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La berline française se fait la malle

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Dans l’indifférence médiatique, la carrosserie dite « berline » disparaît des catalogues de nos constructeurs français (et bientôt des marques étrangères). Que dit cette extinction sur nos mœurs automobiles ?


Voilà, c’est fini. Dans le silence général. Elle s’en va. Sans se retourner. Sans un mot. Elle qui a soutenu une industrie, des emplois, une histoire, des identités ancrées dans nos mémoires part, le sentiment d’avoir accompli sa mission « civilisatrice » débutée, il y a si longtemps, aux lueurs du XXème siècle. On ne lui épinglera aucune breloque sur son pare-brise, elle n’aura pas droit à la cour des Invalides et à la Garde républicaine. Elle ne sera pas invitée à l’Élysée pour un dernier pot d’adieu. Digne, elle quitte nos terres ouvrières pour le paradis des ferrailles oubliées. Elle va nous manquer. Nous avons tant de souvenirs avec elle.

Enfant, dès la maternelle, quand nous avons eu un feutre de couleur dans la main, d’instinct, naturellement, nous l’avons dessinée maladroitement, grossièrement. Elle était l’archétype de la voiture dotée de quatre portes, quatre roues et d’un coffre. Cette malle arrière était sa différence à elle, avant l’apparition des hayons et la prolifération des SUV pachydermiques.

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Cette protubérance de son squelette était sa signature stylistique comme la capote en toile incarne le véritable cabriolet. Elle était classique dans sa forme et dans sa fonction, donc essentielle à nos routes sentimentales. La presse spécialisée est la seule à s’être alarmée de la fin d’une époque ; les autres, contents et amnésiques, n’ont même pas porté une gerbe sur sa stèle. Ils la détestent comme ils détestent toutes les voitures. Ils seront rassasiés, le jour de l’éradication de cette espèce. La berline traditionnelle a, semble-t-il, fini par lasser les acheteurs qui ont refusé en bloc son classicisme de bon aloi. Elle était trop académique, trop sérieuse, trop « vieille France », trop sage, trop subtile peut-être pour des automobilistes aveuglés par les sirènes de la modularité et de la connectivité.

Ces nouveaux conducteurs grégaires veulent voir absolument la vie d’en haut, surplomber les autres et posséder un volume de chargement démentiel. À trop vouloir montrer leurs muscles, ils nous révèlent leurs failles narcissiques. La berline demande un savoir-vivre, une pondération, une sorte d’équilibre entre l’homme et la machine, une harmonie qui n’est plus compréhensible de nos jours. Cette carrosserie ne jurerait ni par ses dimensions et ni par sa fausse originalité. Pour apprécier la ligne placide et discrète d’une berline, il faut une culture et des références, ne pas être l’esclave des modes. Sa lente extinction n’est pas un fait si récent, elle remonte à quelques années. Sur notre vieux continent, elle était mal-aimée, « chambrée », moquée, fossilisée pour son manque d’audace. Sa terne attitude, malgré ses grandes qualités routières, n’était plus tolérée dans une société de l’épate visuelle. On disait qu’ailleurs, sur les marchés émergents, notamment en Asie, elle gardait son aura. Là-bas aussi, les voitures hautes, lourdes et larges ont eu sa peau, de Pékin à Sochaux, de Detroit à Billancourt. Le phénomène est international, inarrêtable, c’est une vague, tous les constructeurs abandonnent peu à peu ce morphotype comme ils ont tourné le dos aux motorisations aristocratiques, nos chers V12 atmosphériques et V6 enchanteurs. Dans ce changement de paradigme comme disent les experts des cabinets, on peut y voir l’évolution du genre automobile et le sain renouvellement des gammes. Nous avons bien abandonné le phaéton et le landaulet par le passé, alors pourquoi pas la berline ?

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La nostalgie n’est pas un ressassement plaintif. Elle est vitalité et permanence de l’imaginaire. En cette année 2024 où l’on célèbre les 70 ans de la parution de Bonjour tristesse et les 20 ans de la mort de Françoise Sagan, l’écrivain du frisson de la vitesse et de la déchirante solitude, on se souvient qu’au temps lointain des Renault Frégate et des Simca Chambord, dans ces rondouillardes années 1950, une jeune fille de bonne famille, sœur jumelle de BB, allait embraser la littérature de sa prose épidermiquement assassine. La légende raconte qu’elle avait emprunté la grosse américaine de son père pour aller signer son contrat chez Julliard, elle n’avait alors pas le permis de conduire. Quand je pense aux berlines, je pense à Françoise qui pourtant préférait les voitures de sport aux familiales. C’est un monde qui s’écroule. Nos berlines, bijoux de notre patrimoine, s’appelaient 404, 504, DS, Tagora ou Facel Excellence. On les regrette déjà.

Tendre est la province

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Le procès des saccageurs est ouvert

La crise démocratique amorcée en 2005 a contaminé la classe dirigeante. Le destin de la France ne peut être abandonné aux idéologues d’un monde plat et indifférencié. Seuls les Français ordinaires, en passe de se libérer des fanatiques du grand marché uniformisé, ont conservé l’instinct de survie.


Michel Barnier résistera-t-il longtemps à la colère française ? Elle s’alimente d’un demi-siècle de maltraitance infligée à la classe moyenne par des dirigeants convertis à la révolution mondialiste, et celle-ci rend l’âme. La constitution du gouvernement, le 21 septembre, autour des perdants des législatives (la Macronie, les LR) ne calmera évidemment pas les frustrations des citoyens méprisés. D’autant qu’une partie des 47 députés LR affiliés au Premier ministre ont été élus avec l’appui de la gauche, à l’issue d’un front anti-RN qui n’a réussi, en boomerang, qu’à introniser Marine Le Pen en arbitre de la vie politique. Comment croire que les quelque 11 millions d’électeurs qui ont voté pour le Rassemblement national aux législatives, et les 7 millions qui ont choisi le Nouveau Front populaire, puissent accepter d’être écartés par une coalition de coucous, ces oiseaux qui pondent dans le nid des autres ?

La crise démocratique, amorcée en 2005 avec le refus des élites postnationales de suivre les citoyens dans leur rejet par référendum d’une suprématie européenne, est un poison qui a contaminé la classe dirigeante. La clé du destin de la France ne peut être chez les idéologues d’un monde plat et indifférencié. Seuls les Français ordinaires, en passe de se libérer des fanatiques du grand marché uniformisé, ont conservé l’instinct de survie. La gauche a reproché à Barnier, lors de sa passation de pouvoir le 5 septembre, d’avoir parlé des « gens d’en bas » dont il disait vouloir entendre les suggestions. Les lyncheurs habituels ont feint d’y voir un mépris de classe. En réalité, c’est cette nation vulnérable des modestes et des parias, abandonnés par le progressisme déraciné au profit des minorités exotiques, qui a lancé la révolte contre ceux d’en haut.

Cette colère française, qui réveille des esprits anesthésiés par la morphine des faux humanistes, a pris le visage d’une femme en larmes accusant ses bourreaux : Harmonie Comyn, la femme d’Éric Comyn, officier de gendarmerie tué par un chauffard multirécidiviste cap-verdien lors d’un contrôle routier à Mougins (Alpes-Maritimes) après un refus d’obtempérer. Le 29 août, lors de l’hommage à son mari, l’épouse a dénoncé l’abandon de l’État, cette lâcheté ressentie par beaucoup : « La France a tué mon mari, par son insuffisance, son laxisme et son esprit de tolérance. » Pour elle, « 1981 n’aurait jamais dû exister », c’est-à-dire l’avènement de l’angélisme humanitaire qui poussa Robert Badinter, dès son arrivée au ministère de la Justice en juin 1981, à faire libérer 40 % des détenus, avant d’abolir la peine de mort. Cette mise en cause des puissants, portée par une femme de militaire, a dépassé la détresse d’une veuve. Harmonie Comyn est devenue la porte-voix d’un malheur collectif. Son réquisitoire a rejoint celui des citoyens trahis. Ceux-ci entendent demander des comptes aux irréfléchis qui ont conduit le pays dans cette faiblesse sécuritaire, identitaire, sociale, économique. Le procès des saccageurs est ouvert.

La rébellion des invisibles n’est d’ailleurs pas propre à la France. Le phénomène parcourt l’Occident, dont ses stratèges se sont perdus dans l’autodissolution universaliste et la naïveté face à l’islam remplaciste. Une même colère entraîne Donald Trump vers une possible victoire contre l’establishment américain, en novembre. Lors de son premier discours, le 17 juillet, son colistier, le sénateur J. D. Vance, s’est posé en porte-parole des déclassés. En Allemagne, les victoires de l’AfD en Saxe et en Thuringe, préludes à une envolée de ce mouvement anti-immigration et anti-islam, ont poussé le chancelier Olaf Scholz à réintroduire, le 16 septembre, des contrôles aux neuf frontières du pays. En 2015, Angela Merkel avait été louangée (« Mère Angela ») pour avoir accueilli, dans l’esprit de Maastricht (1992), plus d’un million de réfugiés musulmans, important avec eux l’antisémitisme coranique. En Grande-Bretagne, les émeutes de Southport contre les immigrés, en août, ont révélé l’exaspération d’une population confrontée à un gouvernement conservateur qui a laissé venir en 2023 près de 700 000 exilés ! Le choix de libérer 5 500 prisonniers, afin de faire place aux condamnés des insurrections, va aggraver la rage anglaise. Elle puise aussi sa source dans l’omerta imposée, au nom de l’antiracisme, sur les viols de milliers de jeunes Blanches, à Telford, Rotherham et Rochdale, livrées à des réseaux musulmans pakistanais de 1980 à 2010.

Les faits sont là : le progressisme sectaire et ses utopies sans-frontiéristes s’effondrent. Même l’abbé Pierre, béatifié par le camp du Bien qui connaissait ses vices, se dévoile dans ses turpitudes dénoncées par 24 femmes. C’est la faillite morale des révolutionnaires prolophobes et islamophiles que révèle (enfin !) François Ruffin, député ex-LFI de la Somme, en rompant avec Jean-Luc Mélenchon, dont il rappelle les propos tenus en 2012 à l’encontre des habitants d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) : « On ne comprenait rien à ce qu’ils disaient », « ils transpiraient l’alcool dès le matin », « ils sentaient mauvais », etc. Quand Mélenchon dit, en marge de la manifestation du 7 septembre contre Barnier : « Il faut mobiliser les jeunes et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps », il confirme son dégoût des Français blancs, pour leur préférer les Maghrébins et les Africains islamisés, invités à construire la France « créolisée ».

Il est possible que l’histoire, conduite depuis cinquante ans sous la tyrannie souriante d’une caste rêvant de village planétaire, aille vers une disparition des autochtones occidentaux : en 2019, les femmes immigrées faisaient en moyenne 3,27 enfants contre 1,66 pour celles nées en France (Nicolas Pouvreau-Monti, Le Figaro, 13 septembre). En attendant, bien des Français bernés ont le sentiment d’avoir à se défendre de leurs dirigeants somnambuliques s’ils veulent survivre et inverser les courbes. Barnier, qui avait promis « des ruptures », a dû laisser une fade Macronie reprendre ses places dans son gouvernement. Ce signal est décevant. Osera-t-il, avec Bruno Retailleau (LR) à l’Intérieur, s’attaquer à l’immigration et à l’islamisme qui menacent la paix civile, ainsi qu’au désendettement de la nation épuisée ? Sans courage, l’échec est inscrit.

L’Europe libertine

Ce qui plaisait à Blanche (2020), de Jean-Paul Enthoven, ressort en Livre de Poche. Les jeux du sexe et du hasard; gain espéré: vivre le plus longtemps dans le désir; piège à éviter: tomber amoureux.


Quelques femmes entrent dans votre vie pour ne plus jamais en sortir, même après leur départ. Blanche est de ces femmes-là. Elle apparaît un soir de lune rousse, dans la chaleur d’un 15 août, à Capri, lors d’une fête organisée par un certain Cornélius qui se prétend descendant de l’illustre Nancy Cunard, la première muse déjantée de Louis Aragon. Parmi la faune cosmopolite invitée, il y a un ministre conseiller à l’ambassade de France à Rome, comme un certain Paul Morand, attaché d’ambassade au Palais Farnèse. C’est le narrateur du roman que nous lisons, dont l’avant-propos signale qu’il est édité par Jean-Paul Enthoven, juste avant qu’il ne quitte son bureau directorial de la rue des Saints-Pères, chez Grasset.

Comme le nom du narrateur reste secret, on se dit qu’il est le double de Jean-Paul Enthoven puisque ce dernier signe l’ouvrage de son nom. Or, dans une présentation vidéo dudit ouvrage, il affirme que le texte n’est pas autobiographique. Disons que l’éditeur a glissé un peu de lui-même dans le récit : goût des femmes fatales, de la littérature, des bains de mer, de l’Italie, avec une prédilection pour l’île de Capri chère à Malaparte…

Le narrateur, esthète en voie d’extinction dans une Europe contaminée par le consumérisme, tombe sous le charme de Blanche, blonde magnétique, veuve, un brin mythomane, reine de bacchanales en robes de soie et masques de dentelle, bisexuelle de choc, « athée de l’amour ». Le narrateur, la cinquantaine triomphante, célibataire, jouisseur désabusé, détesté par son père, car sa femme est morte en le mettant au monde, se résume ainsi : « Je tenais l’amour à distance, je croyais au plaisir, je rencontrais rarement le bonheur. Quant à la joie, je n’en avais qu’une connaissance de seconde main. » Il a le sens de la formule. Exemple, à propos de l’apparition de Blanche : « Cette créature, de toute façon, n’était pas concernée par le temps. » Elle est accompagnée d’une servante soumise, personnage baudelairien, prénommée Zita. Les jeux du sexe et du hasard se mettent en place. Le gain espéré : vivre le plus longtemps dans le désir. Le piège à éviter : tomber amoureux. Blanche et le narrateur entrent dans une danse frénétique et raffinée des corps en liberté. Le narrateur se fait voyeur et tient la main de Blanche quand elle subit les caresses des femmes et les assauts des hommes. Elle parle de cérémonies. Le terme fut employé par Catherine Robbe-Grillet. Mais, ici, les fouets et les objets tranchants restent dans la commode aux accessoires. Le récit n’est pas bataillien, il reste lié au libertinage poudré du XVIIIe siècle. Le narrateur, du reste, se garde bien d’avoir recours à un vocabulaire cru. Ainsi l’élégance du style finit-elle par conquérir le lecteur.

Blanche, qui a le tutoiement déstabilisant, parviendra-t-elle à envoûter définitivement le narrateur ? Ce dernier semble avoir un cœur de bronze. « Orphée ne devait pas regarder Eurydice, et moi je ne devais pas posséder Blanche », dit-il. Le jeu se corse avec l’apparition d’Angie. « C’était une très jeune femme. À peine vingt ans. Aucun maquillage. Aucun bijou. Vêtue d’un jean et d’une chemise de garçon. » Détail piquant : des taches de rousseur apparaissent sur son visage lorsqu’elle prend le soleil.

Le fantôme d’Aragon vient parler au narrateur. Il ne pouvait en être autrement. On pense naturellement au roman Blanche ou l’oubli, dont le narrateur, justement, cite l’incipit : « Il ne suffit pas d’être belle pour qu’un homme s’attache à vous. » Incipit quelque peu déroutant, à l’image du roman. Mais n’est-ce pas le but des extravagants, pour reprendre le mot de Morand, que d’emprunter les voies conduisant aux arrière-mondes ?

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Le Livre de Poche.

American dystopia

Le cinéma américain s’est toujours nourri des fantasmes d’une société divisée et hyperviolente. À l’approche d’une élection présidentielle que d’aucuns jugent cruciale pour l’avenir du pays, certains films catastrophe trouvent un écho troublant. L’avenir des États-Unis serait-il déjà sur les écrans ?


Fictions ou prophéties ?

En avril 2024 sort sur les écrans du monde entier un audacieux film indépendant américain, sobrement baptisé Civil War, réalisé par l’excellent réalisateur-scénariste britannique Alex Garland. Carton au box-office, ce cauchemar politico-dystopique renouant avec les heures glorieuses des thrillers paranos et conspirationnistes des années 1960/1970 (Un crime dans la tête ; Sept jours en mai ; Conversation secrète ; À cause d’un assassinat…) tout en lorgnant fortement vers Cormac McCarthy (La Route), engrange la bagatelle de 122 millions de dollars de recettes et donne lieu à quantité d’exégèses. Le pitch ? Dans un futur (très) proche, le pays de l’Oncle Sam est fracturé par une nouvelle guerre fratricide suite à la sécession des « Forces de l’Ouest », hallucinante coalition entre la Californie et le Texas, bientôt rejointe par d’autres États « sudistes ». Tous veulent marcher sur Washington D.C. et liquider un président devenu fou et tyrannique, exerçant un troisième mandat consécutif, ayant démantelé le FBI et n’hésitant pas à recourir aux frappes aériennes massives à l’encontre de sa propre population ! Au-delà du sous-texte militaro-politique, l’effort anti-utopique de Garland puise sa force dans la monstration d’une équipée hétéroclite de reporters de guerre menée par une étourdissante Kirsten Dunst. Longs travellings soignés, plans aériens à couper le souffle, alternance de plans larges et de zooms resserrés sur les visages et les corps meurtris et souillés, caméra à l’épaule en mode « media-embedded », le spectateur se voit propulsé sur les routes de la désolation et du désastre entre Brooklyn, lieu d’un attentat-suicide et début de l’étrange road-movie des photojournalistes, et la Maison-Blanche, point terminal de ce voyage au bout de l’enfer. La scène la plus intense demeure sans conteste la confrontation des reporters avec un milicien lourdement armé, aux lunettes rouges « disco », sans doute inspiré des Boogaloo Boys, leur demandant sournoisement à « quelle Amérique » ils appartiennent tout en liquidant d’autres journalistes d’origine étrangère dont les dépouilles sont jetées dans une immense fosse commune déjà bien remplie.

