Vingt-neuf pendus pour le seul week-end dernier en République islamique d’Iran ! Comme quoi on peut amuser les foules sans avoir besoin d’acheter de coûteuses séries TV américaines. A moins qu’avec l’approche des JO de Pekin, Ahmadinejad craigne d’être relégué au second plan dans les communiqués de presse des ONG…
Le métis est-il l’avenir de l’homme ?
Les critiques habituels de Nicolas Sarkozy, pourtant prompts à dégainer, n’ont pas relevé l’entorse faite par le président de la République aux usages diplomatiques lors de sa rencontre avec Barack Obama : « Si c’est lui, la France sera très heureuse. Et si ce n’est pas lui, la France sera l’amie des Etats-Unis d’Amérique », a-t-il déclaré à l’issue de son tête à tête avec le candidat démocrate à la Maison Blanche. Je n’ai pas souvenir qu’un président français de la Ve République ait publiquement avoué aussi abruptement sa préférence pour un candidat à l’élection présidentielle américaine. On ne mettra pas en doute la sincérité de Nicolas dans sa déclaration d’amour à son copain Barack : le « petit Français au sang mêlé » se sent certainement plus proche humainement du jeune métis ambitieux que du héros militaire chenu présenté par les Républicains.
Mais il n’est pas interdit de remarquer que l’absence de réaction à cette surprenante ingérence dans la campagne électorale américaine est révélatrice de l’obamania galopante qui s’est emparée d’un grande partie de l’élite médiatico-politique.
On assiste à l’inversion, en faveur d’Obama, des sentiments de rejet, voire de haine envers George W. Bush qui animent ces mêmes cercles de faiseurs d’opinion. Le candidat démocrate a beau, dans son discours de Berlin intégralement reproduit dans Le Monde (à quand la même chose pour McCain ?) chanter les louanges de l’OTAN et appeler l’Europe à l’aide pour exterminer les Talibans en Afghanistan, on n’entend pas le moindre murmure désapprobateur. Besancenot, Bové, Mamère font comme s’ils n’avaient pas entendu, et se gardent bien d’émettre le moindre couac dans ce concert obamanolâtre, nouveau tube de l’été.
On aurait pu espérer que l’élection de novembre allait susciter en France un débat rationnel où l’on aurait pesé le pour et le contre, analysé les deux projets au regard de nos intérêts de Français et d’Européens. Il n’aurait pas été inutile de se rappeler que l’administration Clinton, d’où sont issus nombre de conseillers du candidat démocrate, pratiquait un dirigisme musclé dans la conduite des affaires du monde : j’en ai été personnellement le témoin lorsque je couvrais, pour Le Monde les affaires de l’OTAN à Bruxelles. C’était à la fin du siècle dernier.
Cette passion qui s’empare de BHL, de Nicolas et des autres interdit tout raisonnement au nom de l’espoir en une Amérique meilleure, en un monde meilleur soulevé par la perspective de l’accession d’un « demi-Noir » à la Maison Blanche.
En attendant que la réalité, qui ne devrait pas tarder à pointer son nez chafouin, calme ces ardeurs, je me suis replongé dans un petit ouvrage écrit il y a trente ans par le regretté Guy Hocquenghem (1946-1988) intitulé La beauté du métis et sous-titré « réflexions d’un francophobe ». Le fondateur du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), premier intellectuel français à faire son coming out à grand fracas dans le Nouvel Obs brode joyeusement sur le thème de la haine de soi qui vous pousse inexorablement vers l’Autre, amoureusement et intellectuellement : « Pourquoi la plupart de mes amis, de mes amants sont-ils étrangers ? Pourquoi n’est-ce qu’avec eux que je me sente enfin arraché au plat, au prosaïsme, au médiocre ? Enfant, j’appelais de mes voeux le ravisseur étranger qui m’emporterait dans ses bras, princesse raptée ; adulte, ou déclaré tel, je ne conçois d’amour que cosmopolite. Même pour une nuit, rare est le Français qui ne me glace pas, qui ne me donne l’impression de jouer à deux une comédie sans saveur. L’amour ne me parle qu’en d’autres langues, il me fait toujours signe de l’au-delà des rives connues, des références faciles », écrit-il dans ce livre paru en 1979.
Guy Hocquenghem était un dandy provocateur bourré de talent qui aurait pu devenir l’Oscar Wilde français si le sida ne l’avait pas emporté prématurément. Il n’hésitait pourtant pas, pour les besoins de sa cause, à maquiller comme une vieille coquette la réalité de sa vie. Ainsi, j’ai pu constater, pour l’avoir visité à plusieurs reprises dans sa maison de campagne de Milly-la-Forêt[1. En tout bien, tout honneur, pour travailler sur des numéros de la défunte revue Recherches dont j’étais l’un des animateurs. Je sais, ça fait ringard, voire homophobe, mais il me suffit d’être insulté par des commentateurs pour ce que je suis pour éviter de l’être pour ce que je ne suis pas.], que le cercle de ses amis était très majoritairement français, convenablement diplômé, et délicieusement policé. Même les canards qu’il élevait à des fins culinaires étaient d’un blanc immaculé.
Guy Hocquenghem avait, pendant sa prime jeunesse, traîné quelques temps ses escarpins à la JCR, ancêtre de la LCR de Krivine et Besancenot. Ces bœufs trotskistes prirent les provocations du jeune normalien au pied de la lettre, et après les avoir purgées de leur souffre homosexuel, les adoptèrent comme une variante moderne de l’internationalisme prolétarien du vieux Léon.
Au blanc arrogant, colonisateur, exploiteur et enraciné dans son terroir devait se substituer le métis- réel ou symbolique-déterritorialisé « aux racines qui plongent dans l’avenir ». Issu de cette boutique politique, Edwy Plenel, devenu directeur de la rédaction du Monde, exultait en « une » de ce journal en parce qu’avec Alexandre Dumas c’était selon lui le métissage qui entrait au Panthéon, comme si cette qualité était la raison première de son admission dans la demeure éternelle des grands hommes.
Plenel est parti, mais le même journal, en « une » de l’édition consacrée à la gloire d’Obama, lance cette interrogation angoissée : « Pourquoi le peloton du Tour de France est-il blanc, blanc, blanc ? », autrement dit, pourquoi n’est-il pas black, blanc, beur ainsi qu’il serait convenable dans la patrie des Droits de l’homme. Il faut être benêt comme un rédacteur en chef du Monde – je sais, je l’ai été naguère – pour s’imaginer que les directeurs sportifs des équipes rechigneraient par principe à intégrer dans leur effectif des Noirs ou des Arabes. L’article, d’ailleurs, montre que les patrons du cyclisme français ne verraient aucun obstacle à faire de ceux-ci des dopés comme les autres, à condition qu’ils présentent les mêmes dispositions à se défoncer sur un vélo que les Flamands et les Bretons. Vers l’âge de dix ans, alors que j’écoutais religieusement à la radio les reportages de Georges Briquet sur la Grande Boucle, je m’enquis auprès de mon grand-père des raisons cette bizarre absence de Juifs dans le peloton : « Pas la peine, me répondit-il, tous les ans c’est Félix Lévitan[2. Félix Lévitan (1911-2007), journaliste sportif, fut directeur adjoint, puis directeur du Tour de France pendant plus de quarante ans.] qui gagne ! »
Lettres de vacances
Des badges bigarrés à l’effigie de Jules Renard ou de Chesterton ? Il ne s’agit pas d’un fantasme de Basile de Koch (ce sont ses auteurs de chevet) mais d’une fichtrement bonne idée des éditions de l’Arbre vengeur. Une vingtaine d’autres modèles sont disponibles featuring Octave Mirbeau, Léon Bloy ou le trop oublié Jean Richepin. Si avec ça, vous n’arrivez pas à emballer votre normalien(ne) sexy à St-Trop’ ou à Paris-Plage, un seul conseil : retournez sur Meetic ! Bref, c’est le must de l’été pour tous les vacanciers lettrés (nudistes exceptés).
