monde s’y est habitué et trouve le procédé éculé et assez banal, dorénavant. Sauf que cela n’a rien de banal d’assimiler une personnalité politique au mal incarné. Il n’y a rien de banal à exagérer le danger d’une élection. Hurler à qui veut l’entendre que quiconque rejoindra un certain camp politique sera à jamais marqué du sceau de l’infamie n’a absolument rien de banal. Pas d’amalgame, pas d’amalgame, s’époumonent certains. Alors qu’on n’en a jamais cultivé autant.

L’ultra-polarisation de la société, dans son goût macabre pour le sensationnel, encourage la violence ad hominem sans le moindre scrupule. La presse elle-même, en relayant la stigmatisation excessive du camp qu’elle méprise, se rend complice de cette incitation. Plusieurs couvertures de journaux et de magazines grand public, américains et européens, ont clairement comparé le quarante-cinquième président des États-Unis à Adolf Hitler. Et on le surnomme le Hitler Orange dans certaines émissions de talk-show.

Comment ne pas imaginer que le jeune auteur de l’attentat contre Donald Trump était persuadé d’être sur le point de réaliser un acte héroïque, un acte de résistance à la menace fasciste que représente, pour une grande partie de la gauche américaine, l’ancien président ? Convaincu par des organes de propagande que sa cause était juste, il était prêt à devenir un martyr en se sacrifiant. Comme la plupart des terroristes, toutes causes confondues. La presse américaine démocrate ne paiera probablement jamais le fait d’avoir inculqué ces idées délirantes à tous ces jeunes militants. Le Reductio ad Hitlerum auquel elle s’est adonnée à cœur joie depuis des années fait dorénavant partie du jeu politique, de ce côté de l’Atlantique comme de l’autre. Elle ne paiera probablement jamais la radicalisation de la jeunesse d’extrême gauche dont elle est pourtant en partie responsable par son incitation implicite à la violence. Elle a pourtant contribué à rendre cette violence hystérique en entretenant la haine du camp adverse. Aux États-Unis, la folie haineuse irrationnelle développée contre Donald Trump est même surnommée le Trump Derangement Syndrome (Syndrome d’aversion à Trump). Les mêmes qui nous alertent sans cesse sur des risques de guerre civile s’amusent à souffler sur les braises et jubilent de voir que cela fonctionne. Le sang devait bien commencer à couler un jour et n’allons pas croire naïvement que personne ne l’a souhaité.

Bardot, c’est moi !

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Simonetta Greggio © Hannah Assouline

La romancière Simonetta Greggio signe un livre d’un genre nouveau : la biographie épistolaire. Ou comment entrer dans la vie intime de Brigitte Bardot à travers les lettres d’une admiratrice.


L’icône du cinéma français prend la parole, ou presque. Dans Mes nuits sans Bardot, la romancière d’origine italienne Simonetta Greggio met en scène BB au soir de sa vie. Cette dernière s’apprête à fêter son anniversaire. Le 28 septembre prochain elle aura 90 ans. Depuis la Madrague où elle réside avec ses chiens, elle se repasse le film de sa vie. Non loin de là, une femme a loué une maison dans l’espoir de faire toute la lumière sur la star dont certains affirment qu’elle serait décédée. N’osant aller sonner à sa porte, elle décide de lui écrire. De longues lettres qu’elle dépose sous un caillou devant la célèbre maison. La comédienne les lit-elle ? On l’ignore, mais cela ne décourage pas la narratrice qui continue de lui adresser des missives revisitant les moments clés de son histoire. Entre les deux femmes, aucun lien apparent, si ce n’est l’admiration que la seconde porte à la première. Pourtant, l’alternance des lettres et des souvenirs évoqués par Brigitte Bardot finit par les rassembler en un troublant jeu de miroirs. Ce qui intéresse l’épistolière est moins la star que la femme. Celle en laquelle elle se reconnaît et qui, comme elle, a connu de nombreux déboires amoureux. « Comme vous l’avez fait à votre âge guerrier, j’ai chevauché les étés, embrassé à bouche qui veux-tu, aimé après avoir été trahie, trahi après avoir aimé. »

Brigitte Bardot dans « Une Ravissante Idiote » © Dalmas/sipa

Aussi rêverait-elle que son idole lui confie les zones d’ombres de sa vie. Cette envie qu’elle a pu avoir, elle aussi, « de crever pour cesser d’en crever de ces histoires mal foutues, de ces amours déglinguées ». Finalement, l’actrice comme la narratrice se retrouvent seules, avec leurs chiens pour toute compagnie. L’originalité de ce récit à deux voix consiste à mettre en lumière une BB méconnue. « BB petite fille, comme une copine d’école, cheveux en queue de cheval, chaussettes tirées sur les genoux écorchés. BB jeune femme, un autre moi, flamboyant. BB vieille dame, qui éclaire mon chemin en regardant derrière elle désormais. » Bardot a 17 ans lorsqu’elle est « vendue comme de la viande fraîche au cinéma » et part seule se faire avorter en Suisse. Puis les amants se succèdent. Nombreux. Roger Vadim, bien sûr, qui lui signifie que sans lui elle n’est rien, Jacques Charrier qu’elle épouse et aussi Samy Frey et les autres… Bardot aime les hommes et se conduit avec eux comme ils le font avec les femmes : elle n’hésite pas à les tromper. « BB aime faire l’amour. Elle l’assume, elle le proclame : faire l’amour est aussi naturel que danser, nager, manger» Mais l’auteur dessine aussi le portrait d’une femme « rebelle, désobéissante, redoutable, épouvantable, insupportable ». Une femme qui à 29 ans déjà commençait à s’intéresser à la cause animale, dont elle fera plus tard son cheval de bataille. Avec Mes nuits sans Bardot, Simonetta Greggio fait le choix du roman plutôt que de la biographie. En résulte un livre à l’image de son modèle : libre et envoûtant.

Simonetta Greggio, Mes nuits sans Bardot, Albin Michel, 2024.

Mes nuits sans Bardot: Prix du livre de plage 2024

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Pierre Michon, Arthur Rimbaud, l’été

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L'écrivain français Pierre Michon photographié en 2018 aux Éparges (58) © Philippe Wojazer/AP/SIPA

Sous le châtaignier au feuillage familier, je relis Rimbaud le fils, de Pierre Michon. Le livre a paru en 1991. L’auteur est un « pays » comme on dit ici, en Limousin. Il est né le 28 mars 1945 au hameau des Cards dans la Creuse. Il a été élevé par sa mère, institutrice, après que son père eut déserté le foyer. Lycéen à Guéret, Chaminadour pour Marcel Jouhandeau, il étudia les lettres à l’université de Clermont-Ferrand.

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Parmi ses récits, durs comme le silex, citons Vies minuscules (1984), Corps du roi (Prix décembre 2002), Les deux Beune (2023). Dans Rimbaud le fils, une question s’impose : « Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ? » Les réponses peuvent être multiples. Pierre Michon : « Les autres hommes, leur mère, les étoiles, ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ? » On pourrait, aujourd’hui, ajouter la perte des valeurs, la disparition de la langue, la mémoire des maquis, le silence de Lascaux ?

Michon développe son approche de l’écriture. Il dit qu’elle est nourrie « de croyance et de magie ». L’écrivain est un magicien qui croit aux puissances de la nature. Il dit encore qu’il ne se met pas à sa table tous les matins. Il attend le texte. L’écrivain n’est pas raisonnable. C’est pour cela, probablement, qu’il a choisi d’écrire sur Rimbaud, le jeune homme qui lâche tout à dix-sept ans, s’esbigne en Éthiopie, revient à Marseille pour subir l’ordalie de la scie sur la jambe. C’est amplement suffisant pour créer le mythe. Il faut cependant toute la précision de la phrase de Michon, tout l’ébranlement tellurique de son style, pour offrir une nouvelle analyse de la saison en enfer du poète de Charleville, hanté par ses visions qu’on ne pourra comprendre qu’au moment du Jugement. Rimbaud savait que la mort était à ses trousses – relire « Le Bateau ivre » – et que la course serait violente et brève.

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Le livre de Pierre Michon est étonnant d’originalité et, osons le mot, de fraîcheur. Sur les rapports entre Arthur et sa mère ; entre Rimbaud et Verlaine, ce Verlaine qui aime « trébucher » ; entre le poète et ses contemporains. Rimbaud n’est pas de son temps ; il est d’un ailleurs qui n’existe pas encore ; il est cet éternel frondeur photographié par Carjat – la séance de photo est subtilement interprétée par Michon. Et puis, il y a ce passage qui résume (presque) Rimbaud et Michon : « (…) la poésie ne peut pas être tout à fait du côté du bien, vu que nos premiers parents quand ils étaient dans le Grand Jardin ne parlaient pas, communiquaient à la mode des fleurs par des abeilles, des messages ailés, et sentirent se délier leur langue seulement après que l’ange leur eut montré la porte (…) ».

