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Les Halles ne sont plus branchées

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En plein cœur de Paris, le quartier des Halles est privé des programmes du câble depuis le 17 août. Quinze jours d’éclipse Numéricable due à la rupture d’un tuyau contenant 144 fibres, « très difficile à réparer », selon Sonia du service clientèle. Des incidents qui se multiplient, comme dans le XVIe arrondissement où un coup de tractopelle malheureux avait déjà privé de télévision, d’Internet et de téléphone plus de 50 000 abonnés parisiens au mois de juillet dernier. Des déboires qui n’ont bien entendu rien à voir avec la défunte Noos de triste mémoire : les innombrables minutes passées à résoudre des ennuis à répétition sont désormais facturées au tarif d’un appel local. Comme quoi, contrairement à ce qu’en diront les esprits chagrins, changer de nom fait changer les choses.

Encore un Etat voyou impuni !

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Comme à chaque campagne électorale, les deux prétendants à la Maison Blanche ne cessent de surenchérir l’un sur l’autre en matière de lutte contre les Etats-voyous. De l’Iran à la Corée du Nord, la liste de ces derniers est bien connue, même si elle varie quelque peu au gré des humeurs de Washington, ce qui est bien naturel : tout Etat a pour vocation première de défendre ses propres intérêts, seuls les cornichons ou les altermondialistes prétendent le contraire.

Néanmoins, dans cette liste, il est un absent de taille, un Etat qui nargue effrontément la communauté internationale depuis des lustres sans que jamais Washington, Bruxelles ou les Nations Unies n’aient envisagé la moindre sanction.

A première vue, ce non-interventionnisme pourrait s’expliquer parce qu’il s’agit d’un banal paradis fiscal. En effet, pour peu que l’activité réelle de votre entreprise se situe hors des frontières de l’Etat en question, il n’y a là-bas aucun impôt sur les sociétés qui y sont domiciliées, ni sur les dividendes de leurs associés. Pas même de droits de succession sur les actions détenues par les non-résidents. Juste une taxe annuelle inférieure à 200 euros pour votre SA ! Bref, un dumping fiscal éhonté, qui ne manque pas de porter préjudice aux autres Etats, qui continuent à collecter l’impôt, ainsi qu’aux entreprises vertueuses qui persistent à ne pas se délocaliser. Mais trêve d’angélisme : on a beau être à cheval sur l’éthique des affaires, on ne va tout de même pas demander aux Américains d’envoyer leur GI’s dans tous les pays qui offrent des avantages comparatifs en matière de taxes ou d’impôts. D’ailleurs, à l’instar des Iles Marshall, maintes quasi-colonies américaines sont des paradis fiscaux, régulièrement dénoncés comme tels par les instances internationales. La France, elle, n’a pas de leçon à donner, puisqu’elle fait de même à Saint Barth’ ou en Polynésie. Et toute la sourcilleuse Europe connaît les avantages d’Andorre, de Jersey et de Monaco.

On ne va pas se fâcher pour si peu, donc, et encore moins déclencher une kyrielle de conflits pour quelques milliards de dollars extorqués plus ou moins légalement aux finances publiques des Etats de droit. Là où le bât blesse, c’est que celui qui nous intéresse n’est pas seulement un énième paradis fiscal – autrement dit, un endroit où on paye peu d’impôts –, mais aussi ce que les criminologues appellent par antiphrase un « paradis judiciaire ». En clair un Etat de non-droit. Et en encore plus clair, un Etat qui offre toutes les garanties au libre exercice de la criminalité financière internationale.

Comme l’explique avec ses euphémismes à lui « le site de référence » (dont sont extraites toutes les citations qui suivent) : « La souplesse de son code des sociétés facilite et simplifie la constitution et la modification des statuts d’une société. Sa jurisprudence abondante, offre une sécurité juridique très supérieure à celle des autres Etats, et la capacité d’adaptation de son droit, suit de près l’évolution des besoins des entreprises. » Bref, les autres nations auront beau réglementer tout ce qu’elles veulent chez elles, là-bas on saura toujours s’adapter pour vous épargner des lois tatillonnes. Parce que là-bas, en matière économique, des lois, il n’y en à pas vraiment : « Il n’est pas obligatoire de maintenir les pièces et livres comptables. Les « Général Corporation » ne sont pas tenues non plus de soumettre leurs comptes. En d’autres termes, on n’a pas à présenter ses comptes et son bilan chaque année comme dans la plupart des pays. » Le tout, bien sûr, dans la plus grande discrétion : « Les propriétaires des parts sociales peuvent être des personnes physiques ou morales. Le nom des associés n’est pas publié au Registre du Commerce. » C’est pas du respect de la vie privée ça ?

Un vrai paradis, donc, si vous voulez que votre cabinet de voyance en ligne échappe à la rapacité du percepteur. Il en ira de même si votre activité principale est la faillite frauduleuse ou la créance impayée; mais aussi, pourquoi pas, le blanchiment ou les trafics en tous genres – à condition que vous soyez assez malin pour y mettre les formes, mais il y a des avocats très doués pour ça.

Seulement, cet Etat-voyou ne sera jamais mis au ban des nations par les USA. La raison en est simple : il en fait partie depuis la première heure. C’est l’un des treize Etats fondateurs, il s’appelle le Delaware et est représenté aux Sénat fédéral par l’honorable Joseph Biden. Qui pourrait devenir vice-président des Etats-Unis d’Amérique.

Quoi de neuf dans le Neuf-deux ?

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Patrick Devedjian est un homme inquiet. Il n’est plus dans les grâces du chef de l’Etat. L’Elysée entendrait confier à un autre que lui la présidence de l’UMP, tandis que celle des Hauts-de-Seine reviendrait à Jean Sarkozy. Il paraîtrait même que le fils présidentiel aurait déjà conclu, avec ses pairs du Conseil général, un contrat de confiance.

Jean-Jacques en habit arménien

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A la fin de sa vie, le philosophe Jean-Jacques Rousseau ne quitta plus l’habit arménien. C’est dans cette tenue qu’il écrivit Le Jean, traité d’éducation à l’usage des gosses malpolis qui mériteraient une bonne paire de claques et de leurs parents. L’œuvre suscita l’ire de l’archevêque Christophe de Beaumont et précipita l’exil du philosophe à Royan (il avait hésité à s’installer à Perpignan, autre ville arménienne). C’est là qu’il composa l’hymne désormais connu sous le titre de L’Arménienne : « Du haut de nos montagnes s’étendent les plages de l’allégresse / Ami, coupe-toi les cheveux et va donc te faire des tresses. »

Allan Ramsay, Portrait de Jean-Jacques, 1766, huile sur toile. Conservé à la Pinacotheca Pasqua de Neuilly.

Afghanistan : quand est-ce qu’on rentre ?