Crétin au Tibet
On savait déjà que les créatifs, ça osait tout, mais certains arrivent encore à nous surprendre, notamment les plus citoyens d’entre eux, qu’on pourra qualifier de publicitaires à message. A preuve, le dernier spot Lancia, où l’on voit Richard Gere (un des plus fervents supporters US du Dalaï Lama) voler au secours des enfants tibétains au volant de sa berline italienne (qui, soit dit en passant, est tellement vilaine qu’on la croirait française). On est déjà mort de rire dès le début de la prestation de l’American Rigolo, mais le meilleur est pour la fin, quand apparaît le slogan : « Affirmer sa différence c’est refuser l’indifférence. » Il paraît que les Chinois ont protesté. Ils ont bien tort.
Petites maisons dans la prairie
Fraîchement rendu à l’affection des siens, Samir Kountar a rentabilisé ses longues années de prison en Israël en poursuivant des études. « Arrivé » en Israël à l’âge 17 ans, avec un commando du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), analphabète malgré six années de scolarité, cet homme dont le plus haut fait de gloire est d’avoir fracassé la tête d’une petite fille juive à coups de crosse de son arme est rentré au Liban muni d’une maîtrise en sciences sociales délivré par une université israélienne. Est-ce dans l’un des nombreux ouvrages qu’il a forcément lus pendant ses études qu’il a vu les photos d’un petit moustachu en uniforme saluant la main droite tendue vers l’avant ? En tout cas, ce gracieux personnage s’est empressé de l’imiter.
On l’aura compris, pour Kountar et pour ses amis du Hezbollah, le combat continue, même si on ne sait plus très bien pourquoi ni pour quoi. On connaît les objectifs qui ont présidé à la création de la milice chiite : d’une part, la libération des prisonniers libanais détenus en Israël, d’autre part, la restitution de la dernière parcelle de territoire libanais occupé par Israël. Il ne faut pas oublier que c’est la résistance à l’occupation israélienne (celle de la Syrie a été tolérée avec bienveillance) qui a donné à la milice armée son nom en arabe, moukawama (littéralement « résistance »). Sur ces deux fronts, le Hezbollah a gagné : en 2000, après dix-huit ans d’occupation, Israël se retire du Sud-Liban. Huit ans plus tard, il libère les derniers prisonniers libanais. Seulement, ces victoires produisent de fâcheux effets secondaires en sapant sa légitimité.
Problème classique : plus le Hezbollah triomphe, moins il a de raisons d’être. Heureusement, ces joyeux drilles ont encore les fermes de Chebaa à se mettre sous la dent. Du reste, immédiatement promu porte-parole de la milice chiite, Kountar a fait ses premiers pas en jurant de libérer ce minuscule morceau de Liban. On comprend bien l’intérêt qu’aurait Israël à le priver de cette nouvelle victoire en négociant avec le gouvernement la restitution de cette bande de terre de 14 kilomètres de long sur deux kilomètres de large, presque inhabitée, à l’exception de 18 fermes regroupées en petits hameaux. Pour paraphraser une célèbre prophétie de Jérémie[1. « Le malheur viendra du Nord. »], c’est peut-être de là-bas que viendra le malheur. Mais ce trou perdu peut être aussi synonyme d’espoir dès lors qu’il pourrait être l’occasion d’infliger au Hezbollah un revers politique.
Situées dans un « no man’s land », les fermes ont été occupées par Israël après la guerre de 1967 pour des raisons stratégiques, car elles dominent la seule route qui mène vers le sommet du mont Hermon, où l’armée israélienne a installé d’importants moyens de renseignements visuels et électroniques. C’est pour cela qu’on a surnommé l’endroit « les yeux d’Israël ».
Reste à savoir avec qui on négocie. Car si l’occupant ne fait guère de doute, on ne saurait en dire autant de l’occupé. Selon Israël, cette région était sous le contrôle et la souveraineté syriens. Et cette opinion est l’objet d’un consensus inhabituel puisque la Syrie et l’Onu partagent le point de vue israélien. Du reste, jusqu’à 2000, date à laquelle il a fallu valider le tracé de la frontière israélo-libanaise après le retrait de Tsahal, les Libanais ne s’y sont guère intéressé. C’est seulement sous la pression du Hezbollah que Beyrouth a revendiqué cette région.
L’Onu, donc, a tranché : les fermes de Chebaa appartiennent à la Syrie et doivent donc faire partie d’un accord éventuel entre ces deux pays. Mais curieusement, la Syrie a laissé passer cette occasion de mettre fin à des décennies d’occupation israélienne, d’obtenir le retour à la mère-patrie de quelques hectares de territoire national et de libérer quelques centaines d’habitants. Hafez el-Assad, père de l’actuel président de la République arabe héréditaire de Syrie, a d’autant moins résisté à la tentation de jeter un peu d’huile sur le feu qu’il lui suffisait de garder le silence. Espérant couper l’herbe sous le pied du Hezbollah, les leaders de la majorité libanaise, Amine Gemayel et Walid Joumblatt, ont bien demandé à la Syrie de reconnaître officiellement auprès des autorités onusiennes la souveraineté libanaise sur cette petite région. En vain. La France n’a pas apprécié le double-jeu syrien et a demandé au gouvernement libanais de ne pas utiliser les fermes de Chebaa pour compliquer la situation.