Sur un mode beaucoup plus humoristique et décalé, le génial Joe Dante, papa des Gremlins, nous avait gratifiés en 1997 d’un fort visionnaire The Second Civil War, mixant soap-opéra et politique-fiction. Alors qu’une guerre nucléaire fait rage entre l’Inde et le Pakistan, illustrant au passage les thèses fameuses de Samuel Huntington (Le Choc des civilisations venait de paraître), des milliers de petits réfugiés pakistanais, manipulés par une ONG gauchiste et antifa aux troubles desseins, affluent vers la US Terre promise. Et cela attise de nombreuses tensions dans un pays à la dérive, qui assiste en direct au pourrissement de son melting pot. Le Congrès est ainsi devenu le reflet de la juxtaposition des différents groupes ethniques occupant le pays avec, dorénavant, des représentants imposés, originaires de Corée, de Chine, du Mexique, d’Irlande… et même un leader de la « Nation of Islam », ancien caïd d’un quartier chaud de Los Angeles ! Pour couronner le tout, le gouverneur de l’Idaho, appuyé par des miliciens « patriotes », refuse d’accueillir son quota obligatoire de migrants et décide de fermer ses frontières, déclarant ainsi la guerre à l’État fédéral incarné par un président velléitaire, lui-même contrôlé par son conseiller en communication, lobbyiste obnubilé par les sondages, sous le regard en temps réel de News Net, chaîne d’info en continu racoleuse, petite sœur d’une certaine CNN alors en plein boom.

La révolte de l’homme blanc

« Nous devons tenir bon pour que le fil de la vérité reste tissé dans l’étoffe de la civilisation », disait Eisenhower. Mais de quelle civilisation parle-t-on lorsque des forces hostiles et centrifuges menacent de saper de l’intérieur l’identité d’une nation, fût-elle plurielle et évolutive à travers son histoire ? Et qui se soucie alors de la condition de l’homme blanc de type occidental, ce salary man qui vit modestement, respectant les lois de son pays tout en tentant de préserver un semblant de dignité au quotidien. Il faut voir et revoir l’excellent Chute libre réalisé en 1993 par Joel Schumacher, cinéaste new-yorkais « ultra-droitier » et « réactionnaire », selon les catégorisations imposées par la bien-pensance de la critique dominante. Dans un quartier de Los Angeles écrasé par la chaleur estivale et paralysé par des embouteillages monstres, un employé de bureau lambda incarné par un impeccable Michael Douglas, va, en l’espace d’une journée, appréhender et toucher du doigt les aberrations et les contradictions du système démocratique et consumériste américain, processus heuristique par l’absurde débouchant irrémédiablement sur une aporie individuelle… et une tragédie. Que ce soit face à un épicier coréen atrabilaire et peu reconnaissant, un gang de Chicanos roulant des mécaniques pour marquer son territoire comme le feraient des chiens, de vieux riches désabusés jouant nonchalamment au golf dans une immense propriété, un SDF hippie usurpant l’identité d’un vétéran du Vietnam pour mieux quémander ou encore un néo-nazi homophobe et fan de Zyklon B (incroyable et effrayante prestation de Frederic Forrest), le cri de révolte de notre WASP semble fort légitime et venir du fond des âges…

Mais qui l’entendait vraiment à l’époque ? Et qui peut s’en faire le porte-voix aujourd’hui ? Trente ans après ce film-uppercut qui a valu des tombereaux d’injures à son auteur, force est de constater la brûlante actualité de son propos, a fortiori dans un pays, lointain symbole de liberté et de réussite par le mérite, plus que jamais clivé et fracturé.

Annus horribilis

Si l’opération pagers piégés contre le Hezbollah a été une parenthèse réjouissante dans la guerre menée par Israël, l’onde de choc du 7-Octobre n’en finit pas d’ébranler, au-delà du Proche-Orient, toutes les sociétés occidentales. Cruel paradoxe : le pogrom du Hamas a ravivé l’antisémitisme dans le monde et vaut à l’Etat juif d’être accusé de génocide.


Pendant quelques heures, la guerre a ressemblé à un épisode de Star Wars quand les forces de l’Alliance mettent la pâtée à celles de l’Empire. Les gentils qui tuent (ou blessent) des méchants proprement et, en plus, se foutent de leur gueule. Pénétrer le système de communication de l’ennemi, fabriquer des bombinettes individuelles et en plus les vendre à ceux qu’elles devaient frapper – on espère qu’ils les ont payées : la toile soigneusement tissée par les services de renseignement israéliens pour piéger des milliers de combattants et auxiliaires du Hezbollah, par le truchement de leur pager puis de leur talkie-walkie, sera un jour la trame d’une haletante série Netflix. En attendant, cette opération magistrale a certainement offert à beaucoup d’Israéliens, et à ceux qui, dans le monde, ont le souci d’Israël, leurs premiers instants de joie sans mélange depuis ce funeste samedi. Soudain, les djihadistes associés qui, de Sanaa à Gaza, de Beyrouth à Téhéran, pensent que tuer des juifs est une mission sacrée, n’étaient plus ces ennemis féroces et redoutables, mais des guignols qu’on aurait dit inventés pour stimuler la créativité des rigolos d’internet. La vraie guerre, celle où des avions larguent des bombes, a repris ses droits, avec son cortège de vies innocentes broyées au nom de la tragique nécessité de tuer des enfants pour protéger les siens – nécessité qui ne se justifie que par l’ignominie de combattants planqués parmi les civils et qui doit être mesurée, et éventuellement contestée, à l’aune de chaque situation particulière. On doit en effet pouvoir en même temps dénoncer les crimes du Hamas et des autres et critiquer la conduite de la guerre par Benyamin Nétanyahou.

Cependant, on ne peut pas comprendre ni juger les affrontements en cours sans revenir à l’événement déclencheur et à son « effet de souffle », pour reprendre l’expression de Gilles Kepel[1]. En France et dans l’ensemble de l’Occident, il est à la fois brutal et durable. Kepel observe que le 11-Septembre n’avait pas « brisé le monde occidental », rappelant que Le Monde, « peu suspect d’atlantisme, avait alors intitulé sa une : “Nous sommes tous américains”. Cette solidarité n’a plus cours. La nouvelle razzia, écrit-il, a « fracturé de l’intérieur l’hégémonie de “l’Occident” avec une ampleur inédite. Celui-ci s’est vu diabolisé par ricochet et qualifié dans la foulée par une partie de sa propre jeunesse, de “Nord” haïssable auquel s’opposerait la coalition vertueuse du “Sud Global” ». C’est malheureusement la question juive, ou la question antisémite, qui surgit du cratère fumant, nourrissant en même temps le judéo-centrisme et l’agacement souvent légitime qu’il peut provoquer chez nombre de Français, lesquels peuvent se dire, et à raison, que tout ne tourne pas autour des juifs et d’Israël. Pour la sociologue Eva Illouz, qui publie ces jours-ci un essai à ce sujet, ce que les juifs peuvent espérer de mieux, c’est qu’on arrête de parler d’eux. Sans doute, mais qu’on le veuille ou pas, ces histoires de juifs ne sont pas seulement l’affaire des juifs. « Le 7-Octobre a eu pour effet paradoxal de fermer la parenthèse post-hitlérienne de l’Histoire et de relancer l’antisémitisme partout dans le monde », résume Alain Finkielkraut interrogé dans notre grand dossier À en croire toutes les enquêtes, il imprègne à des degrés divers une bonne partie de la société musulmane européenne, pesant sur les positions de dirigeants qui redoutent de froisser leurs minorités. Cependant, pour Pierre Manent, également présent dans nos pages du numéro d’octobre, « après le 7-Octobre, la question n’est pas seulement l’islam, mais l’existence d’un parti politique démocratique qui a choisi délibérément, gratuitement, de faire de la haine d’Israël au sens large, c’est-à-dire à la fois de l’État d’Israël et du peuple juif, le fédérateur de son projet politique. »

Le renversement est inouï. Pour la première fois depuis la fin du nazisme, une agression génocidaire qui rappelle le nazisme est perpétrée contre des juifs. Et le stigmate « génocide » est retourné contre Israël, accusé de tuer sciemment des civils, sans que quiconque explique par quel moyen plus humain il pourrait garantir à sa population qu’elle ne subira plus jamais ça. Jérôme, un lecteur fidèle, nous reproche de déroger à notre principe de pluralisme et de confrontation aux opinions contraires. « Depuis le 7-Octobre, pas une semaine sans un article défendant Israël ou clouant au pilori la contestation de son action. J’ai l’impression de subir une forme d’endoctrinement à laquelle Causeur ne m’avait pas habitué. Je pense que ce conflit en Israël affecte votre propre rationalité. » Que nos appartenances individuelles pèsent sur notre lecture des événements, c’est indéniable et inévitable. Ceci étant, Jérôme a peut-être raison. Peut-être n’accordons-nous pas assez de place à la critique d’Israël – notre circonstance atténuante étant que la plupart des médias ne s’en privent pas. De plus, à Causeur, la discussion à ce sujet se déroule à l’intérieur de l’« arc sioniste », c’est-à-dire entre gens qui croient à la légitimité de l’État juif. Devrions-nous, par amour de la discorde argumentée, interroger un député insoumis ? Peut-on discuter avec une Rima Hassan ou une Danièle Obono qui ont à peine caché leur joie le 7-Octobre ? De quoi parler, avec quels mots quand, de surcroît, la plupart de ces braillards sont d’une inculture crasse au sujet de cette Palestine qu’ils aiment du fleuve à la mer – sans avoir la moindre idée du fleuve et de la mer dont il est question. Cette digression est un brin oiseuse, dès lors qu’aucun n’accepterait de parler à un média sioniste – entre autres crimes. Même en dehors des cercles militants, Richard Prasquier observe que, depuis le 7-Octobre, des relations se sont tendues, distendues ou rompues. Je ne suis pas sûre qu’un Rony Brauman, l’un des défenseurs les plus civilisés de la cause palestinienne, accepterait aujourd’hui de reprendre notre dialogue d’autrefois. Mais il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre.

Ne nous racontons pas d’histoires : après Auschwitz, on a fait de la poésie (et beaucoup d’autres choses moins glorieuses), après le 7-Octobre, on continue à vivre, aimer, travailler, consommer. Certains se sont même passionnés pour la composition du gouvernement Barnier. On a dit que plus rien ne serait comme avant et bien sûr beaucoup de choses sont comme avant. Mais quelque chose s’est brisé, qui ne sera peut-être jamais réparé.


[1] Gilles Kepel, Le Bouleversement du monde, Plon, septembre 2024.

Tous les défauts du « Monde »

Le grand quotidien du soir a perdu son statut de journal de référence aux yeux de la plupart de ses contemporains.


Il y a désormais une « affaire Le Monde », que de nombreux médias osent affronter de face. Pas seulement une affaire « Le Monde vs Israël », déjà souvent traitée depuis la création du quotidien vespéral à la Libération par un Hubert Beuve-Mery qui ne s’était pas couvert de gloire pendant l’Occupation. Le journal n’a en effet jamais beaucoup porté l’État juif dans son cœur (si l’on excepte peut-être la période où André Scemama occupait la place de correspondant à Jérusalem), le pic de sa détestation se situant, en dehors de la présente période, à celle où Edwy Plenel en était le rédacteur en chef, avec pour conséquence la plénélisation idéologique de toute une génération de jeunes journalistes, devenus, souvent de façon inconsciente, plus militants qu’informants, leur esprit critique extrêmement acéré envers une nation occidentale et juive n’ayant d’égal que leur indulgence extrême pour un mouvement terroriste musulman et oriental.

Mais depuis le 7-octobre, le journal a basculé, sous l’empire de ce prisme, dans une détestation totale qui l’autorise à présent à tenir pour « modéré » le défunt chef du Hamas, ou à s’interroger sur la nature éventuellement terroriste de l’« opération bipeurs », sans fustiger en rien un Hezbollah qu’il ne nomme jamais terroriste nonobstant son classement comme tel par l’Union européenne.

Mais si le litige avec Israël est vieux comme Le Monde, une affaire d’ordre déontologique a pris jour. Elle concerne, dans le cadre du procès moral et politique en parti pris contre l’État juif, son rédacteur plus spécialement chargé de l’étranger, Benjamin Barthe, et son épouse Muzna Shihabi. Le premier, ancien correspondant en Israël, ne cache même pas son aversion pour cet État. Il suffit de se rendre sur son compte X pour constater sa franchise absolue. Les plus anti-israéliens, et davantage encore, y trouvent ses faveurs, jusqu’à François Burgat, poursuivi pour apologie.

Quant à son épouse, activiste palestinienne assignée pour le même délit, elle a chanté le 7-octobre et pleuré le défunt chef du Hamas jusqu’à recommander son âme à Allah. Avocats sans Frontières la poursuit aussi pour avoir incriminé le « peuple élu ». Je recommande de visiter son compte X baptisé « Free Palestine » pour constater que je suis bien en dessous de la consternante réalité.

Certains observateurs ont cru devoir reprocher à Barthe une sorte de contradiction d’intérêts entre son épouse d’une part et son journal de l’autre. Je ne partage pas ce point de vue. Ceci posé, je note que sa collègue Ivanne Trippenbach, elle aussi membre de la rédaction du Monde, a été suspendue quand son conjoint travaillait pour Gabriel Attal à Matignon. En cette circonstance, l’ombrageux quotidien sait être sourcilleux. Mais partager la vie d’un collaborateur du Premier ministre est évidemment beaucoup plus grave que d’être uni à la groupie d’une organisation terroriste…

Il n’y a donc pas d’affaire Barthe et l’affaire « Le Monde vs Israël » est dépassée. Il n’y a plus que la perte de crédibilité accélérée d’un journal autrefois de référence, et pas seulement à cause de sa détestation d’un pays agressé. À force de mordre trop, les crocs sont élimés.

Mais après tout c’est son affaire.

Procès des assistants parlementaires du RN: Marine Le Pen récuse que tout soit suspect

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Lors de la première semaine du procès des assistants parlementaires européens du RN, Marine Le Pen a expliqué que les prévenus n’étaient pas des fonctionnaires mais bien légitimes à faire de la politique comme ils l’entendaient pour les élus du peuple dont ils s’occupent. Elle a récusé tout soupçon de détournement financier. Récit.


Ce 30 septembre 2024 s’est ouvert à 13h30 le procès des assistants parlementaires européens du Front national (devenu Rassemblement national) à la 11è chambre du Tribunal correctionnel de Paris, sous la présidence de Mme Bénédicte de Perthuis.

Pour rappel des faits : le 9 mars 2015, Martin Schulz, alors président du Parlement européen, dénonce auprès du ministre de la Justice français une possible utilisation frauduleuse des fonds versés aux députés européens du Front national pour la prise en charge de leurs assistants parlementaires, représentant un potentiel préjudice annuel de 1 500 000 €. Le président socialiste (SPD) du Parlement européen précise avoir également saisi l’Office Européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF) afin d’enquêter sur de possibles fraudes au détriment du budget de l’Union européenne. C’est la publication d’un nouvel organigramme du parti Front national en février 2015 qui alerte les services administratifs et financiers de la Direction générale des finances du Parlement européen, laquelle relève que seize députés européens et vingt assistants parlementaires (quatre Assistants Parlementaires Accrédités (APA) et seize Assistants Parlementaires Locaux (APL)) occupent des fonctions officielles au sein du Front national. Dès lors, ces services suspectent des entorses aux textes européens en vigueur, qui prévoient notamment que les salaires versés par le Parlement européen aux assistants parlementaires ne peuvent servir directement ou indirectement à financer des contrats établis avec des partis politiques et que seuls peuvent être pris en charge les frais qui correspondent à l’assistance parlementaire nécessaire et directement liée à l’exercice du mandat parlementaire des députés européens.

28 prévenus

Après le long et fastidieux exposé – selon les dires mêmes de la Présidente du tribunal – des charges contre les 28 prévenus, dont certains ont été excusés, les débats se sont ouverts sur la question prioritaire de constitutionnalité (QPC). Me de Caunes, avocat de Mme Marie-Christine Boutonnet, rappelle l’arrêt du 25 janvier 2017 qui dit qu’« un parti n’est pas investi d’une mission de service public, l’administration ne peut pas contrôler l’activité des partis » et dénonce « l’envie du pénal » du regretté écrivain Philippe Muray pour qualifier cette procédure injustifiée aux yeux de la défense.