Le crépuscule tombe sur le champ aux vaches ; c’est l’heure où le ciel rosit comme les joues de l’enfant qui, soudain, sait.

Pierre Michon, Rimbaud le fils, Collection Folio.

Rimbaud le fils

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La relève

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Geoffroy Lejeune, Gauthier Le Bret, Eugénie Bastié, Alexandre Devecchio, Arthur de Watrigant et Charlotte d’Ornellas sur la terrasse du Mikuna, au BHV Marais, 27 juin 2024 © Guillaume Brunet-Lentz

Ils sont jeunes, intellos, drôles et courageux. Cette nouvelle génération de journalistes n’hésite pas à monter au front pour défendre la liberté de pensée. Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas Alexandre Devecchio, Gauthier Le Bret, Geoffroy Lejeune et Arthur de Watrigant représentent toutes les nuances de la droite culturelle. Et donnent un sacré coup de vieux à Plenel, Aphatie et autres curés francintériens. Récit d’un casse médiatique.


Leur héros c’est Cyrano, mais ils ont tous quelque chose de Rubempré. Ils sont le cauchemar du clergé médiatique, ou ils devraient l’être. Depuis quelques années, ces jeunes-turcs du journalisme font allègrement feu sur le quartier général, occupant des positions stratégiques autour de la citadelle assiégée. Ils n’ont pas encore pris le palais d’Hiver d’ailleurs, on espère qu’ils ne le prendront jamais complètement et ne seront donc pas tentés de remplacer une pesante hégémonie par une autre. En attendant, ils ont sacrément ébranlé le monopole des Plenel, Aphatie et autres curés francintériens. Lesquels, furieux, réclament à grands cris leur excommunication. On se rappelle la vague d’hystérie collective suscitée par l’arrivée de Geoffroy Lejeune au JDD à l’été 2023. Pétitions d’artistes, sportifs et abonnés au gaz, trémolos en tout genre, appels à la résistance : à 35 ans, le petit veinard a eu droit à sa quinzaine antifasciste pour lui tout seul.


Geoffroy Lejeune

© Guillaume Brunet-Lentz.

35 ans
Né à Avignon
École supérieure de journalisme de Paris
Directeur de la rédaction du Journal du dimanche

Votre révélation politique : Cela remonte à mon adolescence à Avignon, où j’ai été confronté à l’insécurité au quotidien, avant que beaucoup d’autres Français la connaissent hélas à leur tour.
Votre personnage historique préféré : Charette. Un sale gosse insubordonné, devenu un héros parce qu’il était révolté par l’injustice. Il a mené le combat jusqu’au bout et, suprême élégance, a choisi sa fin.
Votre meilleur souvenir audiovisuel : Mon passage en 2015 sur France 2 pour présenter mon premier livre, Une élection ordinaire (Ring). Ce jour-là, Laurent Ruquier, Yann Moix et Léa Salamé m’ont posé de vraies questions et m’ont laissé la chance de me défendre à armes égales.
Votre rêve d’interview : Gérard Depardieu.
Votre conseil de lecture pour l’été : N’importe quel livre de Sylvain Tesson ou de Nicolas Mathieu.
Votre héros dans la fiction : Cyrano de Bergerac. C’est tout l’esprit français résumé en une œuvre. Le dernier mot de la pièce : « panache ». Tiens, comme le nom de la plume blanche qui ornait le chapeau de Charrette !
Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Comédien, chanteur ou président d’un club de foot ou de rugby.
Votre leader de gauche préféré : Le pape François.
La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : J’adorais « On n’est pas couché », de Laurent Ruquier sur France 2. On pouvait tout dire, face à des contradicteurs certes hostiles, mais honnêtes. C’est devenu si rare de nos jours sur cette chaîne…


Les six personnages qui figurent sur notre « une » ne sont pas une bande de copains, même s’il y a parmi eux des paires d’amis, plutôt des compagnons de route devenus frères d’armes dans les combats partagés – l’ardeur chevaleresque est leur marque de fabrique. Nous ne les avons pas choisis seulement par affection ou dilection, mais parce qu’ils forment une avant-garde. Et comme souvent, Debray est lumineux à ce sujet, ces précurseurs sont des héritiers. Connus du grand public pour leurs talents cathodiques et numériques, ces bosseurs sont d’abord des enfants de la presse. Ils lisent, ils écrivent, donc ils pensent. Et ils ont du pouvoir. Geoffroy Lejeune est aux manettes de son deuxième hebdomadaire, épaulé par la fidèle Charlotte d’Ornellas, Eugénie Bastié vient de gagner ses galons de rédac-chef au sein du premier quotidien français, Alexandre Devecchio y dirige les pages « Débats », devenues par leur pluralisme l’un des hauts lieux de la dispute française. Arthur de Watrigant a « fait sortir L’Incorrect de l’adolescence », à en croire son ami Mathieu Bock-Côté. Peut-être que l’un ou l’autre se lancera un jour en politique. Ou dans le showbiz. En tout cas, vous entendrez parler d’eux. Dans vingt ans, en regardant cette « une » de Causeur, on dira que nous avons eu du nez.

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Ces influenceurs de luxe sont (avec quelques autres qui nous pardonneront) les plus brillants éléments d’une nouvelle génération de journalistes de combat qui a entendu le message du président Jésus, comme dit l’ami Basile de Koch – n’ayez pas peur ! Ils ne cachent pas leur drapeau : ils sont journalistes et ils sont de droite – alliage longtemps tenu pour un oxymore. « C’est l’une des grandes nouveautés de l’époque, analyse Bastié. Les gens de droite votaient mais ils avaient déserté le champ idéologique. Les enfants de bonne famille optaient pour le business. Avec la Manif pour tous, ils ont découvert le militantisme et le combat culturel. Aujourd’hui, ils se tournent massivement vers les métiers de la transmission, l’enseignement, le journalisme, la culture, qu’ils avaient abandonnés à la gauche. »

Leurs détracteurs – qui confondent naturellement leurs propres opinions avec la vérité – leur dénient la qualité de journaliste (comme si c’était un pompon qu’on s’arrache). Pour notre commando, le journalisme est à la fois un outil pour interpréter le monde et une arme pour le transformer. « Il n’y a pas de contradiction entre éditorial et factuel, au contraire, observe Charlotte d’Ornellas. Comme journaliste, je parle de réalités que les autres médias taisent ou travestissent. Et ces réalités nourrissent ma vision du monde. » Penser librement, indépendamment de ses propres croyances et convictions, c’est ce que nombre de journalistes-de-gauche, confits dans leur bonne conscience, ont été incapables de faire, entraînant une grande partie de la corporation dans la médiocrité. Pour Bastié, le journalisme se situe à un « point d’équilibre entre l’exercice d’un pouvoir intellectuel et la recherche de la vérité » : « Je refuse de m’enfermer dans un couloir idéologique. Et je ne pourrais pas militer : répéter des éléments de langage ou approuver le chef, très peu pour moi ! »


Charlotte d’Ornellas


© Guillaume Brunet-Lentz.

38 ans, née à Orléans
Institut de philosophie comparée à Paris
Rédactrice en chef du service société au Journal du dimanche

Votre révélation politique : Je n’ai pas vraiment eu de « révélation » en la matière. Plutôt une évidence, celle de défendre ce que je suis et ce que je pense ! La seule chose qui m’insupporte, c’est le procès d’intention, en dehors de toute réalité de ce qui est réellement dit ou pensé.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : Sans surprise… Jeanne d’Arc.

Votre conseil de lecture pour l’été : Il y a des dizaines de livres que je recommanderais, je ne sais jamais répondre à cette question, c’est tellement personnel. En écoutant récemment Franz-Olivier Giesbert parler des Croquis de mémoire (La Table ronde) de Jean Cau, j’ai eu envie de le lire. Ce que je suis en train de faire… et vous pouvez y aller !

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Institutrice ! J’ai toujours voulu être institutrice, puis professeur, parce que j’ai toujours trouvé que ce métier était à la fois l’un des plus importants et des plus beaux. Je le pense toujours d’ailleurs, mais un conseiller d’orientation m’a recommandé le journalisme… Métier que j’ai rapidement aimé pratiquer. C’est une manière de servir aussi mon pays, comme il en existe des milliers d’autres.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Les reportages d’Arte, sans hésitation !