Les choses sont peut-être en train de changer. Les visites de Claude Guéant, Jean-David Levitte en Syrie et de Bernard Kouchner au Liban, la récente venue à Paris de Bachar el-Assad sont autant d’indices que quelque chose est en train de se passer. Les déclarations de Nicolas Sarkozy, passées en moins de six mois d’un ferme « je ne prendrai plus de contacts avec les Syriens et mes collaborateurs non plus » (le 30 décembre 2007) à un « aujourd’hui, une nouvelle page est peut-être en train de s’ouvrir dans les relations entre la France et la Syrie » plein d’espoir (juin 2008), montrent aussi un changement de vent. Si on en ajoute l’implication de la France dans la Finul qui l’expose au quotidien et en direct à la poudrière libanaise toujours prête à exploser, tout laisse penser que le dossier libano-syrien pourrait connaître quelques avancées. Certes, on est loin d’un vaste plan qui exigerait aussi bien l’implication des Etats-Unis que celles des protagonistes. Dans l’attente de ce Godot diplomatique, les fermes de Chebaa pourraient offrir à tous la possibilité de réaliser un petit pas qui ne mange pas de pain. Quoique non négligeable, l’effort nécessaire est à la portée d’un Premier ministre israélien rattrapé par toute une vie de magouilles, d’un président syrien très réaliste – surtout sur sa propre marge de manœuvre – et d’une majorité libanaise qui ressemble à s’y méprendre à une minorité. Bref, une mission idéale pour la diplomatie française qui pourrait ainsi défaire le premier nœud de l’embrouille.
Le Mrap et l’affaire Siné
Le texte intégral du communiqué de l’association antiraciste[1. On pourra quand même se demander ce qui est le plus épatant : le silence total du Mrap depuis le début de l’affaire Siné ou bien l’absence de réaction de la presse à cette absence de réaction du Mrap.] :

Robert Benchley ! What else ?
Ce jour-là, aucun quotidien dans ma boîte aux lettres… Résultat : j’ai lu un livre ! Et pas n’importe lequel : un que j’avais volé à ma meilleure amie femme (consentante, selon mes souvenirs).
Remarquable, n’est-ce pas ? De fait, c’est le titre d’un recueil de chroniques signées Robert Benchley, écrites à l’origine pour Vanity Fair et le New Yorker. L’ensemble est publié « Chez Monsieur Toussaint Louverture » ; pourquoi pas ?
Par rapport à l’édition originale de 1963, deux bonus non négligeables : plusieurs textes inédits, et pas de préface ! Celle de la première édition, platement factuelle, préparait au choc Benchley à peu près comme Pierre Bellemare introducing saint Augustin.
Pour vous donner une idée, Robert Benchley (1889-1945) est aussi l’auteur, entre autres, de L’expédition polaire à bicyclette (Le Dilettante, 2002) et de Pourquoi personne ne me collectionne (Rivages, 2008). Voici donc un Américain du XXe siècle qui se trouve être, par une ruse de la Raison, le maître du nonsense britannique de la fin du XIXe.
Si comme moi, vous êtes taraudé par des questions du genre « Comment perdre cent mille dollars par an ? » ou « Pourquoi Budapest n’existe pas ! », alors Robert Benchley peut vous aider à traverser la vie – cette vallée de larmes où chaque rire fait un arc-en-ciel, n’est-ce pas ?
Donc, Budapest n’existe pas. Ou plus précisément, elle n’existe plus depuis le Traité de 1802, qui mit fin à la fameuse guerre de 1805 entre Bulghs et Slovènes. Les deux peuples, raconte Benchley, après s’être battus sauvagement pour refiler Budapest à l’autre, se sont finalement mis d’accord pour annuler purement et simplement la ville (Traité d’Ulm, 1802).
Or voilà qu’un fâcheux, M. Schweitzer de New York, contredit Benchley dans une lettre à peine polie : « Tâchez de vous faire rembourser vos cours de géographie. Budapest existe et ce n’est pas un hameau, tant s’en faut : c’est la capitale de la Hongrie ! »
Benchley, qui n’a pas sa plume dans sa poche, lui répond assez vertement : « Je reste sur mes positions : Budapest n’existe pas. Vous vouliez peut-être dire « Bucarest », mais peu importe : Bucarest n’existe pas non plus. »
Outre ce texte fondateur du révisionnisme moderne, je comptais vous résumer une de mes nouvelles favorites, certes plus romancée, intitulée « Un autre conte de Noël de l’oncle Edith ». Las ! Après plusieurs heures d’essais infructueux, j’ai dû me rendre à l’évidence : de même que l’éléphant selon Vialatte est irréfutable, Benchley est irracontable.
Sachez seulement que cet « autre » conte de Noël est le seul du bouquin ; qu’il n’a d’ailleurs pas le moindre rapport avec la fête de Noël ; et qu’en outre, ledit Edith n’est l’oncle de personne.
« Ça n’a pas de sens ! », diront certains membres de l’Union Rationaliste (parmi lesquels je ne vous compte pas ; sinon, vous auriez zappé depuis longtemps.) Eh bien, je les arrête tout de suite ! Ces gens-là, comme je disais dans mon fameux Appel du 7 juillet 2008 en citant Jacques Brel, confondent le non-sens, qui est un plat pays, avec les montagnes russes du nonsense.
Mais comment distinguer le vrai nonsense® des piètres palinodies d’un Pierre Dac ou même d’un Alphonse (vache) Allais ? « Trop facile la question ! » comme diraient nos jeunes d’aujourd’hui, de Neuilly à Tamanrasset. Le vrai nonsense, c’est celui qui vous enlève tel Ganymède (plutôt classe, non ?) pour vous laisser entrevoir depuis les abîmes, par une subtile mise en abyme, où se trouvent les sommets et comment y accéder.
« C’est dans l’obscurité qu’il est beau de croire à la lumière », comme disait le cuistre citant le poète. (Veuillez m’excusez. Parfois la culture chez moi tente de l’emporter sur l’intelligence – en vain, heureusement.)
Un exemple de vrai nonsense racontable et qui fait sens – pour la route ? Que diriez-vous de « Shakespeare expliqué », chronique tout entière consacrée au commentaire de sa fameuse tragédie Périclès – mais si, vous savez… ?
Donc, Benchley nous soumet un court texte agrémenté d’un long appareil critique. En français, des notes en bas de page, qui présentent ici la particularité d’occuper la quasi-totalité des pages.
Plus précisément, outre le titre et l’exposé liminaire, Robert ne nous cite que la première phrase de l’acte II, scène 3 – agrémentée pas moins de onze notes explicatives.
Alors de qui se moque-t-on, et au nom de quoi ? En d’autres termes, hormis le fait avéré qu’il se fout du monde, Robert Benchley a-t-il ici quelque chose à nous dire de sensé ?
Oui da ! C’est même marrant que vous me posiez la question précisément ici sur Causeur. Parce qu’il est là (entre autres), le lien benchleyen entre nonsense et réalité, c’est-à-dire sens. Onze notes critiques concernant une seule ligne, ça ne vous rappelle rien ? Moi, ça me fait irrésistiblement penser à nos mille et un commentaires sur l’affaire Al-Dzaïmer (ou un truc comme ça.)
A vrai dire, quel que soit le papier, les cinq ou dix premiers posts ont un rapport avec le papier qui les a générés. Puis insensiblement le sujet est oublié, puis l’objet. Restent des dizaines de duels croisés et d’empaillages généralisés entre blogueurs – dont seul un Champollion du Causeurisme pourrait reconstituer le fil. (Les sites concurrents j’en parle pas ; je ne suis même pas sûr qu’il y en ait.)
