Il faut prendre Kadhafi au sérieux, croyez moi, je connais bien le zèbre pour l’avoir dans le temps pas mal fréquenté. Il agite le spectre d’un embargo du pétrole sur la Suisse aujourd’hui, demain sur l’Europe, d’un retrait de ses fonds des banques zurichoises, il embastille dans un cul de basse fosse deux ressortissants helvétiques, tout ça pourquoi ? Parce que son fils Hannibal (32 ans) s’est fait prendre en flagrant délit d’esclavagisme à l’Hôtel Wilson de Genève.

Deux de ses domestiques (un Tunisien, un Marocain) étaient retenus de force par des sbires à l’étage entièrement réservé après avoir été maltraités et rossés au sang. Les malheureux réussissent à s’évader, se présentent à la police, exhibent leurs blessures, les flics ont la certitude que leurs déclarations sont exactes et filent s’assurer de la personne des malfaiteurs : Kadhafi junior et sa femme enceinte jusqu’aux yeux.

A Tripoli, Kadhafi reçoit la nouvelle comme une déclaration de guerre de la Confédération Helvétique. Premières représailles : la Libye prend en otages tous les Suisses qui lui tombent sous la main. On n’en trouve que deux. Se saisir du corps des innocents a toujours été la règle de la république des Pirates. Second temps : il rappelle le chargé d’affaires pour faire sérieux, met sous scellés les entreprises suisses, prohibe l’accès du pavillon suisse sur les eaux libyennes et menace d’opérations punitives « internationales », comprenez terrorisme. D’un seul coup, toutes les cartes ont été abattues sauf à sous-traiter à la Corée du Nord l’envoi d’un missile nucléaire. Alors qu’Hannibal est resté moins de quarante huit heures au gnouf (il méritait vingt ans) et qu’il a décampé illico de la Confédération avec femmes et bagages, deux esclaves en moins il est vrai. En prenant la tangente comme un péteux, Hannibal aura un peu ignoré les conditions de sa libération sous caution, péché de jeunesse. L’important c’est le père. Il ne renverse pas la table de jeu pour un simple affront lèse fiston. L’enjeu est infiniment plus lourd de conséquences.

La police helvétique, consciente des risques qu’elle prenait, a dû, à son grand déplaisir, opérer selon les règles. La loi c’est la loi, elle est égale pour tous. C’est exactement ce qui met Kadhafi en fureur. L’Etat de droit, c’est la fin de son régime, c’est la mort de ce Kadhafi et de tous les Kadhafi. Une véritable prohibition de l’esclavage et de l’arbitraire mettrait toutes les Libye hors la loi. Autant inviter la frappe de Tripoli à prendre docilement le chemin de l’échafaud. En lui objectant qu’il s’agit de la Suisse et non de son pays qu’on le laisse asservir à son bon plaisir, vous ne le réconforterez pas. Ces maudits droits de l’homme se prétendent universels, tous les peuples captifs, et d’abord le sien, en rêvent. Le but suprême des Kadhafi est d’abolir le principe même des libertés dans l’univers entier. Tant qu’il restera une Suisse bâti sur le socle de l’Etat de droit, tous les tyrans nous feront de l’insomnie et ils n’ont pas tort de se faire du souci. Bush mènent bien des guerres pour étendre l’aire de la démocratie. Qui s’autoriserait à empêcher Kadhafi de conduire le combat contre la démocratie. Pour faire reculer la frontière des libertés, nous contraindre à enterrer Rousseau et à vénérer le Petit Livre Vert. Ce n’est pas chez lui une lubie, c’est une question existentielle, de vie ou de mort. Le plus impardonnable péché d’Israël ce n’est pas la spoliation des terres (tout à fait réelle), c’est les élections et la presse libres. Ne riez pas si vite. Kadhafi et ses pareils possèdent des leviers, ils peuvent appuyer sur tout un clavier, personne ne peut prévoir qui d’eux ou de nous l’emportera.

Car enfin, avez-vous vraiment hâte d’assister à la ruine de la France, la Suisse et l’Europe ? De vous contenter de trois heures d’électricité par jour et d’une voiture pour dix ménages ? Si on vous fait comprendre qu’en fermant légèrement les yeux sur les foucades un peu homicides d’altesses pétrolières il vous sera beaucoup pardonné, protesterez vous si fort ? Une injustice ne vaut elle pas toujours mieux qu’un krach ? La raison d’Etat n’a-t-elle pas raison par moment ? On détourne le regard d’Hannibal de Libye puis on passera l’éponge sur les méfaits des enfants de nos oligarques de peur de voir leurs fortunes se délocaliser, puis sur ceux d’un rejeton de président pour finir à la souveraineté du flic ripoux et la boucle sera bouclée. Les hommes ne naîtront plus libres et égaux et les satrapes ronfleront sur leurs deux oreilles. Ce sont là mathématiquement les termes de l’équation Kadhafi. Les regrettés Saddam et Pinochet obéissaient à la même logique systémique. Les droits de la personne sont dits inaliénables. Quelle erreur ! Nos libertés, nos droits sont à vendre à un tarif fixé par le marché, le prix d’un baril de pétrole.

Pour Hannibal, l’affaire est réglée. Il méritait les Assises, on l’a laissé s’envoler. Berne lui déroulera un de ces jours le tapis rouge. Mais ne croyez pas que le clan des tyrans nous en tienne quittes à si bon marché. Il va falloir se couvrir la tête de cendre et revêtir le cilice du pénitent. L’exercice du droit est une faute qui doit être proclamée en grandes pompes, inculquée au bon peuple pour que chacun se mette bien dans la tête que notre horizon indépassable porte un nom : la démocratie libyenne. De même que nous cherchons avec quelque candeur et beaucoup de connerie à faire avancer la démocratie sans frontières, ils mettront tous leurs moyens et leur énergie à étendre le despotisme sans frontière. Le chacun chez soi est une vision d’avant pétrole. Désormais ce sera : ou toi ou moi, ou Tripoli ou Berne. Il n’y a pas de place pour les deux dans ce monde.

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