Cette troupe baroque représente toutes les nuances de droite culturelle, allant de « réac » assumé à conservateur, avec une dose variable de catholicisme, de libéralisme et de populisme. Eugénie Bastié s’est un brin assagie avec les années : « Dans ma jeunesse, je vomissais les tièdes, je ne lisais que Bloy, Dostoïevski ou Bernanos. Ensuite, j’ai découvert Tocqueville, Montesquieu. On peut dire que, de réac, je suis devenue conservatrice. » Foin de ces chichis et distinctions oiseuses, sans surprise, tous sont attaqués par les mêmes adversaires avec le même mot – extrême droite. Ils sont la preuve qu’il a perdu son pouvoir radioactif, un tour en ville avec n’importe lequel, en particulier avec les deux filles de la troupe, permet de mesurer leur popularité.  On dira que c’est l’effet CNews, puisque tous (comme ma pomme) officient sur la chaîne bolloréenne. Cependant, seul Gauthier Le Bret, le benjamin et le moins « idéologue », est un pur produit de la maison Canal – où, sur les plateaux de Praud et Hanouna il s’est révélé être une véritable bête de scène. Dans son collège catho, il aimait amuser la galerie et choquer le curé – à l’un d’eux qui, furieux contre le mariage pour tous, se demandait pourquoi ne pas épouser sa maison tant qu’on y est, le coquin a répondu : « Ce serait chouette, comme ça on aurait un rapport sexuel à chaque fois qu’on rentre chez soi. » Le lendemain de son bac, ce fils d’eurocrate embrasse sa copine (aujourd’hui son épouse), saute dans un Thalys et ciao Bruxelles ! Formé par le cours Florent et sa fréquentation assidue des théâtres et cinémas, le futur « petit scarabée » (surnom que lui a donné Praud) se frotte au journalisme comme stagiaire de Sonia Mabrouk tout en jouant avec Les Gavroches chapeautés, la compagnie qu’il a créée avec des copains de la Sorbonne. La pièce s’intitule, ça ne s’invente pas, Nous sommes ici pour changer le monde.  


Gauthier Le Bret

© Guillaume Brunet-Lentz.

29 ans, né à Clamart
Sorbonne, Centre de formation et de perfectionnement des journalistes, Cours Florent
Journaliste politique à CNews

Votre révélation politique : La campagne de 2007 et l’élection de Nicolas Sarkozy.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : Napoléon.

Votre rêve d’interview : Macron évidemment, mais Trump aussi.

Votre conseil de lecture pour l’été : Histoire intime de Ve République (Gallimard), la trilogie de Franz-Olivier Giesbert, et son dernier, le si bien nommé Tragédie française.

Votre héros dans la fiction : OSS 117 dans la version de Michel Hazanavicius. Notamment quand il dit :« Une dictature, comme vous y allez. Vous êtes bien gentille Dolorès, mais épargnez-moi vos analyses politiques. Savez-vous au moins ce qu’est une dictature Dolorès ? Une dictature c’est quand les gens sont communistes, déjà. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. C’est ça, une dictature, Dolorès. »

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Comédien.

Votre leader de gauche préféré : Je peux me repasser en boucle Georges Marchais avec Duhamel et Elkabbach, et les entretiens de François Mitterrand. L’intelligence, le verbe, c’était autre chose que la Nupes.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Rien n’a jamais égalé « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier sur France 2.


Les autres comptent déjà quelques faits d’armes et blessures de guerre quand ils arrivent (en ordre dispersé) à CNews. Ils ont lu Michéa, Guilluy et Houellebecq, se sont croisés dans les cercles souverainistes, catholiques ou identitaires où fermentaient les prémices de l’union des droites, sur les pavés de la Manif pour tous ou encore dans les pages de Valeurs actuelles ou Causeur. Nés entre 1984 et 1995, ils n’ont connu ni Mitterrand ni le communisme mais ferraillent volontiers contre l’héritage de l’un comme de l’autre. Leur génération devait être celle de la mondialisation heureuse et de la fin de l’Histoire ; ils ont été les contemporains de la montée de l’islamisme et des Territoires perdus, des émeutes de banlieue, de la désindustrialisation et de la prolétarisation afférente des classes moyennes. Sans oublier la tripartition socio-territoriale de la France entre les centres-villes, les banlieues et la France périphérique, qui s’est opérée pendant leur adolescence.


Eugénie Bastié

© Guillaume Brunet-Lentz.

32 ans, née à Toulouse
Institut d’études politiques de Paris
Rédactrice en chef adjointe au Figaro

Votre révélation politique : La rencontre avec le sectarisme idéologique de la gauche lors de mes études à Sciences-Po.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : La duchesse de Berry, jeune femme fantasque, princesse moderne et scandaleuse, furieusement ultra et contre-révolutionnaire.

Votre meilleur souvenir audiovisuel : Ma première télé à « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddeï sur France 2, avec Jacques Attali qui, à la fin hors antenne, m’a lancé que j’étais Zemmour, en pire. Ça m’a fait rire.

Votre rêve d’interview : La romancière J. K. Rowling.

Votre conseil de lecture pour l’été : Fortune de France (Le Livre de poche) de Robert Merle, une saga historique formidable où on suit une famille aristocratique protestante pendant les guerres de religion. Génial !

Votre héros dans la fiction : Cyrano de Bergerac.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Présidente de la République.

Votre leader de gauche préféré : Henri IV.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture, évidemment !


Plusieurs ont vécu la même expérience fondatrice, celle de l’isolement, parfois de la dissimulation. « Sciences-Po, pour une étudiante venant d’un milieu catho de droite et provincial, c’était des portes fermées, raconte Bastié. La bourgeoisie catholique m’ennuyait. Pour les étudiants de gauche ou d’extrême gauche, j’étais une martienne. Quand j’ai commencé à écrire dans Causeur, beaucoup m’ont tourné le dos. Cependant, on pouvait encore dialoguer. Depuis, c’est devenu presque impossible. Quand on parle de sujets identitaires, c’est difficile de raccrocher ses idées au vestiaire et d’aller boire un coup. » Charlotte d’Ornellas, elle, a débarqué d’Orléans pour étudier la philo, avec l’intention de devenir institutrice et des rêves de Jeanne d’Arc plein la tête – chez elle on vénérait la Pucelle. « Être à contre-courant, ça m’a fait grandir. Et ça forge le caractère. » D’Ornellas est une pure, c’est pour ça que la France CNews l’adore. Elle aussi est prête à croiser le fer pour sauver la France. Plus âgé et plus anar, un chouia punk, Arthur de Watrigant est entré en politique en 2006, lors des grèves contre le CPE. « Je séchais les cours à la Catho pour aller débloquer la Sorbonne ! » Dix ans après, il s’engage avec Charles Millon dans la campagne de François Fillon. Tous ont cru que le Sarthois enrayerait la spirale du déclin avant d’assister, révoltés, à la curée de campagne qui (en plus de ses erreurs notables) a causé sa perte. Épris de grandeur, ils ne se résolvent pas à voir leur pays devenir un hall d’aéroport, une nation MacDo où on vient comme on est.


Arthur de Watrigant

© Guillaume Brunet-Lentz.

40 ans
Né à Paris 14 e , vit à Paris 14 e et mourra à Paris 14 e
Bac
Directeur de la rédaction de L’Incorrect

Votre révélation politique : Le mouvement contre le CPE en 2006. Je séchais ma première année de fac d’histoire (que je n’ai jamais validée), mon université n’était pas bloquée, mais je manifestais contre les blocages à la Sorbonne. Première rencontre avec les gauchistes et leur amour de la démocratie dans les AG. Mais la révélation s’est confirmée avec les Manifs pour tous en 2013. La naissance de beaucoup de vocations, il me semble.

Votre personnage favori dans l’histoire de France : François Athanase Charette de La Contrie, le plus punk des Vendéens qui savait fêter les victoires. Notre ami Romaric Sangars m’a rapporté cette citation, probablement apocryphe, mais merveilleuse : « La joie était dans notre camp. »

Votre rêve d’interview : Fellini, mais comme il est mort ça sera avec son fils spirituel, l’immense Sorrentino.

Votre conseil de lecture pour l’été : Après une telle année, il nous faut rire. Donc Richard Millet et ses Nouveaux lieux communs (La Nouvelle Librairie), d’une cruauté jouissive ; et La fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël), le roman le plus drôle de toute la galaxie. Et puis on ajoutera En arrivant au Paradis (Le Cerf) de Richard de Seze qui, enfin, donne envie d’y aller.

Votre héros dans la fiction : Cyrano, parce que c’est un Gascon et que la Gascogne est l’âme de la France.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Bistrotier.

Votre leader de gauche préféré : Xavier Bertrand. Une telle persévérance dans la lutte contre le fascisme est admirable.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : Le Tournoi des six nations en février, et le Tour de France en juillet.