Tout ça pour dire que le nonsense benchleyen n’a guère de leçons à recevoir de notre humaine Raison. A moins que la nature n’imite l’art. Mais ceci est une autre histoire…
Encore un petit vieux agressé à Paris
Né le 31 décembre 1928, l’excellent dessinateur de presse Siné fêtera son centième anniversaire l’hiver prochain (si mes calculs sont bons). Malgré les lois scélérates de Nicolas Sarkozy, qui ont repoussé à pépé diem le jour de la retraite, il pourra alors faire valoir ses droits à une pension bien méritée.
Les bons, le brut et le truand
Il faut prendre Kadhafi au sérieux, croyez moi, je connais bien le zèbre pour l’avoir dans le temps pas mal fréquenté. Il agite le spectre d’un embargo du pétrole sur la Suisse aujourd’hui, demain sur l’Europe, d’un retrait de ses fonds des banques zurichoises, il embastille dans un cul de basse fosse deux ressortissants helvétiques, tout ça pourquoi ? Parce que son fils Hannibal (32 ans) s’est fait prendre en flagrant délit d’esclavagisme à l’Hôtel Wilson de Genève.
Deux de ses domestiques (un Tunisien, un Marocain) étaient retenus de force par des sbires à l’étage entièrement réservé après avoir été maltraités et rossés au sang. Les malheureux réussissent à s’évader, se présentent à la police, exhibent leurs blessures, les flics ont la certitude que leurs déclarations sont exactes et filent s’assurer de la personne des malfaiteurs : Kadhafi junior et sa femme enceinte jusqu’aux yeux.
A Tripoli, Kadhafi reçoit la nouvelle comme une déclaration de guerre de la Confédération Helvétique. Premières représailles : la Libye prend en otages tous les Suisses qui lui tombent sous la main. On n’en trouve que deux. Se saisir du corps des innocents a toujours été la règle de la république des Pirates. Second temps : il rappelle le chargé d’affaires pour faire sérieux, met sous scellés les entreprises suisses, prohibe l’accès du pavillon suisse sur les eaux libyennes et menace d’opérations punitives « internationales », comprenez terrorisme. D’un seul coup, toutes les cartes ont été abattues sauf à sous-traiter à la Corée du Nord l’envoi d’un missile nucléaire. Alors qu’Hannibal est resté moins de quarante huit heures au gnouf (il méritait vingt ans) et qu’il a décampé illico de la Confédération avec femmes et bagages, deux esclaves en moins il est vrai. En prenant la tangente comme un péteux, Hannibal aura un peu ignoré les conditions de sa libération sous caution, péché de jeunesse. L’important c’est le père. Il ne renverse pas la table de jeu pour un simple affront lèse fiston. L’enjeu est infiniment plus lourd de conséquences.
La police helvétique, consciente des risques qu’elle prenait, a dû, à son grand déplaisir, opérer selon les règles. La loi c’est la loi, elle est égale pour tous. C’est exactement ce qui met Kadhafi en fureur. L’Etat de droit, c’est la fin de son régime, c’est la mort de ce Kadhafi et de tous les Kadhafi. Une véritable prohibition de l’esclavage et de l’arbitraire mettrait toutes les Libye hors la loi. Autant inviter la frappe de Tripoli à prendre docilement le chemin de l’échafaud. En lui objectant qu’il s’agit de la Suisse et non de son pays qu’on le laisse asservir à son bon plaisir, vous ne le réconforterez pas. Ces maudits droits de l’homme se prétendent universels, tous les peuples captifs, et d’abord le sien, en rêvent. Le but suprême des Kadhafi est d’abolir le principe même des libertés dans l’univers entier. Tant qu’il restera une Suisse bâti sur le socle de l’Etat de droit, tous les tyrans nous feront de l’insomnie et ils n’ont pas tort de se faire du souci. Bush mènent bien des guerres pour étendre l’aire de la démocratie. Qui s’autoriserait à empêcher Kadhafi de conduire le combat contre la démocratie. Pour faire reculer la frontière des libertés, nous contraindre à enterrer Rousseau et à vénérer le Petit Livre Vert. Ce n’est pas chez lui une lubie, c’est une question existentielle, de vie ou de mort. Le plus impardonnable péché d’Israël ce n’est pas la spoliation des terres (tout à fait réelle), c’est les élections et la presse libres. Ne riez pas si vite. Kadhafi et ses pareils possèdent des leviers, ils peuvent appuyer sur tout un clavier, personne ne peut prévoir qui d’eux ou de nous l’emportera.
Car enfin, avez-vous vraiment hâte d’assister à la ruine de la France, la Suisse et l’Europe ? De vous contenter de trois heures d’électricité par jour et d’une voiture pour dix ménages ? Si on vous fait comprendre qu’en fermant légèrement les yeux sur les foucades un peu homicides d’altesses pétrolières il vous sera beaucoup pardonné, protesterez vous si fort ? Une injustice ne vaut elle pas toujours mieux qu’un krach ? La raison d’Etat n’a-t-elle pas raison par moment ? On détourne le regard d’Hannibal de Libye puis on passera l’éponge sur les méfaits des enfants de nos oligarques de peur de voir leurs fortunes se délocaliser, puis sur ceux d’un rejeton de président pour finir à la souveraineté du flic ripoux et la boucle sera bouclée. Les hommes ne naîtront plus libres et égaux et les satrapes ronfleront sur leurs deux oreilles. Ce sont là mathématiquement les termes de l’équation Kadhafi. Les regrettés Saddam et Pinochet obéissaient à la même logique systémique. Les droits de la personne sont dits inaliénables. Quelle erreur ! Nos libertés, nos droits sont à vendre à un tarif fixé par le marché, le prix d’un baril de pétrole.
Pour Hannibal, l’affaire est réglée. Il méritait les Assises, on l’a laissé s’envoler. Berne lui déroulera un de ces jours le tapis rouge. Mais ne croyez pas que le clan des tyrans nous en tienne quittes à si bon marché. Il va falloir se couvrir la tête de cendre et revêtir le cilice du pénitent. L’exercice du droit est une faute qui doit être proclamée en grandes pompes, inculquée au bon peuple pour que chacun se mette bien dans la tête que notre horizon indépassable porte un nom : la démocratie libyenne. De même que nous cherchons avec quelque candeur et beaucoup de connerie à faire avancer la démocratie sans frontières, ils mettront tous leurs moyens et leur énergie à étendre le despotisme sans frontière. Le chacun chez soi est une vision d’avant pétrole. Désormais ce sera : ou toi ou moi, ou Tripoli ou Berne. Il n’y a pas de place pour les deux dans ce monde.
Le chat et la souris
Venu assister au Journées mondiales de la Jeunesse à Sydney, le pape Benoît XVI va de surprise en surprise. A son arrivée en Australie, nous apprend l’AFP, des fidèles se sont empressés de lui offrir une petite chatte de onze mois appelée Bella. Puis, le Saint Père s’est vu remettre, par des fans californiens, une calotte pourvue d’oreilles de Mickey : il ne l’a pas mise au grand dam des photographes présents. Nous ne savons pas, en revanche, ce qu’il a fait de la chatte.