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Quoique je préfère être seul qu’en mauvaise compagnie, je me sens obligé d’avouer que je suis fondamentalement hostile à la présence française en Afghanistan. Je ne suis certes pas pacifiste et, pour tout dire, je suis furieux qu’à l’heure où j’écris ces lignes nos morts n’aient pas encore été vengés. Sans parler d’opération militaire de grande envergure, j’aurais aimé apprendre qu’un peu partout dans le monde, ces derniers jours, des soutiens avérés des talibans ou des responsables discrets de leurs réseaux de financement avaient été victimes d’accidents mystérieux. Nos services connaissent et surveillent ces gens-là, il est bien dommage qu’aucun d’entre eux n’ait fait une malencontreuse chute de cheval ou succombé à une indigestion en plein Ramadan. La France a des progrès à faire en matière de communication…

Mais cela ne change rien au fond de l’affaire afghane. Ce merdier[1. Pour reprendre le titre lumineux du récit de Gustave Hasford sur la guerre du Vietnam.] ne nous concerne pas. De par l’histoire et la géographie, les Russes, les Américains, les Chinois, les Arabes, les Perses, les Pakistanais, eux, ont tous de bonnes ou de mauvaises raisons d’y fomenter des coups d’Etat, d’entretenir des guerres civiles et même d’y envoyer leurs troupes d’élite pour instaurer le socialisme réel, la charia ou la démocratie.

Ok pour eux, donc, mais nous ? C’est l’un des rares coins du monde dont nous avons toujours été absents, contrairement au Royaume-Uni, comme s’en souviennent les bienheureux lecteurs de Kipling, mais à la différence aussi de l’Allemagne, fortement implantée là-bas depuis la République de Weimar. De fait, la seule présence française en Afghanistan dont on se rappelle, c’est l’anecdotique visite officielle de Georges Pompidou à Kaboul, écourtée pour cause de mai 68. A part ça, rien : pas de communauté française ou francophone sur place, pas d’intérêts économiques ou stratégiques et pas vraiment d’immixtions intolérables des Afghans dans les affaires intérieures françaises. Sur ce dernier point, on pourra m’objecter le soutien avéré de l’ex-régime taliban au terrorisme islamiste. Il est indéniable, mais hormis quelques accros à Fox News dans les vallées perdues des Appalaches, qui peut sérieusement croire que ce terrorisme-là avait sa source principale dans les madrasas de Kandahar ? Qui peut nier que les talibans ont été installés et maintenus au pouvoir grâce au soutien du Pakistan (et notamment de sainte Benazir Bhutto) ? Qui peut oublier qu’ils ont été financés sans discontinuer par les Saoudiens – même si ceux-ci, après la première vague d’attentats anti-américains de 1998 en Afrique de l’Est ont su se faire, pour la façade, plus discrets[2. Ce ne sera que le 24 septembre 2001 que l’Arabie Saoudite annoncera la rupture de ses relations avec le régime des talibans.] dans leur soutien au mollah Omar ?

Or, après le 11 septembre, ce n’est ni Ryad ni Islamabad qu’on a bombardé, mais Kaboul. Les Afghans n’ont ni pétrole ni bombe atomique : si Bush a envahi ce pays-là, et pas un autre, ce n’est pas parce qu’il était dangereux, mais, au contraire, parce qu’il était jugé inoffensif. Certes, ce calcul s’est révélé inexact, mais l’idée de départ n’était pas indigente : le Président américain devait à son peuple de réagir vite et fort après la monstruosité des Twin towers, tout en sachant à l’avance que, faute de s’en prendre aux vrais coupables saoudiens ou pakistanais, l’opération Enduring Freedom déclenchée contre les pantins de Kaboul relèverait essentiellement de la guerre psychologique, mais n’était-ce pas déjà le cas des attentats du 11 septembre ? Guerre psychologique encore, quand au lendemain de ces attentats, les talibans se sont mis à ricaner bruyamment en expliquant qu’ils protégeaient Ben Laden (qui venait de revendiquer les faits). Tout cela ne pouvait rester impuni et l’honneur du peuple américain – tout comme la stricte morale humaine – voulait que les talibans paient leurs complicités et leurs crimes de leurs postes ou de leurs vies.

Admettons donc que les Américains avaient des raisons valables d’occuper l’Afghanistan – ou d’essayer de le faire. Ma question reste entière : qu’allions-nous faire dans cette galère ? Là encore, la raison initiale de notre engagement réside dans le traumatisme mondial qui a suivi les Twin towers. Il était difficile, voire impossible à un Jacques Chirac d’envoyer aux pelotes George Bush quand, moins de deux mois après les attentats, celui-ci exigeait, devant les chefs d’Etats européens réunis à Varsovie, une solidarité moins platonique, en concluant sa demande de renforts d’un très explicite : «Ou bien on est avec nous, ou bien on est contre nous.» Et pourtant, c’est ce qu’il aurait dû faire. Tout d’abord parce qu’on ne lance pas de tels ultimatums à des alliés ; on s’adresse ainsi à des vassaux. Or, contrairement à l’amour, la solidarité ne saurait être aveugle. En même temps qu’elle vengeait les siens, l’Amérique jouait sa partie, non exempte d’arrière-pensées hégémonique. Elle avait bien raison de le faire, tout comme nous aurions été bien inspirés de jouer la nôtre. La meilleure façon de montrer l’ancrage réel de la France dans l’Occident, de prouver au monde entier que les morts du 11 septembre étaient aussi nos morts, aurait été de s’engager vraiment dans une guerre totale contre la barbarie islamiste dans notre sphère d’influence – ce qui aurait impliqué quelques réaménagements drastiques dans notre détestablement bien nommée « Politique arabe ». Apparemment, il était plus facile de faire rentrer dans l’agenda de Jacques Chirac une participation symbolique à une guerre qui ne le semblait pas moins.

Chirac parti, on aurait pu penser que nos gars rentreraient chez eux ou bien iraient au moins là où ils pourraient vaguement servir à quelque chose, par exemple faire la guerre en Afrique Noire ou la paix au Proche Orient. Après tout, dans sa campagne électorale, Sarkozy ne s’était-il pas clairement engagé à retirer – à court ou à moyen terme – nos troupes d’Afghanistan[3. Entre les deux tours, le 26 avril 2007 sur France 2, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Il était certainement utile qu’on les envoie dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme, mais la présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. »] ? Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ; mais, comme en matière de pouvoir d’achat, je suis de ceux qui savent encore faire la différence entre un candidat et un chef d’Etat, qu’on ne sache pas le faire m’inspire beaucoup de compassion. N’empêche, on aurait dû partir, discrètement, tant qu’il était encore temps. Il est bien évident que maintenant un retrait équivaudrait à un déculottage, il est donc logique que les adversaires de l’idée même de Nation redoublent d’efforts pour exiger le départ de nos troupes. Pour ma part, je pense qu’il faudra attendre que nos militaires aient réglé – au centuple – quelques petits comptes sur place, pour rentrer chez nous dans l’honneur.

Alors, la France pourra s’occuper sérieusement des choses sérieuses, et je le répète, à mes yeux, le combat de recivilisation commencera dans notre sphère d’influence, là où nous sommes les plus utiles, et aussi, là où il nous est le plus utile. Avec les dizaines de milliards que nous ne gaspillerons plus au fin fond de l’Asie centrale, nous pourrons aider ceux de nos amis arabes qui sont dans la bonne voie et logiquement punir les autres en finançant chez eux des coups d’états, des attentats ou des révolutions. Toutes choses qu’autrefois Soviétiques et Américains savaient parfaitement faire : pour le coup nous serions bien inspirés de les imiter…

Tempête dans le désert

Les autorités de Bahreïn, le richissime petit émirat du Golfe, ne sont pas mécontentes de leur coup : en nommant Houda Nounou ambassadrice à Washington, ils ont sidéré leurs voisins, à commencer par l’Iran, et envoyé un signe fort au reste du monde. Parce que c’est une femme ? Sans doute. Mais aussi et surtout parce que c’est une juive pratiquante. « Nous avons simplement choisi la personne la plus compétente », s’est contenté de déclarer le Premier ministre.