Une autre figure tutélaire a marqué leur jeunesse. Ils ne se connaissaient pas, mais ils ont tous vu la même vierge et elle s’appelait Éric Zemmour. C’est en le voyant exécuter ses adversaires sur le plateau de Laurent Ruquier qu’ils ont aimé l’odeur de la poudre. Le Bret se passait en boucle ses morceaux de bravoure. Aujourd’hui, il se rêve en Ruquier de droite. « La première fois que j’ai vu Zemmour à “On n’est pas couchés”, ça a été une véritable épiphanie, s’amuse Bastié. Quelqu’un pouvait dire tout haut à la télé des choses qu’on murmurait en rasant les murs. » C’est l’époque où des journalistes affolés découvrent que des « néo-réacs noyautent les médias ». Ces hérétiques (dont votre servante) sont moins d’une dizaine, mais c’est déjà trop. Zemmour est l’homme à abattre. Eux le lisent avec passion, se nourrissant de son amour et de son inquiétude pour la France. Lejeune publie une fiction racontant sa candidature présidentielle –à la fin, me semble-t-il, il gagne. Depuis, sur fond de zizanies politiques, les liens se sont distendus. Devenir adulte, c’est aussi se libérer de ses mentors. N’empêche, Zemmour leur a donné le courage de sortir du placard. Sans lui, ils n’en seraient pas là.

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Reste à espérer que les petits cochons de la politique ne les mangeront pas. Ils ne s’en cachent pas, ils observent avec sympathie la possible arrivée aux manettes d’un pouvoir plus proche de leurs aspirations que tous ceux qu’ils ont connus. « Le RN n’est pas un parti conservateur, mais il a chez eux plus de conservateurs qu’ailleurs, admet Watrigant. Et dans ces périodes, tout le monde devient un peu binaire, y compris chez nous. Mais L’Incorrect ne sera pas le journal de Bardella ni de quiconque. Je n’ai pas l’esprit militant. » Après des années de marginalité politico-idéologique, il n’est pas si facile de résister à la tentation de la bonne conscience. Elle a fait son œuvre à gauche où on appelle « intellectuel » ou « journaliste » un épurateur déguisé en dame patronnesse. Le seul moyen d’empêcher que le conformisme de droite remplace le conformisme de gauche, c’est l’adversité, le débat à la loyale. Argument contre argument. Seulement, pour la bagarre, il faut être deux. Aujourd’hui Charlotte, Alexandre, Gauthier et les autres n’ont pas d’équivalent sur l’autre rive. Et, s’il me faut leur faire un reproche, c’est de ne pas défendre assez la liberté de leurs adversaires, la preuve par l’affaire Meurice.


Alexandre Devecchio

© Guillaume Brunet-Lentz.

37 ans
Né à Enghien-les-Bains
Master d’histoire, Centre de formation des journalistes
Rédacteur en chef au Figaro

Votre révélation politique : Le référendum de 2005. La première fois que je votais. Le clivage autour de la question du souverainisme me semble toujours autant d’actualité.

Votre personnage historique préféré : Danton. Nous vivons une période révolutionnaire. Dans le sens où il y a une crise de régime et probablement un changement d’ère. Nous sommes en 1788-1789. Reste à savoir si nous pourrons éviter 1793. Et puis Danton au cinéma, c’est Depardieu !

Votre meilleur souvenir audiovisuel : Le grand entretien que j’ai tourné avec Alain Finkielkraut pour la nouvelle série d’émissions sur la vie des idées que je proposerai à la rentrée sur Canal + : « Itinéraire d’une pensée ».

Votre rêve d’interview : Clint Eastwood. Son cinéma est populaire, peut-être même trumpiste avant l’heure. J’aimerais en discuter avec lui.

Votre conseil de lecture pour l’été : Moi, Charlotte Simmons (Pocket) de Tom Wolfe. Récit d’un « désapprentissage » dans une université américaine il y a vingt ans. D’une certaine manière, il prophétisait le wokisme. Wolfe, c’est le Balzac américain. Comme l’auteur de La Comédie humaine, il décrit puissamment son époque avec le talent d’un sociologue, mais sans tomber dans le récit sociologique. Une vraie ampleur romanesque.

Votre héros dans la fiction : Indiana Jones.

Votre plan B si vous n’aviez pas été journaliste (ou quand vous ne le serez plus) : Réalisateur de films.

Votre leader de gauche préféré : Jean-Pierre Chevènement.

La meilleure émission sur le service public audiovisuel selon vous : J’adorais « Tout le monde en parle » de Thierry Ardisson sur France 2. On ne pourrait plus faire une émission comme ça maintenant.


En 1794, peu avant sa mort, Camille Desmoulins, le père du journalisme de gauche, écrivait dans Le Vieux Cordelier : « La liberté de la presse seule nous a menés, comme par la main, et a renversé une monarchie de quinze siècles, presque sans effusion de sang. » Qui, aujourd’hui, pour s’inspirer de lui dans le camp du progrès ? Pour remiser le mégaphone braillard, la banderole haineuse, le keffieh ambigu ? Qui, pour préférer les livres et la plume aux slogans antifa et aux chasses en meute ? La « génération réac » a produit des journalistes de haute tenue, on attend encore ceux de la « génération woke » (catégories établies par Devecchio dans Les Nouveaux Enfants du siècle). Au pays de Desmoulins, les âmes progressistes sont hélas devenues des moulins à prières. On attend qu’une alternative intellectuelle naisse du champ de ruines qu’est la gauche, dynamitée par les assauts répétés du réel. De sorte que nos jeunes amis puissent toujours, comme le recommandait Montaigne, « frotter leur cervelle contre celle d’austruy ».

J.D. Vance: de la «white trash» à la White house?

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Milwaukee, 18 juillet 2024 © Jae C. Hong/AP/SIPA

Trump a initié un nouveau nationalisme américain. J.D. Vance, son colistier et candidat à la vice-présidence, auteur à succès et jeune sénateur de l’Ohio, a montré sa capacité à lui donner corps idéologiquement en garantissant ainsi un avenir au courant «America First».


Qui se souvient des deplorables ? Pendant la campagne de 2016, Hillary Clinton avait lâché ce qualificatif méprisant à l’endroit la base électorale de Trump. Il visait les Américains moyens bouffis de ressentiments, de colère et de préjugés. Le terme a été par la suite brandi comme un étendard par les militants du candidat républicain.

Ploucs ou beaufs en France ; Deplorable, Redneck ou White trash aux États-Unis

En 2016, J.D. Vance se faisait anthropologue chez les Hillbillies, ces petits blancs américains vivant dans les Appalaches. Son ouvrage Hillbilly Elegy (2017) associait des souvenirs d’enfance à des réflexions sociologiques et politiques générales. Le témoignage était poignant : celui d’un enfant élevé dans une famille gravement dysfonctionnelle avec un père absent, une mère consommatrice d’opioïdes (médicaments antidouleur à l’origine d’une grave catastrophe sanitaire aux États-Unis) qui évolue entre cures de désintoxication et amants. Il y a un peu d’Eminem dans le parcours de l’auteur, qui aurait tout aussi bien pu devenir rappeur blanc dans les bas-fonds de la Rust Belt… Il s’en est sorti par miracle : diplômé de l’école de droit de Yale, il a aussi connu une grande carrière dans les affaires.

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L’auteur ne livrait pas seulement une autobiographie mais aussi une ethnographie. Ses Hillbillies, s’ils sont bien des Etats-uniens « de souche », ne s’identifient pas à l’élite souvent d’origine anglo-saxonne des côtes Est et Ouest mais aux  « millions d’Américains de la white-working-class dont les racines sont irlandaises ou écossaises ». Ils se souviennent des années 1950-1960, comme d’une parenthèse enchantée alors que la croissance industrielle et le Welfare state leur offraient des opportunités d’ascension sociale. Depuis, l’industrie lourde est partie, les hauts fourneaux ne fument plus et il reste à cette Amérique le ressentiment et la recherche de paradis artificiels ; on sait que près de 60 000 Américains meurent tous les ans d’insuffisance respiratoire provoquée par la surconsommation d’opioïdes. L’ouvrage fut bestseller et a servi de clef d’explication à l’élite cultivée américaine qui se demandait comment les États ouvriers traditionnellement démocrates ont pu offrir à Trump sa victoire surprise en 2016.

J.D. Vance a 39 ans et la rapidité de son ascension impressionne. Délaissant la plume et sa carrière dans les affaires, il se fait élire en 2022 sénateur de l’Ohio. Il n’a pas deux ans d’expérience politique dans les pattes et figure aujourd’hui sur le ticket présidentiel avec de sérieuses chances de devenir vice-président des États-Unis. Seul Barack Obama, élu sénateur en 2004 et président des États-Unis en 2008 a connu une ascension aussi rapide. « Après l’attentat manqué et l’élan de sympathie que cela a généré, Trump avait toute latitude pour choisir son vice-président » assure Nicolas Conquer, porte-parole des Republicans overseas France, organisation qui regroupe les citoyens américains expatriés en France, et ancien candidat LR-RN dans la Manche pour les législatives. Galvanisé par son statut de ressuscité après l’attentat auquel il a survécu, Trump pouvait faire un choix du cœur.