Venu à la barre, M. Bruno Gollnisch ajoute que « l’ensemble de cette procédure est contraire au principe de séparation des pouvoirs », et pointe l’imprécision des textes en se référant à un arrêt du 4 février 2017 disant que le juge judiciaire ne saurait contrôler les tâches accomplies par un assistant parlementaire. Le conseil de Mme Le Pen, Me Bosselut, interroge dès lors la pertinence même des poursuites: « Nous sommes dans une situation unique où des règles internes, élaborées par le Parlement européen à vocation uniquement administrative, aboutissent à une poursuite pénale. » Pour la défense, « la liberté parlementaire est mise à mal par le Parlement européen qui souhaite transformer les assistants parlementaires en agents de l’institution. » L’avocat de Marine Le Pen interroge : « Le tribunal va porter jugement sur le travail parlementaire, en disant si l’activité militante est trop importante ou pas assez. Je vous le demande : où met-on le curseur ?». Et Marine Le Pen d’abonder dans son sens, lors d’une suspension de séance : « Personne ne remet en cause que nos assistants ont travaillé. C’est la nature du travail qui est discutée. Est-elle politique ou législative ? » À la reprise, la QPC est annoncée jugée recevable par le tribunal mais ne donnant pas lieu à un renvoi devant la Cour de cassation.

Le tribunal, tout comme le ministère public, entendent au contraire élargir la prévention au-delà des contrats jugés litigieux, courant de 2004 à 2017, jusqu’à cinq ans avant et après ces dates. Face à cette information inédite, les avocats de la défense ne manquent pas de réagir à cet élargissement inattendu du périmètre de l’affaire, alors que lesdits contrats ne sont pas visés nommément dans la prévention. La défense soulève ainsi la question de savoir si l’on peut condamner des contrats au titre de la personne morale (le Front national) sans condamner les personnes physiques signataires desdits contrats. Pour se justifier, le tribunal présente les tableaux annexés qui classent les différents contrats comme extensifs de la prévention, ce qui porterait le préjudice éventuel pour le Parlement européen de 3,213 à 4,503 millions d’euros. Les tableaux projetés par le tribunal estiment que Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen représentent 47% du volume de la fraude présumée. Selon ce nouveau calcul que découvrent les prévenus et la défense lors de l’audience, l’amende, qui pour une personne morale peut atteindre jusqu’à cinq fois le montant des fonds détournés, pourrait ainsi monter jusqu’à 27 millions d’euros. En cas de condamnation, il va sans dire que cette facture viendrait immanquablement plomber les comptes du Rassemblement national et peser très lourdement sur le financement des prochaines campagnes électorales.

« L’activité politique est indissociable du mandat électoral »

Au troisième jour, alors que la nuit tombe déjà sur le Tribunal correctionnel, forte de ses annotations rédigées avec son stylo quatre couleurs doré, Marine Le Pen s’avance d’un pas assuré à la barre pour apporter des éléments de contexte. Dans son argumentation, l’ancienne présidente du Front national puis du Rassemblement national tient à démontrer que « l’activité politique est indissociable du mandat ». Marine Le Pen remarque que « dans ce dossier, il y a énormément d’a priori. Il y a énormément d’idées préconçues, et ces idées préconçues, j’ai tout de même le sentiment qu’elles ont été fabriquées par la partie civile qui nous a engagés dans une forme de tunnel ».

Pour sortir de ce tunnel, pendant une heure, Marine Le Pen va s’employer à démonter ces différentes idées préconçues.

« Nous sommes la bête noire de l’administration du Parlement européen »

La première idée préconçue que l’ancienne député européenne veut déconstruire est l’image de neutralité qu’aurait le Parlement européen. Marine Le Pen affirme que « la direction de l’administration du Parlement européen n’est pas une direction neutre, [que] c’est une direction politique ». « M. Martin Schulz, le président du Parlement européen, est un homme politique qui a eu des responsabilités politiques éminentes au parti socialiste dans son pays, l’Allemagne », rappelle-t-elle, avant de dénoncer un deux poids deux mesures en rappelant les affaires Podemos ou de l’assistant de Martin Schulz. « Nous sommes la bête noire de l’administration du Parlement européen… Tout le montrera, les déclarations de M. Schulz, publiques, politiques, contre le Front national, il en existe un certain nombre. Clairement, il se positionne comme un opposant politique ». L’ancienne présidente du Rassemblement national pointe d’ailleurs la concomitance des enquêtes avec les succès électoraux du parti à la flamme tricolore. « Quand on était trois : bon. Sept : bon, ça va encore. Mais alors 24 ! Ça, c’est insupportable. Le lendemain de l’élection, l’OLAF commence à engager une enquête, pas sur la base d’une lettre de dénonciation qui concernerait deux assistants, souligne-t-elle, l’OLAF enquête sur tous les assistants de Marine Le Pen, y compris du mandat précédent. » Reprenant sa casquette d’avocate, Marine Le Pen souligne l’absence, étonnante pour des juristes français, accordée aux droits de la défense dans les procédures européennes. Ainsi le tribunal de l’Union européenne a refusé de recevoir ses pièces justificatives au titre que celles-ci n’avaient pas été remises précédemment à l’OLAF, que Marine Le Pen considère de parti-pris, raison pour laquelle, dit-elle, elle ne lui avait pas remis les pièces en question. Elle remarque par ailleurs que la Cour de justice de l’Union européenne n’est pas « une cour d’appel mais une cour de cassation », et que « l’Union européenne n’est pas adhérente de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH)

« Il y a des cultures politiques très différentes d’un pays à l’autre »

L’autre idée reçue que Marine Le Pen souhaite démonter, « c’est que toutes les cultures politiques sont les mêmes. M. Klethi (directeur financier du Parlement européen) l’a dit d’ailleurs, et il a eu raison de le dire : il y a des cultures politiques très différentes d’un pays à l’autre. » M. Didier Klethi, directeur financier du Parlement européen, a bien dit à la barre que les députés étaient en effet libres de faire ce qu’ils veulent de leurs assistants. Il a même employé malencontreusement l’expression “acheter leurs assistants”. Le directeur financier illustrait son propos en révélant que dans certains pays, des députés ont jusqu’à « une quinzaine voire une trentaine d’assistants », vu que les salaires des assistants sont fonction des pays, mais que l’enveloppe mensuelle alloué à chaque élu (17 652 € en 2019 et 24 554 € en 2024) est la même quel que soit le pays membre de l’Union européenne. On pourrait s’interroger sur la nature du travail d’un staff aussi pléthorique, mais cela ne semble pas avoir alerté le Parlement européen à ce jour !

L’ancienne présidente du Front national s’étonne que M. Schulz s’insurge qu’il y ait « des gens qui sont assistants parlementaires et qui ont des fonctions politiques » quand il découvre l’organigramme du parti. Pour l’ancienne élue du Front national, « ça paraissait être une évidence », et elle ajoute qu’elle ne comprenait absolument pas où pouvait être le problème, avant que tout s’éclaire : « Puis j’ai compris. En Allemagne, le salariat en politique est la règle et le bénévolat l’exception. En France, en politique, le bénévolat est la règle, et le salariat est l’exception ! »

Puis, Marine Le Pen explique que dans la pratique, il n’y a pas de différences de travail entre les assistants parlementaires accrédités (APA) et les assistants parlementaires locaux (APL). Marine Le Pen illustre ses propos en se référant à l’enquête du livre de Sébastien Michon, Les assistants parlementaires au Parlement européen (Michel Houdiard Éditeur, 2005), lequel démontre que « les assistants parlementaires européens sont exactement comme [des] assistants parlementaires français ». « Et d’ailleurs, on ne voit pas pourquoi il y aurait une différence entre les deux ! » pointe la députée du Pas-de-Calais. « On ne voit pas pourquoi un député européen aurait moins de droits qu’un député national et ferait de la politique différemment qu’un député national… En réalité, Sébastien Michon nous explique que les assistants locaux sont des militants qui sont embauchés pour faire de la politique avec leurs députés, ce que l’Assemblée nationale résume dans ces textes par : l’activité politique du député est indissociable de son mandat. »

« J’ai l’impression que quoi que je fasse, tout est suspect »

Marine Le Pen s’étonne ainsi que tout soit considéré comme suspect dans ce dossier. « J’ai l’impression que quoique je fasse, tout est suspect. » L’ancienne députée au Parlement européen égrène les différentes suspicions de l’OLAF : « Les assistants sont membres du parti, c’est suspect », et l’ex-candidate à l’élection présidentielle d’ironiser : « alors que si on avait pris des assistants de La France Insoumise, ce serait passé crème… Mais là, franchement, le fait que ce soit des gens qui partagent nos idées, c’est suspect ! Moi je trouve que c’est tout à fait logique et tout à fait cohérent que l’assistant parlementaire partage les idées de son député. D’ailleurs, M. Michon, dans son livre, dit la même chose, puisqu’il dit qu’évidemment l’assistant parlementaire se recrute au sein des adhérents, des militants du parti politique qui a fait élire les députés européens. »

L’ancienne député européenne pointe d’ailleurs un rapport de l’OLAF affirmant qu’il n’y a aucun soupçon sur dix assistants parlementaires… parce qu’ils n’étaient ni membres d’un parti politique ni candidats à quoi que ce soit. « Comme si c’était une tare d’avoir été candidat, y compris à une élection municipale par exemple, ou cantonale, ou d’être membre d’un parti ! A contrario, être membre d’un parti, c’est suspect ; et avoir été candidat est suspect… Et ça va plus loin, l’OLAF dit : certains sont membres d’associations souverainistes, c’est suspect… Ou de défense de la minorité chrétienne persécutée. Je ne vois pas pourquoi ce serait plus particulièrement suspect qu’autre chose, mais l’OLAF, lui, le dit. » Tout comme « certains assistants travaillent au siège du parti, c’est suspect. Eh bien non, ce n’est pas très suspect, argumente l’ancienne présidente du Rassemblement national, parce qu’en réalité les députés dont ils sont eux-mêmes les assistants travaillent aussi au siège du parti, donc qu’ils aient leurs assistants à côté d’eux, ce n’est pas très suspect. »

« On dépend des élections »

Marine Le Pen s’étonne ensuite que soit relevée la fragilité financière du Front national, car cela est selon elle le cas de tous les partis politiques soumis aux aléas des résultats électoraux. La députée raconte qu’à l’époque des faits, l’UMP avait 82 millions d’euros de dettes, et que malgré cela, « il y a une bonne banque qui les a suivis ; nous on a du mal à trouver des banques, mais eux manifestement, et malgré 82 millions d’euros de dettes, elles étaient toujours là pour les soutenir. Ils ont encore 9 millions de dettes, et ça n’a pas l’air de leur poser un problème majeur. » Marine Le Pen explique que les financements dépendent pour tous les partis des résultats électoraux. « C’est la vie d’un parti politique : un coup on gagne, un coup on perd. On dépend des élections. C’est un édifice fragile un parti politique. » La chef de l’opposition explique que la gestion d’un parti est évidemment bien différente d’une entreprise, où employeur et salarié ont une relation contractuelle. « Il y a des épreuves en commun, il y a des victoires en commun, il y a des défaites en commun, il y a des tristesses en commun. Il y a des gens qui sont là depuis très longtemps, qui ont sacrifié de leur vie, de leur tranquillité, de la tranquillité de leur famille, parfois leur emploi. Il y a des ambitions, aussi. » L’ancienne candidate à l’élection présidentielle explique que la reconnaissance du travail militant passe pas l’attribution de titres au sein du parti, dans le fameux organigramme incriminé par M. Schulz, fonctions qui servent aussi à se faire ensuite élire au sein du Conseil national du parti. « Il y a 400 candidats, il y a en a 100 à élire, si vous mettez conseiller spécial de Marine Le Pen, vous avez plus de chance d’être élu que si vous ne mettez rien ! »

« Assistant parlementaire, la voie royale pour être soi-même député »

Concernant la fragilité des finances du parti constatée par l’OLAF, qui soupçonne un transfert de charges du parti politique sur les fonds du Parlement européen, Marine Le Pen livre des chiffres qui contredisent cette hypothèse.

« 2012, il y a 58 salariés. 2013, il y a en a 60. 2014, il y en a 67. 2015, il y en a 62. 2016, il y en a 95. Si c’était un système pour faire baisser la masse salariale pour pouvoir faire des économies, excusez-moi mais pour le coup, c’est exactement la démonstration inverse que montre l’analyse des chiffres du Front national. » L’ancienne avocate nie tout va-et-vient entre les salariés du Front national et le Parlement européen : « Sur tous les assistants de la prévention, il y en a deux qui effectivement avant de devenir assistants parlementaires étaient salariés du Front national. Même pas, un et demi, parce qu’en réalité, M. Salles était en fin de CDD. » La présidente de groupe à l’Assemblée nationale ajoute toutefois qu’« il y aurait pu avoir plus de salariés, et que ça n’aurait pas été plus suspect. Parce qu’en réalité, encore une fois : qu’est-ce qu’une promotion, quand on est salarié dans un parti politique ? La promotion dans un parti politique, c’est de passer de salarié du mouvement à assistant parlementaire. Assistant parlementaire pour un salarié, c’est un peu le Graal, mais c’est surtout la voie royale pour être soi-même député. Cela aussi, il faut que le tribunal en prenne conscience. L’assistant parlementaire, c’est le vivier des futurs élus, pas seulement les futurs députés, les futurs conseillers régionaux, maires, sénateurs, etc. D’ailleurs, j’en veux pour preuve qu’il y en a énormément, des assistants parlementaires qui sont devenus députés. » Marine Le Pen cite alors M. Aliot, M. Chenu, M. Odoul, Mme Diaz, et d’autres encore.

« On ne peut pas fonctionner à 24 sans être mutualisés »

Marine Le Pen récuse ensuite l’accusation de « système », et ironise sur cette accusation : « Parce que deux salariés passent assistants parlementaires, on parle d’un système qui a été mis en place. Assez défaillant, quand même… » Car, si le nombre de salariés n’a pas baissé, les dépenses de personnel n’ont pas baissé non plus entre 2013 et 2017, selon les documents publics « validés par les commissaires au compte, et déposés à la CNCCFP et validés par la CNCCFP. En 2013, 2 913 678 euros de frais de personnel. 2014 : 3 129 624. 2015 : 3 288 214. 2016 : 3 710 033. 2017 : 4 607 182. Cela ne nous dit pas qu’il y a un mouvement politique qui cherche à gratter des postes auprès de députés européens pour faire baisser sa masse salariale. Ça dit un mouvement politique qui est en pleine ascension électorale, et qui doit faire des investissements », argumente l’élue frontiste. Sur la mutualisation appelée « système » par l’accusation, Marine Le Pen présente cela comme une logique de bonne gestion, une rationalisation naturelle, qui est aussi pratiquée au Parlement européen dans les staffs de groupe. « On ne peut pas fonctionner à vingt-quatre sans être mutualisé » relève-t-elle avant d’ajouter que si 30 députés ont choisi le même tiers-payant en la personne de M. Van Houtte, « ce n’est pas suspect, d’autant moins qu’en matière de tiers payant, il n’y a pas beaucoup de gens qui se sont précipités à la porte du Rassemblement national et de ses députés pour leur proposer éventuellement d’être tiers payant des députés au Parlement européen. Être un prestataire d’élus du Rassemblement national, ou du parti politique d’ailleurs, ça ne vous ouvre pas toutes les portes, ça peut même vous en fermer sur le plan professionnel (…) Même s’il y a beaucoup de gens qui nous aiment bien, de là à accepter (…) »

La présidente du premier groupe politique à l’Assemblée nationale raconte être confrontée à la même problématique au Palais Bourbon avec la recherche des commissaires aux comptes. « J’ai pu proposer aux 143 députés deux choix. Avant je n’en avais qu’un seul. Et je leur ai dit, vous pouvez potentiellement prendre M. ou untel, mais si vous avez des gens que vous connaissez dans vos circonscriptions, aucun problème. » L’élue constate donc qu’avoir un seul tiers payant n’est pas suspect, que c’est naturel et qu’« il y a plein de raisons d’ailleurs pour lesquelles c’est plutôt une bonne chose, la centralisation. »

« Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous sommes des élus du peuple »