Ce qu’on ne voit pas sur la photo

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Les combattants qui ont tué dix de nos soldats en Afghanistan ont un visage. Et depuis peu, quelques Famas et autres breloques militaires avec lesquels ils se pavanent dans l’hebdo du chic et du choc. Du meilleur goût. Rien ne manque à ce reportage de Paris Match sur les talibans qui ont monté l’embuscade du 18 août : exotisme – voir les tenues improbables des guérilléros ; violence – no comment ; suspense – « Si les Français ne partent pas avant la fin du Ramadan, nous les tuerons tous » ; passion – « Nous nous en prenons à vos soldats, nous nous en prendrons à vos organisations humanitaires. » Sans oublier le lancement en fanfare assuré par le scandale. Un beau coup, comme on dit dans le métier.

L’affaire fait grand bruit. Les familles sont atterrées, et on les comprend. Oui, c’est bien regrettable mais quand on œuvre pour informer le monde libre, on ne peut pas s’arrêter à ces détails. Le ministre de la Défense est chiffon et le dit, mais bien poliment, d’abord parce qu’il est bien élevé et aussi parce qu’il ne va quand même pas se fâcher avec Match (et accessoirement avec Lagardère) pour cette broutille. Cohn-Bendit éructe. Moscovici avoue son « malaise ». Les militaires hoquettent. Parmi les journalistes, certains s’indignent et les autres s’indignent de leur indignation, en particulier les membres de la grande famille des photoreporters, qui, coup de chance, se trouvent être tous en goguette du côté de Perpignan pour cause de festival. « Vous faites le jeu de la propagande des talibans», accusent les uns. « Nous montrons le monde tel qu’il est », répliquent les autres. S’interroger sur l’opportunité de publier un « document exceptionnel », n’est-ce pas, déjà, céder à la lâcheté ?

Je dois dire que toute cette indignation m’étonne. Ah bon, le patron de Paris Match se fout de l’intérêt national ? La blague ! Evidemment qu’il s’en fout. Comme n’importe quel industriel. Industrie de l’émotion, les médias ont vocation à s’affranchir des frontières et appartenances (ce dont les journalistes se font d’ailleurs une fierté). La photographe de Match l’a d’ailleurs avoué candidement : « Qu’y a-t-il de mal à montrer les deux côtés ? » L’émotion n’a pas d’odeur.

Pas de quoi s’énerver. Il était dans la nature de Paris Match de publier ces photos. Il est aussi opérant de s’en indigner que de s’indigner que le scorpion pique. Chacun son métier. Les confrères ont fait leur boulot et leur boulot, c’est de proposer à leurs lecteurs une variété de sujets d’indignation, d’excitation, d’attendrissement ou de terreur – en un mot, d’émotion, le créneau de Match allant de la haute tension au glamour tendance eau de rose. Et comme l’émotion est une drogue à laquelle nous sommes tous addicts, cette politique éditoriale est validée par le marché. C’est-à-dire par vous et moi. Bien sûr, la ligne officielle est que nous avons « le droit de savoir ». Il faut bien ménager notre amour-propre. En réalité peu nous chaut de savoir. Nous voulons vibrer.

Dans ces conditions, il serait incongru d’invoquer des principes moraux ou des considérations politiques. Remarquons simplement que les talibans ont fait un sans-faute. La mort de nos dix soldats leur a permis de s’inviter tranquillement dans la bataille politique française. Espérant avoir trouvé son Vietnam, Besancenot s’est rué avec docilité sur la partition qu’ils avaient écrite – pour lui ou d’autres. Bring the boys back home ! – ce mot d’ordre aux agréables relents d’années 1960 a retrouvé une nouvelle jeunesse.

Toutefois, dans le registre de la manipulation, l’opération Paris Match est un chef d’œuvre. Que les journalistes aient été animés d’excellentes intentions (y compris celles de vivre quelque chose d’excitant ou de rembourser leurs dettes) ne fait aucun doute. En tout cas, ils ont respecté le contrat. Avec nous, leur public, et avec eux, leurs personnages. Donnant/donnant : en échange d’un scoop, les talibans ont obtenu huit pages de publicité gratuite dans un hebdo à gros tirage. Ils ont écrit le texte, choisi les décors et les costumes, donné leur avis sur la lumière. Une belle coproduction.

Il est donc tout à fait vain de s’indigner ou de s’étonner. Il eût été fort étonnant que les choses se passent autrement. Reste qu’on n’est pas obligé de prendre au sérieux cette rhétorique publicitaire. Sur les photos de Match, on voit de valeureux guerriers qui, forts de leur histoire millénaire et de leur foi indéracinable, tiennent tête à la puissance occidentale. Force est d’admettre que la coalition n’a pas affaire à des amateurs mais à des combattants expérimentés et plutôt finauds en politique. Pour le reste, le client ayant choisi un cadrage serré, il n’est pas inutile de s’intéresser à ce qui ne figure pas sur la photo. En effet, on ne voit pas dans le publi-reportage de Match les 60 à 80 talibans restés au tapis, ni leur matériel abandonné, ni les 20 à 30 blessés que l’on soigne peut-être sans anesthésique dans des tentes de fortune. Hors-champ. Cela dit, il peut toujours fanfaronner, le chef guérillero qui menace de bouter les Français hors d’Afghanistan. S’il perd dix hommes pour chaque soldat ennemi tués, ça va pas le faire. Même avec l’aide de Match.

Choses vues en Talibanie du Sud

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Il fait chaud sous la burqa. Le soleil afghan n’épargne ni les hommes ni les bêtes. La chaleur contraint les uns comme les autres à rechercher le repos et l’ombre bienfaisante. Au loin dans la campagne les habits noirs des femmes dessinent sur les champs de pavot les points d’une monumentale coccinelle. Ce sera du bon, cette année.

Attaché de presse des forces de libération talibanes, Ahmad[1. Les militaires de la coalition étant très suspicieux en ce moment, les noms des talibans ont été changés pour des raisons de sécurité.] se montre extrêmement prévenant avec moi. Fonçant sur sa mobylette, il jette régulièrement un œil pour vérifier si je le suis. C’est pas facile de courir en burqa et je m’étonne moins des pitoyables résultats de l’équipe féminine talibane aux derniers JO.

Ahmad s’arrête devant une masure à moitié détruite. Je le rejoins.

– Vous les occidentaux, vous ne tenez pas la distance, me dit-il en tapotant la tête d’une femme attachée à une chaine métallique devant la maison. Allez, entre et n’aie pas peur, elle aboie mais ne mord pas.

J’esquive adroitement la chienne de garde pour pénétrer chez mon hôte. Alors que, de l’extérieur, la maison semblait menacer ruine, l’intérieur est plutôt cosy et agréable, quoique un peu trop chamarré, suivant le goût afghan. Ahmad s’extasie devant la silhouette d’Oussama Ben Laden réalisée sur un mur au pochoir. Sur la table du salon, quelques numéros épars de Talibans Hebdo, un exemplaire en mauvais état de L’Empire de Toni Negri et Les Secrets déco de Valérie Damidot.