Cordes sensibles
Vingt-neuf pendus pour le seul week-end dernier en République islamique d’Iran ! Comme quoi on peut amuser les foules sans avoir besoin d’acheter de coûteuses séries TV américaines. A moins qu’avec l’approche des JO de Pekin, Ahmadinejad craigne d’être relégué au second plan dans les communiqués de presse des ONG…
Le métis est-il l’avenir de l’homme ?
Les critiques habituels de Nicolas Sarkozy, pourtant prompts à dégainer, n’ont pas relevé l’entorse faite par le président de la République aux usages diplomatiques lors de sa rencontre avec Barack Obama : « Si c’est lui, la France sera très heureuse. Et si ce n’est pas lui, la France sera l’amie des Etats-Unis d’Amérique », a-t-il déclaré à l’issue de son tête à tête avec le candidat démocrate à la Maison Blanche. Je n’ai pas souvenir qu’un président français de la Ve République ait publiquement avoué aussi abruptement sa préférence pour un candidat à l’élection présidentielle américaine. On ne mettra pas en doute la sincérité de Nicolas dans sa déclaration d’amour à son copain Barack : le « petit Français au sang mêlé » se sent certainement plus proche humainement du jeune métis ambitieux que du héros militaire chenu présenté par les Républicains.
Mais il n’est pas interdit de remarquer que l’absence de réaction à cette surprenante ingérence dans la campagne électorale américaine est révélatrice de l’obamania galopante qui s’est emparée d’un grande partie de l’élite médiatico-politique.
On assiste à l’inversion, en faveur d’Obama, des sentiments de rejet, voire de haine envers George W. Bush qui animent ces mêmes cercles de faiseurs d’opinion. Le candidat démocrate a beau, dans son discours de Berlin intégralement reproduit dans Le Monde (à quand la même chose pour McCain ?) chanter les louanges de l’OTAN et appeler l’Europe à l’aide pour exterminer les Talibans en Afghanistan, on n’entend pas le moindre murmure désapprobateur. Besancenot, Bové, Mamère font comme s’ils n’avaient pas entendu, et se gardent bien d’émettre le moindre couac dans ce concert obamanolâtre, nouveau tube de l’été.
On aurait pu espérer que l’élection de novembre allait susciter en France un débat rationnel où l’on aurait pesé le pour et le contre, analysé les deux projets au regard de nos intérêts de Français et d’Européens. Il n’aurait pas été inutile de se rappeler que l’administration Clinton, d’où sont issus nombre de conseillers du candidat démocrate, pratiquait un dirigisme musclé dans la conduite des affaires du monde : j’en ai été personnellement le témoin lorsque je couvrais, pour Le Monde les affaires de l’OTAN à Bruxelles. C’était à la fin du siècle dernier.
Cette passion qui s’empare de BHL, de Nicolas et des autres interdit tout raisonnement au nom de l’espoir en une Amérique meilleure, en un monde meilleur soulevé par la perspective de l’accession d’un « demi-Noir » à la Maison Blanche.
En attendant que la réalité, qui ne devrait pas tarder à pointer son nez chafouin, calme ces ardeurs, je me suis replongé dans un petit ouvrage écrit il y a trente ans par le regretté Guy Hocquenghem (1946-1988) intitulé La beauté du métis et sous-titré « réflexions d’un francophobe ». Le fondateur du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), premier intellectuel français à faire son coming out à grand fracas dans le Nouvel Obs brode joyeusement sur le thème de la haine de soi qui vous pousse inexorablement vers l’Autre, amoureusement et intellectuellement : « Pourquoi la plupart de mes amis, de mes amants sont-ils étrangers ? Pourquoi n’est-ce qu’avec eux que je me sente enfin arraché au plat, au prosaïsme, au médiocre ? Enfant, j’appelais de mes voeux le ravisseur étranger qui m’emporterait dans ses bras, princesse raptée ; adulte, ou déclaré tel, je ne conçois d’amour que cosmopolite. Même pour une nuit, rare est le Français qui ne me glace pas, qui ne me donne l’impression de jouer à deux une comédie sans saveur. L’amour ne me parle qu’en d’autres langues, il me fait toujours signe de l’au-delà des rives connues, des références faciles », écrit-il dans ce livre paru en 1979.
Guy Hocquenghem était un dandy provocateur bourré de talent qui aurait pu devenir l’Oscar Wilde français si le sida ne l’avait pas emporté prématurément. Il n’hésitait pourtant pas, pour les besoins de sa cause, à maquiller comme une vieille coquette la réalité de sa vie. Ainsi, j’ai pu constater, pour l’avoir visité à plusieurs reprises dans sa maison de campagne de Milly-la-Forêt[1. En tout bien, tout honneur, pour travailler sur des numéros de la défunte revue Recherches dont j’étais l’un des animateurs. Je sais, ça fait ringard, voire homophobe, mais il me suffit d’être insulté par des commentateurs pour ce que je suis pour éviter de l’être pour ce que je ne suis pas.], que le cercle de ses amis était très majoritairement français, convenablement diplômé, et délicieusement policé. Même les canards qu’il élevait à des fins culinaires étaient d’un blanc immaculé.
Guy Hocquenghem avait, pendant sa prime jeunesse, traîné quelques temps ses escarpins à la JCR, ancêtre de la LCR de Krivine et Besancenot. Ces bœufs trotskistes prirent les provocations du jeune normalien au pied de la lettre, et après les avoir purgées de leur souffre homosexuel, les adoptèrent comme une variante moderne de l’internationalisme prolétarien du vieux Léon.
Au blanc arrogant, colonisateur, exploiteur et enraciné dans son terroir devait se substituer le métis- réel ou symbolique-déterritorialisé « aux racines qui plongent dans l’avenir ». Issu de cette boutique politique, Edwy Plenel, devenu directeur de la rédaction du Monde, exultait en « une » de ce journal en parce qu’avec Alexandre Dumas c’était selon lui le métissage qui entrait au Panthéon, comme si cette qualité était la raison première de son admission dans la demeure éternelle des grands hommes.
Plenel est parti, mais le même journal, en « une » de l’édition consacrée à la gloire d’Obama, lance cette interrogation angoissée : « Pourquoi le peloton du Tour de France est-il blanc, blanc, blanc ? », autrement dit, pourquoi n’est-il pas black, blanc, beur ainsi qu’il serait convenable dans la patrie des Droits de l’homme. Il faut être benêt comme un rédacteur en chef du Monde – je sais, je l’ai été naguère – pour s’imaginer que les directeurs sportifs des équipes rechigneraient par principe à intégrer dans leur effectif des Noirs ou des Arabes. L’article, d’ailleurs, montre que les patrons du cyclisme français ne verraient aucun obstacle à faire de ceux-ci des dopés comme les autres, à condition qu’ils présentent les mêmes dispositions à se défoncer sur un vélo que les Flamands et les Bretons. Vers l’âge de dix ans, alors que j’écoutais religieusement à la radio les reportages de Georges Briquet sur la Grande Boucle, je m’enquis auprès de mon grand-père des raisons cette bizarre absence de Juifs dans le peloton : « Pas la peine, me répondit-il, tous les ans c’est Félix Lévitan[2. Félix Lévitan (1911-2007), journaliste sportif, fut directeur adjoint, puis directeur du Tour de France pendant plus de quarante ans.] qui gagne ! »
Lettres de vacances
Des badges bigarrés à l’effigie de Jules Renard ou de Chesterton ? Il ne s’agit pas d’un fantasme de Basile de Koch (ce sont ses auteurs de chevet) mais d’une fichtrement bonne idée des éditions de l’Arbre vengeur. Une vingtaine d’autres modèles sont disponibles featuring Octave Mirbeau, Léon Bloy ou le trop oublié Jean Richepin. Si avec ça, vous n’arrivez pas à emballer votre normalien(ne) sexy à St-Trop’ ou à Paris-Plage, un seul conseil : retournez sur Meetic ! Bref, c’est le must de l’été pour tous les vacanciers lettrés (nudistes exceptés).
