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Élections américaines, un mode d’emploi

Dans les élections à venir, il faudra surtout regarder ce que font les électeurs des États de Géorgie et de Pennsylvanie, explique notre contributeur. La démocrate Kamala Harris, qui voit plutôt les sondages évoluer en sa faveur actuellement, semble être parvenue à se dégager de l’emprise de l’aile la plus à gauche et la plus anti-israélienne de son parti. Du moins l’espère-t-on.


De l’élection du président américain dépend en partie l’avenir du monde. Par un contraste saisissant, les motivations des électeurs ne dépendent nullement de ces considérations géostratégiques, mais de leurs soucis quotidiens: le coût du panier alimentaire, le prix de l’essence à la pompe, les intérêts à payer pour sa propriété, la coûteuse couverture des soins ou les dépenses pour l’éducation. De ce point de vue, les indicateurs de la présidence Biden sont indiscutablement favorables: le plein emploi ou presque, l’inflation contenue, la production repartie, la couverture sociale sauvegardée.

Les intentions de vote en faveur de Trump à la baisse

Mais le ressenti des citoyens consommateurs est assez déconnecté des indices macroéconomiques ; et les facteurs émotionnels, dont le rôle a longtemps été sous-estimé par la vulgate économique influencée par l’analyse marxiste, sont exacerbés par les outils de communication actuels et peuvent générer des réactions d’attirance ou de rejet irrationnelles.

Alors que les ennuis judiciaires de Donald Trump n’ont pas entaché sa popularité, les lapsus de Joe Biden ont entrainé une chute catastrophique dans les sondages qui l’a obligé à ne pas se représenter. Trump triomphait. Il a eu tort. La mise en orbite de Kamala Harris au cours d’une convention démocrate réussie a provoqué chez le candidat républicain une véritable réaction de panique, des commentaires particulièrement inappropriés et une sanction immédiate dans les intentions de vote.

Aujourd’hui, c’est Kamala Harris la favorite, mais les jeux ne sont pas faits et un événement imprévisible pourrait modifier la donne électorale. La situation du monde ne devrait pourtant pas dépendre d’une parole mal placée, mais c’est la loi de la démocratie…

Regardez la Géorgie et la Pennsylvanie !

Le système électoral américain a des facettes ahurissantes pour un Français. À chacun des cinquante États et du District de Columbia est attribué un nombre de grands électeurs qui dépend de sa population. Le parti arrivé en tête emporte la totalité de ces électeurs aussi étroite qu’ait été sa victoire. Le Nebraska et le Maine qui ont institué un système plus nuancé font figure de curiosité. Parfois, le candidat qui a obtenu la majorité des votes n’a donc pas remporté les élections. Ce fut le cas de Al Gore en 2000 et de Hillary Clinton, qui, malgré  trois millions d’électeurs de plus, a été battue par Trump en 2016. Dans la plupart des Etats, la campagne est en réalité inutile: on sait que la Californie enverra 54 grands électeurs démocrates, l’État de New York 28 et le Texas 40 républicains.

La compétition se concentre sur les «battleground states» ou «swing states». Il y en a cinq, car le Michigan, qu’on y inclut en général et où se trouve la plus grande communauté arabo-musulmane américaine, va certainement voter démocrate. Il reste le Wisconsin, le Nevada, l’Arizona, la Géorgie et la Pennsylvanie, ces deux derniers particulièrement observés.

– En Pennsylvanie,  20% des citoyens ne peuvent pas voter, car ils ne se sont pas inscrits sur les listes électorales. Comme ces citoyens négligents voteraient plutôt démocrate, le gouverneur démocrate (Josh Shapiro) a poussé à des mesures d’inscription automatique.

– En Géorgie, le Comité de contrôle électoral, à majorité trumpiste, s’est octroyé le droit de ne pas certifier le vote à la moindre suspicion, ce qui prépare à des accusations de malversations si Trump n’obtient pas la majorité. Le gouverneur de Géorgie, pourtant lui-même républicain, tente de s’opposer à cet activisme débridé. Mais la chicanerie juridique américaine a du ressort…

À une bipartition électorale géographique (qui contraste grosso modo aux États-Unis un centre républicain et des États démocrates sur la côte Est et la côte Ouest), se surajoutent des différences de genre parfois considérables, peut-être liées à la politique de l’État en matière d’interruption de grossesse. Les femmes votent nettement démocrate et les hommes républicain. 

Parmi les inconnues, il y a le comportement des partisans de Robert Kennedy junior, candidat indépendant, de la famille emblématique du parti démocrate. Militant complotiste anti-vaccinal au cours de la pandémie du Covid, il vient de se rallier à Donald Trump, qui lui aurait promis carte blanche dans le domaine de la Santé. Ils partageraient tous deux une passion pour la liberté, une estime pour Poutine et une volonté de lutter contre des agences gouvernementales soi-disant corrompues et des sociétés agro-alimentaires qui détruiraient la santé des enfants américains. Les électeurs orphelins de Robert Kennedy pourraient-ils amener à Trump les voix qui feraient la différence dans les swing states? Pour l’instant: les sondages suggèrent qu’ils reporteraient plus souvent leurs votes sur Kamala Harris. Affaire à suivre.

Chez beaucoup de ceux qui se préoccupent du soutien à Israël par le président des États-Unis, la candidature de Kamala Harris suscite des craintes. Ils constatent que la plupart des personnalités hostiles à Israël sont liées au parti démocrate, par exemple  les membres de ce qu’on appelle la Squad à la Chambre des Représentants et les partisans du wokisme dans le monde universitaire. Ils  minimisent les antisémites à l’ancienne qui rôdent autour de Trump et soulignent que ce dernier appelle les Israéliens à «finir le travail»  alors que Joe Biden, qui parle de façon peu réaliste de cessez-le-feu et de paix, a trouvé que les manifestants anti-israéliens à Chicago avaient des arguments à faire valoir.  Ils relèvent que les relations personnelles de Netanyahu avec Biden et plus encore avec Kamala Harris n’ont rien de chaleureux. Ils craignent l’influence de Barack Obama dont la présidence avait renforcé l’Iran et rappellent que ce sont les accords d’Abraham, qui ont tenu jusqu’à aujourd’hui, qui semblent les meilleurs véhicules à une solution future du conflit israélo-arabe. Ils regrettent enfin que les orateurs à la Convention démocrate n’aient pas insisté sur le fait qu’Israël est le seul allié fiable dans cette région du monde et que le combat qu’il mène contre le fanatisme islamiste est aussi le combat de la démocratie américaine. À cela s’ajoute le fait que Ilan Goldenberg, l’homme que Kamala Harris a choisi comme liaison pour les relations avec Israël, est un proche de JStreet, et un critique de la politique israélienne. Ces inquiétudes sont légitimes.

Mais, les tentatives de faire virer la convention vers une démonstration de solidarité avec les Palestiniens ont piteusement échoué ; les massacres du 7 octobre ont été décrits pour ce qu’ils étaient, des parents d’otages ont pu parler et des Palestiniens non ; le droit d’Israël à se défendre a été proclamé sans ambages. Sans attacher une importance exagérée au fait que Kamala Harris a épousé un Juif qui aime manifestement Israël, je constate qu’elle a toujours proclamé son soutien à Israël et que Joe Biden lui-même a été irréprochable dans ce domaine, tout critique qu’il ait parfois été.

L’aile la plus à gauche et la plus opposée à Israël du parti démocrate maîtrisée ?

Au cours de cette convention démocrate, il me semble que le parti traditionnel a commencé à se dégager de l’emprise de son aile gauche anti-israélienne. Il y a un long travail à faire tant le narratif de l’innocente victime palestinienne face à l’Israélien surarmé est devenu dans le public l’estampille de la bonne-pensance.

Mais il est fondamental pour Israël que le soutien américain reste bipartisan.

Dans une conjoncture géopolitique exceptionnellement délicate, laisser les clefs de la Maison Blanche à un Donald Trump qui a montré un mépris absolu pour les individus et pour la vérité des faits, qui s’est mis à dos les forces armées par ses déclarations méprisantes envers les soldats tués au combat, qui a les yeux de Chimène pour les autocrates de la planète, tout cela, malgré ses déclarations favorables, est pour beaucoup d’Américains proches d’Israël au-delà de leurs forces. Je les comprends. Mais à l’intérieur du parti démocrate, les amis d’Israël ne devront pas baisser la garde…

À propos d’un refus d’obtempérer

Le récit médiatique entourant les «violences policières», à la mode depuis la mort de George Floyd aux États-Unis en 2020, est mis à mal par la mort du gendarme Éric Comyn.


La mort tragique d’un gendarme à Mougins (06) à l’occasion d’un contrôle, tué par un multirécidiviste capverdien en liberté nous rappelle les vingt-quatre mille refus d’obtempérer par an et la mort de Nahel, « petit ange parti trop tôt ». Une fois de plus, la France est divisée.

La police et la gendarmerie, pour la majorité des lecteurs du Monde, de Libération, de Télérama, des Inrocks, pour les intellectuels et militants issus de la diversité, pour ce qui reste du peuple de gauche, pour la France insoumise surtout, sont des corps réactionnaires peu soucieux des libertés publiques. Pour tous ces gens-là, les violences policières actuelles en rappellent d’autres : celles contre le peuple révolté ou affamé, contre les ouvriers en grève devant les portes des usines, contre les Juifs sous le régime de Vichy, les Arabes pendant la guerre d’Algérie, les immigrés dans les bidonvilles…

Pensée manichéenne

Or la vision qu’ils présentent est tronquée ; pire, elle est manichéenne. Elle répartit les principaux protagonistes d’une situation – la police, les victimes du racisme – dans deux catégories distinctes : les « bons » et les « mauvais », les victimes et les coupables, ceux qui font les frais de provocations et d’humiliations, d’un côté, ceux qui jettent à terre, menottent, rouent de coups et arrêtent injustement, de l’autre. Mais que l’on ne se pose pas la question, de savoir d’où viennent les attitudes et les comportements des policiers, ce qui peut éventuellement les expliquer – ce qui n’a rien à voir avec les excuser – voilà qui est effarant. Prendre les gens pour des victimes, à la longue, c’est les prendre pour des imbéciles en les dépossédant de tout désir, objectif ou intention.

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Dans les affaires de refus d’obtempérer la pensée manichéenne fait d’ores et déjà fi de la complexité des situations, du rôle des émotions dans la vie sociale et des manipulations politiciennes. Oui, il y a du « racisme » dans la police comme il y a de la haine chez les racailles « racisées » contre la police, représentants d’un Etat honni. Dès l’entrée en école de police chez les élèves policiers, dans le huis-clos des commissariats, il y a ce racisme qui s’explique parce que venant de milieux populaires très touchés par la crise et par l’effondrement des valeurs d’ordre et de civilité chères à ces milieux, les gardiens de la paix ont une clientèle de plus en plus colorée du fait de l’immigration de masse et de la délinquance presque toujours étrangère ou issue de l’immigration. Par ailleurs, la relation pour le moins délicate à l’autorité de beaucoup de jeunes, musulmans, gauchistes ou anarchistes, crée sans cesse des tensions, des violences parfois graves et un harassement de policiers laissés souvent seuls au front, sans soutien véritable des hiérarchies et des politiques qui leur donnent des injonctions contradictoires et absurdes, dans l’espoir d’éviter des troubles beaucoup plus graves.

Les militants antipolice recherchent-ils la justice, ou une guerre raciale ?

La publication de la vidéo de la mort brutale de George Floyd écrasé par le genou d’un policier blanc avait provoqué autrefois de nombreuses manifestations violentes un peu partout aux États-Unis et en Europe et la naissance du mouvement « Black lives matter »… A Paris, des milliers de personnes avaient défilé pour Adama Traore et contre les « violences policières ». La cause avancée pour ces indignations, ces colères et ces violences, c’est un combat pour la justice et contre le racisme. Mais en arrière-plan, c’est une guerre civile qui s’annonce, une guerre des races qui ramène à la surface les ressentiments et les rancœurs identitaires de populations agrégées par la haine. Cet antiracisme qui prétend combattre les injustices et la haine est, en fait, une nouvelle forme de fascisme.

Assa Traore, Paris, 7 mai 2021 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Dans l’histoire du siècle passé et de l’histoire tout court, ce n’est pas une nouveauté. Toutes les périodes de crise ont vu naître le besoin de trouver une raison unique aux malheurs des individus, broyés par le cours des événements. La tentation totalitaire, c’est la promesse d’un monde purifié délivré du Mal.

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« Les Représentants du peuple seront impassibles dans l’accomplissement de la mission qui leur est confiée : le peuple a mis entre leurs mains le tonnerre de la vengeance, ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés. Ils auront le courage énergique de traverser les immenses tombeaux des conspirateurs et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur de la nation et à la régénération du monde. » (Proclamation des Représentants à Lyon, le 15 frimaire, an II.) Cette tentation totalitaire se renforce aujourd’hui très rapidement. Elle va même jusqu’à enrôler des enfants dans son combat idéologique. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle prône la disparition ou la mise à l’écart de ceux qui sont censés représenter le Mal. Hier, les Juifs, les bourgeois, les Tutsis au Rwanda. Aujourd’hui, l’homme blanc, le policier, le juif supposé sioniste.

Frustrations identitaires

Elle a pour partisans et acteurs deux groupes d’individus: les déshérités, véritables ou imaginaires, musulmans des quartiers pour la plupart et les frustrés. Cette alliance des frustrés qui se veulent responsables du sort de ceux qu’ils voient, à tort ou à raison, comme des victimes et des opprimés et, d’autre part des déshérités est réellement explosive. L’histoire a toujours réuni ces deux groupes de personnes dans un élan qui s’est voulu révolutionnaire. Les déshérités ont réellement besoin de lutter pour la justice et l’égalité. Ce fut le cas, entre autres, des ouvriers et des paysans, victimes des inégalités, du chômage pendant la révolution industrielle dans les temps qui précédèrent l’émergence des mouvements prolétariens. C’est toujours le cas dans de nombreux endroits de la planète. Ils apportent dans ces mouvements un peu de raison et des raisons de combattre. Les frustrés qui ne sont pas de véritables déshérités, écrivaillons, journalistes, enseignants, techniciens, communient dans une jalousie commune et cherchent maladivement à réparer ce qu’ils considèrent comme une injustice de la vie. Ils vont diriger le combat des déshérités et transformer le combat des déshérités en une lutte pour de nouvelles dominations. Ils vont vouloir écraser les imposteurs qui ont pris la place qui leur est due en raison du mérite qu’ils s’attribuent. Cette alliance des frustrés et de ceux qui se considèrent comme des déshérités prépare des conflits futurs qui n’opposeront pas seulement des cultures et des civilisations mais à l’intérieur même des sociétés, en Occident comme en Orient, des groupes humains séparés par leurs conceptions culturelles, religieuses, par leurs conditions sociales ou ethniques et dont certains se considèrent comme des victimes de complots fomentés par des ennemis tout puissants et maléfiques.

Elvis: toutes les femmes de ta vie

Le King est mort en août 1977, il y a 47 ans. Notre contributrice revient sur les parcours de son ex-femme Priscilla et de sa fille Lisa-Marie, dont les destinées sont actuellement à l’affiche du film de Sofia Coppola, diffusé sur Canal +, et d’un documentaire, sur Arte.


La mort de Delon, le 18 août, m’a un peu coupé l’herbe sous le pied. En effet, j’étais alors bien partie pour écrire sur Elvis, dont on célébrait le 47ème anniversaire de la mort le 16 août 1977. Et finalement, avec un peu de retard, je me dis : «  allons-y ! », le King du rock’n’roll c’est sans aucun doute davantage dans mes cordes que le bel acteur français. Et puis, si le mois d’août tire à sa fin, il n’est pas encore tout à fait terminé… L’été, avec le soleil à son zénith, possède toujours une forme de cruauté. Albert Camus le savait mieux que personne. Que l’on aime ou que l’on déteste ces mois d’été au ralenti, ceux de 2024, quelle hécatombe (Alain Delon, Gena Rolands, Françoise Hardy, Catherine Ribeiro)… Le 16 août 1977 donc, disparaissait Elvis. Celui avant qui rien n’existait, ni le rock’n’roll moite, ni les filles en pâmoison, ni l’incursion de la « négritude » au sein de la musique chantée par les blancs… La légende dit qu’il serait mort sur ses toilettes. Peu importe ! N’appelle-t-on pas également cet endroit, le trône ? Cruelle ironie… Ses funérailles ont eu lieu le 18 août, à Memphis, avec force défilés de Cadillac et de filles s’évanouissant sur des civières sur son passage. Le roi est mort, vive le roi ! En 2024, il semblerait que l’on commence enfin à s’intéresser aussi à sa femme : Priscilla. Féminisme oblige ? Je l’ignore et n’en ai cure, mais Priscilla mérite qu’on s’arrête sur son cas ; c’est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. On ne devient pas la femme d’Elvis sans raisons. C’est une nouvelle fois Arte, à la faveur d’un documentaire fouillé et sans concessions, sobrement intitulé « Elvis et Priscilla »1, qui donne encore une fois le la. Cependant, pour se faire une idée de la personnalité de Priscilla Beaulieu (Madame Presley), il est aussi nécessaire de s’intéresser à Priscilla, le film de Sofia Coppola2 sorti en 2023, ici à son meilleur. Le film fut cependant mal compris à sa sortie (comme souvent). Nous y reviendrons.