– Comment analysez-vous la situation, deux semaines après les événements ?
– Nous pensons que la situation est grave et inextriquée (sic). Je ne vois pas comment TF1 va se sortir de l’impasse. Laurence Ferrari n’est pas à la hauteur et, à titre personnel – ça n’engage pas l’avis du haut commandement taliban –, je pense qu’il faudrait faire revenir d’urgence PPDA à l’antenne.
– Oui, oui, tout le monde sait ça, mais moi je parlais de l’embuscade du 18 août…
– Ah, l’embuscade… je n’ai pas envie d’en parler.
– Vous avez quand même accordé un entretien à Paris Match !
– Oui, mais moi je n’en voulais pas. Paris Match a beau être le quotidien de référence en France, ça a beaucoup baissé ces dernières années. A tout prendre, s’il faut être absolument présent dans les salles d’attente des dentistes, j’aurais choisi Voici ou Point de Vue.
– Quel était votre but en rencontrant Paris Match ?
– Je vous le répète : c’est une affaire classée. Dans une opération de poublic reléchionne, même avec un professionnel comme moi, il peut y avoir des ratés. Vous n’allez pas me brouter la barbe avec cette histoire ! D’accord : j’aurais préféré que les Inrockuptibles ou Télérama répondent à l’invitation. On leur avait envoyé les billets, mais leurs grands reporters se sont perdus dans les toilettes pour hommes du hall 4 de Roissy… On a essayé de faire venir Daniel Mermet, de France Inter, mais quand il a su qu’il n’y avait pas de picole chez les talibans, il a refusé de venir.
– Les talibans ne boivent pas ?
– Non.
– Pas de vodka, ni de whisky, ni de gin, ni de schnaps ?
– Rien du tout.

Je prends congé d’Ahmad. Direction l’aéroport de Kaboul. On ne m’y reprendra pas. Saloperie de barbus.

Rien de personnel…

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » Vincent Peillon, député socialiste européen, a choisi la méthode Raoul Volfoni pour aborder le prochain congrès de son parti. Quelques jours après la fin des universités d’été du Parti socialiste, il a déclaré que le PS devait « sortir une dizaine d’individus malfaisants » de sa direction nationale. Pudique, il n’a pas souhaité indiquer de noms… Besson, Kouchner, Lang, Strauss-Kahn, Allègre : c’est fait. Encore cinq et Sarkozy a fini le boulot.

Nicolas Sarkozy, l’infra-président

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On a beaucoup glosé, dans les premiers mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, autour de la notion « d’hyper-présidence ». Les critiques de l’hôte de l’Elysée, dans le droit fil d’une campagne électorale où le candidat Sarkozy avait été diabolisé comme une menace mortelle pour les libertés publiques, s’en prenaient ainsi à son style d’exercice du pouvoir. A les entendre, on n’avait jamais assisté, dans l’histoire de la Ve République, à une telle concentration de puissance dans les mains d’un seul homme, ni à un usage aussi éhonté des leviers que la Constitution donne au premier personnage de l’Etat.

Laissons un instant de côté la polémique récurrente sur cette propension de Sarkozy à fourrer son nez partout et à déployer une hyperactivité étouffante pour les autres acteurs du pouvoir : il ne fait jamais que pratiquer au grand jour la méthode que ses prédécesseurs utilisaient de manière plus feutrée.

Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy s’est contenté de prendre acte du bouleversement introduit par l’instauration du quinquennat : l’adéquation quasi absolue du temps présidentiel et du temps parlementaire – sauf accident, la cohabitation est maintenant exclue – transforme le président de la République en chef naturel de la majorité, et réduit, de fait, le Premier ministre à un statut de « collaborateur », ainsi que Sarkozy l’a naïvement admis en début de mandat. L’occupation de « la Lanterne », résidence versaillaise naguère dévolue au titulaire de Matignon, est révélatrice de cette translation : la prétendue hyper-présidence n’est-elle pas, en réalité, une désertion symbolique de l’Elysée, qui permet à son occupant de mieux se consacrer à la gestion quotidienne du pays ?

Certes, Nicolas Sarkozy continue d’assurer les tâches dévolues depuis trois Républiques au premier personnage de l’Etat, à commencer par la réception des rois, reines, présidents démocratiques et dictateurs de tout poil dans la demeure du faubourg Saint-Honoré. Il « fait le job », tout en se disant que si ça le gonfle trop, il ira faire du blé en 2012 comme avocat international.

Vous aurez remarqué, cher lecteur, un changement de niveau de langage dans cet article : ce n’est pas l’effet d’un coupable relâchement de l’auteur de ces lignes, mais la transition vers la seconde partie de son exposé. Non seulement Nicolas Sarkozy a opté pour le statut d’infra-président (qui fait de lui un super Premier ministre), mais il s’est ingénié à démolir systématiquement la statue du Commandeur présidentielle érigée par Charles de Gaulle sur les fondements de la monarchie française et occupée, tant bien que mal, et souvent plus mal que bien, par ses successeurs.

Sa pratique du pouvoir passe au kärcher la théorie des deux corps du roi, formulée par Ernest Kantorowicz, selon laquelle le pouvoir s’inscrit dans une sorte de théologie politique, où le roi, au-delà de sa personne charnelle, incarne le divin auprès de ses sujets – sans toutefois prétendre à être lui-même détenteur d’une transcendance qui l’autoriserait à outrepasser son simple rôle de représentant de Dieu sur Terre. « Avec Carla, c’est du sérieux ! » (conférence de presse du 8 janvier 2008 à l’Elysée) et « Casse-toi pauv’ con ! » (24 février 2008 au Salon de l’agriculture à Paris) : en deux formules, l’ami Nicolas a porté un coup peut-être fatal au mythe national qui veut qu’un président de la République soit un personnage intermédiaire entre les Dieux et les hommes. Si l’on ajoute qu’il a fait du Fouquet’s son Panthéon, de Johnny Halliday, Christian Clavier et Bigard ses commensaux culturels habituels, et de Bolloré son Trimalcion[1. Trimalcion est le seigneur chez lequel se déroule le banquet du Satiricon de Pétrone.], on comprend que l’ami Finkielkraut, qui n’était pourtant pas hostile a priori à Sarkozy, ait été saisi de l’une des colères dont il est coutumier.

Pour autant, faut-il s’offusquer à grand bruit, comme les dames (et messieurs) d’œuvre de Saint Germain-des-Prés, de la « déchéance » du président de la République, passé du statut de roi sans couronne à celui de people ordinaire ? Et si, nolens volens, Nicolas était le véritable exécuteur testamentaire de la Révolution Française, celle qui décapita un monarque sans parvenir à extirper du peuple cette ferveur instinctive pour celui qui est censé incarner la Nation ? Après tout, en ridiculisant, par ses actes, une fonction proto-monarchique, peut-être obéit-il à la fameuse injonction de Donatien-Alphonse, marquis de Sade – « Français, encore un effort pour être républicain ! » Les gesticulations pathétiques de sa concurrente d’hier, Ségolène Royal, qui veut réintroduire de la « transcendance » dans les sphères du pouvoir, sont-elles aujourd’hui un marqueur de la gauche ? Ce serait un joli pied de nez de l’Histoire à l’idéologie !

J’entends déjà les clameurs indignées. On me reprochera de cautionner une entreprise de démolition du patrimoine, de confondre la furie iconoclaste d’un inculte avec l’élan révolutionnaire d’un dirigeant visionnaire. Peu importe. Sans doute cette irruption volcanique d’un homme plus qu’ordinaire dans des contrées réputées sublimes est-elle l’effet de la nécessité plus que d’un plan minutieusement conçu. Il aura en tout cas prouvé que le peuple français est suffisamment adulte pour se passer d’une réincarnation récurrente de son génie dans un personnage à vocation historique. Et c’est tant mieux.