Concernant l’activité au sein même du Parlement européen des élus frontistes, Marine Le Pen explique que « c’est compliqué parce que nous sommes des députés non-inscrits à qui on impose le cordon sanitaire. Vous savez que les étrangers disent ça en français ? » Marine Le Pen prononce alors l’expression « cordon sanitaire » avec un accent anglais. « C’est devenu une expression française qu’utilisent en fait les étrangers ! Le cordon sanitaire, ça consiste à dire : Ecoutez, quel que soit le nombre de députés que vous avez, même si vous êtes un groupe, vous n’aurez aucune présidence de commission, aucune vice-présidence (…) aucune place de questeurs, vous n’aurez aucun rapport distribué en commission. Rien, zéro, nada. Vous n’aurez pas une place dans les organes du Parlement européen (…) Et quand vous êtes victime du cordon sanitaire, permettez-moi de vous dire que votre travail législatif se réduit considérablement. (…) Qu’est-ce qu’il vous reste à faire ? Vous n’avez pas de possibilité de déposer des amendements. Vous n’avez quasiment plus de temps de parole. Donc, on fait de la politique. Et ça fait partie de notre mandat, car l’activité politique est indissociable du mandat parlementaire. Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nos assistants parlementaires ne sont pas des fonctionnaires. J’ai encore entendu dans la bouche de M. Klethi cette tendance de l’administration à vouloir transformer tous ceux qui passent à sa portée en fonctionnaires. Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous sommes des élus du peuple. Nous avons un mandat, nous ne le tenons pas de M. Klethi. Nous le tenons du peuple français, il nous a demandé de faire quelque chose, de défendre nos idées, nous le faisons, et dans le cadre de cette activité politique qui est indissociable de notre mandat parlementaire, nous sommes assistés par des assistants parlementaires. Certains travaillent un peu, les assistants parlementaires font les feuilles de vote, ils ne peuvent rien faire d’autre, alors on leur dit ce que l’on va voter, fais une feuille de vote. Et puis il y a ceux qui avec nous font de la politique. Mais, faire de la politique, encore une fois, cela ne veut pas dire ne pas remplir son mandat. Après, qui va décider quand Marine Le Pen est par exemple députée européen ? Quand est-elle présidente du Rassemblement national – quand elle l’était ? Quand est-elle candidate à la présidentielle, parce qu’après tout il y a des périodes aussi où je suis candidate à des élections, candidate aux régionales, candidate aux présidentielles… S’il va falloir tronçonner ça, je ne vais pas vous être d’une grande aide, parce que quand on m’invite sur un plateau de télévision, quand on m’invitait à l’époque sur un plateau de télévision, on me demandait : on met député ? Présidente de groupe au Parlement européen ? Présidente du Rassemblement national ? – Vous mettez ce que vous voulez, ça n’a pas d’importance, je suis tout cela en même temps ! » Pour compléter son témoignage, l’élue/présidente/candidate justifie les liens entre les élus et le parti politique : « On fait comment pour rencontrer les électeurs ? On sort dans la rue, on prend un mégaphone, on dit : est-ce qu’il n’y a pas quelqu’un qui a voté pour moi ? Je vais faire une réunion, si vous voulez bien venir ? Bien sûr que non ! On s’adresse au parti politique. C’est lui qui a d’ailleurs la seule richesse d’un parti politique, le fichier. Et qui réserve la salle ? Qui est en contact avec les pompiers pour les problèmes de sécurité ? Qui rédige les documents envoyés ? C’est le délégué départemental en fait ! » Et l’ancienne chef de parti d’abonder : « le parti politique passe sa vie à aider les élus, à se mettre à leur disposition, à leur donner des moyens. Des moyens parfois financiers, on en reparlera sûrement pendant le procès. Des moyens techniques, des moyens humains, des moyens d’implantation pour pouvoir permettre aux députés nationaux et européens d’exercer leur activité politique. » Pour Marine Le Pen, cette interconnexion entre les personnes élues et les militants du parti est donc naturelle, alors que le Parlement européen reproche à des assistants parlementaires d’être aussi délégués départementaux. Il semblerait donc que la vision européenne soit bien différente de la pratique nationale. Comme le souligne une dernière fois la députée au tribunal : « Actuellement, au moment où je parle, il y a dix délégués départementaux qui sont devenus des assistants parlementaires. À l’Assemblée nationale, on n’y voit absolument aucun inconvénient, parce que c’est comme pour beaucoup d’autres fonctions, on ne paie pas un délégué départemental. »

La représentante du RN, « deux fois bavarde », selon ses propres mots, car femme politique et ancienne avocate, s’excuse de l’heure tardive, et remercie enfin la cour de l’avoir autorisée à « cette mise en contexte pendant cette période précise de 2004 à 2016. » Il est 21H50 passées, l’audience est levée et reprendra lundi 7 octobre à 13H30. Le tribunal entendra les parties sur le contrat d’assistant parlementaire de Thierry Légier, garde du corps de Jean-Marie Le Pen puis de Marine Le Pen, contrat considéré comme frauduleux par le Parlement européen.

Il ne faut plus se laisser intimider

Après ses propos aussi lucides que critiqués, Bruno Retailleau obtient le soutien de 170 députés et sénateurs. De son côté, Jean-Éric Schoettl rappelle que « l’État de droit ne doit pas empêcher de modifier l’état du droit », et Xavier Driencourt donne des pistes pour contraindre les pays maghrébins à délivrer les laissez-passer consulaires pour nos OQTF en attente.


L’exigence du courage se proclame à proportion de la lâcheté qui sévit à peu près partout. Dans la vie intellectuelle et politique, dans l’univers médiatique, dans tous les espaces où en principe la simple audace de s’exprimer librement et tranquillement devrait être sauvegardée.

Mais toutes les démissions ne se valent pas et certaines sont plus redoutables que d’autres, dans leurs effets.

Depuis que Bruno Retailleau a été nommé ministre de l’Intérieur, un débat fondamental a été posé avec vigueur sur la table démocratique : celui de l’État de droit. Non seulement il n’a pas à s’en excuser et feindre de revenir sur certains de ses propos pour complaire mais, au contraire, il doit continuer plus que jamais à user de cette pensée et de ce verbe qui ont l’immense mérite d’avoir toujours été les siens.

Le soutien apporté à Bruno Retailleau a une rançon : celle de laisser croire que Gérald Darmanin, à ce même poste, a démérité alors qu’il a sauvé l’honneur du régalien avant la mise en place du gouvernement de Michel Barnier. Je regrette qu’il semble s’abandonner maintenant à des jeux politiciens avec 2027 dans sa visée.

Il ne faut plus se laisser intimider.

Les déclarations de Bruno Retailleau, en particulier dans un très long entretien au Figaro Magazine, suscitent un vif émoi de la part d’idéologues qui sont ses adversaires compulsifs (le réel qu’il voit, ils ne veulent pas le voir !) ou de naïfs qui ont fait de l’humanisme une opportunité d’abandon et de délitement.

Pourtant cette évidence qu’il énonce : « Quand le droit ne protège plus, il faut le changer », me paraît tellement à la fois de bon sens et d’un authentique humanisme (celui qui se met au service de la majorité des honnêtes gens et de la pluralité des victimes) qu’on aurait pu espérer un consensus quasi général.

A lire aussi, Charles Rojzman: Bruno Retailleau, une chance pour la France?

En effet, sur des statistiques aujourd’hui indiscutées qui révèlent un lien entre une immigration non contrôlée et la criminalité qui peut en en surgir, sur la très faible exécution des OQTF et, plus généralement des peines, sur l’absurde loi sur les mineurs de 2021, le ministre de l’Intérieur affirme ce que la rectitude intellectuelle et le réalisme social et politique devraient inspirer à tous.

Je pense que le nouveau garde des Sceaux, dans son rôle et attentif à le préserver, ne se sentira plus contraint de mettre des bâtons dans les roues de son collègue de l’Intérieur, qui lui-même est parfaitement au fait des grandeurs et des faiblesses de la Justice.

Il ne faut plus se laisser intimider.

J’ai noté avec une grande satisfaction – rien n’est jamais gagné et la lâcheté sait couvrir toutes ses abstentions d’un voile honorable ! – le soutien clair, net et argumenté apporté à Bruno Retailleau par cent soixante-dix députés et sénateurs de la droite républicaine.

Ils ont rappelé que l’État de droit n’a pas vocation à être « intangible » et que le signifier n’a rien qui offense la démocratie. L’État de droit, c’est d’abord ce socle : « le respect de la Constitution, de la séparation des pouvoirs et de nos principes fondamentaux ». Tout le reste peut être évolutif si on veut bien s’attacher à quelques repères inaltérables, à portée moins juridique qu’humaine, sans lesquels la démocratie tournerait à une sorte de sauvagerie officielle. Notamment on ne juge pas deux fois la même affaire, l’exigence de la non-rétroactivité, du principe de la prescription, de l’irresponsabilité pénale (on ne juge pas les déments).

À partir de telles lignes rouges, qui peut soutenir de bonne foi que le pouvoir politique n’aurait pas à mettre toute son énergie au soutien de la sauvegarde sociale et de la tranquillité de chacun ? Qu’oppose-t-on d’ailleurs à cet impératif à la fois humain et juridique ?

Les communiqués du Syndicat de la magistrature, sur ce sujet, nous confirment plutôt que Bruno Retailleau parle vrai et voit juste.

Et, dans un tout autre registre, les propos convenus (pour la haute hiérarchie judiciaire d’aujourd’hui!) du procureur général près la Cour de cassation Rémy Heitz ne sont pas bouleversants au point de nous dissocier de la rudesse lucide du ministre.

Ce n’est pas non plus le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, qui avec une banalité solennelle nous alerte sur le fait que « l’État de droit est la condition de la démocratie » qui nous troublera : on est d’accord avec lui.

Ce n’est pas également ceux qui confondent le jeu de mots avec l’analyse intellectuelle et juridique qui sont susceptibles de nous détourner du point de vue de Bruno Retailleau : soutenir qu’il ne fallait pas confondre l’État de droit avec l’état du droit est amusant mais ne fait pas progresser.

L’excellente tribune de Jean-Éric Schoettl, au contraire, nous éclaire quand il souligne que « l’État de droit ne doit pas empêcher de modifier l’état du droit ». On ne peut que l’approuver quand il écrit ceci : « Le corpus des textes relatifs à la sécurité publique et à l’immigration, lui, n’est pas intangible. Il peut être modifié dans le respect des procédures dans lesquelles s’incarne l’État de droit et, en tout premier lieu, de la procédure législative ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: État de droit, que de frime on commet en ton nom

On pourrait résumer ainsi : l’Etat de droit est un cadre dans lequel l’état du droit apportera sa pierre et ses dispositions avec pragmatisme. En allant aussi loin qu’une démocratie à la fois combative et se limitant pour ne pas se dévoyer le permettra.

Il ne faut plus se laisser intimider.

En particulier par une ultime injonction. Que feriez-vous à la place de ceux qui n’ont que leur bonne volonté ou, pire, leur impuissance à offrir aux citoyens pour les consoler ?

Il est facile de répondre que le volontarisme actif, le courage politique effectif, s’ils étaient mis en œuvre, résoudraient beaucoup de ce qu’on prétend insoluble. Par exemple récemment, l’ancien ambassadeur de France en Algérie (de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020) Xavier Driencourt a proposé plusieurs pistes que la France devrait emprunter pour contraindre l’Algérie à délivrer les laissez-passer consulaires. Elles réduiraient sensiblement le nombre d’OQTF en jachère, non exécutées et qui mettent les Français en péril. Il y faudrait presque rien : l’audace attendue de ceux qui nous gouvernent.

Bruno Retailleau doit donner du courage à ceux qui doutent, aux fatalistes, aux frileux. Son plan d’action est de nature à rassurer la « majorité nationale » derrière lui. Son verbe ne sera pas un substitut aux œuvres qu’on espère de lui.

Ne nous laissons plus intimider.

Harmonie Comyn et les élections belges

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L’influenceur islamo-gauchiste ironise sur Harmonie Comyn ? Le voilà candidat aux élections communales !


Les Belges retournent aux urnes, le 13 octobre, afin d’élire leurs représentants communaux et provinciaux. Début juin, ils avaient élu leurs députés régionaux et fédéraux, renvoyant la gauche dans l’opposition (à l’exception d’un strapontin socialiste en Flandre), et surtout, faisant boire le bouillon au parti Ecolo. La Belgique bascule vers le centre-droit et met un terme aux singeries vertes qui la paralysent. Le même scénario est-il à l’ordre du jour pour le suffrage qui se dessine ? On discerne en tout cas une certaine nervosité dans les états-majors écolos.

La déclaration d’Harmonie Comyn, la veuve du gendarme français tué par un récidiviste Cap-Verdien n’était pas passée inaperçue au plat-pays. « Je l’affirme haut et fort, la France a tué mon mari par son insuffisance, son laxisme et son excès de tolérance » asséna-t-elle. Nombre de Belges se sont hélas reconnus dans cette dénonciation de la faiblesse des autorités, plus promptes à distribuer des éco-taxes qu’à traquer les criminels récidivistes.

Mais tandis que la Belgique prenait fait et cause pour l’épouse de l’adjudant-chef mort en service lors d’un contrôle routier, un candidat écolo de la pimpante commune de Rixensart, Rayhan Haddi, n’a pas hésité, lui, à réagir sur Twitter de façon particulièrement ignoble. Il propose en effet à cette jeune veuve, mère de deux enfants, d’« écrire le second volet de Mein Kampf ». Rayan Haddi est un éternel étudiant, visiblement plus occupé à cosigner des tribunes en faveur des Palestiniens[1] ou des étudiants en échec[2] qu’à potasser son droit. Mais comme il est issu de la diversité qui est paraît-il une chance pour la Belgique, Ecolo lui ouvre grand ses portes, peu importe la puanteur de ses propos ! Voué à la disparition, le parti fait visiblement feu de tout bois, et ne voit aucun problème à nazifier une victime et à moquer sa douleur.


[1] https://charleroi-pourlapalestine.be/index.php/2024/05/03/lettre-ouverte-le-retrait-du-statut-de-refugie-en-raison-de-lappartenance-politique-met-en-danger-nos-libertes-civiles/

[2] https://www.lesoir.be/578218/article/2024-04-01/reussir-en-excluant-ou-en-accompagnant

Du quartz et des… perles

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Notre contributrice Marie-Hélène Verdier publie chez l’Harmattan un recueil de nouvelles : L’éléphant de quartz où un imaginaire à bride abattue le dispute à un réalisme poignant.


La première nouvelle nous emmène du côté de la Santé et d’une rue empruntée par deux jeunes filles bras dessus bras dessous et qui se tinrent ainsi le temps d’une joyeuse amitié, laquelle s’interrompit une fois leur vie sortie du champ des possibles pour prendre des formes plus précises qui n’eurent, brutalement, plus rien à se dire. Seule une écriture de la réminiscence peut encore restituer ce qui fut lumineux. La nouvelliste plonge régulièrement dans un passé révolu pour en saisir quelques moments, quelques bribes, voire quelques enluminures oniriques, emportée par un vocabulaire dont on n’a plus l’habitude et qui, dans une sorte d’ivresse d’associations nous donne passablement le vertige. La langue et les références qui l’habitent cavalent à toute allure avec Marie Soleil et destriers à ses côtés.

« Les terrils vont refleurir. Ce matin, la sève montait dans mon tronc, irradiant au bout des doigts, pour s’épanouir en ridules de rires dans mon cerveau. La Vénus du Nord dans un tonneau de fourrure ! La Madone des sleepings dans son étui de chocolat glacé ! Je me souviens du père Avril qui gravissait chaque jour les terrils pour y planter des bouleaux. Il voulait un rang serré de heaumes aux yeux fermés : le rêve samouraï pour une enfance Lorelei et chevaliers. Il fut emporté au sommet par une attaque : le cœur a-t-on dit. Jamais il n’aura vu les fils de ses rêves, les frères Aymon trouant les marais de leur galop mouillé, les terrils sous leur cape. »

Ailleurs, des métaphores aquatiques et solaires, où le bleu et le jaune dominent, colorient un style très pictural. Tableaux impressionnistes qui donnent à voir les sensations et les visions de personnages oscillant entre rêve et réalité, tel ce jeune garçon servant la messe dans une atmosphère sensorielle et mystique, et qui croit entendre « Saint-Pétersbourg » lorsque « le curé Grimbert, qui avalait les syllabes » prononçait trop vite le mot « saeculorum ». Ce qui fera qu’à chaque fois que le nom de cette ville russe sera prononcé, c’est la messe en son entier qui ressurgira à la façon du Venise des pavés inégaux.

La mort s’invite assez souvent dans ces récits, de manière crue et parfois très violente. Et la mélancolie, qui ne lâche pas un instant « l’écrivain public » penché sur ses amours anciennes, cède un instant le pas à une description de la grâce dont un couple marchant dans les rues de la capitale italienne témoigne et à un humour rafraîchissant : « Je suis à Rome avec Anaïs » dit le narrateur qui  s’y trouve des années après. « Je l’ai emmenée pour une conférence que je fais à l’institut français sur un tableau mythique de la Sainte famille à l’éléphant d’après Poussin. Nous allons dans les jardins de la villa Borghèse crayonner Daphné enlevée par Apollon. C’est là qu’Anaîs m’a quitté pour suivre mon collègue historien de l’antiquité tardive. »

Ainsi passe-t-on d’un registre à un autre, surréaliste souvent, lyrique presque toujours, en passant d’une nouvelle à une autre, en compagnie de personnages tamisés par le temps ; le temps ; cette grande affaire de la littérature.

L’éléphant de quartz de Marie-Hélène Verdier, L’Harmattan, 2024 98 pages.

L’éléphant de quartz

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La berline française se fait la malle

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Publicité pour la Peugeot 404, 1966. DR.

Dans l’indifférence médiatique, la carrosserie dite « berline » disparaît des catalogues de nos constructeurs français (et bientôt des marques étrangères). Que dit cette extinction sur nos mœurs automobiles ?