Elvis fait son service en Allemagne, précisément à Friedberg, en RFA, et c’est là qu’il rencontre la jeune Priscilla, qui n’avait même pas 14 ans. Le père adoptif de cette dernière est dans l’US Air Force. Sa mère est fan d’Elvis, et pousse sa fille à le fréquenter. Le décor est planté. Priscilla se rend donc tous les soirs dans l’antre d’Elvis et de ses compagnons de caserne. Cependant, l’endroit ressemble davantage à un bar chic où l’on joue de la musique et drague les filles, qu’à une chambrée de militaires. La jolie brune ne tarde pas à taper dans l’œil d’Elvis – qui a rapidement du se dire que vu son jeune âge, il pourrait en faire sa poupée. Nous verrons par la suite que cette intuition était la bonne. Et puis, tout va très vite. Les parents de Priscilla autorisent leur fille à accompagner Elvis dans le Saint des saints : sa kitschissime propriété de Graceland. À une condition, cependant : que celle-ci suive des cours dans une très vénérable institution catholique. Ce qu’elle fait, de fort mauvaise grâce. Elle veut épouser le King, mais lui n’en a cure pour l’instant. Il préfère faire de Priscilla un Elvis en jupons. Il lui fait teindre ses cheveux en noir de jais ; sa choucroute s’élève de plus en plus, et ses yeux sont de plus en plus cernés d’eye-liner. Il lui fait aussi prendre somnifères et amphétamines, dont il est déjà très friand. Elle devient sa chose. Mais ne se laisse pas faire, pique des crises de jalousie épouvantables lorsque les tabloïds font leurs gros titres sur les nouveaux coups de cœur supposés d’Elvis. C’est tout cela que Sofia Coppola montre à la perfection dans son film ; elle est une cinéaste de l’enfermement, Virgin Suicides en est le meilleur exemple. Le film, comme le documentaire d’Arte, nous montrent deux Priscilla : celle d’avant le mariage (la petite fille soumise) et celle d’après (la femme qui commence à savoir ce qu’elle veut).

Elvis et Priscilla convolent en justes noces le 1er mai 1967. La petite Lisa-Marie naît neuf mois après, le 1er février 1968. Ce mariage n’est pas heureux: Elvis était-il, comme on aime à l’assener sans arrêt de nos jours, un homme toxique ? Il resta toute sa vie cet homme du Sud, pour qui les femmes étaient soit des saintes, soit des putains. Et puis, Priscilla finit par le tromper avec son instructeur de karaté et demande le divorce… Elvis est dévasté. Priscilla était, à ses yeux, définitivement devenue une putain ! Cependant, en 73, l’année de leur divorce, il fait bonne figure, et continue ses concerts à Vegas. À sa mort, son ex-femme géra sa colossale fortune d’une main de fer. Il n’y avait pas en elle, la malédiction des Presley… Elle en est la seule survivante. Lisa-Marie meurt le 12 janvier 2023. Chanteuse et actrice, Lisa Marie apparait pour la dernière fois en public à la 80e cérémonie des Golden Globes, durant laquelle le film de Sofia Copola est récompensé. Elle est alors visiblement affaiblie et a une démarche peu assurée. On la retrouve le lendemain chez elle en arrêt cardiaque, et elle meurt deux jours plus tard à l’hôpital. Elle fut le portrait de son père, et sa voix n’aurait pas fait rougir ce dernier. Une histoire à la fois sublime et tragique. De celles dont seule l’Amérique a le secret…


  1. De Annette Baumeister et Natascha Walter, Allemagne, 2014, visible ici : https://www.arte.tv/fr/videos/055219-000-A/elvis-priscilla/ ↩︎
  2. Diffusé ce mois-ci sur Canal + ↩︎

Un arrachement sans fin

Les vacances imposent-elles la vacance de l’esprit ? Autant profiter de ce répit estival pour moissonner les sillons de sa bibliothèque. Sous le soleil d’août, votre serviteur y a passé sa charrue. Lectures par les champs et par les grèves…


La Bessarabie, pour qui l’ignorerait, correspond à cette région aujourd’hui partagée entre la Moldavie et l’Ukraine, et qui fut cette vieille province roumaine qu’au siècle dernier se disputèrent les puissances ennemies. Cristian Mungiu, l’immense cinéaste roumain – cf. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), Baccalauréat (2016), R.M.N (2022) donne voix, dans un petit livre bouleversant, à sa grand-mère née et morte avec le XXème siècle, au croisement de la double tragédie nazie et communiste. Une vie roumaine, sous – titré Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie, a la même force, la même âpreté sans phrases qu’on connaît au cinéma de Mungiu.

Récit à la première personne, narré sur la base des longues conversations que le cinéaste eut avec ses grands-parents – «  la guerre, l’exode, les destins brisés, leur jeunesse perdue et les difficultés rencontrées » – et sur les notes où, vers le milieu des années 90, il entreprend de recueillir les souvenirs de celle dont il dit comprendre à quel point « elle avait eu une vie vraiment triste », c’est le scénario implacable d’une réalité qui dépasse la fiction : une famille comme tant d’autres, prise en étau dans les mâchoires de l’Histoire, dévorée par ses enjeux et ses bouleversements. « Durant la Première Guerre, comme la Bessarabie était encore dans l’empire russe, Papa combattait pour eux », raconte Grand-mère, déroulant le fil de la tragédie. « Quand la révolution bolchevique a commencé (…) personne ne savait à quoi ressemblerait la nouvelle Russie »… Une enfance dans le quartier moldave de Cahul, une mère qui garde « son argent entre les draps, à côté des roubles de la Première Guerre »…

Plus tard, ses fiançailles avec Petre, en août 1938, une dot insuffisante pour prétendre se marier avec un officier de l’armée roumaine, l’arrivée des Russes à Cahul, l’arrestation du père de Tania, l’exil vers Chisinau (capitale de l’actuelle Moldavie)… « C’était juin 1941 et la Bessarabie venait d’être reprise aux Russes », poursuit Tania Ionascu. « Hristache, mon cousin, avait été engagé comme chauffeur. Du temps des Russes, il avait travaillé comme chauffeur. Maintenant, il conduisait les camions des Allemands (…). On lui avait ordonné de transporter en camion des Juifs dans une forêt pour les exécuter là-bas. Il avait fini par boucher le trou entre la cabine et le container pour ne plus les entendre le supplier et les laisser partir. À côté de lui, il y avait un Allemand qui le pointait de son arme en lui indiquant la route. Il conduisait et il pleurait ».

C’est le genre de passage qui, dans le livre, vous noue la gorge. Comme l’on sait, la Roumanie du maréchal Ion Antonescu s’engage aux côtés de l’Axe de 1940 à 1944. « Puis un jour, à la radio, j’ai entendu que la Roumanie avait changé de camp et que nous étions les alliés des Russes. Je n’y comprenais rien (…) Ce qui était incompréhensible surtout, au-delà des engagements politiques pris en haut lieu, c’était comment cela allait se passer concrètement, ce changement de camp ». L’officier royaliste Petre « se retrouva donc prisonnier avec toute sa compagnie  (…) tous ceux qui sortaient du rang étant sommairement abattus ». Les autres sont envoyés en Sibérie. Arrive l’après-guerre, avec son nouveau lot d’horreurs sans nom : « Nous avons abattu durant l’hiver tout le reste de notre forêt, et on a vendu tout l’or qui nous restait. C’est ainsi que les derniers objets qui me rattachaient à Cahul ont disparu ».  La collectivisation fait d’eux des koulaks, parias du nouveau régime. La mère de Tania passera huit années en Sibérie, avant de devenir « domestique au Kazakhstan ». Son père, lui, est « mort à Penzo, près de Moscou, peu de temps après la perte de la Bessarabie ».

Au terme du récit de ces atrocités, Mungiu, dans un post-scriptum d’une trentaine de pages,  reprend la parole : « Il s’appelait Petru, mais Grand-mère l’appelait Petre. Petru Ionascu. Elle, elle s’appelait Tatania, mais sa sœur et les adultes l’appelaient Tania ». Et de se retourner vers cette enfance qu’il a passé auprès de ses grands-parents, vers cette maison de Bessarabie, spoliée par le communisme. De ces déchirements témoignent aussi les photographies insérées dans ce volume, comme une ponctuation indélébile.

À lire : Une vie roumaine. Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie, de Cristian Mungiu (traduit du roumain par Laure Hinckel. Préface de Thierry Frémaux). Marest, 2024 186 pages.

Une vie roumaine: Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie

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Veuve courage et médias piteux

Refus d’obtempérer. Pleurant la disparition tragique de son époux, gendarme, fauché en service par un multirécidiviste, Harmonie Comyn a estimé que le laxisme de nos responsables politiques actuels et passés était responsable de la mort de son mari.


Posée, calme, déterminée, digne, elle prend la parole. En peu de mots, tout est dit. Sous le soleil de Mandelieu (06), celle qui vient de perdre son mari, le gendarme Comyn, tué – assassiné – par un criminel de la route, un de ces multirécidivistes de la délinquance toutes catégories comme notre pays en compte tant et tant, dresse le plus parfait, le plus sobre, le plus net, le plus sévère des réquisitoires. « La France a tué mon mari », lâche-t-elle. Elle prend soin de répéter, détachant chaque mot, afin de bien marquer que ce qu’elle profère-là est réfléchi, pleinement assumé. Elle ne vitupère point, elle constate. Constat d’une lucidité certes glaçante, mais exemplaire. « Par son insuffisance, son laxisme, son excès de tolérance, la France a tué mon mari. » Les mots sont durs, les mots sont forts, les mots sont dérangeants. Tout simplement parce qu’ils sont vrais.

Colère et malaise

Il se trouve que je suivais la cérémonie d’hommage de Mandelieu sur la chaîne BFMTV. J’ai pu alors mesurer la profondeur du malaise que ces paroles-là, cinglantes, tranchantes si calmement prononcées, provoquaient chez les effarouchés du réel, les aseptiseurs patentés du système. Le premier mot de commentaire qui leur vint à la bouche est « colère ».

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Colère, qu’ils répétaient à l’envi, se passant la parole, y revenant sans cesse. Pourquoi ce mot-là, avec une telle insistance, et non un autre ? Pour une raison évidente, assez basse mais évidente. Il ne fallait pas que la dureté du propos pût apparaître comme raisonnée, réfléchie. Il fallait qu’on fût amené à l’imputer à une bouffée d’irrationnel, une surcharge émotionnelle, une exaltation incontrôlée due à la violence du chagrin. Il fallait instiller dans l’esprit du téléspectateur que, de ce fait, les mots outrepassaient la pensée de la locutrice. Et que, très probablement, une fois qu’elle aurait retrouvé ses esprits, dominé sa souffrance, ce ne seraient pas de telles paroles, si incisives, si accusatrices qui lui viendraient, ce ne serait pas ce terrible réquisitoire-couperet. Voilà ce que le recours appuyé, lourd, très lourd, au mot « colère » était censé nous donner à croire.

TF1, partageons des ondes positives

Or, rien de cela chez cette femme, cette veuve courage. Brisée de douleur sans doute, mais debout. Debout ! Ce n’est pas la colère qui domine la pensée qui s’exprimait par sa bouche, mais la colère maîtrisée. La colère de la raison blessée, héroïque et magnifique d’une Antigone qui – au-delà du souffrir – ose défier Créon, le roi, le pouvoir.

D’ailleurs, il faudra qu’on nous dise comment ces mots terribles : « La France a tué mon mari » ont été reçus à l’Élysée, place Beauvau, place Vendôme ! Dans son journal de 13 h, TF1 a tranché. On a censuré, carrément. On n’a gardé que le moment où Harmonie Comyn déplore le fait que le multirécidiviste assassin ait pu se trouver encore en circulation sur le territoire national. Il paraît que dans le jargon des métiers de la télévision cela s’appelle « le service minimum ».

Lutte contre l’insalubrité: New York a trouvé LA solution

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Jusqu’à aujourd’hui, les résidents de « Big Apple » étaient autorisés à laisser leurs sacs de détritus dans la rue, ce qui favorisait la prolifération des surmulots.


Christophe Colomb avait découvert l’Amérique. Aujourd’hui, le maire de New York découvre les poubelles. Lors d’une conférence de presse donnée le 8 juillet 2024 et largement relayée sur la toile, Éric Adams a annoncé pour Big Apple « la révolution des déchets. » 

Avancée révolutionnaire : désormais, pour lutter contre les déchets, la solution avant-gardiste prônée par la mairie serait d’avoir… des poubelles!

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Sur les notes d’Empire State Of Mind, M. Adams s’est avancé vers un parterre de journalistes, polo blanc ajusté soulignant une musculature avantageuse et lunettes de soleil d’aviateur crânement portées. Il poussait une poubelle, noire. Fou rire sur la toile : « La ville de New York vit dans le futur !!! », « Le maire Adams a introduit une nouvelle technologie radicale appelée poubelle que les immeubles devront utiliser. NYC progresse. » (X) 

On s’amuse, mais la démarche est louable ; l’intention, excellente. Si on vous dit NYC, vous pensez Times Square, Brooklyn Bridge ou Broadway, jamais poubelles ni rats. Vous avez tort ! 8,3 millions de New-Yorkais produisent plus de 6 millions de tonnes de déchets par an qui finissent dans des sacs-poubelles entreposés dans la rue avant leur ramassage. Les créateurs du « Commissioner’s plan of 1811 » (schéma quadrillé de Manhattan) n’ont en effet pas imaginé les ruelles et contre-allées qui auraient permis d’entreposer bennes à ordures et poubelles communes ; les bâtiments originels ont été pensés sans local à poubelles. On s’en est toujours accommodé, mais la population croît et avec elle ses déchets qui attirent une population de surmulots de compétition.

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Le problème est devenu incontournable ; le maire l’a compris, il faut frapper un grand coup ; prendre des mesures drastiques. Dès le 12 novembre, les immeubles comptant un à neuf appartements devront s’équiper de la poubelle officielle qui accueillera leurs déchets. L’édile ne « laissera rien passer » et les amendes vont tomber comme à Gravelotte. Il convient aussi d’encourager le tri sélectif, les New-yorkais sont donc invités à se procurer des poubelles de couleurs pour réceptionner métal, verre et plastique. À New York, la révolution est en marche !

Marguerite Yourcenar, vie et amour

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Née en Belgique, naturalisée américaine, écrivain français et… première femme élue à l’Académie française, Marguerite Yourcenar fut, aussi, follement amoureuse d’André Fraigneau – mais non seulement. Christophe Bigot publie un « roman » passionnant à propos de ses dernières années.


Cela n’arrive pas souvent – du tout. La règle ? On ouvre beaucoup de livres (on a toujours « faim »), on lit 20 pages ou 50, et puis on arrête : on a déjà lu ça. Et puis c’est la rentrée : pléthore de livres à découvrir, il faut parfois s’en remettre aux premières impressions : les battements du cœur sont comptés et, comme disait Montherlant : « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon. »

Épatant

L’exception ? On ouvre – toujours en supposant refermer assez vite mais on vérifie cependant. On hume, on lit… et il se passe quelque chose : il y a quelqu’un. On écoute. On poursuit sa lecture. Et on finit le livre – épaté.

C’est exactement ce qui nous est arrivé avec le récit romancé de Christophe Bigot, à propos des dernières années de Marguerite Yourcenar (1903-1987) : cela commence au tournant des années 80. Yourcenar vient de perdre sa compagne, son alter ego, Grace Frick (traductrice, en outre, de son œuvre en anglais). Elle a 76 ans, elle va entrer à l’Académie française, être publiée (de son vivant) dans la Pléiade, etc.

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Le récit de Bigot porte en particulier sur la dernière « histoire d’amour » de Yourcenar avec Jerry Wilson, photographe américain homosexuel âgé de 30 ans. Et, en dépit de la ténuité apparente de l’amour-alibi, on ne lâche pas le livre. Bigot a tout lu à propos de Yourcenar, de Jerry. On croise souvent le grand amour déçu (et pour cause) de Yourcenar : André Fraigneau (nous avons publié à son propos dans Causeur).

Les dialogues crépitent, d’une intelligence et d’une sensibilité rares : tout sonne vrai, constamment subtil. L’œuvre et la vie de Yourcenar sont fréquemment évoquées : c’est bien sûr beaucoup plus que « l’histoire d’amour de Marguerite et Jerry » – même si celle-ci est très signifiante (et terrible).

On dit merci

On avait commencé « à cause » de Yourcenar, parce que cet écrivain ne nous indiffère pas. On a terminé « grâce à » Bigot – qui signe un livre rapide, nerveux, d’une grande intensité et maîtrisé de bout en bout : le tragique perce – mais à aucun moment Bigot ne sacrifie à la sensiblerie.

Qui aime Yourcenar, la Grèce, l’amour, la littérature et l’intelligence ne peut faire l’économie de ce livre. Christophe Bigot, 48 ans, normalien, agrégé de Lettres modernes, professeur de khâgne, est surtout un bel écrivain, que nous découvrons grâce à Yourcenar (c’est son 7ème livre) et que nous sommes heureux de saluer ici, même brièvement. On a lu. On a aimé. On dit merci. La littérature a, aussi, à voir avec la gratitude.


Un autre m’attend ailleurs, de Christophe Bigot, La Martinière, 305 p.

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Et en Folio (2024) : Le château des trompe-l’œil, de Christophe Bigot.

À LIRE aussi : l’indispensable « Dictionnaire Marguerite Yourcenar », dirigé et préfacé par Bruno Blanckeman, chez Honoré Champion – en… poche ! Donc cadeau et usuel non négociable.

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Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi – Éditions de Paris-Max Chaleil. À propos de 600 écrivains, français ou « étrangers ».

Eric Kaufmann s’attaque au tabou de la «race»

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Comment mettre fin à la tyrannie des minorités en Occident, et au racket idéologique du wokisme culpabilisateur ? Le penseur libéral canadien Eric Kaufmann s’attaque à la question et apporte des solutions politiques, dans un gros livre, que notre contributrice la démographe Michèle Tribalat vient de finir.


Eric Kaufmann est un universitaire canadien libéral qui enseigne à l’université de Buckingham au Royaume-Uni. Il s’opposa aux manifestations radicales de la gauche culturelle dans le monde occidental au milieu des années 2010 et devint alors une de ses cibles mais fut plus tard défendu par l’organisation Free Speech Union créé au Royaume-Uni en 2020. Après le massacre du 7 octobre et la mobilisation pro-palestinienne dans les universités qui a suivi, il comprend que quelque chose ne tourne pas rond dans la culture des élites et des jeunes. Il qualifie leur socialisme de culturel en raison de l’accent mis sur le récit culturel comme source de pouvoir et de « privilèges ».

Les quelques victoires remportées contre ce socialisme culturel (lois anti-DEI et anti-TCR[1] dans certains Etats américains, arrêt de la Cour suprême de 2023 bannissant l’Affirmative Action…) ont pu laisser croire aux Libéraux et aux Conservateurs que le vent était en train de tourner.