Meeting de JD Vance et Donald Trump, Columbus (Ohio), 23 avril 2022 © USA TODAY NETWORK/Sipa USA/SIPA

Pourquoi ce choix ? Après tout, J.D. Vance n’a rejoint que récemment son écurie. S’il était soutenu en 2022 par l’ancien président pour les primaires républicaines de l’Ohio (notre photo ci-dessus), M. Vance se positionnait en 2016 comme  « Never Trump », ces Républicains viscéralement hostiles au magnat de l’immobilier. Cette conversion est-elle seulement opportuniste ? « Il a eu des doutes. Il a su reconnaitre à Trump ses qualités de président. Pour le reste, les deux hommes sont très proches idéologiquement. Il est même sur une ligne moins modérée en matière de politique internationale », explique M. Conquer. J.D. Vance n’a jamais caché son hostilité aux livraisons d’armes à l’Ukraine, comme son souhait de voir l’Amérique retirer ses bases militaires de certaines parties du monde. Pour Nicolas Conquer, cette position est plus acceptable qu’il n’y parait aux États-Unis : « Aucun candidat à l’élection présidentielle, même parmi les démocrates ou les néo-conservateurs, ne se risquerait à faire campagne sur l’interventionnisme. Les Républicains se sont nettement convertis à l’isolationnisme et à la ligne America First. Ils veulent une Amérique forte capable de rayonner dans le monde sans être son gendarme ». J.D. Vance rappelle souvent combien la guerre en Irak a traumatisé l’Amérique profonde.

L’évolution du rôle des États-Unis dans le monde

J.D. Vance ne se contente pas de dénoncer la politique étrangère des prédécesseurs de Trump. Il élabore aussi de discours en discours un nationalisme américain en rupture avec l’universalisme traditionnel des élites politiques de son pays. Depuis Wilson et Roosevelt, jusqu’à Bush et Obama, les dirigeants américains avaient l’habitude de justifier leurs interventions militaires par la vocation missionnaire des Etats-Unis. L’Amérique ne se battrait pas seulement pour des territoires ou des intérêts, mais pour des idées. Elle défendrait sa conception de la liberté et offrirait au monde entier les droits garantis par sa Constitution. Dans cette perspective, l’Amérique n’admet pas de frontières : sa promesse vaut pour tous les hommes. « Oui l’Amérique est une idée. Elle a en effet porté de belles idées dès la fondation de notre pays » concédait M. Vance dans un discours devant un think thank conservateur ce mois-ci[1]. Mais selon lui, l’Amérique c’est aussi autre chose : « L’Amérique est une nation: c’est un groupe de personnes avec une histoire commune et un futur commun ». L’Amérique n’est pas seulement un projet proposé à tous les hommes sur terre mais aussi une nation avec un dedans et un dehors, des frontières, un point sur la carte possédant une culture, une langue et un folklore spécifique.

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Trump ne disait pas autre chose avec son programme articulé autour de l’America First. Vance se distingue par sa clarté idéologique et sa capacité à incarner cette position dans le champ intellectuel. Dans son discours à la convention républicaine, il n’a pas loupé l’indispensable séquence émotion et a raconté son Amérique, évoquant sa grand-mère qui possédait 18 armes à domicile, saluant avec émotion les dix ans de sobriété de sa mère enfin revenue de sa dépendance médicamenteuse. Qu’est-ce qu’être Américain, pour M. Vance ? Il l’a dit peu après lors de la convention :« Dans leur ossature, les Américains savent que l’Amérique est leur maison (…) Ils ne se battront pas pour des abstractions mais ils se battront pour leur demeure ».

 « On avait tous une interrogation. Comment ce mouvement MAGA, America first, allait-il évoluer après Donald Trump ? Or, des personnalités hors normes sont sorties du bois » se réjouit Nicolas Conquer. En propulsant J.D. Vance à la vice-présidence, un poste stratégique – à l’instar du président du Sénat en France, le vice-président américain est le successeur désigné en cas de décès du président ; et on le sait, la balle n’est pas passée loin ce samedi 13 juillet -, Donald Trump garantit en effet son héritage politique et assure l’avenir d’un nationalisme américain dont il aura été le premier promoteur. « On ne pourrait pas trouver de duo plus opposé et en même temps plus complémentaire. D’un côté on a quelque chose de tripal avec Trump ; de l’autre quelqu’un de plus cérébral et réfléchi », observe Nicolas Conquer. D’un côté l’intellectuel, de l’autre la bête de scène. Depuis 2015, l’ancien président a réussi à imposer ses thèmes par sa présence scénique, sa personnalité hors normes et son génie de la transgression. C’est sa force, mais aussi sa faiblesse : le trumpisme touche les masses mais est encore regardé et décrié par l’élite américaine comme une fièvre populiste sans cohérence intellectuelle. J.D. Vance saura-t-il donner corps à une vraie doctrine, et apporter la légitimité idéologique qui peut-être manquait à Donald Trump ?


[1] https://www.youtube.com/watch?v=yXH1p8_jhc8

Manu, range ta Chambre!

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Yaël Braun-Pivet réélue présidente de l'Assemblée nationale, 18 juillet 2024 © Jacques Witt/SIPA

Le citoyen français s’est déplacé trois fois aux urnes, pour que rien ne change ?!


Nul besoin d’être Persan ou martien pour n’y rien comprendre. Il aura suffi en effet pour cela, aux gens de la vraie vie, d’un petit mois de distraction ou d’indifférence pour les détails de la chose publique et les cheminements labyrinthiques du fonctionnement parlementaire à la française.

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Admettons que ce citoyen occupé de tout autre chose – du tour de France plutôt que des tours de passe-passe politicards, par exemple, ou de son boulot, ou encore des soucis du quotidien –  rallume sa télé pour voir un peu ce qu’il pourrait bien y avoir de nouveau du côté du Palais Bourbon. Il s’attend à découvrir des bouilles différentes, dont il est assez friand par nature. Surprise ! De nouveautés, guère. La dame qui présidait et qui était annoncée comme devant dégringoler du perchoir pour céder la place s’y trouve toujours bel et bien installée, en majesté. Rien n’aurait donc changé. Deux dimanches de pêche à la ligne gâchés pour si peu. Se foutrait-on du citoyen-électeur ?

Rien de neuf non plus côté dignité, décence, courtoisie républicaine. La foire des deux années dernières en passe de recommencer, en plus tagada-boum-boum sans doute, vu que les amateurs de ce cirque seraient cette fois en plus grand nombre que précédemment. On l’a bien vu, ostensiblement ils ne consentent toujours pas à serrer la main de ceux qui ne font pas délire commun avec eux.

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Comme quoi, oui, rien n’a changé. Pour le naïf qui vient de rallumer le poste, il y a de quoi être perplexe. Ne pas se saluer alors qu’on occupe la même chambre, certes ce n’est pas ce qu’il y a de plus poli, de plus élégant, mais surtout voilà qui ne présage rien de bon. Dans un couple, c’est le divorce à plus ou moins brève échéance. Parfois à l’amiable, parfois avec castagne, au moins juridique. Là, on ne sait pas encore. Pour le divorce c’est fait depuis le premier jour, donc là aussi, pas de changement. Pour l’ampleur de la castagne, on verra. La foire assurée, revenant en force, disais-je. Un nouveau chamboule tout décidé là-haut s’imposerait-il alors ? Histoire pour le chef suprême de remettre un peu d’ordre dans sa chambre ? Un chamboule tout comme à la foire, à la fête foraine ? Ce à quoi, d’ailleurs, nous venons d’assister. Le boss en son Palais – toujours un peu gamin d’esprit – a renversé toutes les boîtes. Et tout comme à la foire, elles se sont ensuite retrouvées placées presque exactement à la même place et dans le même ordre qu’auparavant. Sans que personne apparemment n’y ait gagné au passage l’ours en peluche ou la poupée Barbie. Surtout pas le pauvre citoyen un moment distrait qui, affligé, se dit qu’il n’y peut pas grand-chose. Sauf éteindre son poste et, la prochaine fois, choisir la pêche à la ligne plutôt que la franche couillonnade des urnes.

Diplomatie de matamores

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© Oscar Gonzalez/Sipa USA

Seuls quelques pays ont une ambassade à Ramallah. Et si Madrid, Oslo et Dublin ont reconnu en mai la Palestine comme un État à part entière, ces capitales ne semblent pas décidées à ouvrir une mission diplomatique dans la ville.