Les Halles ne sont plus branchées

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En plein cœur de Paris, le quartier des Halles est privé des programmes du câble depuis le 17 août. Quinze jours d’éclipse Numéricable due à la rupture d’un tuyau contenant 144 fibres, « très difficile à réparer », selon Sonia du service clientèle. Des incidents qui se multiplient, comme dans le XVIe arrondissement où un coup de tractopelle malheureux avait déjà privé de télévision, d’Internet et de téléphone plus de 50 000 abonnés parisiens au mois de juillet dernier. Des déboires qui n’ont bien entendu rien à voir avec la défunte Noos de triste mémoire : les innombrables minutes passées à résoudre des ennuis à répétition sont désormais facturées au tarif d’un appel local. Comme quoi, contrairement à ce qu’en diront les esprits chagrins, changer de nom fait changer les choses.

Encore un Etat voyou impuni !

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Comme à chaque campagne électorale, les deux prétendants à la Maison Blanche ne cessent de surenchérir l’un sur l’autre en matière de lutte contre les Etats-voyous. De l’Iran à la Corée du Nord, la liste de ces derniers est bien connue, même si elle varie quelque peu au gré des humeurs de Washington, ce qui est bien naturel : tout Etat a pour vocation première de défendre ses propres intérêts, seuls les cornichons ou les altermondialistes prétendent le contraire.

Néanmoins, dans cette liste, il est un absent de taille, un Etat qui nargue effrontément la communauté internationale depuis des lustres sans que jamais Washington, Bruxelles ou les Nations Unies n’aient envisagé la moindre sanction.

A première vue, ce non-interventionnisme pourrait s’expliquer parce qu’il s’agit d’un banal paradis fiscal. En effet, pour peu que l’activité réelle de votre entreprise se situe hors des frontières de l’Etat en question, il n’y a là-bas aucun impôt sur les sociétés qui y sont domiciliées, ni sur les dividendes de leurs associés. Pas même de droits de succession sur les actions détenues par les non-résidents. Juste une taxe annuelle inférieure à 200 euros pour votre SA ! Bref, un dumping fiscal éhonté, qui ne manque pas de porter préjudice aux autres Etats, qui continuent à collecter l’impôt, ainsi qu’aux entreprises vertueuses qui persistent à ne pas se délocaliser. Mais trêve d’angélisme : on a beau être à cheval sur l’éthique des affaires, on ne va tout de même pas demander aux Américains d’envoyer leur GI’s dans tous les pays qui offrent des avantages comparatifs en matière de taxes ou d’impôts. D’ailleurs, à l’instar des Iles Marshall, maintes quasi-colonies américaines sont des paradis fiscaux, régulièrement dénoncés comme tels par les instances internationales. La France, elle, n’a pas de leçon à donner, puisqu’elle fait de même à Saint Barth’ ou en Polynésie. Et toute la sourcilleuse Europe connaît les avantages d’Andorre, de Jersey et de Monaco.

On ne va pas se fâcher pour si peu, donc, et encore moins déclencher une kyrielle de conflits pour quelques milliards de dollars extorqués plus ou moins légalement aux finances publiques des Etats de droit. Là où le bât blesse, c’est que celui qui nous intéresse n’est pas seulement un énième paradis fiscal – autrement dit, un endroit où on paye peu d’impôts –, mais aussi ce que les criminologues appellent par antiphrase un « paradis judiciaire ». En clair un Etat de non-droit. Et en encore plus clair, un Etat qui offre toutes les garanties au libre exercice de la criminalité financière internationale.

Comme l’explique avec ses euphémismes à lui « le site de référence » (dont sont extraites toutes les citations qui suivent) : « La souplesse de son code des sociétés facilite et simplifie la constitution et la modification des statuts d’une société. Sa jurisprudence abondante, offre une sécurité juridique très supérieure à celle des autres Etats, et la capacité d’adaptation de son droit, suit de près l’évolution des besoins des entreprises. » Bref, les autres nations auront beau réglementer tout ce qu’elles veulent chez elles, là-bas on saura toujours s’adapter pour vous épargner des lois tatillonnes. Parce que là-bas, en matière économique, des lois, il n’y en à pas vraiment : « Il n’est pas obligatoire de maintenir les pièces et livres comptables. Les « Général Corporation » ne sont pas tenues non plus de soumettre leurs comptes. En d’autres termes, on n’a pas à présenter ses comptes et son bilan chaque année comme dans la plupart des pays. » Le tout, bien sûr, dans la plus grande discrétion : « Les propriétaires des parts sociales peuvent être des personnes physiques ou morales. Le nom des associés n’est pas publié au Registre du Commerce. » C’est pas du respect de la vie privée ça ?

Un vrai paradis, donc, si vous voulez que votre cabinet de voyance en ligne échappe à la rapacité du percepteur. Il en ira de même si votre activité principale est la faillite frauduleuse ou la créance impayée; mais aussi, pourquoi pas, le blanchiment ou les trafics en tous genres – à condition que vous soyez assez malin pour y mettre les formes, mais il y a des avocats très doués pour ça.

Seulement, cet Etat-voyou ne sera jamais mis au ban des nations par les USA. La raison en est simple : il en fait partie depuis la première heure. C’est l’un des treize Etats fondateurs, il s’appelle le Delaware et est représenté aux Sénat fédéral par l’honorable Joseph Biden. Qui pourrait devenir vice-président des Etats-Unis d’Amérique.

Quoi de neuf dans le Neuf-deux ?

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Patrick Devedjian est un homme inquiet. Il n’est plus dans les grâces du chef de l’Etat. L’Elysée entendrait confier à un autre que lui la présidence de l’UMP, tandis que celle des Hauts-de-Seine reviendrait à Jean Sarkozy. Il paraîtrait même que le fils présidentiel aurait déjà conclu, avec ses pairs du Conseil général, un contrat de confiance.

Jean-Jacques en habit arménien

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A la fin de sa vie, le philosophe Jean-Jacques Rousseau ne quitta plus l’habit arménien. C’est dans cette tenue qu’il écrivit Le Jean, traité d’éducation à l’usage des gosses malpolis qui mériteraient une bonne paire de claques et de leurs parents. L’œuvre suscita l’ire de l’archevêque Christophe de Beaumont et précipita l’exil du philosophe à Royan (il avait hésité à s’installer à Perpignan, autre ville arménienne). C’est là qu’il composa l’hymne désormais connu sous le titre de L’Arménienne : « Du haut de nos montagnes s’étendent les plages de l’allégresse / Ami, coupe-toi les cheveux et va donc te faire des tresses. »

Allan Ramsay, Portrait de Jean-Jacques, 1766, huile sur toile. Conservé à la Pinacotheca Pasqua de Neuilly.

Afghanistan : quand est-ce qu’on rentre ?