Eric Kaufmann pense qu’il va être difficile de sortir de cette hégémonie qui s’est construite depuis plus d’un siècle autour de la sacralisation de la race. Tabou qui a « fait des petits » depuis avec le sexe et le genre, de sorte que l’on a aujourd’hui une sacralisation de la race, du sexe et du genre, sainte trinité du monde occidental. Comment sortir du racket idéologique selon lequel la minorité est le bien et la majorité le mal ?

Vers un nouveau libéralisme

Le wokisme émerge d’une symbiose entre les gauches libérale et illibérale. La différence entre les libéraux modernes et les radicaux n’est, en effet, qu’une question de degré. Le socialisme culturel se distingue du socialisme marxiste, mais partage sa vision oppresseur/opprimés. L’affrontement liberté/égalité se situe maintenant sur le terrain culturel plus qu’économique. Alors que la perspective culturelle libérale promeut un traitement égal pour un résultat optimal dans tous les groupes, le socialisme culturel vise l’égalité de résultats de groupes définis par la race, le genre et la sexualité plus que la classe ou la richesse. Le socialisme culturel cherche à maximiser les résultats des groupes défavorisés en réécrivant l’histoire pour faire honte aux Blancs majoritaires. Il privilégie un progressisme maximaliste et nourrit le populisme et la polarisation. Il partage avec les économistes socialistes les valeurs d’équité et d’égalité, mais attache plus d’importance qu’eux à la morale du soin et du préjudice. Ce style plus émotionnel du socialisme culturel produit un environnement fébrile, favorable à la religiosité. Le revers de la médaille de l’empathie pour les « opprimés » c’est la perte d’empathie pour ceux qui cumulent moins de points d’oppression et la possibilité que cela finisse par tourner à la violence.

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Les institutions doivent être aussi autonomes que possible mais, lorsqu’elles s’engagent dans l’illibéralisme et l’endoctrinement et perdent ainsi la confiance de la population, elles devraient céder une partie de leur autonomie. Eric Kaufmann pense que ce sont des gouvernements conservateurs qui, après avoir gagné les élections sur le thème de la « guerre culturelle », permettront à la gauche modérée de convaincre son parti d’abandonner ses positions socialistes culturelles impopulaires. Un nouvel optimum permettrait alors à la culture des majorités blanches et masculines de s’exprimer sans évincer ou contester les voix minoritaires comme par le passé et de retrouver ainsi une société plus harmonieuse et créative.

Montée du tabou de la race et nouvelle moralité publique

Les individualistes bohèmes des années 1910 sont les précurseurs de l’hostilité envers la majorité ethnique et la tradition et les précurseurs de la valorisation des minorités, portée plus tard à son paroxysme. Cette idéologie a gagné en influence après les deux guerres mondiales et la chute du communisme. Avec le mouvement des droits civiques des années 1955-65 et la montée du tabou racial, émerge une forme de gauche identitaire. C’est une triple révolution avec le passage de la classe à l’identitaire, le rétrécissement de la morale privée au préjudice et au soin et la réduction de la morale publique autour de nouvelles normes (le racisme auquel viendra s’ajouter le sexisme, l’homophobie…).


Si le racisme, sans disparaître, déclina fortement dès les années 1960, il était tentant pour l’entrepreneur moral, une fois le tabou en place, de « brandir cette puissante baguette magique » pour se faire valoir ou salir un adversaire politique. Pour Shelby Steele, qui a écrit sur la culpabilité blanche[2], « on ne peut éprouver de la culpabilité pour quelqu’un sans lui céder le pouvoir ». L’Amérique blanche cherche sa rédemption à travers les programmes sociaux et l’Affirmative Action après que Lyndon Johnson, en 1965, a ouvert la porte à la transgression du traitement égal en prônant une égalité de résultats. C’est bannir la discrimination raciale en théorie tout en la rendant obligatoire en pratique. Symbolique et disculpatoire, cette démarche narcissique permet de manifester sa vertu tout en cherchant à garder un ascendant en créant une culture de la dépendance. L’identité éclipsa la classe dans le panthéon de la gauche occidentale et peu de radicaux échappèrent à ce que Tom Wolfe a joliment nommé le syndrome « radical chic ».

Pour Eric Kaufmann, « c’est le radicalisme noir et le socialisme tiers-mondiste et non la théorie critique de l’école de Francfort[3], qui sont à la base du wokisme ». En acceptant la culpabilité blanche et la sacralisation de la race et en s’identifiant au sort des minorités, une grande partie des libéraux de gauche se sont rangés du côté des radicaux. Rappelons le sort de Patrick Moynihan vilipendé pour son rapport sur la famille noire (1965). Gayatri Spivak parle d’« essentialisme stratégique »: la race et le genre sont des constructions sociales, mais appuyons-nous sur elles comme si elles étaient réelles pour combattre l’oppresseur blanc. « Ironiquement, ce que le postmodernisme a produit c’est le type de « grand récit » qu’il disait vouloir démasquer »

« L’université est le « ground zero » du wokisme »

C’est à l’université que se produisit le passage du relativisme moral des années 1990 à l’absolutisme moral des années 2010. L’entrée des baby-boomers dans le corps professoral a donné un coup de fouet au socialisme culturel et à la désoccidentalisation des programmes, évolution qui n’aurait pu réussir sans le consentement passif de la gauche libérale. Les « speech codes » ont envahi les universités. Ce triomphe du socialisme culturel a été aussi une affaire de générations. Il s’est amplifié avec le changement générationnel et s’est institutionnalisé par la capture des organes de socialisation. Les idéologies fonctionnent comme un virus culturel : on l’attrape et on le répand. La propagation ne s’arrête que lorsque ce virus rencontre d’autres virus incompatibles avec lui : patriotisme, conservatisme ou libéralisme classique.

Ceux qui atteignent des positions d’influence et de pouvoir et contrôlent des institutions deviennent des super-propagateurs, accélérant ainsi le mouvement. S’y sont ajoutés les réseaux sociaux. Cette évolution a touché les pays occidentaux mais, ajoute Eric Kaufmann, un peu moins la France. Aux États-Unis, le glissement des élites vers la gauche, y compris dans la finance et chez les cadres d’entreprises, s’est accompagné d’un glissement des donations, des Républicains vers les Démocrates. Cette évolution culturelle s’est également imprimée dans la loi. La jurisprudence y a ajouté sa touche, notamment avec la notion d’effet disproportionné (disparate impact) qui permit d’introduire l’idée de discrimination sans l’intention de discriminer.

Claudine Gay, ancienne présidente de Harvard, entendue au Capitole, Washington, 5 décembre 2023 © Graeme Sloan/Sipa USA/SIPA

Des programmes de formation à la diversité sont apparus dès les années 1960, se sont multipliés et étendus ensuite. Dans les années 2000, le langage DEI était déjà là. Dans les années 2010, il est entré dans le lexique des entreprises. Mais, pour Eric Kaufmann, comme pour Shelby Steele, c’est la loi qui a suivi la culture et non l’inverse. C’est pourquoi les changements législatifs n’empêchent pas la progression du socialisme culturel aujourd’hui. On l’a vu avec l’habileté démontrée par les universités pour contourner les interdictions de l’Affirmative Action. Le climat moral antiraciste l’a emporté sur les aspects légaux.

Un « Little Brother control »

Le socialisme culturel combine illibéralisme et déculturation. Dans l’université, Eric Kaufman distingue un autoritarisme vertical, dur, qui inflige des punitions et un autoritarisme horizontal qui vient des collègues, dont la combinaison produit un effet d’intimidation. C’est le second qui domine.

Cet illibéralisme a une longue traine qui remonte aux années 1960, mais il s’est intensifié et a connu des pics. Une enquête Yougov de 2020 a montré à quel point les universitaires, sous l’emprise du socialisme culturel, s’éloignent radicalement, aux Etats-Unis comme en Grande Bretagne, du public, tout particulièrement dans les Sciences humaines et sociales. Les tièdes ou les opposants sont souvent contraints de falsifier leurs préférences (cf. Timur Kuran[4]). C’est ce qu’on a vu avec les interventions de la police britannique lors des émeutes BLM[5], sans que les policiers soient eux-mêmes des socialistes culturels convaincus. Mais ils officient sous la pression de bureaucrates et de communicants diplômés, imprégnés du socialisme culturel qui définit la moralité publique. Les jeunes, les femmes et les plus éduqués sont plus souvent embarqués dans le soutien de mesures autoritaires et certaines questions, telles que l’immigration, l’Affirmative Action, la TCR, les droits des Trans etc., deviennent des totems. Mais l’affiliation politique est aussi une ressource identitaire qui infecte les décisions non politiques. Les jeunes de gauche ont plus de préjugés que les jeunes conservateurs, et la gauche est plus discriminatoire vis-à-vis de la droite que l’inverse. D’après une enquête Yougov au Royaume-Uni en 2021, 50 % des partisans du Labour ne sortiraient pas volontiers avec un partisan conservateur contre 24 % en sens inverse. La volonté de discriminer politiquement dans ses relations amoureuses est le meilleur prédicteur de biais à l’embauche. Pour les socialistes culturels, le politique et le personnel sont inséparables. Ceux qui sont prêts à discriminer sur l’affiliation politique sont plus enclins à approuver la répression des dissidents. 

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La pression des pairs n’étouffe pas seulement la liberté de recherche. Elle fausse le rôle de l’université qui est de rechercher la vérité et comme l’université penche terriblement à gauche, l’autocensure appauvrit la diversité des points de vue. Professeurs et étudiants craignent avant tout leurs collègues. Les jeunes peuvent être à la fois inquiets et favorables à la culture de l’annulation parce qu’ils ont accepté la peur comme composante d’une éthique exigeante qu’ils soutiennent. L’autocensure a débordé des universités vers les milieux culturels où la gauche domine.

Impact négatif de cette morale publique sur la situation des minorités

La préoccupation de la justice sociale et les formations DEI, dans les universités mais aussi dans les entreprises, ont, au final, un impact négatif sur les minorités. Dans ses enquêtes, Éric Kaufmann a montré que les conservateurs blancs soumis à ce type de formation hésitent à critiquer un collègue noir et à l’aider à progresser de peur de dire quelque chose d’inapproprié. Phénomène que l’on retrouve à l’école et qui sape le progrès des Noirs. Par ailleurs, le socialisme culturel génère une hiérarchie des positions de pouvoir des différentes catégories de victimes. C’est pourquoi un homosexuel blanc accusé de racisme se montrera penaud.

Une mise en accusation du passé

En cherchant les responsables des maux d’aujourd’hui dans le passé, le socialisme culturel veut le purifier, au grand dam des conservateurs qui voient leur langue vandalisée. La responsabilité des crimes du passé serait intrinsèquement celle de la droite alors que les crimes de la gauche, le colonialisme et la colonisation non européens passent à la trappe.

Les sociétés les plus marquées par la morale socialiste culturelle sont particulièrement exposées aux paniques morales. Ce fut le cas au Canada lors de l’hystérie qui saisit le pays lorsqu’on découvrit, en 2015, des fosses communes d’enfants ayant fréquenté des pensionnats réservés aux indigènes. L’affabulation de génocide et la dénonciation de « négationnistes » s’est nourrie de l’inflation du nombre d’enfants y figurant, de l’indifférence au taux de mortalité bien plus élevé dans les réserves et de détails horrifiques non vérifiés par les médias. Ce qui plût beaucoup à la Chine qui en appela aux Nations unies ! Eric Kaufmann classe le Canada (à l’exception du Québec) en haut de l’échelle des pays gangrénés par le socialisme culturel devant l’Australie, la Nouvelle Zélande, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Manifestation contre la venue du penseur conservateur Jordan Peterson, le 3 décembre 2022, à Sydney, en Australie © Shutterstock/SIPA

Pour lui, juger le passé selon les standards d’aujourd’hui nous empêche d’être fiers de ce qu’ont accompli des hommes imparfaits. Les moments de forte émotion peuvent « pousser le navire » encore plus loin (Floyd !). Si nous ne sommes pas prêts à nous battre contre le moindre effacement illégitime de notre héritage, la vague du socialisme culturel risque de tout emporter.

Séisme dans la jeunesse: la montée de l’illibéralisme chez les jeunes

D’après une enquête YouGov de 2022, les étudiants universitaires sont beaucoup plus intolérants que leurs professeurs, lesquels le sont d’autant plus qu’ils sont eux-mêmes jeunes, mais pas autant que leurs étudiants. Les jeunes qui passent par l’université sont plus à gauche que les autres et, d’après une étude britannique qui a suivi les individus, ces derniers, lorsqu’ils le sont, ont souvent tendance à devenir ensuite conservateurs.

Se voir comme une victime prédispose à s’identifier à des groupes que la société désigne comme « opprimés ». Ce qui explique peut-être le plus grand succès du socialisme culturel chez les femmes. Jean Twenge a montré que la proportion de jeunes filles en fin de lycée qui pensent que les femmes sont discriminées lors des admissions à l’université a bondi, passant de 30 % dans les années 1990 à 55 % dans les années 2015-18, alors qu’elles représentent 55 à 60 % des diplômés. Le genre et la sexualité jouent un rôle plus central que la race. Les groupes ethniques les plus désavantagés sont moins impactés par le socialisme culturel et, pour certains, semblent avoir un sens plus clair de leur identité.

Les opposants se rebiffent

Dans les années 2020, l’opposition a commencé à porter. Christopher Rufo a dévoilé les pratiques TCR extrémistes. Donald Trump l’a suivi en interdisant la TCR dans les formations fédérales. Si cette interdiction fut annulée par Joe Biden, Christopher Rufo avait réussi à en faire une question politique et certains États le suivirent.

Eric Kaufmann distingue trois guerres culturelles. La première a tourné autour de la libération des mœurs et du déclin de la religion avec ses aspects positifs mais aussi négatifs tels que la décomposition familiale et la hausse des maladies mentales. La deuxième s’est produite avec la hausse des niveaux d’immigration, le passage de l’assimilation au communautarisme et une polarisation accrue sur la diversité culturelle. La troisième est la guerre du socialisme culturel contre la richesse culturelle qui a avalé les deux premières. Avec celle-ci, l’alliance des libéraux avec la gauche cède la place à une nouvelle alliance possible des libéraux avec les conservateurs contre le wokisme, même si des divisions demeurent entre eux, notamment sur les questions religieuses, l’immigration et le changement démographique. Cette guerre se livre sur deux fronts : 1) la culture de l’annulation ; 2) la TCR et la théorie critique du genre.

Dans le monde anglo-saxon, les conservateurs ont longtemps été peu actifs dans la bataille des programmes d’enseignement. Au Royaume Uni, la dévolution de toujours plus de pouvoir aux écoles s’est conjuguée à une évolution du corps enseignant de plus en plus favorable aux contenus antinationaux, anti-blancs et anti-hommes. Des initiatives collectives telles que Heretodox Academy (dont Eric Kaufmann fait partie) qui regroupe aujourd’hui 4000 universités et FIRE[6] déploient beaucoup d’énergie dans le combat contre les atteintes à la liberté d’expression et le retraitement du passé.

Si les conservateurs sont à la manœuvre pour l’emporter, ils devront, pour ce faire, trouver le moyen de lier ce combat à des questions plus pressantes afin d’augmenter leur score aux élections. Ron de Santis, gouverneur de Floride est à l’avant-garde de la troisième guerre culturelle. Le Stop Woke Act interdit l’enseignement de la TCR à l’école. Au New College of Florida, Ron de Santis a remplacé le président et le conseil d’administration, dont Christopher Rufo est devenu membre. Il a congédié le responsable du programme « Diversité et équité » et supprimé les fonds qui y étaient dédiés. 

La mise en actes du wokisme par les institutions qu’il a capturées nourrit le populisme, lequel provoque un retour de bâton moral woke dans un cycle infernal de radicalisation. Pour que cette contre-offensive ait quelque chance de succès, il faut que l’opposition conservatrice se montre capable de dévoiler l’illibéralisme, la déraison et les traitements inégaux qui se cachent derrière la rhétorique humanitaire du socialisme culturel.

Les dégâts de l’utopie socialiste culturelle

La régression de la liberté d’expression, en privant la discussion de points de vue divers, nuit à la prise de décisions optimales et aux performances.

Le récit promu par BLM, qui a demandé que l’on coupe les financements de la police, a abouti à la mort de milliers de Noirs.

L’Affirmative Action à l’université américaine, si elle signale la vertu des administrateurs, nuit aux minorités qu’elle prétend aider, en raison de l’effet « mismatch »[7] et crée une dépendance nocive. Des enquêtes ont montré que la victimisation porte à voir des discriminations là où il n’y en a pas. Et, comme l’a écrit Thomas Sowell, cette attitude empêche de reconnaître ce que les Noirs ont accompli par eux-mêmes[8]. La tendance à mettre le paquet pour faire progresser les femmes noires, sans souci pour ce que deviennent les hommes noirs qui, pourtant, réussissent moins bien, peut aggraver la violence domestique et nuire à la formation et la durabilité des couples.

Immigration : un abus flagrant de la race

Par un détournement de concept, le racisme a été étendu au contrôle de l’immigration, fermant ainsi le débat sur la question. La réaction des gens à l’immigration incontrôlée a stimulé le « Grand Éveil » des années 2010 et conduit à un soutien croissant de l’immigration chez les libéraux américains.

Tous ces dégâts bien visibles du wokisme caricaturent l’image de la démocratie libérale dans le monde, donne des armes à la Chine et la protège ainsi de critiques bien légitimes.

En étouffant la liberté de contestation, l’Occident détruit ce qui a fait son succès.

Propositions d’Eric Kaufmann pour résister à la montée du socialisme culturel

Il faut d’abord une alliance entre libéraux culturels et conservateurs pour restaurer une normalité, sans jeter l’égalitarisme culturel, tout en visant un meilleur équilibre de valeurs rivales. Il faut restreindre la capacité des institutions à interpréter de manière toujours plus étendue les lois. Pour ce faire, Eric Kaufmann plaide pour une recentralisation du pouvoir de ces institutions afin de réinstaurer une impartialité politique. Une intervention gouvernementale est également nécessaire auprès d’organisations en situation de quasi-monopole (Google, X, Facebook, mais aussi universités d’élites, musées…) pour parvenir à une impartialité politique et au respect des droits des citoyens.