Voilà, c’est fini. Dans le silence général. Elle s’en va. Sans se retourner. Sans un mot. Elle qui a soutenu une industrie, des emplois, une histoire, des identités ancrées dans nos mémoires part, le sentiment d’avoir accompli sa mission « civilisatrice » débutée, il y a si longtemps, aux lueurs du XXème siècle. On ne lui épinglera aucune breloque sur son pare-brise, elle n’aura pas droit à la cour des Invalides et à la Garde républicaine. Elle ne sera pas invitée à l’Élysée pour un dernier pot d’adieu. Digne, elle quitte nos terres ouvrières pour le paradis des ferrailles oubliées. Elle va nous manquer. Nous avons tant de souvenirs avec elle.

Enfant, dès la maternelle, quand nous avons eu un feutre de couleur dans la main, d’instinct, naturellement, nous l’avons dessinée maladroitement, grossièrement. Elle était l’archétype de la voiture dotée de quatre portes, quatre roues et d’un coffre. Cette malle arrière était sa différence à elle, avant l’apparition des hayons et la prolifération des SUV pachydermiques.

A lire aussi, du même auteur: Mon clocher, ma bataille

Cette protubérance de son squelette était sa signature stylistique comme la capote en toile incarne le véritable cabriolet. Elle était classique dans sa forme et dans sa fonction, donc essentielle à nos routes sentimentales. La presse spécialisée est la seule à s’être alarmée de la fin d’une époque ; les autres, contents et amnésiques, n’ont même pas porté une gerbe sur sa stèle. Ils la détestent comme ils détestent toutes les voitures. Ils seront rassasiés, le jour de l’éradication de cette espèce. La berline traditionnelle a, semble-t-il, fini par lasser les acheteurs qui ont refusé en bloc son classicisme de bon aloi. Elle était trop académique, trop sérieuse, trop « vieille France », trop sage, trop subtile peut-être pour des automobilistes aveuglés par les sirènes de la modularité et de la connectivité.

Ces nouveaux conducteurs grégaires veulent voir absolument la vie d’en haut, surplomber les autres et posséder un volume de chargement démentiel. À trop vouloir montrer leurs muscles, ils nous révèlent leurs failles narcissiques. La berline demande un savoir-vivre, une pondération, une sorte d’équilibre entre l’homme et la machine, une harmonie qui n’est plus compréhensible de nos jours. Cette carrosserie ne jurerait ni par ses dimensions et ni par sa fausse originalité. Pour apprécier la ligne placide et discrète d’une berline, il faut une culture et des références, ne pas être l’esclave des modes. Sa lente extinction n’est pas un fait si récent, elle remonte à quelques années. Sur notre vieux continent, elle était mal-aimée, « chambrée », moquée, fossilisée pour son manque d’audace. Sa terne attitude, malgré ses grandes qualités routières, n’était plus tolérée dans une société de l’épate visuelle. On disait qu’ailleurs, sur les marchés émergents, notamment en Asie, elle gardait son aura. Là-bas aussi, les voitures hautes, lourdes et larges ont eu sa peau, de Pékin à Sochaux, de Detroit à Billancourt. Le phénomène est international, inarrêtable, c’est une vague, tous les constructeurs abandonnent peu à peu ce morphotype comme ils ont tourné le dos aux motorisations aristocratiques, nos chers V12 atmosphériques et V6 enchanteurs. Dans ce changement de paradigme comme disent les experts des cabinets, on peut y voir l’évolution du genre automobile et le sain renouvellement des gammes. Nous avons bien abandonné le phaéton et le landaulet par le passé, alors pourquoi pas la berline ?

A ne pas manquer: Causeur #127: 7-Octobre, un jour sans fin

La nostalgie n’est pas un ressassement plaintif. Elle est vitalité et permanence de l’imaginaire. En cette année 2024 où l’on célèbre les 70 ans de la parution de Bonjour tristesse et les 20 ans de la mort de Françoise Sagan, l’écrivain du frisson de la vitesse et de la déchirante solitude, on se souvient qu’au temps lointain des Renault Frégate et des Simca Chambord, dans ces rondouillardes années 1950, une jeune fille de bonne famille, sœur jumelle de BB, allait embraser la littérature de sa prose épidermiquement assassine. La légende raconte qu’elle avait emprunté la grosse américaine de son père pour aller signer son contrat chez Julliard, elle n’avait alors pas le permis de conduire. Quand je pense aux berlines, je pense à Françoise qui pourtant préférait les voitures de sport aux familiales. C’est un monde qui s’écroule. Nos berlines, bijoux de notre patrimoine, s’appelaient 404, 504, DS, Tagora ou Facel Excellence. On les regrette déjà.

Tendre est la province

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Bonjour tristesse

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Le procès des saccageurs est ouvert

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DR.

La crise démocratique amorcée en 2005 a contaminé la classe dirigeante. Le destin de la France ne peut être abandonné aux idéologues d’un monde plat et indifférencié. Seuls les Français ordinaires, en passe de se libérer des fanatiques du grand marché uniformisé, ont conservé l’instinct de survie.


Michel Barnier résistera-t-il longtemps à la colère française ? Elle s’alimente d’un demi-siècle de maltraitance infligée à la classe moyenne par des dirigeants convertis à la révolution mondialiste, et celle-ci rend l’âme. La constitution du gouvernement, le 21 septembre, autour des perdants des législatives (la Macronie, les LR) ne calmera évidemment pas les frustrations des citoyens méprisés. D’autant qu’une partie des 47 députés LR affiliés au Premier ministre ont été élus avec l’appui de la gauche, à l’issue d’un front anti-RN qui n’a réussi, en boomerang, qu’à introniser Marine Le Pen en arbitre de la vie politique. Comment croire que les quelque 11 millions d’électeurs qui ont voté pour le Rassemblement national aux législatives, et les 7 millions qui ont choisi le Nouveau Front populaire, puissent accepter d’être écartés par une coalition de coucous, ces oiseaux qui pondent dans le nid des autres ?

La crise démocratique, amorcée en 2005 avec le refus des élites postnationales de suivre les citoyens dans leur rejet par référendum d’une suprématie européenne, est un poison qui a contaminé la classe dirigeante. La clé du destin de la France ne peut être chez les idéologues d’un monde plat et indifférencié. Seuls les Français ordinaires, en passe de se libérer des fanatiques du grand marché uniformisé, ont conservé l’instinct de survie. La gauche a reproché à Barnier, lors de sa passation de pouvoir le 5 septembre, d’avoir parlé des « gens d’en bas » dont il disait vouloir entendre les suggestions. Les lyncheurs habituels ont feint d’y voir un mépris de classe. En réalité, c’est cette nation vulnérable des modestes et des parias, abandonnés par le progressisme déraciné au profit des minorités exotiques, qui a lancé la révolte contre ceux d’en haut.

Cette colère française, qui réveille des esprits anesthésiés par la morphine des faux humanistes, a pris le visage d’une femme en larmes accusant ses bourreaux : Harmonie Comyn, la femme d’Éric Comyn, officier de gendarmerie tué par un chauffard multirécidiviste cap-verdien lors d’un contrôle routier à Mougins (Alpes-Maritimes) après un refus d’obtempérer. Le 29 août, lors de l’hommage à son mari, l’épouse a dénoncé l’abandon de l’État, cette lâcheté ressentie par beaucoup : « La France a tué mon mari, par son insuffisance, son laxisme et son esprit de tolérance. » Pour elle, « 1981 n’aurait jamais dû exister », c’est-à-dire l’avènement de l’angélisme humanitaire qui poussa Robert Badinter, dès son arrivée au ministère de la Justice en juin 1981, à faire libérer 40 % des détenus, avant d’abolir la peine de mort. Cette mise en cause des puissants, portée par une femme de militaire, a dépassé la détresse d’une veuve. Harmonie Comyn est devenue la porte-voix d’un malheur collectif. Son réquisitoire a rejoint celui des citoyens trahis. Ceux-ci entendent demander des comptes aux irréfléchis qui ont conduit le pays dans cette faiblesse sécuritaire, identitaire, sociale, économique. Le procès des saccageurs est ouvert.

La rébellion des invisibles n’est d’ailleurs pas propre à la France. Le phénomène parcourt l’Occident, dont ses stratèges se sont perdus dans l’autodissolution universaliste et la naïveté face à l’islam remplaciste. Une même colère entraîne Donald Trump vers une possible victoire contre l’establishment américain, en novembre. Lors de son premier discours, le 17 juillet, son colistier, le sénateur J. D. Vance, s’est posé en porte-parole des déclassés. En Allemagne, les victoires de l’AfD en Saxe et en Thuringe, préludes à une envolée de ce mouvement anti-immigration et anti-islam, ont poussé le chancelier Olaf Scholz à réintroduire, le 16 septembre, des contrôles aux neuf frontières du pays. En 2015, Angela Merkel avait été louangée (« Mère Angela ») pour avoir accueilli, dans l’esprit de Maastricht (1992), plus d’un million de réfugiés musulmans, important avec eux l’antisémitisme coranique. En Grande-Bretagne, les émeutes de Southport contre les immigrés, en août, ont révélé l’exaspération d’une population confrontée à un gouvernement conservateur qui a laissé venir en 2023 près de 700 000 exilés ! Le choix de libérer 5 500 prisonniers, afin de faire place aux condamnés des insurrections, va aggraver la rage anglaise. Elle puise aussi sa source dans l’omerta imposée, au nom de l’antiracisme, sur les viols de milliers de jeunes Blanches, à Telford, Rotherham et Rochdale, livrées à des réseaux musulmans pakistanais de 1980 à 2010.

Les faits sont là : le progressisme sectaire et ses utopies sans-frontiéristes s’effondrent. Même l’abbé Pierre, béatifié par le camp du Bien qui connaissait ses vices, se dévoile dans ses turpitudes dénoncées par 24 femmes. C’est la faillite morale des révolutionnaires prolophobes et islamophiles que révèle (enfin !) François Ruffin, député ex-LFI de la Somme, en rompant avec Jean-Luc Mélenchon, dont il rappelle les propos tenus en 2012 à l’encontre des habitants d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) : « On ne comprenait rien à ce qu’ils disaient », « ils transpiraient l’alcool dès le matin », « ils sentaient mauvais », etc. Quand Mélenchon dit, en marge de la manifestation du 7 septembre contre Barnier : « Il faut mobiliser les jeunes et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps », il confirme son dégoût des Français blancs, pour leur préférer les Maghrébins et les Africains islamisés, invités à construire la France « créolisée ».

Il est possible que l’histoire, conduite depuis cinquante ans sous la tyrannie souriante d’une caste rêvant de village planétaire, aille vers une disparition des autochtones occidentaux : en 2019, les femmes immigrées faisaient en moyenne 3,27 enfants contre 1,66 pour celles nées en France (Nicolas Pouvreau-Monti, Le Figaro, 13 septembre). En attendant, bien des Français bernés ont le sentiment d’avoir à se défendre de leurs dirigeants somnambuliques s’ils veulent survivre et inverser les courbes. Barnier, qui avait promis « des ruptures », a dû laisser une fade Macronie reprendre ses places dans son gouvernement. Ce signal est décevant. Osera-t-il, avec Bruno Retailleau (LR) à l’Intérieur, s’attaquer à l’immigration et à l’islamisme qui menacent la paix civile, ainsi qu’au désendettement de la nation épuisée ? Sans courage, l’échec est inscrit.

L’Europe libertine

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L'écrivain français Jean-Paul Enthoven au micro de RCJ. Capture YouTube.

Ce qui plaisait à Blanche (2020), de Jean-Paul Enthoven, ressort en Livre de Poche. Les jeux du sexe et du hasard; gain espéré: vivre le plus longtemps dans le désir; piège à éviter: tomber amoureux.


Quelques femmes entrent dans votre vie pour ne plus jamais en sortir, même après leur départ. Blanche est de ces femmes-là. Elle apparaît un soir de lune rousse, dans la chaleur d’un 15 août, à Capri, lors d’une fête organisée par un certain Cornélius qui se prétend descendant de l’illustre Nancy Cunard, la première muse déjantée de Louis Aragon. Parmi la faune cosmopolite invitée, il y a un ministre conseiller à l’ambassade de France à Rome, comme un certain Paul Morand, attaché d’ambassade au Palais Farnèse. C’est le narrateur du roman que nous lisons, dont l’avant-propos signale qu’il est édité par Jean-Paul Enthoven, juste avant qu’il ne quitte son bureau directorial de la rue des Saints-Pères, chez Grasset.

Comme le nom du narrateur reste secret, on se dit qu’il est le double de Jean-Paul Enthoven puisque ce dernier signe l’ouvrage de son nom. Or, dans une présentation vidéo dudit ouvrage, il affirme que le texte n’est pas autobiographique. Disons que l’éditeur a glissé un peu de lui-même dans le récit : goût des femmes fatales, de la littérature, des bains de mer, de l’Italie, avec une prédilection pour l’île de Capri chère à Malaparte…

Le narrateur, esthète en voie d’extinction dans une Europe contaminée par le consumérisme, tombe sous le charme de Blanche, blonde magnétique, veuve, un brin mythomane, reine de bacchanales en robes de soie et masques de dentelle, bisexuelle de choc, « athée de l’amour ». Le narrateur, la cinquantaine triomphante, célibataire, jouisseur désabusé, détesté par son père, car sa femme est morte en le mettant au monde, se résume ainsi : « Je tenais l’amour à distance, je croyais au plaisir, je rencontrais rarement le bonheur. Quant à la joie, je n’en avais qu’une connaissance de seconde main. » Il a le sens de la formule. Exemple, à propos de l’apparition de Blanche : « Cette créature, de toute façon, n’était pas concernée par le temps. » Elle est accompagnée d’une servante soumise, personnage baudelairien, prénommée Zita. Les jeux du sexe et du hasard se mettent en place. Le gain espéré : vivre le plus longtemps dans le désir. Le piège à éviter : tomber amoureux. Blanche et le narrateur entrent dans une danse frénétique et raffinée des corps en liberté. Le narrateur se fait voyeur et tient la main de Blanche quand elle subit les caresses des femmes et les assauts des hommes. Elle parle de cérémonies. Le terme fut employé par Catherine Robbe-Grillet. Mais, ici, les fouets et les objets tranchants restent dans la commode aux accessoires. Le récit n’est pas bataillien, il reste lié au libertinage poudré du XVIIIe siècle. Le narrateur, du reste, se garde bien d’avoir recours à un vocabulaire cru. Ainsi l’élégance du style finit-elle par conquérir le lecteur.

Blanche, qui a le tutoiement déstabilisant, parviendra-t-elle à envoûter définitivement le narrateur ? Ce dernier semble avoir un cœur de bronze. « Orphée ne devait pas regarder Eurydice, et moi je ne devais pas posséder Blanche », dit-il. Le jeu se corse avec l’apparition d’Angie. « C’était une très jeune femme. À peine vingt ans. Aucun maquillage. Aucun bijou. Vêtue d’un jean et d’une chemise de garçon. » Détail piquant : des taches de rousseur apparaissent sur son visage lorsqu’elle prend le soleil.

Le fantôme d’Aragon vient parler au narrateur. Il ne pouvait en être autrement. On pense naturellement au roman Blanche ou l’oubli, dont le narrateur, justement, cite l’incipit : « Il ne suffit pas d’être belle pour qu’un homme s’attache à vous. » Incipit quelque peu déroutant, à l’image du roman. Mais n’est-ce pas le but des extravagants, pour reprendre le mot de Morand, que d’emprunter les voies conduisant aux arrière-mondes ?

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Le Livre de Poche.

American dystopia

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© Civil War, un thriller dystopique d'Alex Garland (2024) A 24/DCM

Le cinéma américain s’est toujours nourri des fantasmes d’une société divisée et hyperviolente. À l’approche d’une élection présidentielle que d’aucuns jugent cruciale pour l’avenir du pays, certains films catastrophe trouvent un écho troublant. L’avenir des États-Unis serait-il déjà sur les écrans ?


Fictions ou prophéties ?

En avril 2024 sort sur les écrans du monde entier un audacieux film indépendant américain, sobrement baptisé Civil War, réalisé par l’excellent réalisateur-scénariste britannique Alex Garland. Carton au box-office, ce cauchemar politico-dystopique renouant avec les heures glorieuses des thrillers paranos et conspirationnistes des années 1960/1970 (Un crime dans la tête ; Sept jours en mai ; Conversation secrète ; À cause d’un assassinat…) tout en lorgnant fortement vers Cormac McCarthy (La Route), engrange la bagatelle de 122 millions de dollars de recettes et donne lieu à quantité d’exégèses. Le pitch ? Dans un futur (très) proche, le pays de l’Oncle Sam est fracturé par une nouvelle guerre fratricide suite à la sécession des « Forces de l’Ouest », hallucinante coalition entre la Californie et le Texas, bientôt rejointe par d’autres États « sudistes ». Tous veulent marcher sur Washington D.C. et liquider un président devenu fou et tyrannique, exerçant un troisième mandat consécutif, ayant démantelé le FBI et n’hésitant pas à recourir aux frappes aériennes massives à l’encontre de sa propre population ! Au-delà du sous-texte militaro-politique, l’effort anti-utopique de Garland puise sa force dans la monstration d’une équipée hétéroclite de reporters de guerre menée par une étourdissante Kirsten Dunst. Longs travellings soignés, plans aériens à couper le souffle, alternance de plans larges et de zooms resserrés sur les visages et les corps meurtris et souillés, caméra à l’épaule en mode « media-embedded », le spectateur se voit propulsé sur les routes de la désolation et du désastre entre Brooklyn, lieu d’un attentat-suicide et début de l’étrange road-movie des photojournalistes, et la Maison-Blanche, point terminal de ce voyage au bout de l’enfer. La scène la plus intense demeure sans conteste la confrontation des reporters avec un milicien lourdement armé, aux lunettes rouges « disco », sans doute inspiré des Boogaloo Boys, leur demandant sournoisement à « quelle Amérique » ils appartiennent tout en liquidant d’autres journalistes d’origine étrangère dont les dépouilles sont jetées dans une immense fosse commune déjà bien remplie.