Nicaragua, Oman, Uruguay, Venezuela… Seule une poignée de pays ont une ambassade à Ramallah, la capitale de fait de l’Autorité palestinienne. Car c’est à Tel-Aviv, au Caire ou à Amman que sont basés la quasi-totalité des diplomates de rang plénipotentiaires chargés de représenter leur gouvernement auprès du régime de Mahmoud Abbas, le plus souvent dans le cadre d’une résidence « régionale » englobant plusieurs pays. On a cru toutefois que les choses allaient changer quand, le 22 mai dernier, Oslo, Dublin et Madrid ont annoncé reconnaître officiellement la Palestine comme un État-nation à part entière, brisant là la règle tacite appliquée par la plupart des pays occidentaux en vertu de laquelle la reconnaissance bilatérale entre Israël et Palestine devait être un préalable. Dans les chancelleries, il se murmurait alors que, pour marquer le coup, l’Espagne ouvrirait dans la foulée une mission diplomatique à Ramallah.

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À la tête d’une coalition de gauche assez comparable au Nouveau Front populaire français, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez mène en effet une stratégie très offensive vis-à-vis de Benyamin Nétanyahou. Le 8 mai, son ministre des droits sociaux, Pablo Bustinduy, avait ainsi envoyé une lettre aux entreprises espagnoles installées dans l’État hébreu pour les prier de ne pas contribuer au « génocide en cours en Palestine ». Au même moment, le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, essayait de convaincre, en vain, la Belgique, le Portugal et le Luxembourg de reconnaître eux aussi l’État de Palestine. On s’attendait donc à ce que Madrid installe dès le mois de juin un ambassadeur à Ramallah. Il n’en fut rien ! Invoquant des raisons de « niveau de vie et de sécurité », le personnel du consulat général d’Espagne à Jérusalem, pressenti pour créer la nouvelle représentation diplomatique, a refusé de quitter la ville sainte, pourtant située à seulement 15 kilomètres. Piquante ironie. Alors qu’en France de nombreux fonctionnaires du Quai d’Orsay n’hésitent pas à critiquer Emmanuel Macron, pas assez pro-arabe à leur goût, la situation est inversée au sud des Pyrénées, où beaucoup de diplomates espagnols ne font pas mystère de leurs idées néoconservatrices et de leur malaise à servir un pouvoir marqué par la pensée décoloniale. Vous avez dit « État profond » ?

Je ne vous serre pas la main, Monsieur!

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Hanane Mansouri et Sandrine Rousseau, Assemblée nationale, 18 juillet 2024 © ISA HARSIN/SIPA

«La courtoisie est importante en politique, avec ce besoin d’apaiser les tensions. Je tendrai la main à chacun des députés mais je m’attends à ce que certains refusent de me saluer», avait prédit le député Flavien Termet devant des journalistes, avant le vote pour l’élection du président de l’Assemblée nationale. Il ne s’est pas trompé, et nombre de parlementaires – essentiellement issus du NFP – ne se sont pas pliés à cette tradition, hier.


Correctif : Postérieurement à la parution de cet article, je découvre qu’après avoir serré la main de Flavien Termet, Clémentine Autain a en revanche refusé de serrer celle de Hanane Mansouri. Sans doute s’est-elle pliée à un rappel à l’ordre de son parti. Reste qu’il est savoureux de constater que le féminisme de gauche consiste désormais, pour parler comme la gauche elle-même, à serrer la main d’un homme blanc mais à refuser de serrer celle d’une femme racisée.
Heureusement, étant de droite je suis pour ma part libre de considérer que l’adhésion à notre décence commune et la volonté de servir la France comptent plus que le sexe ou l’origine. Je redis donc ici mon égale sympathie à ces deux jeunes députés, ainsi que ma gratitude pour leur engagement • AM

Lors de l’élection du président (en l’occurrence, de la présidente) de l’Assemblée nationale, certains élus de gauche ont ostensiblement refusé de serrer la main du benjamin de l’Hémicycle, Flavien Termet, qui était chargé de tenir l’urne lors du vote. L’un d’eux, le LFI Sébastien Delogu, y a même ajouté une pathétique imitation d’intimidation physique. Pourquoi ? Parce que Flavien Termet, 22 ans, député des Ardennes, fait partie du Rassemblement national.

LFI n’était pas seule à la manœuvre. On citera, par exemple, le PS Joël Aviragnet, l’inénarrable EELV Sandrine Rousseau, François Ruffin qu’on a souvent présenté comme un parangon de la « gauche républicaine », et même la macroniste Agnès Pannier-Runacher ! On notera en revanche que Clémentine Autain, elle, a fait preuve d’une courtoisie de bon aloi envers son collègue. On notera enfin que certains d’entre eux ont eu la même attitude de mépris envers la jeune députée Hanane Mansouri, membre du groupe LR d’Éric Ciotti allié au RN.

Gamineries ?

Simples gamineries, pitoyable attitude de harceleurs de cour d’école ? Pas seulement. Les symboles sont importants.

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Refuser de serrer la main à quelqu’un, ce n’est pas juste l’insulter. C’est lui signifier qu’on refuse d’avoir avec lui des rapports sociaux normaux. Sauf à ce qu’il s’agisse d’une inimitié purement personnelle, c’est donc lui dire qu’on le juge indigne de participer à la vie normale de la société. Et c’est bien ce qu’ont voulu manifester ces députés de gauche, dont beaucoup ont ensuite explicitement revendiqué poursuivre le fameux et fumeux Front républicain au sein même de l’Assemblée, bien décidés à exclure le premier parti de France et ses millions d’électeurs de toute véritable participation à la vie démocratique. Ces députés, bien sûr, n’ont pas toujours les mêmes pudeurs lorsqu’il s’agit de serrer la main de ceux qui peuvent défendre les terroristes du Hamas, ou lorsqu’il s’agit de serrer la main de ceux qui refusent de serrer la main des femmes… Avec ceux-là, ils n’ont aucun problème pour « faire société » ou « vivre-ensemble » ! C’est là d’ailleurs finalement l’essence même du Front républicain : préférer les islamo-gauchistes et les soutiens du Hamas au RN.

Sectarisme inquiétant

On peut rapprocher cet incident à l’Assemblée d’une autre anecdote rapportée sur X, ou plus exactement des réactions qu’elle suscite. Que l’histoire soit vraie ou non importe peu ici, ce qui compte dans ce cadre c’est le succès qu’elle remporte : 47 mille « likes » pour quelqu’un qui affirme avoir refusé de céder sa place assise à une dame âgée parce que celle-ci a dit ne pas avoir voté à gauche. 47 mille « likes », c’est révélateur.

Et je n’oublie pas Aymeric Caron écrivant au sujet de ceux qui défendent la riposte israélienne à Gaza: « Nous n’appartenons pas à la même espèce humaine ». Ni Jean-Luc Mélenchon proclamant que les Français se déclarant « de souche » seraient un problème pour la cohésion nationale. Alors, je me demande: n’est-il pas grand temps que les dix millions et demi d’électeurs du RN refusent de serrer la main à l’extrême-gauche et à ses alliés ?

Voltaire, le retour !

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Statue de Voltaire au square Honoré-Champion à Paris © Paul Maumont

Après deux ans de bataille, la statue de Voltaire a fait son retour square Honoré-Champion. À l’origine de sa disparition, la Mairie de Paris s’accapare le mérite de sa réapparition.


Il y a exactement deux ans, en juillet 2022, René Monié, un lecteur de Causeur, nous a alertés sur le sort de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion, dans le 6e arrondissement de Paris. Visé par des jets de peinture à de multiples reprises par des militants Black Lives Matter (Voltaire étant un esclavagiste sanguinaire bien connu), le philosophe avait été exfiltré par la Mairie de Paris en 2020. Mais après sa restauration, la statue de Drivier n’avait pas été replacée sur son socle. Explication officielle : la pierre est trop fragile.

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On l’attendrait peut-être encore si nous n’avions lancé, puis soutenu la pétition de M. Monié pour « Le retour de Voltaire ». La première surprise a été le nombre de signataires. Plusieurs milliers de personnes, anonymes et personnalités, chauffeurs de bus et académiciens, étudiants et retraités, Français et étrangers de dix-sept nationalités ont réclamé le retour de l’unique statue de Voltaire dans l’espace public parisien. La deuxième surprise n’en a pas été une. La demande s’est heurtée à la méconnaissance du dossier et à la mauvaise foi de l’Hôtel de Ville. Face à la détermination de tant de voltairiens, la Mairie a fini par découvrir que la statue n’était pas sa propriété, mais celle du CNAP (Centre national des arts plastiques). Occasion inespérée de renvoyer la responsabilité aux petits copains. Voltaire se serait amusé de la langue de bois de la plupart de nos interlocuteurs et de la valse des ministres de la Culture ; il se serait agacé des temps morts imposés par d’obscurs calculs politiques – défendre Voltaire, en France, pose problème – et se serait scandalisé de la très sérieuse proposition de le placer dans une niche de la cour de l’école de Médecine, derrière des barreaux. Puis, il y a eu une troisième surprise, une vraie. Après des mois de silence, le CNAP a fait savoir qu’il avait réalisé une copie de la statue, l’originale étant réellement trop fragile, et qu’il attendait le feu vert du ministère et de la Ville pour la mettre en place.