Homme de gauche, Eric Kaufmann, s’il le regrette, pense que l’offensive ne pourra être menée que par les conservateurs : « Malheureusement, [ces réformes] devront probablement être menées par la droite, avec un succès électoral permettant à la gauche centriste de suivre le mouvement » (je souligne). Pragmatique, il ne dédaigne pas le secours que pourrait apporter la NRA[9], qui n’a rien pour lui plaire, si ce n’est sa défense de la liberté d’expression et de la protection de l’héritage, ni celui de la droite religieuse, qui ne lui plaît pas plus, mais peut être mobilisée pour faire pression sur l’administration scolaire.

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Le recours à un contre-langage woke est nécessaire pour démasquer le projet réel du socialisme culturel. Par exemple, en remplaçant Affirmative Action par discrimination contre les Blancs, les Asiatique et les hommes ou TCR par racisme anti-Blancs.

En matière de langage, les citoyens jouent un rôle déterminant pour résister aux mots à la mode, aux initiatives DEI, y compris dans les conversations privées. Eric Kaufmann donne à la contextualisation du passé et du présent une priorité absolue. C’est au gouvernement de façonner les programmes scolaires en mettant l’accent sur les excès des régimes totalitaires, avec lecture obligatoire des Cygnes sauvages (Chine), de 1984 et de L’archipel du goulag. Il doit aussi imposer une histoire contextualisée de l’esclavage et de la colonisation qui ne sont pas des péchés seulement occidentaux et interdire la TCR et la théorie critique du genre dans l’attente de plus d’équilibre dans le traitement de ces sujets.

Le handicap du « travers » libertarien des conservateurs

Si le changement ne peut venir que de la droite, le problème avec les conservateurs, c’est leur obsession de la libre concurrence, leur opposition aux interventions de l’État et leur souci de ne pas être mal vus pour racisme supposé. On l’a vu au Royaume-Uni où les conservateurs, après le Brexit, ont voté une nouvelle loi plus favorable à l’immigration alors que l’immigration avait été un point fort de la campagne contre l’UE. La tâche la plus urgente des libéraux-conservateurs classiques est d’en finir avec l’idée conservatrice d’un gouvernement restreint et le biais consistant à répondre à tout par des solutions de libre concurrence. Ron de Santis est en avance pour ses actions dans le secteur public. Pour le secteur privé, les gouvernements pourraient exiger que les oligopoles de la Tech leur donnent accès aux algorithmes afin de vérifier les pratiques d’exclusion et refuser les transactions avec les entreprises qui imposent à leurs employés des tests TCR ou DEI. Un boycott de ces entreprises suppose une mobilisation des citoyens, laquelle peut être encouragée par ces actions gouvernementales.

Un monde post-woke tel que le voit Eric Kaufmann

Dans le monde post-woke d’Eric Kaufmann, tous les groupes pourraient s’affirmer, y compris le groupe majoritaire mais sans devenir hégémonique. Le talent serait privilégié pour le bien de tous. Le trauma ne serait plus considéré comme génétiquement transmissible et ne serait plus une arme dédouanant les individus de leurs obligations. Il faudrait en finir avec la culture de la victimisation qui enfonce au lieu d’aider. L’humour y serait cultivé subtilement à l’égard de tous, invités à supporter les blagues sur eux-mêmes. Une femme resterait une femme dans la vie publique, en accord avec la science, sans empêcher ceux qui pensent qu’une trans-femme est une femme de l’exprimer. Des compétitions sportives spéciales seraient organisées pour les trans. Ce qui permettrait de valoriser une minorité sans dévaloriser les catégories et traditions majoritaires.

Mais Eric Kaufmann condamne l’universalisme libéral qu’il juge irréaliste. Une identité nationale fondée sur des valeurs universelles ne suffit pas à nourrir le besoin d’enracinement des individus. La diversité identitaire ne serait pas un problème tant que tous s’identifient à la nation. Il prône plutôt « un certain contrôle de la représentation des groupes », sans aller jusqu’à un égalitarisme culturel, mais en visant une « représentation la plus équitable compatible avec le libéralisme » et un équilibre entre les traditions et identités de la majorité et celles des minorités. Il est en faveur d’un « multivocalisme » et hostile, en bon libéral anglo-saxon, aux pratiques qu’il juge illibérales de la France telles que l’interdiction de la burqa.

Il faut dire que sa vision de la France est un peu caricaturale puisqu’il reprend l’antienne d’un pays « qui interdit la collecte de données ethniques » et semble ignorer l’existence d’une identité substantielle française dépassant l’attachement à quelques grands principes. J’ai déjà écrit ce que je pense de l’alternative « multivocaliste » d’Eric Kaufmann à propos de son précédent livre Whiteshift[10]. Je n’y reviens pas.

400 pages.

Immigration, idéologie et souci de la vérité

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Cet article a été publié sur le blog de Michèle Tribalat.


[1] DEI pour Diversité, Equité et Inclusion ; TCR pour Théorie Critique de la Race.

[2] Voir ma note sur son livre White Guilt, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/448019459

[3] « Institut de recherche sociale » fondé par Horkheimer et Adorno en 1923.

[4] Voir ma note sur son livre Private Truths, Public Lies, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/439783525.

[5] Black Lives Matter.

[6] Foundation for Individual Rights and Expression

[7] Cf. L’Affirmative Action en trois livres, https://micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230.

[8] Voir ma note sur son livre Social Justice Fallacies, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/social-justice-fallacies-thomas-sowell-2023.

[9] National Rifle Association of America

[10] https://micheletribalat.fr/435379014/441121213.

Face aux flics de la pensée, refuser d’obtempérer!

Le président Emmanuel Macron assure qu’il n’est en rien responsable de l’interpellation – très commentée – de l’informaticien franco-russe Pavel Durov, cofondateur de la messagerie cryptée Telegram.


La dérive illibérale du macronisme signe son échec. La fin politique d’Emmanuel Macron est liée au chaos qu’il a créé, croyant en sortir vainqueur. Ce mercredi, il était toujours en recherche d’un Premier ministre suffisamment aimable pour accepter de lui sauver provisoirement la mise.

Déplorables de droite, indésirables de gauche…

Toutefois, la démission du chef de l’État devient une hypothèse crédible, tant son régime recroquevillé offense la République. En effet, non content de vouloir exclure le RN, parti qui fédère 80% des votes de droite, mais aussi le NFP et ses 7 millions d’électeurs (soit, au total, 18 millions d’indésirables !), Macron a avalisé de surcroit la généralisation d’une mise en surveillance des opinions. Dès lors, apparaît un pouvoir en rupture avec la démocratie. L’arrestation, le 24 août à l’aéroport du Bourget, du fondateur de la messagerie cryptée Telegram, le franco-russe Pavel Durov, au prétexte d’un manque de modération sur sa plate-forme, est venue ajouter un voile noir sur la liberté d’expression, qui n’est plus qu’une expression. Mardi, le président a voulu s’exonérer de cet acte de police judiciaire en assurant : « La France est plus que tout attachée à la liberté d’expression et de communication (…) Dans un État de droit (…), les libertés sont exercées dans un cadre établi par la loi pour protéger les citoyens et respecter leurs droits fondamentaux. C’est à la justice, en totale indépendance, qu’il revient de faire respecter la loi. L’arrestation du président de Telegram sur le territoire français a eu lieu dans le cadre d’une enquête judiciaire en cours. Ce n’est en rien une décision politique. Il revient aux juges de statuer ». En réalité, la législation qui a permis l’arrestation de Durov est la traduction fidèle de la volonté élyséenne de trier les idées et de faire taire.

Retrouvez « Remis en liberté », les carnets d’Ivan Rioufol, mercredi prochain dans notre magazine de septembre

En choisissant, le 27 juin, de reconduire le commissaire Thierry Breton dans ses fonctions, Macron a avalisé le combat mené par l’Union européenne pour contrôler les réseaux sociaux, au nom de la lutte contre la haine et le racisme. Or ces deux termes ne répondent à aucune définition juridique et permettent toutes les censures morales. La mise en garde à vue de Durov préfigure-t-elle celle d’Elon Musk, le patron de X (ex-Twitter), lors d’un prochain passage en France ? En sommant, en vain, le milliardaire de se soumettre à la modération de l’UE, Breton a ouvert la voie à une généralisation de la répression des patrons de réseaux sociaux. Dans le même temps, Mark Zuckerberg (patron de Facebook et Instagram) a reconnu, lundi, avoir dû censurer, sous la pression de l’administration Biden, des informations liées au Covid ou à l’affaire Hunter Biden, officiellement présentée à l’époque comme une fake-news russe.

Dissidents inquiets

Cette dérive totalitaire contre les opinions dissidentes ne s’arrête pas à l’internet. L’acharnement du système macronien a encouragé l’Arcom, gendarme de l’audiovisuel, à priver NRJ 12 et C8 de leur diffusion et à mettre sous surveillance la trop libre CNews. Précédemment, c’était la chaîne russe RT France qui avait été interdite. Des journaux d’opposition comme France Soir, L’Incorrect, Causeur, Valeurs Actuelles, etc., sont eux aussi les cibles de mécanismes d’étouffement qui, s’ils ne répondent pas directement aux ordres de l’Élysée, ne sont en rien contrariants pour la macronie et sa quête hygiéniste, y compris dans le lavage de cerveau et l’opinion propre.

À la France des Lumières a succédé la France des petits flics de la pensée officielle. Face à eux, le refus d’obtempérer devient un devoir.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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« Shibumi », de Trevanian: l’art de tuer avec une paille et un makila

Grand amateur de littérature d’espionnage, notre chroniqueur ne tarit pas d’éloges sur l’œuvre de Trevanian, un Américain d’une intelligence rare, d’un cynisme accompli, ancien résident du Pays basque français — homme de goût donc, et de convictions.


Peut-être vous rappelez-vous La Sanction, un film de et avec Clint Eastwood, lancé sur la face nord de l’Eiger, en Suisse, avec une équipe dont il doit éliminer l’un des membres — sans savoir lequel. Le roman dont est tiré le film est signé Trevanian, nom de plume de Rodney Whitaker (1931-2005), honorable professeur de communication à l’université d’Austin, au Texas, romancier sous divers pseudonymes, et résident permanent du Pays basque français.


En 1979 Trevanian sort Shibumi, un roman d’espionnage qui enrobe une philosophie de la vie, des considérations d’une acuité remarquable sur l’état du monde et particulièrement celui des Etats-Unis, et une exaltation du shibumi, cet art de vivre japonais qui « implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales ». Rien d’étonnant quand on sait que Whitaker, après avoir fait la guerre durant quatre ans en Corée, a passé du temps au Japon. Un jardin zen dans un vieux château basque vaut mieux que la brousse exubérante que vous laissez pousser autour de votre pavillon de banlieue.

A relire, du même auteur: Qu’apporter, au Japon, lorsque vous êtes invité à un dîner?

Son héros, Nicholaï Hel, fils d’une aristocrate russe réfugiée à Shanghaï et d’un Allemand de passage, est un tueur exemplaire, le genre qui vous occit (ceci est une forme inventée du verbe défectif occire, goûtez-en tout le suc) avec une paille ou une carte de crédit. Autrefois formé par un maître de Go — le roman est divisé en phases du jeu le plus japonais qui soit — orphelin adopté par un général nippon qu’il se chargera de tuer au nez et à la barbe de ses geôliers soviétiques, il a longtemps été un assassin indépendant qui éliminait des cibles contre des rémunérations confortables. Le voilà désormais à la retraite, dans son château basque, se livrant à des explorations spéléologiques risquées, goûtant les charmes d’une courtisane haut de gamme qui a consenti à passer du temps avec lui, — mais rattrapé par son passé et sujet à la vindicte de la Mother Company, une firme parallèle qui chapeaute la CIA pour servir les intérêts des pays producteurs de pétrole.
On voit que Trevanian ne pensait pas bien.

Considérations décapantes sur le monde

À part John Le Carré, je ne vois pas d’écrivain d’espionnage qui ait sa largeur de vues. Son héros est encore jeune quand le Japon, dévasté par la guerre, est occupé par l’armée américaine. Deux leçons à tirer du massacre. « De nombreux Japonais ne semblaient pas réaliser que c’est la propagande du vainqueur qui devient l’histoire du vaincu », premier point. Et « il apprit que tous les Américains étaient des marchands et qu’au fondement même du génie américain, il y avait l’achat et la vente. Ils vendaient leur idéologie démocratique comme des colporteurs, soutenus par le grand racket de protection des ventes d’armes et des pressions économiques. Leurs guerres étaient des exercices monstrueux de protection et d’approvisionnement ».

Écrit en 1979, le livre n’a pas pris une ride. Qu’est-ce que Whitaker, décédé en 2005, aurait pu dire de la guerre du Golfe, de l’invasion de l’Irak ou de l’actuel conflit ukrainien ?… Ou de la guerre sourde ou bruyante entre les Palestiniens et leurs voisins juifs… Les trois obstacles les plus dangereux au succès des dirigeants de l’OPEP sont, dit-il, « les efforts furieux de l’OLP pour semer le désordre afin d’obtenir une part des richesses arabes ; l’interférence stupide de la CIA et de la NSA, son antenne ; et l’insistance tenace et égoïste d’Israël à survivre ». D’où la conclusion évidente : « Nous serions tous plus heureux si le problème palestinien — et les Palestiniens avec lui — disparaissait tout bonnement ».

A lire aussi, Dominique Labarrière: L’héritage antisémite de l’extrême gauche française

Un point de vue qui a tout pour choquer les progressistes actuels, tout fiérots de leur soutien au Hamas. D’autant que Trevanian est assez péremptoire sur les Arabes : « La virginité est capitale pour les Arabes, qui craignent avec raison les comparaisons ».

Il a par ailleurs sur les hommes qui dirigent la plus grande puissance mondiale un avis définitif : « C’est un truisme de la politique américaine qu’aucun homme capable de remporter une élection ne mérite de la remporter ». C’est qu’en vrai réactionnaire — c’est-à-dire en homme lucide —, il croit au génie des peuples — ou plutôt, à leur absence de génie : « L’Amérique, après tout, a été peuplée par la lie de l’Europe. Sachant cela, nous devons les considérer comme innocents. Innocents comme la vipère, innocents comme le chacal. Dangereux et perfides, mais pas immoraux. Tu en parles comme d’une race méprisable. Mais ce n’est pas une race. Ce n’est même pas une culture. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen ».

Le roman multiplie les analyses à l’emporte-pièce qui justement emportent notre conviction : « Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de la vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et éloquence, amusement et plaisir — bref, toutes les erreurs communes à ceux qui croient que la justice implique l’égalité entre tous au lieu de l’égalité entre égaux ». Ce garçon est modérément démocrate…

Sans oublier des considérations sur les modes éducatives, qui enthousiasmeront ceux qui savent que le règne du Crétin est arrivé : « La sociologie, cette pseudoscience descriptive qui camoufle ses insuffisances dans un brouillard de statistiques, se retranchant sur le créneau étroit entre la psychologie et l’anthropologie. Le genre de non-sujet que tant d’Américains choisissent pour justifier quatre années d’insignifiance intellectuelle destinées à prolonger l’adolescence ».

Une arme basque méconnue

La gamine au cœur de l’intrigue — une certaine Hannah Stern — venue demander de l’aide à Nicholaï, permet de dresser le portrait d’une génération entière. Elle a « cette soif désespérée de notoriété qui conduit soudain acteurs et artistes incapables de retenir l’attention du public par la vertu de leurs seuls talents à découvrir des injustices sociales jusqu’alors insoupçonnées ». Comment lui faire comprendre qu’une cause n’a de sens que si le style que l’on emploie pour la défendre est esthétiquement juste ? « La plupart des jeunes gens de votre âge sont si profondément absorbés par leurs problèmes individuels — si préoccupés de leur univers personnel — qu’ils sont incapables de percevoir que le style et la forme sont l’essentiel, que la substance n’est qu’une illusion transitoire. L’important n’est pas ce que vous faites, mais comment vous le faites ».

Je ne vous expliquerai pas comment le héros se dépêtrera des tentacules de la Mother Company, et punira un prêtre délateur d’un coup de makila (ce bâton de marche basque qui dissimule une lame dans son manche, et qui non seulement est en vente libre à l’Atelier Ainciart Bergara, situé à Larressore, dans les Pyrénées-Atlantiques, mais a été classé à l’Inventaire du Patrimoine immatériel en France — ce qui devrait suffire à justifier le fait que vous en possédiez un…), et remportera finalement la partie. Ce roman, traduit en France en 1981, était introuvable. Les éditions Gallmeister l’ont réédité il y a tout juste un an, il est encore sur tous les rayons des librairies, je vous laisse juges de la décision qui s’impose.


Trevanian, Shibumi, Gallmeister / Totem, septembre 2023, 605 p.

Trevanian, La Sanction, Gallmeister, 2017, 336 p.

Clint Eastwood, La Sanction, DVD.

Pat Perna et Jean-Baptiste Eustache, Shibumi (BD), Les Arènes, septembre 2022, 215 p.

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Élections américaines, un mode d’emploi

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En campagne, Kamala Harris et son colistier Tim Walz arrivent à Savannah dans le sud de la Géorgie, 28 août 2024 © Savannah Morning News-USA TODAY NETWORK/Sipa USA/SIPA

Dans les élections à venir, il faudra surtout regarder ce que font les électeurs des États de Géorgie et de Pennsylvanie, explique notre contributeur. La démocrate Kamala Harris, qui voit plutôt les sondages évoluer en sa faveur actuellement, semble être parvenue à se dégager de l’emprise de l’aile la plus à gauche et la plus anti-israélienne de son parti. Du moins l’espère-t-on.