Sur un mode beaucoup plus humoristique et décalé, le génial Joe Dante, papa des Gremlins, nous avait gratifiés en 1997 d’un fort visionnaire The Second Civil War, mixant soap-opéra et politique-fiction. Alors qu’une guerre nucléaire fait rage entre l’Inde et le Pakistan, illustrant au passage les thèses fameuses de Samuel Huntington (Le Choc des civilisations venait de paraître), des milliers de petits réfugiés pakistanais, manipulés par une ONG gauchiste et antifa aux troubles desseins, affluent vers la US Terre promise. Et cela attise de nombreuses tensions dans un pays à la dérive, qui assiste en direct au pourrissement de son melting pot. Le Congrès est ainsi devenu le reflet de la juxtaposition des différents groupes ethniques occupant le pays avec, dorénavant, des représentants imposés, originaires de Corée, de Chine, du Mexique, d’Irlande… et même un leader de la « Nation of Islam », ancien caïd d’un quartier chaud de Los Angeles ! Pour couronner le tout, le gouverneur de l’Idaho, appuyé par des miliciens « patriotes », refuse d’accueillir son quota obligatoire de migrants et décide de fermer ses frontières, déclarant ainsi la guerre à l’État fédéral incarné par un président velléitaire, lui-même contrôlé par son conseiller en communication, lobbyiste obnubilé par les sondages, sous le regard en temps réel de News Net, chaîne d’info en continu racoleuse, petite sœur d’une certaine CNN alors en plein boom.

La révolte de l’homme blanc

« Nous devons tenir bon pour que le fil de la vérité reste tissé dans l’étoffe de la civilisation », disait Eisenhower. Mais de quelle civilisation parle-t-on lorsque des forces hostiles et centrifuges menacent de saper de l’intérieur l’identité d’une nation, fût-elle plurielle et évolutive à travers son histoire ? Et qui se soucie alors de la condition de l’homme blanc de type occidental, ce salary man qui vit modestement, respectant les lois de son pays tout en tentant de préserver un semblant de dignité au quotidien. Il faut voir et revoir l’excellent Chute libre réalisé en 1993 par Joel Schumacher, cinéaste new-yorkais « ultra-droitier » et « réactionnaire », selon les catégorisations imposées par la bien-pensance de la critique dominante. Dans un quartier de Los Angeles écrasé par la chaleur estivale et paralysé par des embouteillages monstres, un employé de bureau lambda incarné par un impeccable Michael Douglas, va, en l’espace d’une journée, appréhender et toucher du doigt les aberrations et les contradictions du système démocratique et consumériste américain, processus heuristique par l’absurde débouchant irrémédiablement sur une aporie individuelle… et une tragédie. Que ce soit face à un épicier coréen atrabilaire et peu reconnaissant, un gang de Chicanos roulant des mécaniques pour marquer son territoire comme le feraient des chiens, de vieux riches désabusés jouant nonchalamment au golf dans une immense propriété, un SDF hippie usurpant l’identité d’un vétéran du Vietnam pour mieux quémander ou encore un néo-nazi homophobe et fan de Zyklon B (incroyable et effrayante prestation de Frederic Forrest), le cri de révolte de notre WASP semble fort légitime et venir du fond des âges…

Mais qui l’entendait vraiment à l’époque ? Et qui peut s’en faire le porte-voix aujourd’hui ? Trente ans après ce film-uppercut qui a valu des tombereaux d’injures à son auteur, force est de constater la brûlante actualité de son propos, a fortiori dans un pays, lointain symbole de liberté et de réussite par le mérite, plus que jamais clivé et fracturé.

Annus horribilis

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Un panneau commémoratif des victimes et des personnes kidnappées lors de l'attaque du Hamas au festival de musique Nova, dans le sud d'Israël, le 19 septembre 2024 © Nir Alon/ZUMA Press Wire/Shutter/SIPA

Si l’opération pagers piégés contre le Hezbollah a été une parenthèse réjouissante dans la guerre menée par Israël, l’onde de choc du 7-Octobre n’en finit pas d’ébranler, au-delà du Proche-Orient, toutes les sociétés occidentales. Cruel paradoxe : le pogrom du Hamas a ravivé l’antisémitisme dans le monde et vaut à l’Etat juif d’être accusé de génocide.


Pendant quelques heures, la guerre a ressemblé à un épisode de Star Wars quand les forces de l’Alliance mettent la pâtée à celles de l’Empire. Les gentils qui tuent (ou blessent) des méchants proprement et, en plus, se foutent de leur gueule. Pénétrer le système de communication de l’ennemi, fabriquer des bombinettes individuelles et en plus les vendre à ceux qu’elles devaient frapper – on espère qu’ils les ont payées : la toile soigneusement tissée par les services de renseignement israéliens pour piéger des milliers de combattants et auxiliaires du Hezbollah, par le truchement de leur pager puis de leur talkie-walkie, sera un jour la trame d’une haletante série Netflix. En attendant, cette opération magistrale a certainement offert à beaucoup d’Israéliens, et à ceux qui, dans le monde, ont le souci d’Israël, leurs premiers instants de joie sans mélange depuis ce funeste samedi. Soudain, les djihadistes associés qui, de Sanaa à Gaza, de Beyrouth à Téhéran, pensent que tuer des juifs est une mission sacrée, n’étaient plus ces ennemis féroces et redoutables, mais des guignols qu’on aurait dit inventés pour stimuler la créativité des rigolos d’internet. La vraie guerre, celle où des avions larguent des bombes, a repris ses droits, avec son cortège de vies innocentes broyées au nom de la tragique nécessité de tuer des enfants pour protéger les siens – nécessité qui ne se justifie que par l’ignominie de combattants planqués parmi les civils et qui doit être mesurée, et éventuellement contestée, à l’aune de chaque situation particulière. On doit en effet pouvoir en même temps dénoncer les crimes du Hamas et des autres et critiquer la conduite de la guerre par Benyamin Nétanyahou.

Cependant, on ne peut pas comprendre ni juger les affrontements en cours sans revenir à l’événement déclencheur et à son « effet de souffle », pour reprendre l’expression de Gilles Kepel[1]. En France et dans l’ensemble de l’Occident, il est à la fois brutal et durable. Kepel observe que le 11-Septembre n’avait pas « brisé le monde occidental », rappelant que Le Monde, « peu suspect d’atlantisme, avait alors intitulé sa une : “Nous sommes tous américains”. Cette solidarité n’a plus cours. La nouvelle razzia, écrit-il, a « fracturé de l’intérieur l’hégémonie de “l’Occident” avec une ampleur inédite. Celui-ci s’est vu diabolisé par ricochet et qualifié dans la foulée par une partie de sa propre jeunesse, de “Nord” haïssable auquel s’opposerait la coalition vertueuse du “Sud Global” ». C’est malheureusement la question juive, ou la question antisémite, qui surgit du cratère fumant, nourrissant en même temps le judéo-centrisme et l’agacement souvent légitime qu’il peut provoquer chez nombre de Français, lesquels peuvent se dire, et à raison, que tout ne tourne pas autour des juifs et d’Israël. Pour la sociologue Eva Illouz, qui publie ces jours-ci un essai à ce sujet, ce que les juifs peuvent espérer de mieux, c’est qu’on arrête de parler d’eux. Sans doute, mais qu’on le veuille ou pas, ces histoires de juifs ne sont pas seulement l’affaire des juifs. « Le 7-Octobre a eu pour effet paradoxal de fermer la parenthèse post-hitlérienne de l’Histoire et de relancer l’antisémitisme partout dans le monde », résume Alain Finkielkraut interrogé dans notre grand dossier À en croire toutes les enquêtes, il imprègne à des degrés divers une bonne partie de la société musulmane européenne, pesant sur les positions de dirigeants qui redoutent de froisser leurs minorités. Cependant, pour Pierre Manent, également présent dans nos pages du numéro d’octobre, « après le 7-Octobre, la question n’est pas seulement l’islam, mais l’existence d’un parti politique démocratique qui a choisi délibérément, gratuitement, de faire de la haine d’Israël au sens large, c’est-à-dire à la fois de l’État d’Israël et du peuple juif, le fédérateur de son projet politique. »

Le renversement est inouï. Pour la première fois depuis la fin du nazisme, une agression génocidaire qui rappelle le nazisme est perpétrée contre des juifs. Et le stigmate « génocide » est retourné contre Israël, accusé de tuer sciemment des civils, sans que quiconque explique par quel moyen plus humain il pourrait garantir à sa population qu’elle ne subira plus jamais ça. Jérôme, un lecteur fidèle, nous reproche de déroger à notre principe de pluralisme et de confrontation aux opinions contraires. « Depuis le 7-Octobre, pas une semaine sans un article défendant Israël ou clouant au pilori la contestation de son action. J’ai l’impression de subir une forme d’endoctrinement à laquelle Causeur ne m’avait pas habitué. Je pense que ce conflit en Israël affecte votre propre rationalité. » Que nos appartenances individuelles pèsent sur notre lecture des événements, c’est indéniable et inévitable. Ceci étant, Jérôme a peut-être raison. Peut-être n’accordons-nous pas assez de place à la critique d’Israël – notre circonstance atténuante étant que la plupart des médias ne s’en privent pas. De plus, à Causeur, la discussion à ce sujet se déroule à l’intérieur de l’« arc sioniste », c’est-à-dire entre gens qui croient à la légitimité de l’État juif. Devrions-nous, par amour de la discorde argumentée, interroger un député insoumis ? Peut-on discuter avec une Rima Hassan ou une Danièle Obono qui ont à peine caché leur joie le 7-Octobre ? De quoi parler, avec quels mots quand, de surcroît, la plupart de ces braillards sont d’une inculture crasse au sujet de cette Palestine qu’ils aiment du fleuve à la mer – sans avoir la moindre idée du fleuve et de la mer dont il est question. Cette digression est un brin oiseuse, dès lors qu’aucun n’accepterait de parler à un média sioniste – entre autres crimes. Même en dehors des cercles militants, Richard Prasquier observe que, depuis le 7-Octobre, des relations se sont tendues, distendues ou rompues. Je ne suis pas sûre qu’un Rony Brauman, l’un des défenseurs les plus civilisés de la cause palestinienne, accepterait aujourd’hui de reprendre notre dialogue d’autrefois. Mais il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre.

Ne nous racontons pas d’histoires : après Auschwitz, on a fait de la poésie (et beaucoup d’autres choses moins glorieuses), après le 7-Octobre, on continue à vivre, aimer, travailler, consommer. Certains se sont même passionnés pour la composition du gouvernement Barnier. On a dit que plus rien ne serait comme avant et bien sûr beaucoup de choses sont comme avant. Mais quelque chose s’est brisé, qui ne sera peut-être jamais réparé.


[1] Gilles Kepel, Le Bouleversement du monde, Plon, septembre 2024.

Tous les défauts du « Monde »

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Gilles-William Goldnadel © Hannah Assouline

Le grand quotidien du soir a perdu son statut de journal de référence aux yeux de la plupart de ses contemporains.


Il y a désormais une « affaire Le Monde », que de nombreux médias osent affronter de face. Pas seulement une affaire « Le Monde vs Israël », déjà souvent traitée depuis la création du quotidien vespéral à la Libération par un Hubert Beuve-Mery qui ne s’était pas couvert de gloire pendant l’Occupation. Le journal n’a en effet jamais beaucoup porté l’État juif dans son cœur (si l’on excepte peut-être la période où André Scemama occupait la place de correspondant à Jérusalem), le pic de sa détestation se situant, en dehors de la présente période, à celle où Edwy Plenel en était le rédacteur en chef, avec pour conséquence la plénélisation idéologique de toute une génération de jeunes journalistes, devenus, souvent de façon inconsciente, plus militants qu’informants, leur esprit critique extrêmement acéré envers une nation occidentale et juive n’ayant d’égal que leur indulgence extrême pour un mouvement terroriste musulman et oriental.

Mais depuis le 7-octobre, le journal a basculé, sous l’empire de ce prisme, dans une détestation totale qui l’autorise à présent à tenir pour « modéré » le défunt chef du Hamas, ou à s’interroger sur la nature éventuellement terroriste de l’« opération bipeurs », sans fustiger en rien un Hezbollah qu’il ne nomme jamais terroriste nonobstant son classement comme tel par l’Union européenne.

Mais si le litige avec Israël est vieux comme Le Monde, une affaire d’ordre déontologique a pris jour. Elle concerne, dans le cadre du procès moral et politique en parti pris contre l’État juif, son rédacteur plus spécialement chargé de l’étranger, Benjamin Barthe, et son épouse Muzna Shihabi. Le premier, ancien correspondant en Israël, ne cache même pas son aversion pour cet État. Il suffit de se rendre sur son compte X pour constater sa franchise absolue. Les plus anti-israéliens, et davantage encore, y trouvent ses faveurs, jusqu’à François Burgat, poursuivi pour apologie.

Quant à son épouse, activiste palestinienne assignée pour le même délit, elle a chanté le 7-octobre et pleuré le défunt chef du Hamas jusqu’à recommander son âme à Allah. Avocats sans Frontières la poursuit aussi pour avoir incriminé le « peuple élu ». Je recommande de visiter son compte X baptisé « Free Palestine » pour constater que je suis bien en dessous de la consternante réalité.

Certains observateurs ont cru devoir reprocher à Barthe une sorte de contradiction d’intérêts entre son épouse d’une part et son journal de l’autre. Je ne partage pas ce point de vue. Ceci posé, je note que sa collègue Ivanne Trippenbach, elle aussi membre de la rédaction du Monde, a été suspendue quand son conjoint travaillait pour Gabriel Attal à Matignon. En cette circonstance, l’ombrageux quotidien sait être sourcilleux. Mais partager la vie d’un collaborateur du Premier ministre est évidemment beaucoup plus grave que d’être uni à la groupie d’une organisation terroriste…

Il n’y a donc pas d’affaire Barthe et l’affaire « Le Monde vs Israël » est dépassée. Il n’y a plus que la perte de crédibilité accélérée d’un journal autrefois de référence, et pas seulement à cause de sa détestation d’un pays agressé. À force de mordre trop, les crocs sont élimés.

Mais après tout c’est son affaire.

Procès des assistants parlementaires du RN: Marine Le Pen récuse que tout soit suspect

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Paris, 30 septembre 2024 © Gabrielle CEZARD/SIPA

Lors de la première semaine du procès des assistants parlementaires européens du RN, Marine Le Pen a expliqué que les prévenus n’étaient pas des fonctionnaires mais bien légitimes à faire de la politique comme ils l’entendaient pour les élus du peuple dont ils s’occupent. Elle a récusé tout soupçon de détournement financier. Récit.


Ce 30 septembre 2024 s’est ouvert à 13h30 le procès des assistants parlementaires européens du Front national (devenu Rassemblement national) à la 11è chambre du Tribunal correctionnel de Paris, sous la présidence de Mme Bénédicte de Perthuis.

Pour rappel des faits : le 9 mars 2015, Martin Schulz, alors président du Parlement européen, dénonce auprès du ministre de la Justice français une possible utilisation frauduleuse des fonds versés aux députés européens du Front national pour la prise en charge de leurs assistants parlementaires, représentant un potentiel préjudice annuel de 1 500 000 €. Le président socialiste (SPD) du Parlement européen précise avoir également saisi l’Office Européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF) afin d’enquêter sur de possibles fraudes au détriment du budget de l’Union européenne. C’est la publication d’un nouvel organigramme du parti Front national en février 2015 qui alerte les services administratifs et financiers de la Direction générale des finances du Parlement européen, laquelle relève que seize députés européens et vingt assistants parlementaires (quatre Assistants Parlementaires Accrédités (APA) et seize Assistants Parlementaires Locaux (APL)) occupent des fonctions officielles au sein du Front national. Dès lors, ces services suspectent des entorses aux textes européens en vigueur, qui prévoient notamment que les salaires versés par le Parlement européen aux assistants parlementaires ne peuvent servir directement ou indirectement à financer des contrats établis avec des partis politiques et que seuls peuvent être pris en charge les frais qui correspondent à l’assistance parlementaire nécessaire et directement liée à l’exercice du mandat parlementaire des députés européens.