Karen Taïeb, René Monié et Voltaire  © Paul Maumont

Voltaire est revenu sur son socle le 11 juin.

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Karen Taïeb, adjointe en charge du patrimoine auprès d’Anne Hidalgo, a clôturé la cérémonie d’inauguration. Dans son discours, elle n’a pas une fois prononcé le nom de M. Monié – pourtant à ses côtés et avec qui elle a échangé durant des mois – ni évoqué l’émouvant soutien populaire qui a accompagné cette aventure. À l’entendre, seule la Mairie a présidé au retour des Lumières dans ce coin de Paris… Splendide contre-exemple du seigneur de Ferney qui écrit : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. »

La force de la philosophie utilitariste c’est sa «simplexité»!

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Galeries Lafayette, à Paris. DR.

Ancien directeur financier dans des sociétés prestigieuses telles que Danone et LVMH, Francis Coulon est l’auteur du révélateur Sortir de la société en crise, paru chez VA Éditions. Il y propose ses solutions pour mettre fin à notre croissance stagnante et aux inégalités croissantes, grâce à l’utilitarisme. Cette philosophie, peu connue en France mais très influente dans le monde anglo-saxon, a en réalité contribué à forger le monde global dans lequel nous vivons…


Marc Alpozzo et Francis Coulon. DR.

Marc Alpozzo. Votre livre porte sur la philosophie utilitariste. Pourtant, ce n’est pas le livre d’un philosophe mais plutôt d’un économiste. Vous êtes en effet l’ancien directeur financier d’entités prestigieuses telles que Danone et LVMH. L’endettement de la France atteint des chiffres record. Votre souci, dans ce livre, c’est d’y répondre mais de manière inhabituelle puisque vous allez dépêcher des philosophes anglais et utilitaristes comme Bentham ou Stuart Mill. Pourquoi choisir cette voie ?

Francis Coulon. Très tôt j’ai été attiré par la philosophie utilitariste. N’étant ni philosophe, ni politique, ni économiste, mais j’espère un peu tout à la fois, j’ai apprécié cette pensée pluridisciplinaire. Bentham et John Stuart Mill m’ont enthousiasmé car ils savaient croiser ces trois approches et jeter un regard philosophique global sur ce qui touche à l’individu mais également à l’État, au gouvernement, à la justice et au bien commun.

La rationalité est mon ADN, et cette approche dénuée d’idéologie m’a paru très appropriée pour analyser nos problèmes aujourd’hui. Pour reprendre la distinction très pertinente de Max Weber, la philosophie utilitariste est plus « une éthique de responsabilité, qu’une éthique de conviction ». C’est-à-dire que ce qui importe dans une décision politique, ce sont les conséquences positives ou négatives pour les citoyens, quels que soient les motifs invoqués.

Confronter les idées au réel, voilà ce qui me passionne et c’est ce que j’ai voulu faire dans ce livre.

La philosophie utilitariste que vous proposez est une philosophie pragmatique, à l’anglo-saxonne : on ne se paie pas de mots ; des actes ! Bien. Si pourtant l’on se tient bien loin des carcans idéologiques que vous dénoncez, on ne voit pas comment vous allez résoudre les problèmes concrets des gens, en recourant à l’utilitarisme qui soutient que « l’action est bonne si elle tend à promouvoir le bonheur ». Mais de quel bonheur parlons-nous ici ? Est-ce le bonheur au sens philosophique, ou le bien-être des citoyens, et dans ce cas, en quoi l’utilitarisme serait supérieur à toute autre méthode ?

L’utilitarisme est une philosophie anglo-saxonne, pragmatique, récente car conçue à la fin du XVIIIe, mais elle s’est exprimée dans le prolongement des philosophes grecs. Aristote, Platon, Épicure affirmaient que le « souverain bien » était l’objectif final recherché par tout être humain et qu’il n’y avait rien au-dessus du bonheur puisque toutes les autres actions n’étaient que des moyens d’atteindre cet objectif.

Les philosophes utilitaristes ont renouvelé cette approche et pour eux quand ils parlent de bonheur, il s’agit du souverain bien. C’est très déconcertant, car les philosophes utilitaristes n’ont jamais défini leur conception du bonheur avec précision. Reprenant le constat d’Emmanuel Kant « Le bonheur est un idéal de l’imagination », ils considèrent que le bonheur est une donnée individuelle, que mon bonheur n’est pas le même que le vôtre et surtout que personne ne peut se mettre à ma place pour me dire quel est mon bonheur et ce que je dois faire pour l’atteindre. John Stuart Mill est le grand penseur de « La liberté » et dans son livre au titre éponyme, il affirme que « personne n’est mieux placé que moi pour dire ce qui me convient ». Nous sommes ici au cœur de la pensée anglo-saxonne où la liberté est la valeur fondamentale.

Comment définir le bonheur au niveau du bien commun ? Il y a un premier niveau, le bien-être, et l’État-providence se doit d’assurer aux citoyens la santé, l’éducation et la sécurité. Mais les utilitaristes demandent aux pouvoirs publics d’aller plus loin et de permettre à chacun d’être capable de réaliser son choix de vie selon ses préférences.

Un exemple, celui du Covid. Lors d’une recrudescence de la pandémie, le gouvernement chinois a isolé la population de manière autoritaire, dans un souci d’efficacité, pour éviter une propagation du virus. Mais les Chinois ont manifesté contre cette politique « zéro covid » qui ne prenait pas en compte un droit humain fondamental, la liberté, fondement du bonheur. C’est à propos du Covid que le philosophe André Comte-Sponville, dans une forme d’utilitarisme de préférence, a affirmé que « ne pas tomber malade n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Le president chinois Xi Jinping dans la ville de Wuhan le 10 mars 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA

« Le plus grand bien pour le plus grand nombre de personnes. » N’est-ce pas plutôt un slogan qu’un projet réaliste ?

La force de la philosophie utilitariste c’est sa « simplexité », sa capacité à rendre simples des choses complexes. Le risque est de considérer ses affirmations comme des évidences ou des slogans. En réalité, le principe d’utilité « Le plus grand bien, pour le plus grand nombre » est fondateur d’une véritable méthodologie de l’action comprenant une articulation efficacité/justice. Sur le plan économique, John Stuart Mill parle d’une articulation production/répartition : Nous devons dans un premier temps créer le maximum de richesses qui permettront de donner du pouvoir d’achat et des biens sociaux à la population. Dans un deuxième temps se pose la question de la répartition qui doit être la plus juste possible, ne laissant personne au bord de la route.

Lorsque le gouvernement veut réaliser une réforme, il devrait respecter cette méthodologie. Par exemple, lors de la réforme Macron des retraites, il y avait un souci d’efficacité : assurer la pérennité du système de pension confronté à une baisse du nombre d’actifs et une augmentation de la durée de vie des retraités. Le résultat a été en demi-teinte, mais la solution proposée a surtout été critiquée sur le plan de la justice, car ne prenant pas en compte les carrières longues de ceux qui ont commencé à travailler tôt et les carrières hachées des mères de famille. La solution envisagée en 2020 de retraite à points me semblait plus pertinente sur le plan de l’efficacité et de la justice.

Je n’ai pas été surpris de voir en vous un européiste convaincu. Pourtant, l’Europe peine à demeurer crédible aujourd’hui aux yeux du plus grand nombre. L’Europe dans sa forme actuelle en tout cas. La preuve en est que partout en Europe les « populistes » ont le vent en poupe, et on a le vif sentiment que l’Union européenne repose sur le pouvoir de technocrates déconnectés du terrain. Votre philosophie utilitariste est-elle en opposition avec les décisions de la commission de Bruxelles ? Pourquoi donc continuez-vous à être attaché à l’Union européenne sous sa forme actuelle ?