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Quoique je préfère être seul qu’en mauvaise compagnie, je me sens obligé d’avouer que je suis fondamentalement hostile à la présence française en Afghanistan. Je ne suis certes pas pacifiste et, pour tout dire, je suis furieux qu’à l’heure où j’écris ces lignes nos morts n’aient pas encore été vengés. Sans parler d’opération militaire de grande envergure, j’aurais aimé apprendre qu’un peu partout dans le monde, ces derniers jours, des soutiens avérés des talibans ou des responsables discrets de leurs réseaux de financement avaient été victimes d’accidents mystérieux. Nos services connaissent et surveillent ces gens-là, il est bien dommage qu’aucun d’entre eux n’ait fait une malencontreuse chute de cheval ou succombé à une indigestion en plein Ramadan. La France a des progrès à faire en matière de communication…

Mais cela ne change rien au fond de l’affaire afghane. Ce merdier[1. Pour reprendre le titre lumineux du récit de Gustave Hasford sur la guerre du Vietnam.] ne nous concerne pas. De par l’histoire et la géographie, les Russes, les Américains, les Chinois, les Arabes, les Perses, les Pakistanais, eux, ont tous de bonnes ou de mauvaises raisons d’y fomenter des coups d’Etat, d’entretenir des guerres civiles et même d’y envoyer leurs troupes d’élite pour instaurer le socialisme réel, la charia ou la démocratie.

Ok pour eux, donc, mais nous ? C’est l’un des rares coins du monde dont nous avons toujours été absents, contrairement au Royaume-Uni, comme s’en souviennent les bienheureux lecteurs de Kipling, mais à la différence aussi de l’Allemagne, fortement implantée là-bas depuis la République de Weimar. De fait, la seule présence française en Afghanistan dont on se rappelle, c’est l’anecdotique visite officielle de Georges Pompidou à Kaboul, écourtée pour cause de mai 68. A part ça, rien : pas de communauté française ou francophone sur place, pas d’intérêts économiques ou stratégiques et pas vraiment d’immixtions intolérables des Afghans dans les affaires intérieures françaises. Sur ce dernier point, on pourra m’objecter le soutien avéré de l’ex-régime taliban au terrorisme islamiste. Il est indéniable, mais hormis quelques accros à Fox News dans les vallées perdues des Appalaches, qui peut sérieusement croire que ce terrorisme-là avait sa source principale dans les madrasas de Kandahar ? Qui peut nier que les talibans ont été installés et maintenus au pouvoir grâce au soutien du Pakistan (et notamment de sainte Benazir Bhutto) ? Qui peut oublier qu’ils ont été financés sans discontinuer par les Saoudiens – même si ceux-ci, après la première vague d’attentats anti-américains de 1998 en Afrique de l’Est ont su se faire, pour la façade, plus discrets[2. Ce ne sera que le 24 septembre 2001 que l’Arabie Saoudite annoncera la rupture de ses relations avec le régime des talibans.] dans leur soutien au mollah Omar ?

Or, après le 11 septembre, ce n’est ni Ryad ni Islamabad qu’on a bombardé, mais Kaboul. Les Afghans n’ont ni pétrole ni bombe atomique : si Bush a envahi ce pays-là, et pas un autre, ce n’est pas parce qu’il était dangereux, mais, au contraire, parce qu’il était jugé inoffensif. Certes, ce calcul s’est révélé inexact, mais l’idée de départ n’était pas indigente : le Président américain devait à son peuple de réagir vite et fort après la monstruosité des Twin towers, tout en sachant à l’avance que, faute de s’en prendre aux vrais coupables saoudiens ou pakistanais, l’opération Enduring Freedom déclenchée contre les pantins de Kaboul relèverait essentiellement de la guerre psychologique, mais n’était-ce pas déjà le cas des attentats du 11 septembre ? Guerre psychologique encore, quand au lendemain de ces attentats, les talibans se sont mis à ricaner bruyamment en expliquant qu’ils protégeaient Ben Laden (qui venait de revendiquer les faits). Tout cela ne pouvait rester impuni et l’honneur du peuple américain – tout comme la stricte morale humaine – voulait que les talibans paient leurs complicités et leurs crimes de leurs postes ou de leurs vies.

Admettons donc que les Américains avaient des raisons valables d’occuper l’Afghanistan – ou d’essayer de le faire. Ma question reste entière : qu’allions-nous faire dans cette galère ? Là encore, la raison initiale de notre engagement réside dans le traumatisme mondial qui a suivi les Twin towers. Il était difficile, voire impossible à un Jacques Chirac d’envoyer aux pelotes George Bush quand, moins de deux mois après les attentats, celui-ci exigeait, devant les chefs d’Etats européens réunis à Varsovie, une solidarité moins platonique, en concluant sa demande de renforts d’un très explicite : «Ou bien on est avec nous, ou bien on est contre nous.» Et pourtant, c’est ce qu’il aurait dû faire. Tout d’abord parce qu’on ne lance pas de tels ultimatums à des alliés ; on s’adresse ainsi à des vassaux. Or, contrairement à l’amour, la solidarité ne saurait être aveugle. En même temps qu’elle vengeait les siens, l’Amérique jouait sa partie, non exempte d’arrière-pensées hégémonique. Elle avait bien raison de le faire, tout comme nous aurions été bien inspirés de jouer la nôtre. La meilleure façon de montrer l’ancrage réel de la France dans l’Occident, de prouver au monde entier que les morts du 11 septembre étaient aussi nos morts, aurait été de s’engager vraiment dans une guerre totale contre la barbarie islamiste dans notre sphère d’influence – ce qui aurait impliqué quelques réaménagements drastiques dans notre détestablement bien nommée « Politique arabe ». Apparemment, il était plus facile de faire rentrer dans l’agenda de Jacques Chirac une participation symbolique à une guerre qui ne le semblait pas moins.

Chirac parti, on aurait pu penser que nos gars rentreraient chez eux ou bien iraient au moins là où ils pourraient vaguement servir à quelque chose, par exemple faire la guerre en Afrique Noire ou la paix au Proche Orient. Après tout, dans sa campagne électorale, Sarkozy ne s’était-il pas clairement engagé à retirer – à court ou à moyen terme – nos troupes d’Afghanistan[3. Entre les deux tours, le 26 avril 2007 sur France 2, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Il était certainement utile qu’on les envoie dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme, mais la présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. »] ? Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ; mais, comme en matière de pouvoir d’achat, je suis de ceux qui savent encore faire la différence entre un candidat et un chef d’Etat, qu’on ne sache pas le faire m’inspire beaucoup de compassion. N’empêche, on aurait dû partir, discrètement, tant qu’il était encore temps. Il est bien évident que maintenant un retrait équivaudrait à un déculottage, il est donc logique que les adversaires de l’idée même de Nation redoublent d’efforts pour exiger le départ de nos troupes. Pour ma part, je pense qu’il faudra attendre que nos militaires aient réglé – au centuple – quelques petits comptes sur place, pour rentrer chez nous dans l’honneur.

Alors, la France pourra s’occuper sérieusement des choses sérieuses, et je le répète, à mes yeux, le combat de recivilisation commencera dans notre sphère d’influence, là où nous sommes les plus utiles, et aussi, là où il nous est le plus utile. Avec les dizaines de milliards que nous ne gaspillerons plus au fin fond de l’Asie centrale, nous pourrons aider ceux de nos amis arabes qui sont dans la bonne voie et logiquement punir les autres en finançant chez eux des coups d’états, des attentats ou des révolutions. Toutes choses qu’autrefois Soviétiques et Américains savaient parfaitement faire : pour le coup nous serions bien inspirés de les imiter…

Tempête dans le désert

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Les autorités de Bahreïn, le richissime petit émirat du Golfe, ne sont pas mécontentes de leur coup : en nommant Houda Nounou ambassadrice à Washington, ils ont sidéré leurs voisins, à commencer par l’Iran, et envoyé un signe fort au reste du monde. Parce que c’est une femme ? Sans doute. Mais aussi et surtout parce que c’est une juive pratiquante. « Nous avons simplement choisi la personne la plus compétente », s’est contenté de déclarer le Premier ministre.