28 prévenus

Après le long et fastidieux exposé – selon les dires mêmes de la Présidente du tribunal – des charges contre les 28 prévenus, dont certains ont été excusés, les débats se sont ouverts sur la question prioritaire de constitutionnalité (QPC). Me de Caunes, avocat de Mme Marie-Christine Boutonnet, rappelle l’arrêt du 25 janvier 2017 qui dit qu’« un parti n’est pas investi d’une mission de service public, l’administration ne peut pas contrôler l’activité des partis » et dénonce « l’envie du pénal » du regretté écrivain Philippe Muray pour qualifier cette procédure injustifiée aux yeux de la défense.

Venu à la barre, M. Bruno Gollnisch ajoute que « l’ensemble de cette procédure est contraire au principe de séparation des pouvoirs », et pointe l’imprécision des textes en se référant à un arrêt du 4 février 2017 disant que le juge judiciaire ne saurait contrôler les tâches accomplies par un assistant parlementaire. Le conseil de Mme Le Pen, Me Bosselut, interroge dès lors la pertinence même des poursuites: « Nous sommes dans une situation unique où des règles internes, élaborées par le Parlement européen à vocation uniquement administrative, aboutissent à une poursuite pénale. » Pour la défense, « la liberté parlementaire est mise à mal par le Parlement européen qui souhaite transformer les assistants parlementaires en agents de l’institution. » L’avocat de Marine Le Pen interroge : « Le tribunal va porter jugement sur le travail parlementaire, en disant si l’activité militante est trop importante ou pas assez. Je vous le demande : où met-on le curseur ?». Et Marine Le Pen d’abonder dans son sens, lors d’une suspension de séance : « Personne ne remet en cause que nos assistants ont travaillé. C’est la nature du travail qui est discutée. Est-elle politique ou législative ? » À la reprise, la QPC est annoncée jugée recevable par le tribunal mais ne donnant pas lieu à un renvoi devant la Cour de cassation.

Le tribunal, tout comme le ministère public, entendent au contraire élargir la prévention au-delà des contrats jugés litigieux, courant de 2004 à 2017, jusqu’à cinq ans avant et après ces dates. Face à cette information inédite, les avocats de la défense ne manquent pas de réagir à cet élargissement inattendu du périmètre de l’affaire, alors que lesdits contrats ne sont pas visés nommément dans la prévention. La défense soulève ainsi la question de savoir si l’on peut condamner des contrats au titre de la personne morale (le Front national) sans condamner les personnes physiques signataires desdits contrats. Pour se justifier, le tribunal présente les tableaux annexés qui classent les différents contrats comme extensifs de la prévention, ce qui porterait le préjudice éventuel pour le Parlement européen de 3,213 à 4,503 millions d’euros. Les tableaux projetés par le tribunal estiment que Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen représentent 47% du volume de la fraude présumée. Selon ce nouveau calcul que découvrent les prévenus et la défense lors de l’audience, l’amende, qui pour une personne morale peut atteindre jusqu’à cinq fois le montant des fonds détournés, pourrait ainsi monter jusqu’à 27 millions d’euros. En cas de condamnation, il va sans dire que cette facture viendrait immanquablement plomber les comptes du Rassemblement national et peser très lourdement sur le financement des prochaines campagnes électorales.

« L’activité politique est indissociable du mandat électoral »

Au troisième jour, alors que la nuit tombe déjà sur le Tribunal correctionnel, forte de ses annotations rédigées avec son stylo quatre couleurs doré, Marine Le Pen s’avance d’un pas assuré à la barre pour apporter des éléments de contexte. Dans son argumentation, l’ancienne présidente du Front national puis du Rassemblement national tient à démontrer que « l’activité politique est indissociable du mandat ». Marine Le Pen remarque que « dans ce dossier, il y a énormément d’a priori. Il y a énormément d’idées préconçues, et ces idées préconçues, j’ai tout de même le sentiment qu’elles ont été fabriquées par la partie civile qui nous a engagés dans une forme de tunnel ».

Pour sortir de ce tunnel, pendant une heure, Marine Le Pen va s’employer à démonter ces différentes idées préconçues.

« Nous sommes la bête noire de l’administration du Parlement européen »

La première idée préconçue que l’ancienne député européenne veut déconstruire est l’image de neutralité qu’aurait le Parlement européen. Marine Le Pen affirme que « la direction de l’administration du Parlement européen n’est pas une direction neutre, [que] c’est une direction politique ». « M. Martin Schulz, le président du Parlement européen, est un homme politique qui a eu des responsabilités politiques éminentes au parti socialiste dans son pays, l’Allemagne », rappelle-t-elle, avant de dénoncer un deux poids deux mesures en rappelant les affaires Podemos ou de l’assistant de Martin Schulz. « Nous sommes la bête noire de l’administration du Parlement européen… Tout le montrera, les déclarations de M. Schulz, publiques, politiques, contre le Front national, il en existe un certain nombre. Clairement, il se positionne comme un opposant politique ». L’ancienne présidente du Rassemblement national pointe d’ailleurs la concomitance des enquêtes avec les succès électoraux du parti à la flamme tricolore. « Quand on était trois : bon. Sept : bon, ça va encore. Mais alors 24 ! Ça, c’est insupportable. Le lendemain de l’élection, l’OLAF commence à engager une enquête, pas sur la base d’une lettre de dénonciation qui concernerait deux assistants, souligne-t-elle, l’OLAF enquête sur tous les assistants de Marine Le Pen, y compris du mandat précédent. » Reprenant sa casquette d’avocate, Marine Le Pen souligne l’absence, étonnante pour des juristes français, accordée aux droits de la défense dans les procédures européennes. Ainsi le tribunal de l’Union européenne a refusé de recevoir ses pièces justificatives au titre que celles-ci n’avaient pas été remises précédemment à l’OLAF, que Marine Le Pen considère de parti-pris, raison pour laquelle, dit-elle, elle ne lui avait pas remis les pièces en question. Elle remarque par ailleurs que la Cour de justice de l’Union européenne n’est pas « une cour d’appel mais une cour de cassation », et que « l’Union européenne n’est pas adhérente de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH)

« Il y a des cultures politiques très différentes d’un pays à l’autre »

L’autre idée reçue que Marine Le Pen souhaite démonter, « c’est que toutes les cultures politiques sont les mêmes. M. Klethi (directeur financier du Parlement européen) l’a dit d’ailleurs, et il a eu raison de le dire : il y a des cultures politiques très différentes d’un pays à l’autre. » M. Didier Klethi, directeur financier du Parlement européen, a bien dit à la barre que les députés étaient en effet libres de faire ce qu’ils veulent de leurs assistants. Il a même employé malencontreusement l’expression “acheter leurs assistants”. Le directeur financier illustrait son propos en révélant que dans certains pays, des députés ont jusqu’à « une quinzaine voire une trentaine d’assistants », vu que les salaires des assistants sont fonction des pays, mais que l’enveloppe mensuelle alloué à chaque élu (17 652 € en 2019 et 24 554 € en 2024) est la même quel que soit le pays membre de l’Union européenne. On pourrait s’interroger sur la nature du travail d’un staff aussi pléthorique, mais cela ne semble pas avoir alerté le Parlement européen à ce jour !

L’ancienne présidente du Front national s’étonne que M. Schulz s’insurge qu’il y ait « des gens qui sont assistants parlementaires et qui ont des fonctions politiques » quand il découvre l’organigramme du parti. Pour l’ancienne élue du Front national, « ça paraissait être une évidence », et elle ajoute qu’elle ne comprenait absolument pas où pouvait être le problème, avant que tout s’éclaire : « Puis j’ai compris. En Allemagne, le salariat en politique est la règle et le bénévolat l’exception. En France, en politique, le bénévolat est la règle, et le salariat est l’exception ! »

Puis, Marine Le Pen explique que dans la pratique, il n’y a pas de différences de travail entre les assistants parlementaires accrédités (APA) et les assistants parlementaires locaux (APL). Marine Le Pen illustre ses propos en se référant à l’enquête du livre de Sébastien Michon, Les assistants parlementaires au Parlement européen (Michel Houdiard Éditeur, 2005), lequel démontre que « les assistants parlementaires européens sont exactement comme [des] assistants parlementaires français ». « Et d’ailleurs, on ne voit pas pourquoi il y aurait une différence entre les deux ! » pointe la députée du Pas-de-Calais. « On ne voit pas pourquoi un député européen aurait moins de droits qu’un député national et ferait de la politique différemment qu’un député national… En réalité, Sébastien Michon nous explique que les assistants locaux sont des militants qui sont embauchés pour faire de la politique avec leurs députés, ce que l’Assemblée nationale résume dans ces textes par : l’activité politique du député est indissociable de son mandat. »

« J’ai l’impression que quoi que je fasse, tout est suspect »

Marine Le Pen s’étonne ainsi que tout soit considéré comme suspect dans ce dossier. « J’ai l’impression que quoique je fasse, tout est suspect. » L’ancienne députée au Parlement européen égrène les différentes suspicions de l’OLAF : « Les assistants sont membres du parti, c’est suspect », et l’ex-candidate à l’élection présidentielle d’ironiser : « alors que si on avait pris des assistants de La France Insoumise, ce serait passé crème… Mais là, franchement, le fait que ce soit des gens qui partagent nos idées, c’est suspect ! Moi je trouve que c’est tout à fait logique et tout à fait cohérent que l’assistant parlementaire partage les idées de son député. D’ailleurs, M. Michon, dans son livre, dit la même chose, puisqu’il dit qu’évidemment l’assistant parlementaire se recrute au sein des adhérents, des militants du parti politique qui a fait élire les députés européens. »

L’ancienne député européenne pointe d’ailleurs un rapport de l’OLAF affirmant qu’il n’y a aucun soupçon sur dix assistants parlementaires… parce qu’ils n’étaient ni membres d’un parti politique ni candidats à quoi que ce soit. « Comme si c’était une tare d’avoir été candidat, y compris à une élection municipale par exemple, ou cantonale, ou d’être membre d’un parti ! A contrario, être membre d’un parti, c’est suspect ; et avoir été candidat est suspect… Et ça va plus loin, l’OLAF dit : certains sont membres d’associations souverainistes, c’est suspect… Ou de défense de la minorité chrétienne persécutée. Je ne vois pas pourquoi ce serait plus particulièrement suspect qu’autre chose, mais l’OLAF, lui, le dit. » Tout comme « certains assistants travaillent au siège du parti, c’est suspect. Eh bien non, ce n’est pas très suspect, argumente l’ancienne présidente du Rassemblement national, parce qu’en réalité les députés dont ils sont eux-mêmes les assistants travaillent aussi au siège du parti, donc qu’ils aient leurs assistants à côté d’eux, ce n’est pas très suspect. »

« On dépend des élections »

Marine Le Pen s’étonne ensuite que soit relevée la fragilité financière du Front national, car cela est selon elle le cas de tous les partis politiques soumis aux aléas des résultats électoraux. La députée raconte qu’à l’époque des faits, l’UMP avait 82 millions d’euros de dettes, et que malgré cela, « il y a une bonne banque qui les a suivis ; nous on a du mal à trouver des banques, mais eux manifestement, et malgré 82 millions d’euros de dettes, elles étaient toujours là pour les soutenir. Ils ont encore 9 millions de dettes, et ça n’a pas l’air de leur poser un problème majeur. » Marine Le Pen explique que les financements dépendent pour tous les partis des résultats électoraux. « C’est la vie d’un parti politique : un coup on gagne, un coup on perd. On dépend des élections. C’est un édifice fragile un parti politique. » La chef de l’opposition explique que la gestion d’un parti est évidemment bien différente d’une entreprise, où employeur et salarié ont une relation contractuelle. « Il y a des épreuves en commun, il y a des victoires en commun, il y a des défaites en commun, il y a des tristesses en commun. Il y a des gens qui sont là depuis très longtemps, qui ont sacrifié de leur vie, de leur tranquillité, de la tranquillité de leur famille, parfois leur emploi. Il y a des ambitions, aussi. » L’ancienne candidate à l’élection présidentielle explique que la reconnaissance du travail militant passe pas l’attribution de titres au sein du parti, dans le fameux organigramme incriminé par M. Schulz, fonctions qui servent aussi à se faire ensuite élire au sein du Conseil national du parti. « Il y a 400 candidats, il y a en a 100 à élire, si vous mettez conseiller spécial de Marine Le Pen, vous avez plus de chance d’être élu que si vous ne mettez rien ! »

« Assistant parlementaire, la voie royale pour être soi-même député »

Concernant la fragilité des finances du parti constatée par l’OLAF, qui soupçonne un transfert de charges du parti politique sur les fonds du Parlement européen, Marine Le Pen livre des chiffres qui contredisent cette hypothèse.

« 2012, il y a 58 salariés. 2013, il y a en a 60. 2014, il y en a 67. 2015, il y en a 62. 2016, il y en a 95. Si c’était un système pour faire baisser la masse salariale pour pouvoir faire des économies, excusez-moi mais pour le coup, c’est exactement la démonstration inverse que montre l’analyse des chiffres du Front national. » L’ancienne avocate nie tout va-et-vient entre les salariés du Front national et le Parlement européen : « Sur tous les assistants de la prévention, il y en a deux qui effectivement avant de devenir assistants parlementaires étaient salariés du Front national. Même pas, un et demi, parce qu’en réalité, M. Salles était en fin de CDD. » La présidente de groupe à l’Assemblée nationale ajoute toutefois qu’« il y aurait pu avoir plus de salariés, et que ça n’aurait pas été plus suspect. Parce qu’en réalité, encore une fois : qu’est-ce qu’une promotion, quand on est salarié dans un parti politique ? La promotion dans un parti politique, c’est de passer de salarié du mouvement à assistant parlementaire. Assistant parlementaire pour un salarié, c’est un peu le Graal, mais c’est surtout la voie royale pour être soi-même député. Cela aussi, il faut que le tribunal en prenne conscience. L’assistant parlementaire, c’est le vivier des futurs élus, pas seulement les futurs députés, les futurs conseillers régionaux, maires, sénateurs, etc. D’ailleurs, j’en veux pour preuve qu’il y en a énormément, des assistants parlementaires qui sont devenus députés. » Marine Le Pen cite alors M. Aliot, M. Chenu, M. Odoul, Mme Diaz, et d’autres encore.

« On ne peut pas fonctionner à 24 sans être mutualisés »

Marine Le Pen récuse ensuite l’accusation de « système », et ironise sur cette accusation : « Parce que deux salariés passent assistants parlementaires, on parle d’un système qui a été mis en place. Assez défaillant, quand même… » Car, si le nombre de salariés n’a pas baissé, les dépenses de personnel n’ont pas baissé non plus entre 2013 et 2017, selon les documents publics « validés par les commissaires au compte, et déposés à la CNCCFP et validés par la CNCCFP. En 2013, 2 913 678 euros de frais de personnel. 2014 : 3 129 624. 2015 : 3 288 214. 2016 : 3 710 033. 2017 : 4 607 182. Cela ne nous dit pas qu’il y a un mouvement politique qui cherche à gratter des postes auprès de députés européens pour faire baisser sa masse salariale. Ça dit un mouvement politique qui est en pleine ascension électorale, et qui doit faire des investissements », argumente l’élue frontiste. Sur la mutualisation appelée « système » par l’accusation, Marine Le Pen présente cela comme une logique de bonne gestion, une rationalisation naturelle, qui est aussi pratiquée au Parlement européen dans les staffs de groupe. « On ne peut pas fonctionner à vingt-quatre sans être mutualisé » relève-t-elle avant d’ajouter que si 30 députés ont choisi le même tiers-payant en la personne de M. Van Houtte, « ce n’est pas suspect, d’autant moins qu’en matière de tiers payant, il n’y a pas beaucoup de gens qui se sont précipités à la porte du Rassemblement national et de ses députés pour leur proposer éventuellement d’être tiers payant des députés au Parlement européen. Être un prestataire d’élus du Rassemblement national, ou du parti politique d’ailleurs, ça ne vous ouvre pas toutes les portes, ça peut même vous en fermer sur le plan professionnel (…) Même s’il y a beaucoup de gens qui nous aiment bien, de là à accepter (…) »

La présidente du premier groupe politique à l’Assemblée nationale raconte être confrontée à la même problématique au Palais Bourbon avec la recherche des commissaires aux comptes. « J’ai pu proposer aux 143 députés deux choix. Avant je n’en avais qu’un seul. Et je leur ai dit, vous pouvez potentiellement prendre M. ou untel, mais si vous avez des gens que vous connaissez dans vos circonscriptions, aucun problème. » L’élue constate donc qu’avoir un seul tiers payant n’est pas suspect, que c’est naturel et qu’« il y a plein de raisons d’ailleurs pour lesquelles c’est plutôt une bonne chose, la centralisation. »

« Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous sommes des élus du peuple »