Ce qui m’importe en priorité, c’est le plus grand bien pour les Français. Nous sommes les mieux placés pour dire ce qui nous convient, mais la France ne représente que 1% de la population mondiale et il y a des domaines où la mutualisation des 27 pays européens peut apporter un avantage. C’est le cas chaque fois que la taille est importante : dans la transition énergétique où il faut créer des « giga factories » de batteries, de panneaux solaires, dans le domaine financier et celui de la monnaie pour avoir du poids face au dollar, dans la défense et l’armement… Dans ces sujets, jouons la globalisation. En revanche, en ce qui concerne le détail, les normes notamment agricoles, la dimension de la nation me parait, sauf exception, préférable.

Grand spécialiste de l’euro, vous avez assuré la transition de la monnaie nationale vers l’euro dans plusieurs sociétés du groupe Danone et dans différents pays. Considérez-vous que l’euro nous protège davantage que les monnaies nationales ?

Une monnaie commune à 20 pays est plus forte car adossée à une économie de près de 17 000 milliards d’euros. Cette mutualisation apporte de la stabilité et des taux d’intérêt bas. L’euro n’a jamais été vraiment attaqué par la finance internationale depuis sa création contrairement aux monnaies de pays en difficulté. Les groupes multinationaux comme Danone ont de la visibilité et sont dans la zone euro à l’abri des dévaluations compétitives qui auparavant fragilisaient leurs politiques commerciales. L’inconvénient est que les pays perdent leur autonomie monétaire et ne peuvent plus utiliser la dévaluation pour retrouver de la compétitivité. Mais est-ce un mal si l’on se souvient de la période 1944-1987 où la France dévaluait tous les trois ans et où le franc était considéré comme une monnaie faible ?

Bruno Le Maire et Christine Lagarde, Paris, 25 février 2022 © Francois Mori/AP/SIPA

L’Union européenne semblait jusqu’aux élections avancer dans la voie du fédéralisme, participant à la démarche de globalisation souhaitée par les mondialistes comme Jacques Attali. Croyez-vous le sentiment d’appartenance à l’Union européenne plus fort que celui d’appartenance aux nations qui la composent ? Doit-il prédominer ?

Il y a un aspect économique dont nous venons de parler, mais il y a aussi un aspect civilisationnel. Les différentes nations européennes ont toutes leurs spécificités. La philosophie utilitariste parle du plus grand bonheur pour les personnes concernées. Plus la population sera homogène avec une histoire, une culture, une langue, des traditions communes, plus le bonheur sera facile à atteindre au sein d’un État-nation.

D’un autre côté, Samuel Huntington, l’auteur du livre clé Le choc des civilisations, affirme que « les distinctions majeures entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques. Elles sont culturelles. » De son point de vue, l’Europe (que l’on peut étendre à l’Occident) constituerait une des huit civilisations majeures, marquée fortement par la religion chrétienne et ayant en commun su tirer profit des révolutions industrielles depuis le XVIIIème siècle.

Quant à la « civilisation universelle » des mondialistes, elle est plutôt en recul du fait de la contestation des valeurs de la civilisation occidentale par le « Sud global ».

Bruno Le Maire affirme avoir « sauvé l’économie française » alors que notre note vient d’être dégradée par l’agence Standard & Poor’s. A-t-il quelques raisons de dire ce qu’il dit ? Le « quoi qu’il en coûte » et l’assistanat ne sont-ils pas radicalement opposés aux principes de l’utilitarisme ?

Le « quoi qu’il en coûte » a diminué les peines lors de la pandémie en évitant des faillites d’entreprises, mais nous a fragilisés. C’était une mesure d’exception qui a probablement duré trop longtemps et qui est en partie responsable de notre déficit et d’une explosion de la dette publique.

Il y a 150 ans, John Stuart Mill affirmait déjà : « Si la condition de l’individu secouru est aussi bonne que celle du travailleur qui se suffit par son travail, l’assistance saperait par la base l’activité et l’indépendance personnelle ». Je crois que dans un pays où le travail est valorisé, le peuple est plus heureux car il trouve dans le travail à la fois une satisfaction personnelle et un enrichissement du bien commun. C’est le pari du libéralisme, que les forces individuelles aillent dans le même sens et participent au bonheur de tous.

Ceci suppose de supprimer les « bullshit jobs » et de donner du sens au travail en valorisant la créativité, l’autonomie. Les utilitaristes disent que le travail doit être « utile », c’est-à-dire bon pour l’individu et pour la société.

Que pensez-vous du score historique du Rassemblement national aux dernières élections européennes ? Quelle conséquence croyez-vous que cela aura sur l’Union européenne dans un avenir proche ?

Les gouvernements des 30 dernières années ont refusé de voir les problèmes liés à l’immigration et à la sécurité. Ils n’ont pas écouté les Français et ce déni a eu des répercutions très négatives sur le « vivre ensemble ». C’est un problème civilisationnel qui explique la montée des partis populistes au niveau français et au niveau européen.

Le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire proposent aujourd’hui une « politique de demande » alors que l’Europe et encore plus la France ont à l’inverse besoin d’une « politique d’offre », de réarmement industriel pour faire face à la concurrence mondiale, notamment chinoise. Je pense que le RN, plus réaliste que le NFP, abandonnera ses propositions électoralistes pour revenir à plus de rationalité et que l’éthique de responsabilité prendra le pas sur l’éthique de conviction.

Le Reductio ad Hitlerum inciterait-il à la violence meurtrière?

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DR.

Après la tentative d’assassinat de Donald Trump, la presse américaine, qui a diabolisé à outrance le 45e président des États-Unis, est priée de faire son examen de conscience.


Chaque époque donne au mal absolu un visage. Un visage facilement reconnaissable et symboliquement fort. Le diable a délaissé ses cornes, ses oreilles pointues et sa barbiche de bouc pour la petite moustache à la Chaplin et une large mèche bien gominée. Le brassard à la swastika, marque du démon de l’ère moderne, n’est jamais bien loin. Malgré leurs efforts répétés, la faucille et le marteau n’arrivent pas à la cheville de la croix gammée quand il s’agit de diabolisation. Le bruit des bottes sera toujours celui de la peste plus brune que rouge, tapie dans l’ombre des heures les plus sombres, prête à jaillir du ventre fécond si l’on n’y prend garde.

L’anathème est facile mais redoutablement efficace ; l’actualité récente chez nous peut en témoigner. D’ailleurs, il y a peu de dirigeants dans le monde qui n’ont vu leur faciès affublé de la petite moustache pangermanique. Donald Trump, Angela Merkel, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Giorgia Meloni, Justin Trudeau… Progressistes, populistes : tous en prennent pour leur grade. Tout le monde s’y est habitué et trouve le procédé éculé et assez banal, dorénavant. Sauf que cela n’a rien de banal d’assimiler une personnalité politique au mal incarné. Il n’y a rien de banal à exagérer le danger d’une élection. Hurler à qui veut l’entendre que quiconque rejoindra un certain camp politique sera à jamais marqué du sceau de l’infamie n’a absolument rien de banal. Pas d’amalgame, pas d’amalgame, s’époumonent certains. Alors qu’on n’en a jamais cultivé autant.

L’ultra-polarisation de la société, dans son goût macabre pour le sensationnel, encourage la violence ad hominem sans le moindre scrupule. La presse elle-même, en relayant la stigmatisation excessive du camp qu’elle méprise, se rend complice de cette incitation. Plusieurs couvertures de journaux et de magazines grand public, américains et européens, ont clairement comparé le quarante-cinquième président des États-Unis à Adolf Hitler. Et on le surnomme le Hitler Orange dans certaines émissions de talk-show.

Comment ne pas imaginer que le jeune auteur de l’attentat contre Donald Trump était persuadé d’être sur le point de réaliser un acte héroïque, un acte de résistance à la menace fasciste que représente, pour une grande partie de la gauche américaine, l’ancien président ? Convaincu par des organes de propagande que sa cause était juste, il était prêt à devenir un martyr en se sacrifiant. Comme la plupart des terroristes, toutes causes confondues. La presse américaine démocrate ne paiera probablement jamais le fait d’avoir inculqué ces idées délirantes à tous ces jeunes militants. Le Reductio ad Hitlerum auquel elle s’est adonnée à cœur joie depuis des années fait dorénavant partie du jeu politique, de ce côté de l’Atlantique comme de l’autre. Elle ne paiera probablement jamais la radicalisation de la jeunesse d’extrême gauche dont elle est pourtant en partie responsable par son incitation implicite à la violence. Elle a pourtant contribué à rendre cette violence hystérique en entretenant la haine du camp adverse. Aux États-Unis, la folie haineuse irrationnelle développée contre Donald Trump est même surnommée le Trump Derangement Syndrome (Syndrome d’aversion à Trump). Les mêmes qui nous alertent sans cesse sur des risques de guerre civile s’amusent à souffler sur les braises et jubilent de voir que cela fonctionne. Le sang devait bien commencer à couler un jour et n’allons pas croire naïvement que personne ne l’a souhaité.