Ce qu’on ne voit pas sur la photo

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Les combattants qui ont tué dix de nos soldats en Afghanistan ont un visage. Et depuis peu, quelques Famas et autres breloques militaires avec lesquels ils se pavanent dans l’hebdo du chic et du choc. Du meilleur goût. Rien ne manque à ce reportage de Paris Match sur les talibans qui ont monté l’embuscade du 18 août : exotisme – voir les tenues improbables des guérilléros ; violence – no comment ; suspense – « Si les Français ne partent pas avant la fin du Ramadan, nous les tuerons tous » ; passion – « Nous nous en prenons à vos soldats, nous nous en prendrons à vos organisations humanitaires. » Sans oublier le lancement en fanfare assuré par le scandale. Un beau coup, comme on dit dans le métier.

L’affaire fait grand bruit. Les familles sont atterrées, et on les comprend. Oui, c’est bien regrettable mais quand on œuvre pour informer le monde libre, on ne peut pas s’arrêter à ces détails. Le ministre de la Défense est chiffon et le dit, mais bien poliment, d’abord parce qu’il est bien élevé et aussi parce qu’il ne va quand même pas se fâcher avec Match (et accessoirement avec Lagardère) pour cette broutille. Cohn-Bendit éructe. Moscovici avoue son « malaise ». Les militaires hoquettent. Parmi les journalistes, certains s’indignent et les autres s’indignent de leur indignation, en particulier les membres de la grande famille des photoreporters, qui, coup de chance, se trouvent être tous en goguette du côté de Perpignan pour cause de festival. « Vous faites le jeu de la propagande des talibans», accusent les uns. « Nous montrons le monde tel qu’il est », répliquent les autres. S’interroger sur l’opportunité de publier un « document exceptionnel », n’est-ce pas, déjà, céder à la lâcheté ?

Je dois dire que toute cette indignation m’étonne. Ah bon, le patron de Paris Match se fout de l’intérêt national ? La blague ! Evidemment qu’il s’en fout. Comme n’importe quel industriel. Industrie de l’émotion, les médias ont vocation à s’affranchir des frontières et appartenances (ce dont les journalistes se font d’ailleurs une fierté). La photographe de Match l’a d’ailleurs avoué candidement : « Qu’y a-t-il de mal à montrer les deux côtés ? » L’émotion n’a pas d’odeur.

Pas de quoi s’énerver. Il était dans la nature de Paris Match de publier ces photos. Il est aussi opérant de s’en indigner que de s’indigner que le scorpion pique. Chacun son métier. Les confrères ont fait leur boulot et leur boulot, c’est de proposer à leurs lecteurs une variété de sujets d’indignation, d’excitation, d’attendrissement ou de terreur – en un mot, d’émotion, le créneau de Match allant de la haute tension au glamour tendance eau de rose. Et comme l’émotion est une drogue à laquelle nous sommes tous addicts, cette politique éditoriale est validée par le marché. C’est-à-dire par vous et moi. Bien sûr, la ligne officielle est que nous avons « le droit de savoir ». Il faut bien ménager notre amour-propre. En réalité peu nous chaut de savoir. Nous voulons vibrer.

Dans ces conditions, il serait incongru d’invoquer des principes moraux ou des considérations politiques. Remarquons simplement que les talibans ont fait un sans-faute. La mort de nos dix soldats leur a permis de s’inviter tranquillement dans la bataille politique française. Espérant avoir trouvé son Vietnam, Besancenot s’est rué avec docilité sur la partition qu’ils avaient écrite – pour lui ou d’autres. Bring the boys back home ! – ce mot d’ordre aux agréables relents d’années 1960 a retrouvé une nouvelle jeunesse.

Toutefois, dans le registre de la manipulation, l’opération Paris Match est un chef d’œuvre. Que les journalistes aient été animés d’excellentes intentions (y compris celles de vivre quelque chose d’excitant ou de rembourser leurs dettes) ne fait aucun doute. En tout cas, ils ont respecté le contrat. Avec nous, leur public, et avec eux, leurs personnages. Donnant/donnant : en échange d’un scoop, les talibans ont obtenu huit pages de publicité gratuite dans un hebdo à gros tirage. Ils ont écrit le texte, choisi les décors et les costumes, donné leur avis sur la lumière. Une belle coproduction.

Il est donc tout à fait vain de s’indigner ou de s’étonner. Il eût été fort étonnant que les choses se passent autrement. Reste qu’on n’est pas obligé de prendre au sérieux cette rhétorique publicitaire. Sur les photos de Match, on voit de valeureux guerriers qui, forts de leur histoire millénaire et de leur foi indéracinable, tiennent tête à la puissance occidentale. Force est d’admettre que la coalition n’a pas affaire à des amateurs mais à des combattants expérimentés et plutôt finauds en politique. Pour le reste, le client ayant choisi un cadrage serré, il n’est pas inutile de s’intéresser à ce qui ne figure pas sur la photo. En effet, on ne voit pas dans le publi-reportage de Match les 60 à 80 talibans restés au tapis, ni leur matériel abandonné, ni les 20 à 30 blessés que l’on soigne peut-être sans anesthésique dans des tentes de fortune. Hors-champ. Cela dit, il peut toujours fanfaronner, le chef guérillero qui menace de bouter les Français hors d’Afghanistan. S’il perd dix hommes pour chaque soldat ennemi tués, ça va pas le faire. Même avec l’aide de Match.

Choses vues en Talibanie du Sud

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Il fait chaud sous la burqa. Le soleil afghan n’épargne ni les hommes ni les bêtes. La chaleur contraint les uns comme les autres à rechercher le repos et l’ombre bienfaisante. Au loin dans la campagne les habits noirs des femmes dessinent sur les champs de pavot les points d’une monumentale coccinelle. Ce sera du bon, cette année.

Attaché de presse des forces de libération talibanes, Ahmad[1. Les militaires de la coalition étant très suspicieux en ce moment, les noms des talibans ont été changés pour des raisons de sécurité.] se montre extrêmement prévenant avec moi. Fonçant sur sa mobylette, il jette régulièrement un œil pour vérifier si je le suis. C’est pas facile de courir en burqa et je m’étonne moins des pitoyables résultats de l’équipe féminine talibane aux derniers JO.

Ahmad s’arrête devant une masure à moitié détruite. Je le rejoins.

– Vous les occidentaux, vous ne tenez pas la distance, me dit-il en tapotant la tête d’une femme attachée à une chaine métallique devant la maison. Allez, entre et n’aie pas peur, elle aboie mais ne mord pas.

J’esquive adroitement la chienne de garde pour pénétrer chez mon hôte. Alors que, de l’extérieur, la maison semblait menacer ruine, l’intérieur est plutôt cosy et agréable, quoique un peu trop chamarré, suivant le goût afghan. Ahmad s’extasie devant la silhouette d’Oussama Ben Laden réalisée sur un mur au pochoir. Sur la table du salon, quelques numéros épars de Talibans Hebdo, un exemplaire en mauvais état de L’Empire de Toni Negri et Les Secrets déco de Valérie Damidot.