Crétin au Tibet
On savait déjà que les créatifs, ça osait tout, mais certains arrivent encore à nous surprendre, notamment les plus citoyens d’entre eux, qu’on pourra qualifier de publicitaires à message. A preuve, le dernier spot Lancia, où l’on voit Richard Gere (un des plus fervents supporters US du Dalaï Lama) voler au secours des enfants tibétains au volant de sa berline italienne (qui, soit dit en passant, est tellement vilaine qu’on la croirait française). On est déjà mort de rire dès le début de la prestation de l’American Rigolo, mais le meilleur est pour la fin, quand apparaît le slogan : « Affirmer sa différence c’est refuser l’indifférence. » Il paraît que les Chinois ont protesté. Ils ont bien tort.
Petites maisons dans la prairie
Fraîchement rendu à l’affection des siens, Samir Kountar a rentabilisé ses longues années de prison en Israël en poursuivant des études. « Arrivé » en Israël à l’âge 17 ans, avec un commando du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), analphabète malgré six années de scolarité, cet homme dont le plus haut fait de gloire est d’avoir fracassé la tête d’une petite fille juive à coups de crosse de son arme est rentré au Liban muni d’une maîtrise en sciences sociales délivré par une université israélienne. Est-ce dans l’un des nombreux ouvrages qu’il a forcément lus pendant ses études qu’il a vu les photos d’un petit moustachu en uniforme saluant la main droite tendue vers l’avant ? En tout cas, ce gracieux personnage s’est empressé de l’imiter.
On l’aura compris, pour Kountar et pour ses amis du Hezbollah, le combat continue, même si on ne sait plus très bien pourquoi ni pour quoi. On connaît les objectifs qui ont présidé à la création de la milice chiite : d’une part, la libération des prisonniers libanais détenus en Israël, d’autre part, la restitution de la dernière parcelle de territoire libanais occupé par Israël. Il ne faut pas oublier que c’est la résistance à l’occupation israélienne (celle de la Syrie a été tolérée avec bienveillance) qui a donné à la milice armée son nom en arabe, moukawama (littéralement « résistance »). Sur ces deux fronts, le Hezbollah a gagné : en 2000, après dix-huit ans d’occupation, Israël se retire du Sud-Liban. Huit ans plus tard, il libère les derniers prisonniers libanais. Seulement, ces victoires produisent de fâcheux effets secondaires en sapant sa légitimité.
Problème classique : plus le Hezbollah triomphe, moins il a de raisons d’être. Heureusement, ces joyeux drilles ont encore les fermes de Chebaa à se mettre sous la dent. Du reste, immédiatement promu porte-parole de la milice chiite, Kountar a fait ses premiers pas en jurant de libérer ce minuscule morceau de Liban. On comprend bien l’intérêt qu’aurait Israël à le priver de cette nouvelle victoire en négociant avec le gouvernement la restitution de cette bande de terre de 14 kilomètres de long sur deux kilomètres de large, presque inhabitée, à l’exception de 18 fermes regroupées en petits hameaux. Pour paraphraser une célèbre prophétie de Jérémie[1. « Le malheur viendra du Nord. »], c’est peut-être de là-bas que viendra le malheur. Mais ce trou perdu peut être aussi synonyme d’espoir dès lors qu’il pourrait être l’occasion d’infliger au Hezbollah un revers politique.
Situées dans un « no man’s land », les fermes ont été occupées par Israël après la guerre de 1967 pour des raisons stratégiques, car elles dominent la seule route qui mène vers le sommet du mont Hermon, où l’armée israélienne a installé d’importants moyens de renseignements visuels et électroniques. C’est pour cela qu’on a surnommé l’endroit « les yeux d’Israël ».
Reste à savoir avec qui on négocie. Car si l’occupant ne fait guère de doute, on ne saurait en dire autant de l’occupé. Selon Israël, cette région était sous le contrôle et la souveraineté syriens. Et cette opinion est l’objet d’un consensus inhabituel puisque la Syrie et l’Onu partagent le point de vue israélien. Du reste, jusqu’à 2000, date à laquelle il a fallu valider le tracé de la frontière israélo-libanaise après le retrait de Tsahal, les Libanais ne s’y sont guère intéressé. C’est seulement sous la pression du Hezbollah que Beyrouth a revendiqué cette région.
L’Onu, donc, a tranché : les fermes de Chebaa appartiennent à la Syrie et doivent donc faire partie d’un accord éventuel entre ces deux pays. Mais curieusement, la Syrie a laissé passer cette occasion de mettre fin à des décennies d’occupation israélienne, d’obtenir le retour à la mère-patrie de quelques hectares de territoire national et de libérer quelques centaines d’habitants. Hafez el-Assad, père de l’actuel président de la République arabe héréditaire de Syrie, a d’autant moins résisté à la tentation de jeter un peu d’huile sur le feu qu’il lui suffisait de garder le silence. Espérant couper l’herbe sous le pied du Hezbollah, les leaders de la majorité libanaise, Amine Gemayel et Walid Joumblatt, ont bien demandé à la Syrie de reconnaître officiellement auprès des autorités onusiennes la souveraineté libanaise sur cette petite région. En vain. La France n’a pas apprécié le double-jeu syrien et a demandé au gouvernement libanais de ne pas utiliser les fermes de Chebaa pour compliquer la situation.