De l’élection du président américain dépend en partie l’avenir du monde. Par un contraste saisissant, les motivations des électeurs ne dépendent nullement de ces considérations géostratégiques, mais de leurs soucis quotidiens: le coût du panier alimentaire, le prix de l’essence à la pompe, les intérêts à payer pour sa propriété, la coûteuse couverture des soins ou les dépenses pour l’éducation. De ce point de vue, les indicateurs de la présidence Biden sont indiscutablement favorables: le plein emploi ou presque, l’inflation contenue, la production repartie, la couverture sociale sauvegardée.

Les intentions de vote en faveur de Trump à la baisse

Mais le ressenti des citoyens consommateurs est assez déconnecté des indices macroéconomiques ; et les facteurs émotionnels, dont le rôle a longtemps été sous-estimé par la vulgate économique influencée par l’analyse marxiste, sont exacerbés par les outils de communication actuels et peuvent générer des réactions d’attirance ou de rejet irrationnelles.

Alors que les ennuis judiciaires de Donald Trump n’ont pas entaché sa popularité, les lapsus de Joe Biden ont entrainé une chute catastrophique dans les sondages qui l’a obligé à ne pas se représenter. Trump triomphait. Il a eu tort. La mise en orbite de Kamala Harris au cours d’une convention démocrate réussie a provoqué chez le candidat républicain une véritable réaction de panique, des commentaires particulièrement inappropriés et une sanction immédiate dans les intentions de vote.

Aujourd’hui, c’est Kamala Harris la favorite, mais les jeux ne sont pas faits et un événement imprévisible pourrait modifier la donne électorale. La situation du monde ne devrait pourtant pas dépendre d’une parole mal placée, mais c’est la loi de la démocratie…

Regardez la Géorgie et la Pennsylvanie !

Le système électoral américain a des facettes ahurissantes pour un Français. À chacun des cinquante États et du District de Columbia est attribué un nombre de grands électeurs qui dépend de sa population. Le parti arrivé en tête emporte la totalité de ces électeurs aussi étroite qu’ait été sa victoire. Le Nebraska et le Maine qui ont institué un système plus nuancé font figure de curiosité. Parfois, le candidat qui a obtenu la majorité des votes n’a donc pas remporté les élections. Ce fut le cas de Al Gore en 2000 et de Hillary Clinton, qui, malgré  trois millions d’électeurs de plus, a été battue par Trump en 2016. Dans la plupart des Etats, la campagne est en réalité inutile: on sait que la Californie enverra 54 grands électeurs démocrates, l’État de New York 28 et le Texas 40 républicains.

La compétition se concentre sur les «battleground states» ou «swing states». Il y en a cinq, car le Michigan, qu’on y inclut en général et où se trouve la plus grande communauté arabo-musulmane américaine, va certainement voter démocrate. Il reste le Wisconsin, le Nevada, l’Arizona, la Géorgie et la Pennsylvanie, ces deux derniers particulièrement observés.

– En Pennsylvanie,  20% des citoyens ne peuvent pas voter, car ils ne se sont pas inscrits sur les listes électorales. Comme ces citoyens négligents voteraient plutôt démocrate, le gouverneur démocrate (Josh Shapiro) a poussé à des mesures d’inscription automatique.

– En Géorgie, le Comité de contrôle électoral, à majorité trumpiste, s’est octroyé le droit de ne pas certifier le vote à la moindre suspicion, ce qui prépare à des accusations de malversations si Trump n’obtient pas la majorité. Le gouverneur de Géorgie, pourtant lui-même républicain, tente de s’opposer à cet activisme débridé. Mais la chicanerie juridique américaine a du ressort…

À une bipartition électorale géographique (qui contraste grosso modo aux États-Unis un centre républicain et des États démocrates sur la côte Est et la côte Ouest), se surajoutent des différences de genre parfois considérables, peut-être liées à la politique de l’État en matière d’interruption de grossesse. Les femmes votent nettement démocrate et les hommes républicain. 

Parmi les inconnues, il y a le comportement des partisans de Robert Kennedy junior, candidat indépendant, de la famille emblématique du parti démocrate. Militant complotiste anti-vaccinal au cours de la pandémie du Covid, il vient de se rallier à Donald Trump, qui lui aurait promis carte blanche dans le domaine de la Santé. Ils partageraient tous deux une passion pour la liberté, une estime pour Poutine et une volonté de lutter contre des agences gouvernementales soi-disant corrompues et des sociétés agro-alimentaires qui détruiraient la santé des enfants américains. Les électeurs orphelins de Robert Kennedy pourraient-ils amener à Trump les voix qui feraient la différence dans les swing states? Pour l’instant: les sondages suggèrent qu’ils reporteraient plus souvent leurs votes sur Kamala Harris. Affaire à suivre.

Chez beaucoup de ceux qui se préoccupent du soutien à Israël par le président des États-Unis, la candidature de Kamala Harris suscite des craintes. Ils constatent que la plupart des personnalités hostiles à Israël sont liées au parti démocrate, par exemple  les membres de ce qu’on appelle la Squad à la Chambre des Représentants et les partisans du wokisme dans le monde universitaire. Ils  minimisent les antisémites à l’ancienne qui rôdent autour de Trump et soulignent que ce dernier appelle les Israéliens à «finir le travail»  alors que Joe Biden, qui parle de façon peu réaliste de cessez-le-feu et de paix, a trouvé que les manifestants anti-israéliens à Chicago avaient des arguments à faire valoir.  Ils relèvent que les relations personnelles de Netanyahu avec Biden et plus encore avec Kamala Harris n’ont rien de chaleureux. Ils craignent l’influence de Barack Obama dont la présidence avait renforcé l’Iran et rappellent que ce sont les accords d’Abraham, qui ont tenu jusqu’à aujourd’hui, qui semblent les meilleurs véhicules à une solution future du conflit israélo-arabe. Ils regrettent enfin que les orateurs à la Convention démocrate n’aient pas insisté sur le fait qu’Israël est le seul allié fiable dans cette région du monde et que le combat qu’il mène contre le fanatisme islamiste est aussi le combat de la démocratie américaine. À cela s’ajoute le fait que Ilan Goldenberg, l’homme que Kamala Harris a choisi comme liaison pour les relations avec Israël, est un proche de JStreet, et un critique de la politique israélienne. Ces inquiétudes sont légitimes.

Mais, les tentatives de faire virer la convention vers une démonstration de solidarité avec les Palestiniens ont piteusement échoué ; les massacres du 7 octobre ont été décrits pour ce qu’ils étaient, des parents d’otages ont pu parler et des Palestiniens non ; le droit d’Israël à se défendre a été proclamé sans ambages. Sans attacher une importance exagérée au fait que Kamala Harris a épousé un Juif qui aime manifestement Israël, je constate qu’elle a toujours proclamé son soutien à Israël et que Joe Biden lui-même a été irréprochable dans ce domaine, tout critique qu’il ait parfois été.

L’aile la plus à gauche et la plus opposée à Israël du parti démocrate maîtrisée ?

Au cours de cette convention démocrate, il me semble que le parti traditionnel a commencé à se dégager de l’emprise de son aile gauche anti-israélienne. Il y a un long travail à faire tant le narratif de l’innocente victime palestinienne face à l’Israélien surarmé est devenu dans le public l’estampille de la bonne-pensance.

Mais il est fondamental pour Israël que le soutien américain reste bipartisan.

Dans une conjoncture géopolitique exceptionnellement délicate, laisser les clefs de la Maison Blanche à un Donald Trump qui a montré un mépris absolu pour les individus et pour la vérité des faits, qui s’est mis à dos les forces armées par ses déclarations méprisantes envers les soldats tués au combat, qui a les yeux de Chimène pour les autocrates de la planète, tout cela, malgré ses déclarations favorables, est pour beaucoup d’Américains proches d’Israël au-delà de leurs forces. Je les comprends. Mais à l’intérieur du parti démocrate, les amis d’Israël ne devront pas baisser la garde…

À propos d’un refus d’obtempérer

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Image d'archive © FRED SCHEIBER/SIPA

Le récit médiatique entourant les «violences policières», à la mode depuis la mort de George Floyd aux États-Unis en 2020, est mis à mal par la mort du gendarme Éric Comyn.


La mort tragique d’un gendarme à Mougins (06) à l’occasion d’un contrôle, tué par un multirécidiviste capverdien en liberté nous rappelle les vingt-quatre mille refus d’obtempérer par an et la mort de Nahel, « petit ange parti trop tôt ». Une fois de plus, la France est divisée.

La police et la gendarmerie, pour la majorité des lecteurs du Monde, de Libération, de Télérama, des Inrocks, pour les intellectuels et militants issus de la diversité, pour ce qui reste du peuple de gauche, pour la France insoumise surtout, sont des corps réactionnaires peu soucieux des libertés publiques. Pour tous ces gens-là, les violences policières actuelles en rappellent d’autres : celles contre le peuple révolté ou affamé, contre les ouvriers en grève devant les portes des usines, contre les Juifs sous le régime de Vichy, les Arabes pendant la guerre d’Algérie, les immigrés dans les bidonvilles…

Pensée manichéenne

Or la vision qu’ils présentent est tronquée ; pire, elle est manichéenne. Elle répartit les principaux protagonistes d’une situation – la police, les victimes du racisme – dans deux catégories distinctes : les « bons » et les « mauvais », les victimes et les coupables, ceux qui font les frais de provocations et d’humiliations, d’un côté, ceux qui jettent à terre, menottent, rouent de coups et arrêtent injustement, de l’autre. Mais que l’on ne se pose pas la question, de savoir d’où viennent les attitudes et les comportements des policiers, ce qui peut éventuellement les expliquer – ce qui n’a rien à voir avec les excuser – voilà qui est effarant. Prendre les gens pour des victimes, à la longue, c’est les prendre pour des imbéciles en les dépossédant de tout désir, objectif ou intention.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Veuve courage et médias piteux

Dans les affaires de refus d’obtempérer la pensée manichéenne fait d’ores et déjà fi de la complexité des situations, du rôle des émotions dans la vie sociale et des manipulations politiciennes. Oui, il y a du « racisme » dans la police comme il y a de la haine chez les racailles « racisées » contre la police, représentants d’un Etat honni. Dès l’entrée en école de police chez les élèves policiers, dans le huis-clos des commissariats, il y a ce racisme qui s’explique parce que venant de milieux populaires très touchés par la crise et par l’effondrement des valeurs d’ordre et de civilité chères à ces milieux, les gardiens de la paix ont une clientèle de plus en plus colorée du fait de l’immigration de masse et de la délinquance presque toujours étrangère ou issue de l’immigration. Par ailleurs, la relation pour le moins délicate à l’autorité de beaucoup de jeunes, musulmans, gauchistes ou anarchistes, crée sans cesse des tensions, des violences parfois graves et un harassement de policiers laissés souvent seuls au front, sans soutien véritable des hiérarchies et des politiques qui leur donnent des injonctions contradictoires et absurdes, dans l’espoir d’éviter des troubles beaucoup plus graves.

Les militants antipolice recherchent-ils la justice, ou une guerre raciale ?

La publication de la vidéo de la mort brutale de George Floyd écrasé par le genou d’un policier blanc avait provoqué autrefois de nombreuses manifestations violentes un peu partout aux États-Unis et en Europe et la naissance du mouvement « Black lives matter »… A Paris, des milliers de personnes avaient défilé pour Adama Traore et contre les « violences policières ». La cause avancée pour ces indignations, ces colères et ces violences, c’est un combat pour la justice et contre le racisme. Mais en arrière-plan, c’est une guerre civile qui s’annonce, une guerre des races qui ramène à la surface les ressentiments et les rancœurs identitaires de populations agrégées par la haine. Cet antiracisme qui prétend combattre les injustices et la haine est, en fait, une nouvelle forme de fascisme.

Assa Traore, Paris, 7 mai 2021 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Dans l’histoire du siècle passé et de l’histoire tout court, ce n’est pas une nouveauté. Toutes les périodes de crise ont vu naître le besoin de trouver une raison unique aux malheurs des individus, broyés par le cours des événements. La tentation totalitaire, c’est la promesse d’un monde purifié délivré du Mal.

A lire aussi, Erwan Seznec: La vérité sur l’affaire Adama Traoré

« Les Représentants du peuple seront impassibles dans l’accomplissement de la mission qui leur est confiée : le peuple a mis entre leurs mains le tonnerre de la vengeance, ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés. Ils auront le courage énergique de traverser les immenses tombeaux des conspirateurs et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur de la nation et à la régénération du monde. » (Proclamation des Représentants à Lyon, le 15 frimaire, an II.) Cette tentation totalitaire se renforce aujourd’hui très rapidement. Elle va même jusqu’à enrôler des enfants dans son combat idéologique. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle prône la disparition ou la mise à l’écart de ceux qui sont censés représenter le Mal. Hier, les Juifs, les bourgeois, les Tutsis au Rwanda. Aujourd’hui, l’homme blanc, le policier, le juif supposé sioniste.

Frustrations identitaires

Elle a pour partisans et acteurs deux groupes d’individus: les déshérités, véritables ou imaginaires, musulmans des quartiers pour la plupart et les frustrés. Cette alliance des frustrés qui se veulent responsables du sort de ceux qu’ils voient, à tort ou à raison, comme des victimes et des opprimés et, d’autre part des déshérités est réellement explosive. L’histoire a toujours réuni ces deux groupes de personnes dans un élan qui s’est voulu révolutionnaire. Les déshérités ont réellement besoin de lutter pour la justice et l’égalité. Ce fut le cas, entre autres, des ouvriers et des paysans, victimes des inégalités, du chômage pendant la révolution industrielle dans les temps qui précédèrent l’émergence des mouvements prolétariens. C’est toujours le cas dans de nombreux endroits de la planète. Ils apportent dans ces mouvements un peu de raison et des raisons de combattre. Les frustrés qui ne sont pas de véritables déshérités, écrivaillons, journalistes, enseignants, techniciens, communient dans une jalousie commune et cherchent maladivement à réparer ce qu’ils considèrent comme une injustice de la vie. Ils vont diriger le combat des déshérités et transformer le combat des déshérités en une lutte pour de nouvelles dominations. Ils vont vouloir écraser les imposteurs qui ont pris la place qui leur est due en raison du mérite qu’ils s’attribuent. Cette alliance des frustrés et de ceux qui se considèrent comme des déshérités prépare des conflits futurs qui n’opposeront pas seulement des cultures et des civilisations mais à l’intérieur même des sociétés, en Occident comme en Orient, des groupes humains séparés par leurs conceptions culturelles, religieuses, par leurs conditions sociales ou ethniques et dont certains se considèrent comme des victimes de complots fomentés par des ennemis tout puissants et maléfiques.

Elvis: toutes les femmes de ta vie

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Devant ses fans, Elvis Presley et sa femme Priscilla présentent leur bébé Lisa Marie, février 1968. DR.

Le King est mort en août 1977, il y a 47 ans. Notre contributrice revient sur les parcours de son ex-femme Priscilla et de sa fille Lisa-Marie, dont les destinées sont actuellement à l’affiche du film de Sofia Coppola, diffusé sur Canal +, et d’un documentaire, sur Arte.


La mort de Delon, le 18 août, m’a un peu coupé l’herbe sous le pied. En effet, j’étais alors bien partie pour écrire sur Elvis, dont on célébrait le 47ème anniversaire de la mort le 16 août 1977. Et finalement, avec un peu de retard, je me dis : «  allons-y ! », le King du rock’n’roll c’est sans aucun doute davantage dans mes cordes que le bel acteur français. Et puis, si le mois d’août tire à sa fin, il n’est pas encore tout à fait terminé… L’été, avec le soleil à son zénith, possède toujours une forme de cruauté. Albert Camus le savait mieux que personne. Que l’on aime ou que l’on déteste ces mois d’été au ralenti, ceux de 2024, quelle hécatombe (Alain Delon, Gena Rolands, Françoise Hardy, Catherine Ribeiro)… Le 16 août 1977 donc, disparaissait Elvis. Celui avant qui rien n’existait, ni le rock’n’roll moite, ni les filles en pâmoison, ni l’incursion de la « négritude » au sein de la musique chantée par les blancs… La légende dit qu’il serait mort sur ses toilettes. Peu importe ! N’appelle-t-on pas également cet endroit, le trône ? Cruelle ironie… Ses funérailles ont eu lieu le 18 août, à Memphis, avec force défilés de Cadillac et de filles s’évanouissant sur des civières sur son passage. Le roi est mort, vive le roi ! En 2024, il semblerait que l’on commence enfin à s’intéresser aussi à sa femme : Priscilla. Féminisme oblige ? Je l’ignore et n’en ai cure, mais Priscilla mérite qu’on s’arrête sur son cas ; c’est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. On ne devient pas la femme d’Elvis sans raisons. C’est une nouvelle fois Arte, à la faveur d’un documentaire fouillé et sans concessions, sobrement intitulé « Elvis et Priscilla »1, qui donne encore une fois le la. Cependant, pour se faire une idée de la personnalité de Priscilla Beaulieu (Madame Presley), il est aussi nécessaire de s’intéresser à Priscilla, le film de Sofia Coppola2 sorti en 2023, ici à son meilleur. Le film fut cependant mal compris à sa sortie (comme souvent). Nous y reviendrons.

Elvis fait son service en Allemagne, précisément à Friedberg, en RFA, et c’est là qu’il rencontre la jeune Priscilla, qui n’avait même pas 14 ans. Le père adoptif de cette dernière est dans l’US Air Force. Sa mère est fan d’Elvis, et pousse sa fille à le fréquenter. Le décor est planté. Priscilla se rend donc tous les soirs dans l’antre d’Elvis et de ses compagnons de caserne. Cependant, l’endroit ressemble davantage à un bar chic où l’on joue de la musique et drague les filles, qu’à une chambrée de militaires. La jolie brune ne tarde pas à taper dans l’œil d’Elvis – qui a rapidement du se dire que vu son jeune âge, il pourrait en faire sa poupée. Nous verrons par la suite que cette intuition était la bonne. Et puis, tout va très vite. Les parents de Priscilla autorisent leur fille à accompagner Elvis dans le Saint des saints : sa kitschissime propriété de Graceland. À une condition, cependant : que celle-ci suive des cours dans une très vénérable institution catholique. Ce qu’elle fait, de fort mauvaise grâce. Elle veut épouser le King, mais lui n’en a cure pour l’instant. Il préfère faire de Priscilla un Elvis en jupons. Il lui fait teindre ses cheveux en noir de jais ; sa choucroute s’élève de plus en plus, et ses yeux sont de plus en plus cernés d’eye-liner. Il lui fait aussi prendre somnifères et amphétamines, dont il est déjà très friand. Elle devient sa chose. Mais ne se laisse pas faire, pique des crises de jalousie épouvantables lorsque les tabloïds font leurs gros titres sur les nouveaux coups de cœur supposés d’Elvis. C’est tout cela que Sofia Coppola montre à la perfection dans son film ; elle est une cinéaste de l’enfermement, Virgin Suicides en est le meilleur exemple. Le film, comme le documentaire d’Arte, nous montrent deux Priscilla : celle d’avant le mariage (la petite fille soumise) et celle d’après (la femme qui commence à savoir ce qu’elle veut).