– Comment analysez-vous la situation, deux semaines après les événements ?
– Nous pensons que la situation est grave et inextriquée (sic). Je ne vois pas comment TF1 va se sortir de l’impasse. Laurence Ferrari n’est pas à la hauteur et, à titre personnel – ça n’engage pas l’avis du haut commandement taliban –, je pense qu’il faudrait faire revenir d’urgence PPDA à l’antenne.
– Oui, oui, tout le monde sait ça, mais moi je parlais de l’embuscade du 18 août…
– Ah, l’embuscade… je n’ai pas envie d’en parler.
– Vous avez quand même accordé un entretien à Paris Match !
– Oui, mais moi je n’en voulais pas. Paris Match a beau être le quotidien de référence en France, ça a beaucoup baissé ces dernières années. A tout prendre, s’il faut être absolument présent dans les salles d’attente des dentistes, j’aurais choisi Voici ou Point de Vue.
– Quel était votre but en rencontrant Paris Match ?
– Je vous le répète : c’est une affaire classée. Dans une opération de poublic reléchionne, même avec un professionnel comme moi, il peut y avoir des ratés. Vous n’allez pas me brouter la barbe avec cette histoire ! D’accord : j’aurais préféré que les Inrockuptibles ou Télérama répondent à l’invitation. On leur avait envoyé les billets, mais leurs grands reporters se sont perdus dans les toilettes pour hommes du hall 4 de Roissy… On a essayé de faire venir Daniel Mermet, de France Inter, mais quand il a su qu’il n’y avait pas de picole chez les talibans, il a refusé de venir.
– Les talibans ne boivent pas ?
– Non.
– Pas de vodka, ni de whisky, ni de gin, ni de schnaps ?
– Rien du tout.

Je prends congé d’Ahmad. Direction l’aéroport de Kaboul. On ne m’y reprendra pas. Saloperie de barbus.

Rien de personnel…

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » Vincent Peillon, député socialiste européen, a choisi la méthode Raoul Volfoni pour aborder le prochain congrès de son parti. Quelques jours après la fin des universités d’été du Parti socialiste, il a déclaré que le PS devait « sortir une dizaine d’individus malfaisants » de sa direction nationale. Pudique, il n’a pas souhaité indiquer de noms… Besson, Kouchner, Lang, Strauss-Kahn, Allègre : c’est fait. Encore cinq et Sarkozy a fini le boulot.

Nicolas Sarkozy, l’infra-président

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On a beaucoup glosé, dans les premiers mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, autour de la notion « d’hyper-présidence ». Les critiques de l’hôte de l’Elysée, dans le droit fil d’une campagne électorale où le candidat Sarkozy avait été diabolisé comme une menace mortelle pour les libertés publiques, s’en prenaient ainsi à son style d’exercice du pouvoir. A les entendre, on n’avait jamais assisté, dans l’histoire de la Ve République, à une telle concentration de puissance dans les mains d’un seul homme, ni à un usage aussi éhonté des leviers que la Constitution donne au premier personnage de l’Etat.

Laissons un instant de côté la polémique récurrente sur cette propension de Sarkozy à fourrer son nez partout et à déployer une hyperactivité étouffante pour les autres acteurs du pouvoir : il ne fait jamais que pratiquer au grand jour la méthode que ses prédécesseurs utilisaient de manière plus feutrée.

Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy s’est contenté de prendre acte du bouleversement introduit par l’instauration du quinquennat : l’adéquation quasi absolue du temps présidentiel et du temps parlementaire – sauf accident, la cohabitation est maintenant exclue – transforme le président de la République en chef naturel de la majorité, et réduit, de fait, le Premier ministre à un statut de « collaborateur », ainsi que Sarkozy l’a naïvement admis en début de mandat. L’occupation de « la Lanterne », résidence versaillaise naguère dévolue au titulaire de Matignon, est révélatrice de cette translation : la prétendue hyper-présidence n’est-elle pas, en réalité, une désertion symbolique de l’Elysée, qui permet à son occupant de mieux se consacrer à la gestion quotidienne du pays ?

Certes, Nicolas Sarkozy continue d’assurer les tâches dévolues depuis trois Républiques au premier personnage de l’Etat, à commencer par la réception des rois, reines, présidents démocratiques et dictateurs de tout poil dans la demeure du faubourg Saint-Honoré. Il « fait le job », tout en se disant que si ça le gonfle trop, il ira faire du blé en 2012 comme avocat international.

Vous aurez remarqué, cher lecteur, un changement de niveau de langage dans cet article : ce n’est pas l’effet d’un coupable relâchement de l’auteur de ces lignes, mais la transition vers la seconde partie de son exposé. Non seulement Nicolas Sarkozy a opté pour le statut d’infra-président (qui fait de lui un super Premier ministre), mais il s’est ingénié à démolir systématiquement la statue du Commandeur présidentielle érigée par Charles de Gaulle sur les fondements de la monarchie française et occupée, tant bien que mal, et souvent plus mal que bien, par ses successeurs.

Sa pratique du pouvoir passe au kärcher la théorie des deux corps du roi, formulée par Ernest Kantorowicz, selon laquelle le pouvoir s’inscrit dans une sorte de théologie politique, où le roi, au-delà de sa personne charnelle, incarne le divin auprès de ses sujets – sans toutefois prétendre à être lui-même détenteur d’une transcendance qui l’autoriserait à outrepasser son simple rôle de représentant de Dieu sur Terre. « Avec Carla, c’est du sérieux ! » (conférence de presse du 8 janvier 2008 à l’Elysée) et « Casse-toi pauv’ con ! » (24 février 2008 au Salon de l’agriculture à Paris) : en deux formules, l’ami Nicolas a porté un coup peut-être fatal au mythe national qui veut qu’un président de la République soit un personnage intermédiaire entre les Dieux et les hommes. Si l’on ajoute qu’il a fait du Fouquet’s son Panthéon, de Johnny Halliday, Christian Clavier et Bigard ses commensaux culturels habituels, et de Bolloré son Trimalcion[1. Trimalcion est le seigneur chez lequel se déroule le banquet du Satiricon de Pétrone.], on comprend que l’ami Finkielkraut, qui n’était pourtant pas hostile a priori à Sarkozy, ait été saisi de l’une des colères dont il est coutumier.

Pour autant, faut-il s’offusquer à grand bruit, comme les dames (et messieurs) d’œuvre de Saint Germain-des-Prés, de la « déchéance » du président de la République, passé du statut de roi sans couronne à celui de people ordinaire ? Et si, nolens volens, Nicolas était le véritable exécuteur testamentaire de la Révolution Française, celle qui décapita un monarque sans parvenir à extirper du peuple cette ferveur instinctive pour celui qui est censé incarner la Nation ? Après tout, en ridiculisant, par ses actes, une fonction proto-monarchique, peut-être obéit-il à la fameuse injonction de Donatien-Alphonse, marquis de Sade – « Français, encore un effort pour être républicain ! » Les gesticulations pathétiques de sa concurrente d’hier, Ségolène Royal, qui veut réintroduire de la « transcendance » dans les sphères du pouvoir, sont-elles aujourd’hui un marqueur de la gauche ? Ce serait un joli pied de nez de l’Histoire à l’idéologie !

J’entends déjà les clameurs indignées. On me reprochera de cautionner une entreprise de démolition du patrimoine, de confondre la furie iconoclaste d’un inculte avec l’élan révolutionnaire d’un dirigeant visionnaire. Peu importe. Sans doute cette irruption volcanique d’un homme plus qu’ordinaire dans des contrées réputées sublimes est-elle l’effet de la nécessité plus que d’un plan minutieusement conçu. Il aura en tout cas prouvé que le peuple français est suffisamment adulte pour se passer d’une réincarnation récurrente de son génie dans un personnage à vocation historique. Et c’est tant mieux.