Les choses sont peut-être en train de changer. Les visites de Claude Guéant, Jean-David Levitte en Syrie et de Bernard Kouchner au Liban, la récente venue à Paris de Bachar el-Assad sont autant d’indices que quelque chose est en train de se passer. Les déclarations de Nicolas Sarkozy, passées en moins de six mois d’un ferme « je ne prendrai plus de contacts avec les Syriens et mes collaborateurs non plus » (le 30 décembre 2007) à un « aujourd’hui, une nouvelle page est peut-être en train de s’ouvrir dans les relations entre la France et la Syrie » plein d’espoir (juin 2008), montrent aussi un changement de vent. Si on en ajoute l’implication de la France dans la Finul qui l’expose au quotidien et en direct à la poudrière libanaise toujours prête à exploser, tout laisse penser que le dossier libano-syrien pourrait connaître quelques avancées. Certes, on est loin d’un vaste plan qui exigerait aussi bien l’implication des Etats-Unis que celles des protagonistes. Dans l’attente de ce Godot diplomatique, les fermes de Chebaa pourraient offrir à tous la possibilité de réaliser un petit pas qui ne mange pas de pain. Quoique non négligeable, l’effort nécessaire est à la portée d’un Premier ministre israélien rattrapé par toute une vie de magouilles, d’un président syrien très réaliste – surtout sur sa propre marge de manœuvre – et d’une majorité libanaise qui ressemble à s’y méprendre à une minorité. Bref, une mission idéale pour la diplomatie française qui pourrait ainsi défaire le premier nœud de l’embrouille.
Le Mrap et l’affaire Siné
Le texte intégral du communiqué de l’association antiraciste[1. On pourra quand même se demander ce qui est le plus épatant : le silence total du Mrap depuis le début de l’affaire Siné ou bien l’absence de réaction de la presse à cette absence de réaction du Mrap.] :

Robert Benchley ! What else ?
Ce jour-là, aucun quotidien dans ma boîte aux lettres… Résultat : j’ai lu un livre ! Et pas n’importe lequel : un que j’avais volé à ma meilleure amie femme (consentante, selon mes souvenirs).
Remarquable, n’est-ce pas ? De fait, c’est le titre d’un recueil de chroniques signées Robert Benchley, écrites à l’origine pour Vanity Fair et le New Yorker. L’ensemble est publié « Chez Monsieur Toussaint Louverture » ; pourquoi pas ?
Par rapport à l’édition originale de 1963, deux bonus non négligeables : plusieurs textes inédits, et pas de préface ! Celle de la première édition, platement factuelle, préparait au choc Benchley à peu près comme Pierre Bellemare introducing saint Augustin.
Pour vous donner une idée, Robert Benchley (1889-1945) est aussi l’auteur, entre autres, de L’expédition polaire à bicyclette (Le Dilettante, 2002) et de Pourquoi personne ne me collectionne (Rivages, 2008). Voici donc un Américain du XXe siècle qui se trouve être, par une ruse de la Raison, le maître du nonsense britannique de la fin du XIXe.
Si comme moi, vous êtes taraudé par des questions du genre « Comment perdre cent mille dollars par an ? » ou « Pourquoi Budapest n’existe pas ! », alors Robert Benchley peut vous aider à traverser la vie – cette vallée de larmes où chaque rire fait un arc-en-ciel, n’est-ce pas ?
Donc, Budapest n’existe pas. Ou plus précisément, elle n’existe plus depuis le Traité de 1802, qui mit fin à la fameuse guerre de 1805 entre Bulghs et Slovènes. Les deux peuples, raconte Benchley, après s’être battus sauvagement pour refiler Budapest à l’autre, se sont finalement mis d’accord pour annuler purement et simplement la ville (Traité d’Ulm, 1802).
Or voilà qu’un fâcheux, M. Schweitzer de New York, contredit Benchley dans une lettre à peine polie : « Tâchez de vous faire rembourser vos cours de géographie. Budapest existe et ce n’est pas un hameau, tant s’en faut : c’est la capitale de la Hongrie ! »
Benchley, qui n’a pas sa plume dans sa poche, lui répond assez vertement : « Je reste sur mes positions : Budapest n’existe pas. Vous vouliez peut-être dire « Bucarest », mais peu importe : Bucarest n’existe pas non plus. »
Outre ce texte fondateur du révisionnisme moderne, je comptais vous résumer une de mes nouvelles favorites, certes plus romancée, intitulée « Un autre conte de Noël de l’oncle Edith ». Las ! Après plusieurs heures d’essais infructueux, j’ai dû me rendre à l’évidence : de même que l’éléphant selon Vialatte est irréfutable, Benchley est irracontable.
Sachez seulement que cet « autre » conte de Noël est le seul du bouquin ; qu’il n’a d’ailleurs pas le moindre rapport avec la fête de Noël ; et qu’en outre, ledit Edith n’est l’oncle de personne.
« Ça n’a pas de sens ! », diront certains membres de l’Union Rationaliste (parmi lesquels je ne vous compte pas ; sinon, vous auriez zappé depuis longtemps.) Eh bien, je les arrête tout de suite ! Ces gens-là, comme je disais dans mon fameux Appel du 7 juillet 2008 en citant Jacques Brel, confondent le non-sens, qui est un plat pays, avec les montagnes russes du nonsense.
Mais comment distinguer le vrai nonsense® des piètres palinodies d’un Pierre Dac ou même d’un Alphonse (vache) Allais ? « Trop facile la question ! » comme diraient nos jeunes d’aujourd’hui, de Neuilly à Tamanrasset. Le vrai nonsense, c’est celui qui vous enlève tel Ganymède (plutôt classe, non ?) pour vous laisser entrevoir depuis les abîmes, par une subtile mise en abyme, où se trouvent les sommets et comment y accéder.
« C’est dans l’obscurité qu’il est beau de croire à la lumière », comme disait le cuistre citant le poète. (Veuillez m’excusez. Parfois la culture chez moi tente de l’emporter sur l’intelligence – en vain, heureusement.)
Un exemple de vrai nonsense racontable et qui fait sens – pour la route ? Que diriez-vous de « Shakespeare expliqué », chronique tout entière consacrée au commentaire de sa fameuse tragédie Périclès – mais si, vous savez… ?
Donc, Benchley nous soumet un court texte agrémenté d’un long appareil critique. En français, des notes en bas de page, qui présentent ici la particularité d’occuper la quasi-totalité des pages.
Plus précisément, outre le titre et l’exposé liminaire, Robert ne nous cite que la première phrase de l’acte II, scène 3 – agrémentée pas moins de onze notes explicatives.
Alors de qui se moque-t-on, et au nom de quoi ? En d’autres termes, hormis le fait avéré qu’il se fout du monde, Robert Benchley a-t-il ici quelque chose à nous dire de sensé ?
Oui da ! C’est même marrant que vous me posiez la question précisément ici sur Causeur. Parce qu’il est là (entre autres), le lien benchleyen entre nonsense et réalité, c’est-à-dire sens. Onze notes critiques concernant une seule ligne, ça ne vous rappelle rien ? Moi, ça me fait irrésistiblement penser à nos mille et un commentaires sur l’affaire Al-Dzaïmer (ou un truc comme ça.)
A vrai dire, quel que soit le papier, les cinq ou dix premiers posts ont un rapport avec le papier qui les a générés. Puis insensiblement le sujet est oublié, puis l’objet. Restent des dizaines de duels croisés et d’empaillages généralisés entre blogueurs – dont seul un Champollion du Causeurisme pourrait reconstituer le fil. (Les sites concurrents j’en parle pas ; je ne suis même pas sûr qu’il y en ait.)