Elvis et Priscilla convolent en justes noces le 1er mai 1967. La petite Lisa-Marie naît neuf mois après, le 1er février 1968. Ce mariage n’est pas heureux: Elvis était-il, comme on aime à l’assener sans arrêt de nos jours, un homme toxique ? Il resta toute sa vie cet homme du Sud, pour qui les femmes étaient soit des saintes, soit des putains. Et puis, Priscilla finit par le tromper avec son instructeur de karaté et demande le divorce… Elvis est dévasté. Priscilla était, à ses yeux, définitivement devenue une putain ! Cependant, en 73, l’année de leur divorce, il fait bonne figure, et continue ses concerts à Vegas. À sa mort, son ex-femme géra sa colossale fortune d’une main de fer. Il n’y avait pas en elle, la malédiction des Presley… Elle en est la seule survivante. Lisa-Marie meurt le 12 janvier 2023. Chanteuse et actrice, Lisa Marie apparait pour la dernière fois en public à la 80e cérémonie des Golden Globes, durant laquelle le film de Sofia Copola est récompensé. Elle est alors visiblement affaiblie et a une démarche peu assurée. On la retrouve le lendemain chez elle en arrêt cardiaque, et elle meurt deux jours plus tard à l’hôpital. Elle fut le portrait de son père, et sa voix n’aurait pas fait rougir ce dernier. Une histoire à la fois sublime et tragique. De celles dont seule l’Amérique a le secret…


  1. De Annette Baumeister et Natascha Walter, Allemagne, 2014, visible ici : https://www.arte.tv/fr/videos/055219-000-A/elvis-priscilla/ ↩︎
  2. Diffusé ce mois-ci sur Canal + ↩︎

Un arrachement sans fin

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DR.

Les vacances imposent-elles la vacance de l’esprit ? Autant profiter de ce répit estival pour moissonner les sillons de sa bibliothèque. Sous le soleil d’août, votre serviteur y a passé sa charrue. Lectures par les champs et par les grèves…


La Bessarabie, pour qui l’ignorerait, correspond à cette région aujourd’hui partagée entre la Moldavie et l’Ukraine, et qui fut cette vieille province roumaine qu’au siècle dernier se disputèrent les puissances ennemies. Cristian Mungiu, l’immense cinéaste roumain – cf. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), Baccalauréat (2016), R.M.N (2022) donne voix, dans un petit livre bouleversant, à sa grand-mère née et morte avec le XXème siècle, au croisement de la double tragédie nazie et communiste. Une vie roumaine, sous – titré Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie, a la même force, la même âpreté sans phrases qu’on connaît au cinéma de Mungiu.

Récit à la première personne, narré sur la base des longues conversations que le cinéaste eut avec ses grands-parents – «  la guerre, l’exode, les destins brisés, leur jeunesse perdue et les difficultés rencontrées » – et sur les notes où, vers le milieu des années 90, il entreprend de recueillir les souvenirs de celle dont il dit comprendre à quel point « elle avait eu une vie vraiment triste », c’est le scénario implacable d’une réalité qui dépasse la fiction : une famille comme tant d’autres, prise en étau dans les mâchoires de l’Histoire, dévorée par ses enjeux et ses bouleversements. « Durant la Première Guerre, comme la Bessarabie était encore dans l’empire russe, Papa combattait pour eux », raconte Grand-mère, déroulant le fil de la tragédie. « Quand la révolution bolchevique a commencé (…) personne ne savait à quoi ressemblerait la nouvelle Russie »… Une enfance dans le quartier moldave de Cahul, une mère qui garde « son argent entre les draps, à côté des roubles de la Première Guerre »…

Plus tard, ses fiançailles avec Petre, en août 1938, une dot insuffisante pour prétendre se marier avec un officier de l’armée roumaine, l’arrivée des Russes à Cahul, l’arrestation du père de Tania, l’exil vers Chisinau (capitale de l’actuelle Moldavie)… « C’était juin 1941 et la Bessarabie venait d’être reprise aux Russes », poursuit Tania Ionascu. « Hristache, mon cousin, avait été engagé comme chauffeur. Du temps des Russes, il avait travaillé comme chauffeur. Maintenant, il conduisait les camions des Allemands (…). On lui avait ordonné de transporter en camion des Juifs dans une forêt pour les exécuter là-bas. Il avait fini par boucher le trou entre la cabine et le container pour ne plus les entendre le supplier et les laisser partir. À côté de lui, il y avait un Allemand qui le pointait de son arme en lui indiquant la route. Il conduisait et il pleurait ».

C’est le genre de passage qui, dans le livre, vous noue la gorge. Comme l’on sait, la Roumanie du maréchal Ion Antonescu s’engage aux côtés de l’Axe de 1940 à 1944. « Puis un jour, à la radio, j’ai entendu que la Roumanie avait changé de camp et que nous étions les alliés des Russes. Je n’y comprenais rien (…) Ce qui était incompréhensible surtout, au-delà des engagements politiques pris en haut lieu, c’était comment cela allait se passer concrètement, ce changement de camp ». L’officier royaliste Petre « se retrouva donc prisonnier avec toute sa compagnie  (…) tous ceux qui sortaient du rang étant sommairement abattus ». Les autres sont envoyés en Sibérie. Arrive l’après-guerre, avec son nouveau lot d’horreurs sans nom : « Nous avons abattu durant l’hiver tout le reste de notre forêt, et on a vendu tout l’or qui nous restait. C’est ainsi que les derniers objets qui me rattachaient à Cahul ont disparu ».  La collectivisation fait d’eux des koulaks, parias du nouveau régime. La mère de Tania passera huit années en Sibérie, avant de devenir « domestique au Kazakhstan ». Son père, lui, est « mort à Penzo, près de Moscou, peu de temps après la perte de la Bessarabie ».

Au terme du récit de ces atrocités, Mungiu, dans un post-scriptum d’une trentaine de pages,  reprend la parole : « Il s’appelait Petru, mais Grand-mère l’appelait Petre. Petru Ionascu. Elle, elle s’appelait Tatania, mais sa sœur et les adultes l’appelaient Tania ». Et de se retourner vers cette enfance qu’il a passé auprès de ses grands-parents, vers cette maison de Bessarabie, spoliée par le communisme. De ces déchirements témoignent aussi les photographies insérées dans ce volume, comme une ponctuation indélébile.

À lire : Une vie roumaine. Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie, de Cristian Mungiu (traduit du roumain par Laure Hinckel. Préface de Thierry Frémaux). Marest, 2024 186 pages.

Une vie roumaine: Tania Ionascu, ma grand-mère de Bessarabie

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Veuve courage et médias piteux

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La veuve d’Éric Comyn, Mandelieu-la-Napoule, 28 août 2024. Capture d'écran.

Refus d’obtempérer. Pleurant la disparition tragique de son époux, gendarme, fauché en service par un multirécidiviste, Harmonie Comyn a estimé que le laxisme de nos responsables politiques actuels et passés était responsable de la mort de son mari.


Posée, calme, déterminée, digne, elle prend la parole. En peu de mots, tout est dit. Sous le soleil de Mandelieu (06), celle qui vient de perdre son mari, le gendarme Comyn, tué – assassiné – par un criminel de la route, un de ces multirécidivistes de la délinquance toutes catégories comme notre pays en compte tant et tant, dresse le plus parfait, le plus sobre, le plus net, le plus sévère des réquisitoires. « La France a tué mon mari », lâche-t-elle. Elle prend soin de répéter, détachant chaque mot, afin de bien marquer que ce qu’elle profère-là est réfléchi, pleinement assumé. Elle ne vitupère point, elle constate. Constat d’une lucidité certes glaçante, mais exemplaire. « Par son insuffisance, son laxisme, son excès de tolérance, la France a tué mon mari. » Les mots sont durs, les mots sont forts, les mots sont dérangeants. Tout simplement parce qu’ils sont vrais.

Colère et malaise

Il se trouve que je suivais la cérémonie d’hommage de Mandelieu sur la chaîne BFMTV. J’ai pu alors mesurer la profondeur du malaise que ces paroles-là, cinglantes, tranchantes si calmement prononcées, provoquaient chez les effarouchés du réel, les aseptiseurs patentés du système. Le premier mot de commentaire qui leur vint à la bouche est « colère ».

A lire aussi: La Grande-Motte: et soudain, Gérald Darmanin a remis sa cravate

Colère, qu’ils répétaient à l’envi, se passant la parole, y revenant sans cesse. Pourquoi ce mot-là, avec une telle insistance, et non un autre ? Pour une raison évidente, assez basse mais évidente. Il ne fallait pas que la dureté du propos pût apparaître comme raisonnée, réfléchie. Il fallait qu’on fût amené à l’imputer à une bouffée d’irrationnel, une surcharge émotionnelle, une exaltation incontrôlée due à la violence du chagrin. Il fallait instiller dans l’esprit du téléspectateur que, de ce fait, les mots outrepassaient la pensée de la locutrice. Et que, très probablement, une fois qu’elle aurait retrouvé ses esprits, dominé sa souffrance, ce ne seraient pas de telles paroles, si incisives, si accusatrices qui lui viendraient, ce ne serait pas ce terrible réquisitoire-couperet. Voilà ce que le recours appuyé, lourd, très lourd, au mot « colère » était censé nous donner à croire.

TF1, partageons des ondes positives

Or, rien de cela chez cette femme, cette veuve courage. Brisée de douleur sans doute, mais debout. Debout ! Ce n’est pas la colère qui domine la pensée qui s’exprimait par sa bouche, mais la colère maîtrisée. La colère de la raison blessée, héroïque et magnifique d’une Antigone qui – au-delà du souffrir – ose défier Créon, le roi, le pouvoir.

D’ailleurs, il faudra qu’on nous dise comment ces mots terribles : « La France a tué mon mari » ont été reçus à l’Élysée, place Beauvau, place Vendôme ! Dans son journal de 13 h, TF1 a tranché. On a censuré, carrément. On n’a gardé que le moment où Harmonie Comyn déplore le fait que le multirécidiviste assassin ait pu se trouver encore en circulation sur le territoire national. Il paraît que dans le jargon des métiers de la télévision cela s’appelle « le service minimum ».

Lutte contre l’insalubrité: New York a trouvé LA solution

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Un "buffet gratuit" pour les rats dans le quartier de Chelsea à Manhattan, New York, novembre 2023 © Levine-Roberts/Sipa USA/SIPA

Jusqu’à aujourd’hui, les résidents de « Big Apple » étaient autorisés à laisser leurs sacs de détritus dans la rue, ce qui favorisait la prolifération des surmulots.


Christophe Colomb avait découvert l’Amérique. Aujourd’hui, le maire de New York découvre les poubelles. Lors d’une conférence de presse donnée le 8 juillet 2024 et largement relayée sur la toile, Éric Adams a annoncé pour Big Apple « la révolution des déchets. » 

Avancée révolutionnaire : désormais, pour lutter contre les déchets, la solution avant-gardiste prônée par la mairie serait d’avoir… des poubelles!

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Sur les notes d’Empire State Of Mind, M. Adams s’est avancé vers un parterre de journalistes, polo blanc ajusté soulignant une musculature avantageuse et lunettes de soleil d’aviateur crânement portées. Il poussait une poubelle, noire. Fou rire sur la toile : « La ville de New York vit dans le futur !!! », « Le maire Adams a introduit une nouvelle technologie radicale appelée poubelle que les immeubles devront utiliser. NYC progresse. » (X) 

On s’amuse, mais la démarche est louable ; l’intention, excellente. Si on vous dit NYC, vous pensez Times Square, Brooklyn Bridge ou Broadway, jamais poubelles ni rats. Vous avez tort ! 8,3 millions de New-Yorkais produisent plus de 6 millions de tonnes de déchets par an qui finissent dans des sacs-poubelles entreposés dans la rue avant leur ramassage. Les créateurs du « Commissioner’s plan of 1811 » (schéma quadrillé de Manhattan) n’ont en effet pas imaginé les ruelles et contre-allées qui auraient permis d’entreposer bennes à ordures et poubelles communes ; les bâtiments originels ont été pensés sans local à poubelles. On s’en est toujours accommodé, mais la population croît et avec elle ses déchets qui attirent une population de surmulots de compétition.

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Le problème est devenu incontournable ; le maire l’a compris, il faut frapper un grand coup ; prendre des mesures drastiques. Dès le 12 novembre, les immeubles comptant un à neuf appartements devront s’équiper de la poubelle officielle qui accueillera leurs déchets. L’édile ne « laissera rien passer » et les amendes vont tomber comme à Gravelotte. Il convient aussi d’encourager le tri sélectif, les New-yorkais sont donc invités à se procurer des poubelles de couleurs pour réceptionner métal, verre et plastique. À New York, la révolution est en marche !

Marguerite Yourcenar, vie et amour

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L'écrivain franco-américain Marguerite Yourcenar (1903-1987) photographiée en 1980 © OZKOK/SIPA

Née en Belgique, naturalisée américaine, écrivain français et… première femme élue à l’Académie française, Marguerite Yourcenar fut, aussi, follement amoureuse d’André Fraigneau – mais non seulement. Christophe Bigot publie un « roman » passionnant à propos de ses dernières années.


Cela n’arrive pas souvent – du tout. La règle ? On ouvre beaucoup de livres (on a toujours « faim »), on lit 20 pages ou 50, et puis on arrête : on a déjà lu ça. Et puis c’est la rentrée : pléthore de livres à découvrir, il faut parfois s’en remettre aux premières impressions : les battements du cœur sont comptés et, comme disait Montherlant : « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon. »

Épatant

L’exception ? On ouvre – toujours en supposant refermer assez vite mais on vérifie cependant. On hume, on lit… et il se passe quelque chose : il y a quelqu’un. On écoute. On poursuit sa lecture. Et on finit le livre – épaté.

C’est exactement ce qui nous est arrivé avec le récit romancé de Christophe Bigot, à propos des dernières années de Marguerite Yourcenar (1903-1987) : cela commence au tournant des années 80. Yourcenar vient de perdre sa compagne, son alter ego, Grace Frick (traductrice, en outre, de son œuvre en anglais). Elle a 76 ans, elle va entrer à l’Académie française, être publiée (de son vivant) dans la Pléiade, etc.

A lire aussi: Shibumi, de Trevanian: l’art de tuer avec une paille et un makila

Le récit de Bigot porte en particulier sur la dernière « histoire d’amour » de Yourcenar avec Jerry Wilson, photographe américain homosexuel âgé de 30 ans. Et, en dépit de la ténuité apparente de l’amour-alibi, on ne lâche pas le livre. Bigot a tout lu à propos de Yourcenar, de Jerry. On croise souvent le grand amour déçu (et pour cause) de Yourcenar : André Fraigneau (nous avons publié à son propos dans Causeur).

Les dialogues crépitent, d’une intelligence et d’une sensibilité rares : tout sonne vrai, constamment subtil. L’œuvre et la vie de Yourcenar sont fréquemment évoquées : c’est bien sûr beaucoup plus que « l’histoire d’amour de Marguerite et Jerry » – même si celle-ci est très signifiante (et terrible).

On dit merci

On avait commencé « à cause » de Yourcenar, parce que cet écrivain ne nous indiffère pas. On a terminé « grâce à » Bigot – qui signe un livre rapide, nerveux, d’une grande intensité et maîtrisé de bout en bout : le tragique perce – mais à aucun moment Bigot ne sacrifie à la sensiblerie.

Qui aime Yourcenar, la Grèce, l’amour, la littérature et l’intelligence ne peut faire l’économie de ce livre. Christophe Bigot, 48 ans, normalien, agrégé de Lettres modernes, professeur de khâgne, est surtout un bel écrivain, que nous découvrons grâce à Yourcenar (c’est son 7ème livre) et que nous sommes heureux de saluer ici, même brièvement. On a lu. On a aimé. On dit merci. La littérature a, aussi, à voir avec la gratitude.


Un autre m’attend ailleurs, de Christophe Bigot, La Martinière, 305 p.

Un autre m'attend ailleurs - Rentrée littéraire 2024

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Et en Folio (2024) : Le château des trompe-l’œil, de Christophe Bigot.

À LIRE aussi : l’indispensable « Dictionnaire Marguerite Yourcenar », dirigé et préfacé par Bruno Blanckeman, chez Honoré Champion – en… poche ! Donc cadeau et usuel non négociable.

Dictionnaire Marguerite Yourcenar

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Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi – Éditions de Paris-Max Chaleil. À propos de 600 écrivains, français ou « étrangers ».

Eric Kaufmann s’attaque au tabou de la «race»

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Le politologue Eric Kaufmann enseigne en Angleterre et publie "Taboo: How Making Race Sacred Produced a Cultural Revolution". Photo DR.

Comment mettre fin à la tyrannie des minorités en Occident, et au racket idéologique du wokisme culpabilisateur ? Le penseur libéral canadien Eric Kaufmann s’attaque à la question et apporte des solutions politiques, dans un gros livre, que notre contributrice la démographe Michèle Tribalat vient de finir.