Concernant l’activité au sein même du Parlement européen des élus frontistes, Marine Le Pen explique que « c’est compliqué parce que nous sommes des députés non-inscrits à qui on impose le cordon sanitaire. Vous savez que les étrangers disent ça en français ? » Marine Le Pen prononce alors l’expression « cordon sanitaire » avec un accent anglais. « C’est devenu une expression française qu’utilisent en fait les étrangers ! Le cordon sanitaire, ça consiste à dire : Ecoutez, quel que soit le nombre de députés que vous avez, même si vous êtes un groupe, vous n’aurez aucune présidence de commission, aucune vice-présidence (…) aucune place de questeurs, vous n’aurez aucun rapport distribué en commission. Rien, zéro, nada. Vous n’aurez pas une place dans les organes du Parlement européen (…) Et quand vous êtes victime du cordon sanitaire, permettez-moi de vous dire que votre travail législatif se réduit considérablement. (…) Qu’est-ce qu’il vous reste à faire ? Vous n’avez pas de possibilité de déposer des amendements. Vous n’avez quasiment plus de temps de parole. Donc, on fait de la politique. Et ça fait partie de notre mandat, car l’activité politique est indissociable du mandat parlementaire. Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nos assistants parlementaires ne sont pas des fonctionnaires. J’ai encore entendu dans la bouche de M. Klethi cette tendance de l’administration à vouloir transformer tous ceux qui passent à sa portée en fonctionnaires. Nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous sommes des élus du peuple. Nous avons un mandat, nous ne le tenons pas de M. Klethi. Nous le tenons du peuple français, il nous a demandé de faire quelque chose, de défendre nos idées, nous le faisons, et dans le cadre de cette activité politique qui est indissociable de notre mandat parlementaire, nous sommes assistés par des assistants parlementaires. Certains travaillent un peu, les assistants parlementaires font les feuilles de vote, ils ne peuvent rien faire d’autre, alors on leur dit ce que l’on va voter, fais une feuille de vote. Et puis il y a ceux qui avec nous font de la politique. Mais, faire de la politique, encore une fois, cela ne veut pas dire ne pas remplir son mandat. Après, qui va décider quand Marine Le Pen est par exemple députée européen ? Quand est-elle présidente du Rassemblement national – quand elle l’était ? Quand est-elle candidate à la présidentielle, parce qu’après tout il y a des périodes aussi où je suis candidate à des élections, candidate aux régionales, candidate aux présidentielles… S’il va falloir tronçonner ça, je ne vais pas vous être d’une grande aide, parce que quand on m’invite sur un plateau de télévision, quand on m’invitait à l’époque sur un plateau de télévision, on me demandait : on met député ? Présidente de groupe au Parlement européen ? Présidente du Rassemblement national ? – Vous mettez ce que vous voulez, ça n’a pas d’importance, je suis tout cela en même temps ! » Pour compléter son témoignage, l’élue/présidente/candidate justifie les liens entre les élus et le parti politique : « On fait comment pour rencontrer les électeurs ? On sort dans la rue, on prend un mégaphone, on dit : est-ce qu’il n’y a pas quelqu’un qui a voté pour moi ? Je vais faire une réunion, si vous voulez bien venir ? Bien sûr que non ! On s’adresse au parti politique. C’est lui qui a d’ailleurs la seule richesse d’un parti politique, le fichier. Et qui réserve la salle ? Qui est en contact avec les pompiers pour les problèmes de sécurité ? Qui rédige les documents envoyés ? C’est le délégué départemental en fait ! » Et l’ancienne chef de parti d’abonder : « le parti politique passe sa vie à aider les élus, à se mettre à leur disposition, à leur donner des moyens. Des moyens parfois financiers, on en reparlera sûrement pendant le procès. Des moyens techniques, des moyens humains, des moyens d’implantation pour pouvoir permettre aux députés nationaux et européens d’exercer leur activité politique. » Pour Marine Le Pen, cette interconnexion entre les personnes élues et les militants du parti est donc naturelle, alors que le Parlement européen reproche à des assistants parlementaires d’être aussi délégués départementaux. Il semblerait donc que la vision européenne soit bien différente de la pratique nationale. Comme le souligne une dernière fois la députée au tribunal : « Actuellement, au moment où je parle, il y a dix délégués départementaux qui sont devenus des assistants parlementaires. À l’Assemblée nationale, on n’y voit absolument aucun inconvénient, parce que c’est comme pour beaucoup d’autres fonctions, on ne paie pas un délégué départemental. »

La représentante du RN, « deux fois bavarde », selon ses propres mots, car femme politique et ancienne avocate, s’excuse de l’heure tardive, et remercie enfin la cour de l’avoir autorisée à « cette mise en contexte pendant cette période précise de 2004 à 2016. » Il est 21H50 passées, l’audience est levée et reprendra lundi 7 octobre à 13H30. Le tribunal entendra les parties sur le contrat d’assistant parlementaire de Thierry Légier, garde du corps de Jean-Marie Le Pen puis de Marine Le Pen, contrat considéré comme frauduleux par le Parlement européen.

Il ne faut plus se laisser intimider

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Le magistrat et essayiste français Philippe Bilger © Pierre Olivier

Après ses propos aussi lucides que critiqués, Bruno Retailleau obtient le soutien de 170 députés et sénateurs. De son côté, Jean-Éric Schoettl rappelle que « l’État de droit ne doit pas empêcher de modifier l’état du droit », et Xavier Driencourt donne des pistes pour contraindre les pays maghrébins à délivrer les laissez-passer consulaires pour nos OQTF en attente.


L’exigence du courage se proclame à proportion de la lâcheté qui sévit à peu près partout. Dans la vie intellectuelle et politique, dans l’univers médiatique, dans tous les espaces où en principe la simple audace de s’exprimer librement et tranquillement devrait être sauvegardée.

Mais toutes les démissions ne se valent pas et certaines sont plus redoutables que d’autres, dans leurs effets.

Depuis que Bruno Retailleau a été nommé ministre de l’Intérieur, un débat fondamental a été posé avec vigueur sur la table démocratique : celui de l’État de droit. Non seulement il n’a pas à s’en excuser et feindre de revenir sur certains de ses propos pour complaire mais, au contraire, il doit continuer plus que jamais à user de cette pensée et de ce verbe qui ont l’immense mérite d’avoir toujours été les siens.

Le soutien apporté à Bruno Retailleau a une rançon : celle de laisser croire que Gérald Darmanin, à ce même poste, a démérité alors qu’il a sauvé l’honneur du régalien avant la mise en place du gouvernement de Michel Barnier. Je regrette qu’il semble s’abandonner maintenant à des jeux politiciens avec 2027 dans sa visée.

Il ne faut plus se laisser intimider.

Les déclarations de Bruno Retailleau, en particulier dans un très long entretien au Figaro Magazine, suscitent un vif émoi de la part d’idéologues qui sont ses adversaires compulsifs (le réel qu’il voit, ils ne veulent pas le voir !) ou de naïfs qui ont fait de l’humanisme une opportunité d’abandon et de délitement.

Pourtant cette évidence qu’il énonce : « Quand le droit ne protège plus, il faut le changer », me paraît tellement à la fois de bon sens et d’un authentique humanisme (celui qui se met au service de la majorité des honnêtes gens et de la pluralité des victimes) qu’on aurait pu espérer un consensus quasi général.

A lire aussi, Charles Rojzman: Bruno Retailleau, une chance pour la France?

En effet, sur des statistiques aujourd’hui indiscutées qui révèlent un lien entre une immigration non contrôlée et la criminalité qui peut en en surgir, sur la très faible exécution des OQTF et, plus généralement des peines, sur l’absurde loi sur les mineurs de 2021, le ministre de l’Intérieur affirme ce que la rectitude intellectuelle et le réalisme social et politique devraient inspirer à tous.

Je pense que le nouveau garde des Sceaux, dans son rôle et attentif à le préserver, ne se sentira plus contraint de mettre des bâtons dans les roues de son collègue de l’Intérieur, qui lui-même est parfaitement au fait des grandeurs et des faiblesses de la Justice.

Il ne faut plus se laisser intimider.

J’ai noté avec une grande satisfaction – rien n’est jamais gagné et la lâcheté sait couvrir toutes ses abstentions d’un voile honorable ! – le soutien clair, net et argumenté apporté à Bruno Retailleau par cent soixante-dix députés et sénateurs de la droite républicaine.

Ils ont rappelé que l’État de droit n’a pas vocation à être « intangible » et que le signifier n’a rien qui offense la démocratie. L’État de droit, c’est d’abord ce socle : « le respect de la Constitution, de la séparation des pouvoirs et de nos principes fondamentaux ». Tout le reste peut être évolutif si on veut bien s’attacher à quelques repères inaltérables, à portée moins juridique qu’humaine, sans lesquels la démocratie tournerait à une sorte de sauvagerie officielle. Notamment on ne juge pas deux fois la même affaire, l’exigence de la non-rétroactivité, du principe de la prescription, de l’irresponsabilité pénale (on ne juge pas les déments).

À partir de telles lignes rouges, qui peut soutenir de bonne foi que le pouvoir politique n’aurait pas à mettre toute son énergie au soutien de la sauvegarde sociale et de la tranquillité de chacun ? Qu’oppose-t-on d’ailleurs à cet impératif à la fois humain et juridique ?

Les communiqués du Syndicat de la magistrature, sur ce sujet, nous confirment plutôt que Bruno Retailleau parle vrai et voit juste.

Et, dans un tout autre registre, les propos convenus (pour la haute hiérarchie judiciaire d’aujourd’hui!) du procureur général près la Cour de cassation Rémy Heitz ne sont pas bouleversants au point de nous dissocier de la rudesse lucide du ministre.

Ce n’est pas non plus le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, qui avec une banalité solennelle nous alerte sur le fait que « l’État de droit est la condition de la démocratie » qui nous troublera : on est d’accord avec lui.

Ce n’est pas également ceux qui confondent le jeu de mots avec l’analyse intellectuelle et juridique qui sont susceptibles de nous détourner du point de vue de Bruno Retailleau : soutenir qu’il ne fallait pas confondre l’État de droit avec l’état du droit est amusant mais ne fait pas progresser.

L’excellente tribune de Jean-Éric Schoettl, au contraire, nous éclaire quand il souligne que « l’État de droit ne doit pas empêcher de modifier l’état du droit ». On ne peut que l’approuver quand il écrit ceci : « Le corpus des textes relatifs à la sécurité publique et à l’immigration, lui, n’est pas intangible. Il peut être modifié dans le respect des procédures dans lesquelles s’incarne l’État de droit et, en tout premier lieu, de la procédure législative ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: État de droit, que de frime on commet en ton nom

On pourrait résumer ainsi : l’Etat de droit est un cadre dans lequel l’état du droit apportera sa pierre et ses dispositions avec pragmatisme. En allant aussi loin qu’une démocratie à la fois combative et se limitant pour ne pas se dévoyer le permettra.

Il ne faut plus se laisser intimider.

En particulier par une ultime injonction. Que feriez-vous à la place de ceux qui n’ont que leur bonne volonté ou, pire, leur impuissance à offrir aux citoyens pour les consoler ?

Il est facile de répondre que le volontarisme actif, le courage politique effectif, s’ils étaient mis en œuvre, résoudraient beaucoup de ce qu’on prétend insoluble. Par exemple récemment, l’ancien ambassadeur de France en Algérie (de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020) Xavier Driencourt a proposé plusieurs pistes que la France devrait emprunter pour contraindre l’Algérie à délivrer les laissez-passer consulaires. Elles réduiraient sensiblement le nombre d’OQTF en jachère, non exécutées et qui mettent les Français en péril. Il y faudrait presque rien : l’audace attendue de ceux qui nous gouvernent.

Bruno Retailleau doit donner du courage à ceux qui doutent, aux fatalistes, aux frileux. Son plan d’action est de nature à rassurer la « majorité nationale » derrière lui. Son verbe ne sera pas un substitut aux œuvres qu’on espère de lui.

Ne nous laissons plus intimider.

Harmonie Comyn et les élections belges

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DR

L’influenceur islamo-gauchiste ironise sur Harmonie Comyn ? Le voilà candidat aux élections communales !


Les Belges retournent aux urnes, le 13 octobre, afin d’élire leurs représentants communaux et provinciaux. Début juin, ils avaient élu leurs députés régionaux et fédéraux, renvoyant la gauche dans l’opposition (à l’exception d’un strapontin socialiste en Flandre), et surtout, faisant boire le bouillon au parti Ecolo. La Belgique bascule vers le centre-droit et met un terme aux singeries vertes qui la paralysent. Le même scénario est-il à l’ordre du jour pour le suffrage qui se dessine ? On discerne en tout cas une certaine nervosité dans les états-majors écolos.

La déclaration d’Harmonie Comyn, la veuve du gendarme français tué par un récidiviste Cap-Verdien n’était pas passée inaperçue au plat-pays. « Je l’affirme haut et fort, la France a tué mon mari par son insuffisance, son laxisme et son excès de tolérance » asséna-t-elle. Nombre de Belges se sont hélas reconnus dans cette dénonciation de la faiblesse des autorités, plus promptes à distribuer des éco-taxes qu’à traquer les criminels récidivistes.

Mais tandis que la Belgique prenait fait et cause pour l’épouse de l’adjudant-chef mort en service lors d’un contrôle routier, un candidat écolo de la pimpante commune de Rixensart, Rayhan Haddi, n’a pas hésité, lui, à réagir sur Twitter de façon particulièrement ignoble. Il propose en effet à cette jeune veuve, mère de deux enfants, d’« écrire le second volet de Mein Kampf ». Rayan Haddi est un éternel étudiant, visiblement plus occupé à cosigner des tribunes en faveur des Palestiniens[1] ou des étudiants en échec[2] qu’à potasser son droit. Mais comme il est issu de la diversité qui est paraît-il une chance pour la Belgique, Ecolo lui ouvre grand ses portes, peu importe la puanteur de ses propos ! Voué à la disparition, le parti fait visiblement feu de tout bois, et ne voit aucun problème à nazifier une victime et à moquer sa douleur.


[1] https://charleroi-pourlapalestine.be/index.php/2024/05/03/lettre-ouverte-le-retrait-du-statut-de-refugie-en-raison-de-lappartenance-politique-met-en-danger-nos-libertes-civiles/

[2] https://www.lesoir.be/578218/article/2024-04-01/reussir-en-excluant-ou-en-accompagnant

Du quartz et des… perles

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Image d'illustration Unsplash

Notre contributrice Marie-Hélène Verdier publie chez l’Harmattan un recueil de nouvelles : L’éléphant de quartz où un imaginaire à bride abattue le dispute à un réalisme poignant.


La première nouvelle nous emmène du côté de la Santé et d’une rue empruntée par deux jeunes filles bras dessus bras dessous et qui se tinrent ainsi le temps d’une joyeuse amitié, laquelle s’interrompit une fois leur vie sortie du champ des possibles pour prendre des formes plus précises qui n’eurent, brutalement, plus rien à se dire. Seule une écriture de la réminiscence peut encore restituer ce qui fut lumineux. La nouvelliste plonge régulièrement dans un passé révolu pour en saisir quelques moments, quelques bribes, voire quelques enluminures oniriques, emportée par un vocabulaire dont on n’a plus l’habitude et qui, dans une sorte d’ivresse d’associations nous donne passablement le vertige. La langue et les références qui l’habitent cavalent à toute allure avec Marie Soleil et destriers à ses côtés.

« Les terrils vont refleurir. Ce matin, la sève montait dans mon tronc, irradiant au bout des doigts, pour s’épanouir en ridules de rires dans mon cerveau. La Vénus du Nord dans un tonneau de fourrure ! La Madone des sleepings dans son étui de chocolat glacé ! Je me souviens du père Avril qui gravissait chaque jour les terrils pour y planter des bouleaux. Il voulait un rang serré de heaumes aux yeux fermés : le rêve samouraï pour une enfance Lorelei et chevaliers. Il fut emporté au sommet par une attaque : le cœur a-t-on dit. Jamais il n’aura vu les fils de ses rêves, les frères Aymon trouant les marais de leur galop mouillé, les terrils sous leur cape. »

Ailleurs, des métaphores aquatiques et solaires, où le bleu et le jaune dominent, colorient un style très pictural. Tableaux impressionnistes qui donnent à voir les sensations et les visions de personnages oscillant entre rêve et réalité, tel ce jeune garçon servant la messe dans une atmosphère sensorielle et mystique, et qui croit entendre « Saint-Pétersbourg » lorsque « le curé Grimbert, qui avalait les syllabes » prononçait trop vite le mot « saeculorum ». Ce qui fera qu’à chaque fois que le nom de cette ville russe sera prononcé, c’est la messe en son entier qui ressurgira à la façon du Venise des pavés inégaux.

La mort s’invite assez souvent dans ces récits, de manière crue et parfois très violente. Et la mélancolie, qui ne lâche pas un instant « l’écrivain public » penché sur ses amours anciennes, cède un instant le pas à une description de la grâce dont un couple marchant dans les rues de la capitale italienne témoigne et à un humour rafraîchissant : « Je suis à Rome avec Anaïs » dit le narrateur qui  s’y trouve des années après. « Je l’ai emmenée pour une conférence que je fais à l’institut français sur un tableau mythique de la Sainte famille à l’éléphant d’après Poussin. Nous allons dans les jardins de la villa Borghèse crayonner Daphné enlevée par Apollon. C’est là qu’Anaîs m’a quitté pour suivre mon collègue historien de l’antiquité tardive. »

Ainsi passe-t-on d’un registre à un autre, surréaliste souvent, lyrique presque toujours, en passant d’une nouvelle à une autre, en compagnie de personnages tamisés par le temps ; le temps ; cette grande affaire de la littérature.

L’éléphant de quartz de Marie-Hélène Verdier, L’Harmattan, 2024 98 pages.

L’éléphant de quartz

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