Tout ça pour dire que le nonsense benchleyen n’a guère de leçons à recevoir de notre humaine Raison. A moins que la nature n’imite l’art. Mais ceci est une autre histoire…
Encore un petit vieux agressé à Paris
Né le 31 décembre 1928, l’excellent dessinateur de presse Siné fêtera son centième anniversaire l’hiver prochain (si mes calculs sont bons). Malgré les lois scélérates de Nicolas Sarkozy, qui ont repoussé à pépé diem le jour de la retraite, il pourra alors faire valoir ses droits à une pension bien méritée.
Les bons, le brut et le truand
Il faut prendre Kadhafi au sérieux, croyez moi, je connais bien le zèbre pour l’avoir dans le temps pas mal fréquenté. Il agite le spectre d’un embargo du pétrole sur la Suisse aujourd’hui, demain sur l’Europe, d’un retrait de ses fonds des banques zurichoises, il embastille dans un cul de basse fosse deux ressortissants helvétiques, tout ça pourquoi ? Parce que son fils Hannibal (32 ans) s’est fait prendre en flagrant délit d’esclavagisme à l’Hôtel Wilson de Genève.
Deux de ses domestiques (un Tunisien, un Marocain) étaient retenus de force par des sbires à l’étage entièrement réservé après avoir été maltraités et rossés au sang. Les malheureux réussissent à s’évader, se présentent à la police, exhibent leurs blessures, les flics ont la certitude que leurs déclarations sont exactes et filent s’assurer de la personne des malfaiteurs : Kadhafi junior et sa femme enceinte jusqu’aux yeux.
A Tripoli, Kadhafi reçoit la nouvelle comme une déclaration de guerre de la Confédération Helvétique. Premières représailles : la Libye prend en otages tous les Suisses qui lui tombent sous la main. On n’en trouve que deux. Se saisir du corps des innocents a toujours été la règle de la république des Pirates. Second temps : il rappelle le chargé d’affaires pour faire sérieux, met sous scellés les entreprises suisses, prohibe l’accès du pavillon suisse sur les eaux libyennes et menace d’opérations punitives « internationales », comprenez terrorisme. D’un seul coup, toutes les cartes ont été abattues sauf à sous-traiter à la Corée du Nord l’envoi d’un missile nucléaire. Alors qu’Hannibal est resté moins de quarante huit heures au gnouf (il méritait vingt ans) et qu’il a décampé illico de la Confédération avec femmes et bagages, deux esclaves en moins il est vrai. En prenant la tangente comme un péteux, Hannibal aura un peu ignoré les conditions de sa libération sous caution, péché de jeunesse. L’important c’est le père. Il ne renverse pas la table de jeu pour un simple affront lèse fiston. L’enjeu est infiniment plus lourd de conséquences.
La police helvétique, consciente des risques qu’elle prenait, a dû, à son grand déplaisir, opérer selon les règles. La loi c’est la loi, elle est égale pour tous. C’est exactement ce qui met Kadhafi en fureur. L’Etat de droit, c’est la fin de son régime, c’est la mort de ce Kadhafi et de tous les Kadhafi. Une véritable prohibition de l’esclavage et de l’arbitraire mettrait toutes les Libye hors la loi. Autant inviter la frappe de Tripoli à prendre docilement le chemin de l’échafaud. En lui objectant qu’il s’agit de la Suisse et non de son pays qu’on le laisse asservir à son bon plaisir, vous ne le réconforterez pas. Ces maudits droits de l’homme se prétendent universels, tous les peuples captifs, et d’abord le sien, en rêvent. Le but suprême des Kadhafi est d’abolir le principe même des libertés dans l’univers entier. Tant qu’il restera une Suisse bâti sur le socle de l’Etat de droit, tous les tyrans nous feront de l’insomnie et ils n’ont pas tort de se faire du souci. Bush mènent bien des guerres pour étendre l’aire de la démocratie. Qui s’autoriserait à empêcher Kadhafi de conduire le combat contre la démocratie. Pour faire reculer la frontière des libertés, nous contraindre à enterrer Rousseau et à vénérer le Petit Livre Vert. Ce n’est pas chez lui une lubie, c’est une question existentielle, de vie ou de mort. Le plus impardonnable péché d’Israël ce n’est pas la spoliation des terres (tout à fait réelle), c’est les élections et la presse libres. Ne riez pas si vite. Kadhafi et ses pareils possèdent des leviers, ils peuvent appuyer sur tout un clavier, personne ne peut prévoir qui d’eux ou de nous l’emportera.
Car enfin, avez-vous vraiment hâte d’assister à la ruine de la France, la Suisse et l’Europe ? De vous contenter de trois heures d’électricité par jour et d’une voiture pour dix ménages ? Si on vous fait comprendre qu’en fermant légèrement les yeux sur les foucades un peu homicides d’altesses pétrolières il vous sera beaucoup pardonné, protesterez vous si fort ? Une injustice ne vaut elle pas toujours mieux qu’un krach ? La raison d’Etat n’a-t-elle pas raison par moment ? On détourne le regard d’Hannibal de Libye puis on passera l’éponge sur les méfaits des enfants de nos oligarques de peur de voir leurs fortunes se délocaliser, puis sur ceux d’un rejeton de président pour finir à la souveraineté du flic ripoux et la boucle sera bouclée. Les hommes ne naîtront plus libres et égaux et les satrapes ronfleront sur leurs deux oreilles. Ce sont là mathématiquement les termes de l’équation Kadhafi. Les regrettés Saddam et Pinochet obéissaient à la même logique systémique. Les droits de la personne sont dits inaliénables. Quelle erreur ! Nos libertés, nos droits sont à vendre à un tarif fixé par le marché, le prix d’un baril de pétrole.
Pour Hannibal, l’affaire est réglée. Il méritait les Assises, on l’a laissé s’envoler. Berne lui déroulera un de ces jours le tapis rouge. Mais ne croyez pas que le clan des tyrans nous en tienne quittes à si bon marché. Il va falloir se couvrir la tête de cendre et revêtir le cilice du pénitent. L’exercice du droit est une faute qui doit être proclamée en grandes pompes, inculquée au bon peuple pour que chacun se mette bien dans la tête que notre horizon indépassable porte un nom : la démocratie libyenne. De même que nous cherchons avec quelque candeur et beaucoup de connerie à faire avancer la démocratie sans frontières, ils mettront tous leurs moyens et leur énergie à étendre le despotisme sans frontière. Le chacun chez soi est une vision d’avant pétrole. Désormais ce sera : ou toi ou moi, ou Tripoli ou Berne. Il n’y a pas de place pour les deux dans ce monde.
Le chat et la souris
Venu assister au Journées mondiales de la Jeunesse à Sydney, le pape Benoît XVI va de surprise en surprise. A son arrivée en Australie, nous apprend l’AFP, des fidèles se sont empressés de lui offrir une petite chatte de onze mois appelée Bella. Puis, le Saint Père s’est vu remettre, par des fans californiens, une calotte pourvue d’oreilles de Mickey : il ne l’a pas mise au grand dam des photographes présents. Nous ne savons pas, en revanche, ce qu’il a fait de la chatte.