Eric Kaufmann est un universitaire canadien libéral qui enseigne à l’université de Buckingham au Royaume-Uni. Il s’opposa aux manifestations radicales de la gauche culturelle dans le monde occidental au milieu des années 2010 et devint alors une de ses cibles mais fut plus tard défendu par l’organisation Free Speech Union créé au Royaume-Uni en 2020. Après le massacre du 7 octobre et la mobilisation pro-palestinienne dans les universités qui a suivi, il comprend que quelque chose ne tourne pas rond dans la culture des élites et des jeunes. Il qualifie leur socialisme de culturel en raison de l’accent mis sur le récit culturel comme source de pouvoir et de « privilèges ».

Les quelques victoires remportées contre ce socialisme culturel (lois anti-DEI et anti-TCR[1] dans certains Etats américains, arrêt de la Cour suprême de 2023 bannissant l’Affirmative Action…) ont pu laisser croire aux Libéraux et aux Conservateurs que le vent était en train de tourner.

Eric Kaufmann pense qu’il va être difficile de sortir de cette hégémonie qui s’est construite depuis plus d’un siècle autour de la sacralisation de la race. Tabou qui a « fait des petits » depuis avec le sexe et le genre, de sorte que l’on a aujourd’hui une sacralisation de la race, du sexe et du genre, sainte trinité du monde occidental. Comment sortir du racket idéologique selon lequel la minorité est le bien et la majorité le mal ?

Vers un nouveau libéralisme

Le wokisme émerge d’une symbiose entre les gauches libérale et illibérale. La différence entre les libéraux modernes et les radicaux n’est, en effet, qu’une question de degré. Le socialisme culturel se distingue du socialisme marxiste, mais partage sa vision oppresseur/opprimés. L’affrontement liberté/égalité se situe maintenant sur le terrain culturel plus qu’économique. Alors que la perspective culturelle libérale promeut un traitement égal pour un résultat optimal dans tous les groupes, le socialisme culturel vise l’égalité de résultats de groupes définis par la race, le genre et la sexualité plus que la classe ou la richesse. Le socialisme culturel cherche à maximiser les résultats des groupes défavorisés en réécrivant l’histoire pour faire honte aux Blancs majoritaires. Il privilégie un progressisme maximaliste et nourrit le populisme et la polarisation. Il partage avec les économistes socialistes les valeurs d’équité et d’égalité, mais attache plus d’importance qu’eux à la morale du soin et du préjudice. Ce style plus émotionnel du socialisme culturel produit un environnement fébrile, favorable à la religiosité. Le revers de la médaille de l’empathie pour les « opprimés » c’est la perte d’empathie pour ceux qui cumulent moins de points d’oppression et la possibilité que cela finisse par tourner à la violence.

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Les institutions doivent être aussi autonomes que possible mais, lorsqu’elles s’engagent dans l’illibéralisme et l’endoctrinement et perdent ainsi la confiance de la population, elles devraient céder une partie de leur autonomie. Eric Kaufmann pense que ce sont des gouvernements conservateurs qui, après avoir gagné les élections sur le thème de la « guerre culturelle », permettront à la gauche modérée de convaincre son parti d’abandonner ses positions socialistes culturelles impopulaires. Un nouvel optimum permettrait alors à la culture des majorités blanches et masculines de s’exprimer sans évincer ou contester les voix minoritaires comme par le passé et de retrouver ainsi une société plus harmonieuse et créative.

Montée du tabou de la race et nouvelle moralité publique

Les individualistes bohèmes des années 1910 sont les précurseurs de l’hostilité envers la majorité ethnique et la tradition et les précurseurs de la valorisation des minorités, portée plus tard à son paroxysme. Cette idéologie a gagné en influence après les deux guerres mondiales et la chute du communisme. Avec le mouvement des droits civiques des années 1955-65 et la montée du tabou racial, émerge une forme de gauche identitaire. C’est une triple révolution avec le passage de la classe à l’identitaire, le rétrécissement de la morale privée au préjudice et au soin et la réduction de la morale publique autour de nouvelles normes (le racisme auquel viendra s’ajouter le sexisme, l’homophobie…).


Si le racisme, sans disparaître, déclina fortement dès les années 1960, il était tentant pour l’entrepreneur moral, une fois le tabou en place, de « brandir cette puissante baguette magique » pour se faire valoir ou salir un adversaire politique. Pour Shelby Steele, qui a écrit sur la culpabilité blanche[2], « on ne peut éprouver de la culpabilité pour quelqu’un sans lui céder le pouvoir ». L’Amérique blanche cherche sa rédemption à travers les programmes sociaux et l’Affirmative Action après que Lyndon Johnson, en 1965, a ouvert la porte à la transgression du traitement égal en prônant une égalité de résultats. C’est bannir la discrimination raciale en théorie tout en la rendant obligatoire en pratique. Symbolique et disculpatoire, cette démarche narcissique permet de manifester sa vertu tout en cherchant à garder un ascendant en créant une culture de la dépendance. L’identité éclipsa la classe dans le panthéon de la gauche occidentale et peu de radicaux échappèrent à ce que Tom Wolfe a joliment nommé le syndrome « radical chic ».

Pour Eric Kaufmann, « c’est le radicalisme noir et le socialisme tiers-mondiste et non la théorie critique de l’école de Francfort[3], qui sont à la base du wokisme ». En acceptant la culpabilité blanche et la sacralisation de la race et en s’identifiant au sort des minorités, une grande partie des libéraux de gauche se sont rangés du côté des radicaux. Rappelons le sort de Patrick Moynihan vilipendé pour son rapport sur la famille noire (1965). Gayatri Spivak parle d’« essentialisme stratégique »: la race et le genre sont des constructions sociales, mais appuyons-nous sur elles comme si elles étaient réelles pour combattre l’oppresseur blanc. « Ironiquement, ce que le postmodernisme a produit c’est le type de « grand récit » qu’il disait vouloir démasquer »

« L’université est le « ground zero » du wokisme »

C’est à l’université que se produisit le passage du relativisme moral des années 1990 à l’absolutisme moral des années 2010. L’entrée des baby-boomers dans le corps professoral a donné un coup de fouet au socialisme culturel et à la désoccidentalisation des programmes, évolution qui n’aurait pu réussir sans le consentement passif de la gauche libérale. Les « speech codes » ont envahi les universités. Ce triomphe du socialisme culturel a été aussi une affaire de générations. Il s’est amplifié avec le changement générationnel et s’est institutionnalisé par la capture des organes de socialisation. Les idéologies fonctionnent comme un virus culturel : on l’attrape et on le répand. La propagation ne s’arrête que lorsque ce virus rencontre d’autres virus incompatibles avec lui : patriotisme, conservatisme ou libéralisme classique.

Ceux qui atteignent des positions d’influence et de pouvoir et contrôlent des institutions deviennent des super-propagateurs, accélérant ainsi le mouvement. S’y sont ajoutés les réseaux sociaux. Cette évolution a touché les pays occidentaux mais, ajoute Eric Kaufmann, un peu moins la France. Aux États-Unis, le glissement des élites vers la gauche, y compris dans la finance et chez les cadres d’entreprises, s’est accompagné d’un glissement des donations, des Républicains vers les Démocrates. Cette évolution culturelle s’est également imprimée dans la loi. La jurisprudence y a ajouté sa touche, notamment avec la notion d’effet disproportionné (disparate impact) qui permit d’introduire l’idée de discrimination sans l’intention de discriminer.

Claudine Gay, ancienne présidente de Harvard, entendue au Capitole, Washington, 5 décembre 2023 © Graeme Sloan/Sipa USA/SIPA

Des programmes de formation à la diversité sont apparus dès les années 1960, se sont multipliés et étendus ensuite. Dans les années 2000, le langage DEI était déjà là. Dans les années 2010, il est entré dans le lexique des entreprises. Mais, pour Eric Kaufmann, comme pour Shelby Steele, c’est la loi qui a suivi la culture et non l’inverse. C’est pourquoi les changements législatifs n’empêchent pas la progression du socialisme culturel aujourd’hui. On l’a vu avec l’habileté démontrée par les universités pour contourner les interdictions de l’Affirmative Action. Le climat moral antiraciste l’a emporté sur les aspects légaux.

Un « Little Brother control »

Le socialisme culturel combine illibéralisme et déculturation. Dans l’université, Eric Kaufman distingue un autoritarisme vertical, dur, qui inflige des punitions et un autoritarisme horizontal qui vient des collègues, dont la combinaison produit un effet d’intimidation. C’est le second qui domine.

Cet illibéralisme a une longue traine qui remonte aux années 1960, mais il s’est intensifié et a connu des pics. Une enquête Yougov de 2020 a montré à quel point les universitaires, sous l’emprise du socialisme culturel, s’éloignent radicalement, aux Etats-Unis comme en Grande Bretagne, du public, tout particulièrement dans les Sciences humaines et sociales. Les tièdes ou les opposants sont souvent contraints de falsifier leurs préférences (cf. Timur Kuran[4]). C’est ce qu’on a vu avec les interventions de la police britannique lors des émeutes BLM[5], sans que les policiers soient eux-mêmes des socialistes culturels convaincus. Mais ils officient sous la pression de bureaucrates et de communicants diplômés, imprégnés du socialisme culturel qui définit la moralité publique. Les jeunes, les femmes et les plus éduqués sont plus souvent embarqués dans le soutien de mesures autoritaires et certaines questions, telles que l’immigration, l’Affirmative Action, la TCR, les droits des Trans etc., deviennent des totems. Mais l’affiliation politique est aussi une ressource identitaire qui infecte les décisions non politiques. Les jeunes de gauche ont plus de préjugés que les jeunes conservateurs, et la gauche est plus discriminatoire vis-à-vis de la droite que l’inverse. D’après une enquête Yougov au Royaume-Uni en 2021, 50 % des partisans du Labour ne sortiraient pas volontiers avec un partisan conservateur contre 24 % en sens inverse. La volonté de discriminer politiquement dans ses relations amoureuses est le meilleur prédicteur de biais à l’embauche. Pour les socialistes culturels, le politique et le personnel sont inséparables. Ceux qui sont prêts à discriminer sur l’affiliation politique sont plus enclins à approuver la répression des dissidents. 

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La pression des pairs n’étouffe pas seulement la liberté de recherche. Elle fausse le rôle de l’université qui est de rechercher la vérité et comme l’université penche terriblement à gauche, l’autocensure appauvrit la diversité des points de vue. Professeurs et étudiants craignent avant tout leurs collègues. Les jeunes peuvent être à la fois inquiets et favorables à la culture de l’annulation parce qu’ils ont accepté la peur comme composante d’une éthique exigeante qu’ils soutiennent. L’autocensure a débordé des universités vers les milieux culturels où la gauche domine.

Impact négatif de cette morale publique sur la situation des minorités

La préoccupation de la justice sociale et les formations DEI, dans les universités mais aussi dans les entreprises, ont, au final, un impact négatif sur les minorités. Dans ses enquêtes, Éric Kaufmann a montré que les conservateurs blancs soumis à ce type de formation hésitent à critiquer un collègue noir et à l’aider à progresser de peur de dire quelque chose d’inapproprié. Phénomène que l’on retrouve à l’école et qui sape le progrès des Noirs. Par ailleurs, le socialisme culturel génère une hiérarchie des positions de pouvoir des différentes catégories de victimes. C’est pourquoi un homosexuel blanc accusé de racisme se montrera penaud.

Une mise en accusation du passé

En cherchant les responsables des maux d’aujourd’hui dans le passé, le socialisme culturel veut le purifier, au grand dam des conservateurs qui voient leur langue vandalisée. La responsabilité des crimes du passé serait intrinsèquement celle de la droite alors que les crimes de la gauche, le colonialisme et la colonisation non européens passent à la trappe.

Les sociétés les plus marquées par la morale socialiste culturelle sont particulièrement exposées aux paniques morales. Ce fut le cas au Canada lors de l’hystérie qui saisit le pays lorsqu’on découvrit, en 2015, des fosses communes d’enfants ayant fréquenté des pensionnats réservés aux indigènes. L’affabulation de génocide et la dénonciation de « négationnistes » s’est nourrie de l’inflation du nombre d’enfants y figurant, de l’indifférence au taux de mortalité bien plus élevé dans les réserves et de détails horrifiques non vérifiés par les médias. Ce qui plût beaucoup à la Chine qui en appela aux Nations unies ! Eric Kaufmann classe le Canada (à l’exception du Québec) en haut de l’échelle des pays gangrénés par le socialisme culturel devant l’Australie, la Nouvelle Zélande, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Manifestation contre la venue du penseur conservateur Jordan Peterson, le 3 décembre 2022, à Sydney, en Australie © Shutterstock/SIPA

Pour lui, juger le passé selon les standards d’aujourd’hui nous empêche d’être fiers de ce qu’ont accompli des hommes imparfaits. Les moments de forte émotion peuvent « pousser le navire » encore plus loin (Floyd !). Si nous ne sommes pas prêts à nous battre contre le moindre effacement illégitime de notre héritage, la vague du socialisme culturel risque de tout emporter.

Séisme dans la jeunesse: la montée de l’illibéralisme chez les jeunes

D’après une enquête YouGov de 2022, les étudiants universitaires sont beaucoup plus intolérants que leurs professeurs, lesquels le sont d’autant plus qu’ils sont eux-mêmes jeunes, mais pas autant que leurs étudiants. Les jeunes qui passent par l’université sont plus à gauche que les autres et, d’après une étude britannique qui a suivi les individus, ces derniers, lorsqu’ils le sont, ont souvent tendance à devenir ensuite conservateurs.

Se voir comme une victime prédispose à s’identifier à des groupes que la société désigne comme « opprimés ». Ce qui explique peut-être le plus grand succès du socialisme culturel chez les femmes. Jean Twenge a montré que la proportion de jeunes filles en fin de lycée qui pensent que les femmes sont discriminées lors des admissions à l’université a bondi, passant de 30 % dans les années 1990 à 55 % dans les années 2015-18, alors qu’elles représentent 55 à 60 % des diplômés. Le genre et la sexualité jouent un rôle plus central que la race. Les groupes ethniques les plus désavantagés sont moins impactés par le socialisme culturel et, pour certains, semblent avoir un sens plus clair de leur identité.

Les opposants se rebiffent

Dans les années 2020, l’opposition a commencé à porter. Christopher Rufo a dévoilé les pratiques TCR extrémistes. Donald Trump l’a suivi en interdisant la TCR dans les formations fédérales. Si cette interdiction fut annulée par Joe Biden, Christopher Rufo avait réussi à en faire une question politique et certains États le suivirent.

Eric Kaufmann distingue trois guerres culturelles. La première a tourné autour de la libération des mœurs et du déclin de la religion avec ses aspects positifs mais aussi négatifs tels que la décomposition familiale et la hausse des maladies mentales. La deuxième s’est produite avec la hausse des niveaux d’immigration, le passage de l’assimilation au communautarisme et une polarisation accrue sur la diversité culturelle. La troisième est la guerre du socialisme culturel contre la richesse culturelle qui a avalé les deux premières. Avec celle-ci, l’alliance des libéraux avec la gauche cède la place à une nouvelle alliance possible des libéraux avec les conservateurs contre le wokisme, même si des divisions demeurent entre eux, notamment sur les questions religieuses, l’immigration et le changement démographique. Cette guerre se livre sur deux fronts : 1) la culture de l’annulation ; 2) la TCR et la théorie critique du genre.

Dans le monde anglo-saxon, les conservateurs ont longtemps été peu actifs dans la bataille des programmes d’enseignement. Au Royaume Uni, la dévolution de toujours plus de pouvoir aux écoles s’est conjuguée à une évolution du corps enseignant de plus en plus favorable aux contenus antinationaux, anti-blancs et anti-hommes. Des initiatives collectives telles que Heretodox Academy (dont Eric Kaufmann fait partie) qui regroupe aujourd’hui 4000 universités et FIRE[6] déploient beaucoup d’énergie dans le combat contre les atteintes à la liberté d’expression et le retraitement du passé.

Si les conservateurs sont à la manœuvre pour l’emporter, ils devront, pour ce faire, trouver le moyen de lier ce combat à des questions plus pressantes afin d’augmenter leur score aux élections. Ron de Santis, gouverneur de Floride est à l’avant-garde de la troisième guerre culturelle. Le Stop Woke Act interdit l’enseignement de la TCR à l’école. Au New College of Florida, Ron de Santis a remplacé le président et le conseil d’administration, dont Christopher Rufo est devenu membre. Il a congédié le responsable du programme « Diversité et équité » et supprimé les fonds qui y étaient dédiés. 

La mise en actes du wokisme par les institutions qu’il a capturées nourrit le populisme, lequel provoque un retour de bâton moral woke dans un cycle infernal de radicalisation. Pour que cette contre-offensive ait quelque chance de succès, il faut que l’opposition conservatrice se montre capable de dévoiler l’illibéralisme, la déraison et les traitements inégaux qui se cachent derrière la rhétorique humanitaire du socialisme culturel.

Les dégâts de l’utopie socialiste culturelle

La régression de la liberté d’expression, en privant la discussion de points de vue divers, nuit à la prise de décisions optimales et aux performances.

Le récit promu par BLM, qui a demandé que l’on coupe les financements de la police, a abouti à la mort de milliers de Noirs.

L’Affirmative Action à l’université américaine, si elle signale la vertu des administrateurs, nuit aux minorités qu’elle prétend aider, en raison de l’effet « mismatch »[7] et crée une dépendance nocive. Des enquêtes ont montré que la victimisation porte à voir des discriminations là où il n’y en a pas. Et, comme l’a écrit Thomas Sowell, cette attitude empêche de reconnaître ce que les Noirs ont accompli par eux-mêmes[8]. La tendance à mettre le paquet pour faire progresser les femmes noires, sans souci pour ce que deviennent les hommes noirs qui, pourtant, réussissent moins bien, peut aggraver la violence domestique et nuire à la formation et la durabilité des couples.

Immigration : un abus flagrant de la race

Par un détournement de concept, le racisme a été étendu au contrôle de l’immigration, fermant ainsi le débat sur la question. La réaction des gens à l’immigration incontrôlée a stimulé le « Grand Éveil » des années 2010 et conduit à un soutien croissant de l’immigration chez les libéraux américains.

Tous ces dégâts bien visibles du wokisme caricaturent l’image de la démocratie libérale dans le monde, donne des armes à la Chine et la protège ainsi de critiques bien légitimes.

En étouffant la liberté de contestation, l’Occident détruit ce qui a fait son succès.

Propositions d’Eric Kaufmann pour résister à la montée du socialisme culturel

Il faut d’abord une alliance entre libéraux culturels et conservateurs pour restaurer une normalité, sans jeter l’égalitarisme culturel, tout en visant un meilleur équilibre de valeurs rivales. Il faut restreindre la capacité des institutions à interpréter de manière toujours plus étendue les lois. Pour ce faire, Eric Kaufmann plaide pour une recentralisation du pouvoir de ces institutions afin de réinstaurer une impartialité politique. Une intervention gouvernementale est également nécessaire auprès d’organisations en situation de quasi-monopole (Google, X, Facebook, mais aussi universités d’élites, musées…) pour parvenir à une impartialité politique et au respect des droits des citoyens.

Homme de gauche, Eric Kaufmann, s’il le regrette, pense que l’offensive ne pourra être menée que par les conservateurs : « Malheureusement, [ces réformes] devront probablement être menées par la droite, avec un succès électoral permettant à la gauche centriste de suivre le mouvement » (je souligne). Pragmatique, il ne dédaigne pas le secours que pourrait apporter la NRA[9], qui n’a rien pour lui plaire, si ce n’est sa défense de la liberté d’expression et de la protection de l’héritage, ni celui de la droite religieuse, qui ne lui plaît pas plus, mais peut être mobilisée pour faire pression sur l’administration scolaire.

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Le recours à un contre-langage woke est nécessaire pour démasquer le projet réel du socialisme culturel. Par exemple, en remplaçant Affirmative Action par discrimination contre les Blancs, les Asiatique et les hommes ou TCR par racisme anti-Blancs.

En matière de langage, les citoyens jouent un rôle déterminant pour résister aux mots à la mode, aux initiatives DEI, y compris dans les conversations privées. Eric Kaufmann donne à la contextualisation du passé et du présent une priorité absolue. C’est au gouvernement de façonner les programmes scolaires en mettant l’accent sur les excès des régimes totalitaires, avec lecture obligatoire des Cygnes sauvages (Chine), de 1984 et de L’archipel du goulag. Il doit aussi imposer une histoire contextualisée de l’esclavage et de la colonisation qui ne sont pas des péchés seulement occidentaux et interdire la TCR et la théorie critique du genre dans l’attente de plus d’équilibre dans le traitement de ces sujets.

Le handicap du « travers » libertarien des conservateurs

Si le changement ne peut venir que de la droite, le problème avec les conservateurs, c’est leur obsession de la libre concurrence, leur opposition aux interventions de l’État et leur souci de ne pas être mal vus pour racisme supposé. On l’a vu au Royaume-Uni où les conservateurs, après le Brexit, ont voté une nouvelle loi plus favorable à l’immigration alors que l’immigration avait été un point fort de la campagne contre l’UE. La tâche la plus urgente des libéraux-conservateurs classiques est d’en finir avec l’idée conservatrice d’un gouvernement restreint et le biais consistant à répondre à tout par des solutions de libre concurrence. Ron de Santis est en avance pour ses actions dans le secteur public. Pour le secteur privé, les gouvernements pourraient exiger que les oligopoles de la Tech leur donnent accès aux algorithmes afin de vérifier les pratiques d’exclusion et refuser les transactions avec les entreprises qui imposent à leurs employés des tests TCR ou DEI. Un boycott de ces entreprises suppose une mobilisation des citoyens, laquelle peut être encouragée par ces actions gouvernementales.

Un monde post-woke tel que le voit Eric Kaufmann

Dans le monde post-woke d’Eric Kaufmann, tous les groupes pourraient s’affirmer, y compris le groupe majoritaire mais sans devenir hégémonique. Le talent serait privilégié pour le bien de tous. Le trauma ne serait plus considéré comme génétiquement transmissible et ne serait plus une arme dédouanant les individus de leurs obligations. Il faudrait en finir avec la culture de la victimisation qui enfonce au lieu d’aider. L’humour y serait cultivé subtilement à l’égard de tous, invités à supporter les blagues sur eux-mêmes. Une femme resterait une femme dans la vie publique, en accord avec la science, sans empêcher ceux qui pensent qu’une trans-femme est une femme de l’exprimer. Des compétitions sportives spéciales seraient organisées pour les trans. Ce qui permettrait de valoriser une minorité sans dévaloriser les catégories et traditions majoritaires.

Mais Eric Kaufmann condamne l’universalisme libéral qu’il juge irréaliste. Une identité nationale fondée sur des valeurs universelles ne suffit pas à nourrir le besoin d’enracinement des individus. La diversité identitaire ne serait pas un problème tant que tous s’identifient à la nation. Il prône plutôt « un certain contrôle de la représentation des groupes », sans aller jusqu’à un égalitarisme culturel, mais en visant une « représentation la plus équitable compatible avec le libéralisme » et un équilibre entre les traditions et identités de la majorité et celles des minorités. Il est en faveur d’un « multivocalisme » et hostile, en bon libéral anglo-saxon, aux pratiques qu’il juge illibérales de la France telles que l’interdiction de la burqa.

Il faut dire que sa vision de la France est un peu caricaturale puisqu’il reprend l’antienne d’un pays « qui interdit la collecte de données ethniques » et semble ignorer l’existence d’une identité substantielle française dépassant l’attachement à quelques grands principes. J’ai déjà écrit ce que je pense de l’alternative « multivocaliste » d’Eric Kaufmann à propos de son précédent livre Whiteshift[10]. Je n’y reviens pas.

400 pages.

Immigration, idéologie et souci de la vérité

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Cet article a été publié sur le blog de Michèle Tribalat.


[1] DEI pour Diversité, Equité et Inclusion ; TCR pour Théorie Critique de la Race.

[2] Voir ma note sur son livre White Guilt, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/448019459

[3] « Institut de recherche sociale » fondé par Horkheimer et Adorno en 1923.

[4] Voir ma note sur son livre Private Truths, Public Lies, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/439783525.

[5] Black Lives Matter.

[6] Foundation for Individual Rights and Expression

[7] Cf. L’Affirmative Action en trois livres, https://micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230.

[8] Voir ma note sur son livre Social Justice Fallacies, ici : https://micheletribalat.fr/435379014/social-justice-fallacies-thomas-sowell-2023.

[9] National Rifle Association of America

[10] https://micheletribalat.fr/435379014/441121213.

Face aux flics de la pensée, refuser d’obtempérer!

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© Yassine Mahjoub/SIPA

Le président Emmanuel Macron assure qu’il n’est en rien responsable de l’interpellation – très commentée – de l’informaticien franco-russe Pavel Durov, cofondateur de la messagerie cryptée Telegram.


La dérive illibérale du macronisme signe son échec. La fin politique d’Emmanuel Macron est liée au chaos qu’il a créé, croyant en sortir vainqueur. Ce mercredi, il était toujours en recherche d’un Premier ministre suffisamment aimable pour accepter de lui sauver provisoirement la mise.

Déplorables de droite, indésirables de gauche…

Toutefois, la démission du chef de l’État devient une hypothèse crédible, tant son régime recroquevillé offense la République. En effet, non content de vouloir exclure le RN, parti qui fédère 80% des votes de droite, mais aussi le NFP et ses 7 millions d’électeurs (soit, au total, 18 millions d’indésirables !), Macron a avalisé de surcroit la généralisation d’une mise en surveillance des opinions. Dès lors, apparaît un pouvoir en rupture avec la démocratie. L’arrestation, le 24 août à l’aéroport du Bourget, du fondateur de la messagerie cryptée Telegram, le franco-russe Pavel Durov, au prétexte d’un manque de modération sur sa plate-forme, est venue ajouter un voile noir sur la liberté d’expression, qui n’est plus qu’une expression. Mardi, le président a voulu s’exonérer de cet acte de police judiciaire en assurant : « La France est plus que tout attachée à la liberté d’expression et de communication (…) Dans un État de droit (…), les libertés sont exercées dans un cadre établi par la loi pour protéger les citoyens et respecter leurs droits fondamentaux. C’est à la justice, en totale indépendance, qu’il revient de faire respecter la loi. L’arrestation du président de Telegram sur le territoire français a eu lieu dans le cadre d’une enquête judiciaire en cours. Ce n’est en rien une décision politique. Il revient aux juges de statuer ». En réalité, la législation qui a permis l’arrestation de Durov est la traduction fidèle de la volonté élyséenne de trier les idées et de faire taire.

Retrouvez « Remis en liberté », les carnets d’Ivan Rioufol, mercredi prochain dans notre magazine de septembre

En choisissant, le 27 juin, de reconduire le commissaire Thierry Breton dans ses fonctions, Macron a avalisé le combat mené par l’Union européenne pour contrôler les réseaux sociaux, au nom de la lutte contre la haine et le racisme. Or ces deux termes ne répondent à aucune définition juridique et permettent toutes les censures morales. La mise en garde à vue de Durov préfigure-t-elle celle d’Elon Musk, le patron de X (ex-Twitter), lors d’un prochain passage en France ? En sommant, en vain, le milliardaire de se soumettre à la modération de l’UE, Breton a ouvert la voie à une généralisation de la répression des patrons de réseaux sociaux. Dans le même temps, Mark Zuckerberg (patron de Facebook et Instagram) a reconnu, lundi, avoir dû censurer, sous la pression de l’administration Biden, des informations liées au Covid ou à l’affaire Hunter Biden, officiellement présentée à l’époque comme une fake-news russe.

Dissidents inquiets

Cette dérive totalitaire contre les opinions dissidentes ne s’arrête pas à l’internet. L’acharnement du système macronien a encouragé l’Arcom, gendarme de l’audiovisuel, à priver NRJ 12 et C8 de leur diffusion et à mettre sous surveillance la trop libre CNews. Précédemment, c’était la chaîne russe RT France qui avait été interdite. Des journaux d’opposition comme France Soir, L’Incorrect, Causeur, Valeurs Actuelles, etc., sont eux aussi les cibles de mécanismes d’étouffement qui, s’ils ne répondent pas directement aux ordres de l’Élysée, ne sont en rien contrariants pour la macronie et sa quête hygiéniste, y compris dans le lavage de cerveau et l’opinion propre.

À la France des Lumières a succédé la France des petits flics de la pensée officielle. Face à eux, le refus d’obtempérer devient un devoir.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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« Shibumi », de Trevanian: l’art de tuer avec une paille et un makila

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Sentiers pedestres autour du massif de La Rhune. Pays Basque, 7 novembre 2005 © FRILET/SIPA

Grand amateur de littérature d’espionnage, notre chroniqueur ne tarit pas d’éloges sur l’œuvre de Trevanian, un Américain d’une intelligence rare, d’un cynisme accompli, ancien résident du Pays basque français — homme de goût donc, et de convictions.


Peut-être vous rappelez-vous La Sanction, un film de et avec Clint Eastwood, lancé sur la face nord de l’Eiger, en Suisse, avec une équipe dont il doit éliminer l’un des membres — sans savoir lequel. Le roman dont est tiré le film est signé Trevanian, nom de plume de Rodney Whitaker (1931-2005), honorable professeur de communication à l’université d’Austin, au Texas, romancier sous divers pseudonymes, et résident permanent du Pays basque français.


En 1979 Trevanian sort Shibumi, un roman d’espionnage qui enrobe une philosophie de la vie, des considérations d’une acuité remarquable sur l’état du monde et particulièrement celui des Etats-Unis, et une exaltation du shibumi, cet art de vivre japonais qui « implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales ». Rien d’étonnant quand on sait que Whitaker, après avoir fait la guerre durant quatre ans en Corée, a passé du temps au Japon. Un jardin zen dans un vieux château basque vaut mieux que la brousse exubérante que vous laissez pousser autour de votre pavillon de banlieue.

A relire, du même auteur: Qu’apporter, au Japon, lorsque vous êtes invité à un dîner?

Son héros, Nicholaï Hel, fils d’une aristocrate russe réfugiée à Shanghaï et d’un Allemand de passage, est un tueur exemplaire, le genre qui vous occit (ceci est une forme inventée du verbe défectif occire, goûtez-en tout le suc) avec une paille ou une carte de crédit. Autrefois formé par un maître de Go — le roman est divisé en phases du jeu le plus japonais qui soit — orphelin adopté par un général nippon qu’il se chargera de tuer au nez et à la barbe de ses geôliers soviétiques, il a longtemps été un assassin indépendant qui éliminait des cibles contre des rémunérations confortables. Le voilà désormais à la retraite, dans son château basque, se livrant à des explorations spéléologiques risquées, goûtant les charmes d’une courtisane haut de gamme qui a consenti à passer du temps avec lui, — mais rattrapé par son passé et sujet à la vindicte de la Mother Company, une firme parallèle qui chapeaute la CIA pour servir les intérêts des pays producteurs de pétrole.
On voit que Trevanian ne pensait pas bien.

Considérations décapantes sur le monde

À part John Le Carré, je ne vois pas d’écrivain d’espionnage qui ait sa largeur de vues. Son héros est encore jeune quand le Japon, dévasté par la guerre, est occupé par l’armée américaine. Deux leçons à tirer du massacre. « De nombreux Japonais ne semblaient pas réaliser que c’est la propagande du vainqueur qui devient l’histoire du vaincu », premier point. Et « il apprit que tous les Américains étaient des marchands et qu’au fondement même du génie américain, il y avait l’achat et la vente. Ils vendaient leur idéologie démocratique comme des colporteurs, soutenus par le grand racket de protection des ventes d’armes et des pressions économiques. Leurs guerres étaient des exercices monstrueux de protection et d’approvisionnement ».

Écrit en 1979, le livre n’a pas pris une ride. Qu’est-ce que Whitaker, décédé en 2005, aurait pu dire de la guerre du Golfe, de l’invasion de l’Irak ou de l’actuel conflit ukrainien ?… Ou de la guerre sourde ou bruyante entre les Palestiniens et leurs voisins juifs… Les trois obstacles les plus dangereux au succès des dirigeants de l’OPEP sont, dit-il, « les efforts furieux de l’OLP pour semer le désordre afin d’obtenir une part des richesses arabes ; l’interférence stupide de la CIA et de la NSA, son antenne ; et l’insistance tenace et égoïste d’Israël à survivre ». D’où la conclusion évidente : « Nous serions tous plus heureux si le problème palestinien — et les Palestiniens avec lui — disparaissait tout bonnement ».

A lire aussi, Dominique Labarrière: L’héritage antisémite de l’extrême gauche française

Un point de vue qui a tout pour choquer les progressistes actuels, tout fiérots de leur soutien au Hamas. D’autant que Trevanian est assez péremptoire sur les Arabes : « La virginité est capitale pour les Arabes, qui craignent avec raison les comparaisons ».

Il a par ailleurs sur les hommes qui dirigent la plus grande puissance mondiale un avis définitif : « C’est un truisme de la politique américaine qu’aucun homme capable de remporter une élection ne mérite de la remporter ». C’est qu’en vrai réactionnaire — c’est-à-dire en homme lucide —, il croit au génie des peuples — ou plutôt, à leur absence de génie : « L’Amérique, après tout, a été peuplée par la lie de l’Europe. Sachant cela, nous devons les considérer comme innocents. Innocents comme la vipère, innocents comme le chacal. Dangereux et perfides, mais pas immoraux. Tu en parles comme d’une race méprisable. Mais ce n’est pas une race. Ce n’est même pas une culture. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen ».

Le roman multiplie les analyses à l’emporte-pièce qui justement emportent notre conviction : « Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de la vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et éloquence, amusement et plaisir — bref, toutes les erreurs communes à ceux qui croient que la justice implique l’égalité entre tous au lieu de l’égalité entre égaux ». Ce garçon est modérément démocrate…

Sans oublier des considérations sur les modes éducatives, qui enthousiasmeront ceux qui savent que le règne du Crétin est arrivé : « La sociologie, cette pseudoscience descriptive qui camoufle ses insuffisances dans un brouillard de statistiques, se retranchant sur le créneau étroit entre la psychologie et l’anthropologie. Le genre de non-sujet que tant d’Américains choisissent pour justifier quatre années d’insignifiance intellectuelle destinées à prolonger l’adolescence ».

Une arme basque méconnue

La gamine au cœur de l’intrigue — une certaine Hannah Stern — venue demander de l’aide à Nicholaï, permet de dresser le portrait d’une génération entière. Elle a « cette soif désespérée de notoriété qui conduit soudain acteurs et artistes incapables de retenir l’attention du public par la vertu de leurs seuls talents à découvrir des injustices sociales jusqu’alors insoupçonnées ». Comment lui faire comprendre qu’une cause n’a de sens que si le style que l’on emploie pour la défendre est esthétiquement juste ? « La plupart des jeunes gens de votre âge sont si profondément absorbés par leurs problèmes individuels — si préoccupés de leur univers personnel — qu’ils sont incapables de percevoir que le style et la forme sont l’essentiel, que la substance n’est qu’une illusion transitoire. L’important n’est pas ce que vous faites, mais comment vous le faites ».

Je ne vous expliquerai pas comment le héros se dépêtrera des tentacules de la Mother Company, et punira un prêtre délateur d’un coup de makila (ce bâton de marche basque qui dissimule une lame dans son manche, et qui non seulement est en vente libre à l’Atelier Ainciart Bergara, situé à Larressore, dans les Pyrénées-Atlantiques, mais a été classé à l’Inventaire du Patrimoine immatériel en France — ce qui devrait suffire à justifier le fait que vous en possédiez un…), et remportera finalement la partie. Ce roman, traduit en France en 1981, était introuvable. Les éditions Gallmeister l’ont réédité il y a tout juste un an, il est encore sur tous les rayons des librairies, je vous laisse juges de la décision qui s’impose.


Trevanian, Shibumi, Gallmeister / Totem, septembre 2023, 605 p.

Trevanian, La Sanction, Gallmeister, 2017, 336 p.

Clint Eastwood, La Sanction, DVD.

Pat Perna et Jean-Baptiste Eustache, Shibumi (BD), Les Arènes, septembre 2022, 215 p.

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