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La bonne affaire des fiches

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Ficher des gens, ça rapporte. Avec une fortune estimée à 1,5 milliard de dollars, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, vient de faire son entrée dans le classement Forbes des 400 Américains les plus riches. Créateur d’Edvige, Brice Hortefeux aura eu moins de fortune…

Dialogue de sourds à la française

Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.

La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.

Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est « la république des bons élèves » fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.

Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos « forts en thème » ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.

Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces « technos » perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.

Mauvaise pioche

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Soucieux d’échapper aux enlèvements politiques ou crapuleux, de nombreux Colombiens choisissent l’expatriation. C’est ainsi que deux ingénieurs de Bogota avaient décidé d’aller superviser les travaux sur un gazoduc au Yémen, en plein désert, à 800 km de la capitale Sanaa. Un désert pas si désert, puisqu’il s’est quand même trouvé une tribu locale pour les kidnapper.

Borloo renvoyé à sa niche écologique

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Dans un entretien donné à Libération samedi dernier, Nicolas Hulot a critiqué vertement la fiscalité verte qui virait, selon l’animateur TV à du « grand n’importe quoi ». Heureusement, depuis, le gouvernement a décidé de recycler en compost les mesures Borloo. Plus question donc de taxer les emballages en plastique jetable des gels douche Ushuaïa.

Nous sommes tous des musulmans allemands

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Du braillard altermondialiste à l’expert propre sur lui, beaucoup de gens s’accordent ces jours-ci à qualifier « d’islamophobe » l’actuelle mobilisation des habitants de Cologne contre la construction d’une mosquée géante chez eux. Ils appuient leur démonstration (ou le plus souvent son absence) sur la présence de nombreux groupuscules « néo-nazis » au congrès anti-islamique qui s’est tenu ce week-end dans la cité rhénane à l’initiative de l’association « Pro Köln ».

N’étant pas un spécialiste de la vie politique allemande, je ne sais pas si ce congrès est effectivement « islamophobe », notamment dans sa dimension phobique de peur panique injustifiée. Je ne sais même pas si « Pro Köln » est hostile en bloc à l’Islam, ou bien uniquement à l’islamisation, ou alors seulement adversaire de l’islamisme. Ce que je sais c’est que « Pro Köln » n’a sûrement rien à voir avec le nazisme, en tout cas avec le vrai nazisme, qui lui, a toujours été islamophile : on ne laissait pas entrer n’importe qui dans la Waffen SS.

Un vrai néonazi ne pouvant décemment être islamophobe, cette peur maladive de la religion du Prophète est forcément à chercher ailleurs, donc chez ceux qui, bien que ne pouvant même pas être qualifiés de fachos par un antiraciste stagiaire, n’en distillent pas moins l’insidieux poison de l’islamophobie.

Islamophobe hélas, le cardinal Joachim Meisner, archevêque de Cologne quand il déclare : « Nous devons prendre garde à ce que ce lieu ne se transforme pas en zone où s’applique la charia. »

Islamophobe sans doute, Mgr Mixa, l’évêque d’Augsbourg, qui pourtant en mars dernier, au retour d’une visite en Israël et en Cisjordanie avait, entre autres, dénoncé des faits relevant « du racisme ou presque » à l’encontre des Palestiniens . Cela ne l’a pas empêché de poser la question des édifices religieux en termes de réciprocité : « Dans les pays et cultures majoritairement musulmans, a-t-il rappelé, les chrétiens n’ont à ce jour quasiment pas le droit d’exister. En Allemagne, on serait en droit de dire aux musulmans, en toute amitié : il n’y a pas lieu d’avoir de grandes mosquées, d’aspect ostentatoire, avec de hauts minarets, car il devrait suffire pour les musulmans dans un pays de tradition et de culture chrétienne d’avoir des lieux de prière modestes. »

Islamophobe, encore , la sociologue allemande d’origine turque Necla Kelek qui, le 5 juin 2007, se montrait pour le moins réservée sur le projet dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Pour les musulmans, les mosquées ne sont pas des lieux sacrés comme les églises ou les synagogues, mais des « bâtiments multifonctions. » L’islam ne se perçoit pas seulement comme une vision spirituelle du monde. La vie quotidienne, la politique et la foi, sont perçues comme un tout indissociable. Ainsi, de nombreuses associations musulmanes en Allemagne jouent le rôle d’un parti religieux et représentent des intérêts politiques. C’est pourquoi la construction de la mosquée n’est pas une question de liberté de culte, mais une question politique. »

Islamophobe de fait – au grand dam de toute la gauche citoyenne allemande –, le journaliste Gunther Wallraff, mondialement célèbre depuis son livre d’enquête des années 80 Tête de Turc pour lequel il avait passé deux ans dans la peau d’un travailleur immigré. Soucieux de réconcilier les deux communautés, Wallraff, qui vit à Cologne, avait proposé de venir lire dans l’actuelle mosquée des extraits des Versets sataniques de son ami Salman Rushdie, expliquant que ce serait une occasion idéale pour les musulmans tolérants d’envoyer « un signal fort contre l’islamisme ». Hélas, le signal fort, c’est lui-même qui l’a reçu : pour l’association Ditib, qui gère la mosquée de Cologne « une lecture dans l’espace d’une mosquée est hors de question », sa proposition est une provocation qui « blesserait bien sûr le sentiment religieux des musulmans ».

Islamophobe enfin, l’écrivain juif allemand Ralph Giordano, 84 ans, survivant de la Shoah. Giordano est un romancier unanimement reconnu outre-Rhin. C’est aussi une autorité morale, qui depuis trente ans ne cesse d’interpeller les gouvernements allemands pour leur passivité face à la violence des groupuscules néonazis et notamment celle exercée à l’encontre des étrangers. Oui, mais voilà, ces mêmes idéaux humanistes ont récemment conduit le même Giordano à franchir la ligne jaune. Lors d’un débat télévisé l’an dernier, interrogé sur le fameux projet de mosquée, il n’y est pas allé par quatre chemins : « Certains affirment que la construction de cette mosquée serait le symbole d’une meilleure intégration. Je réponds non, trois fois non : les mosquées sont le symbole même du développement d’un monde parallèle. »

Et pour être sûr d’être bien compris, il a été encore plus clair : « Je ne veux pas voir des femmes portant la burqa dans la rue. Je me sens insulté quand je vois cela. Pas par les femmes elles-mêmes, mais par ceux qui les ont transformées en pingouins humains. » On s’en doute de telles déclaration ont valu à leur auteur un lynchage généralisé. D’ailleurs, la preuve que le gentil survivant était devenu un monstrueux islamophobe, c’est que l’extrême droite avait applaudi à ses propos. Manque de bol, là encore Giordano refuse de se laisser dicter sa façon de voir par les vigilants. Sa réponse, sèche, est à la hauteur de l’injure et du procès en collusion avec la Bête immonde : « Il est détestable qu’un faux allié tente de venir vous taper sur l’épaule, mais il ne faut pas pour autant se laisser museler. Et puis zut, il n’est pas nécessaire d’être un survivant de l’Holocauste pour faire front, avec civisme et courage, face aux illusionnistes multiculturels, aux borgnes xénophiles et aux doctrinaires de l’apaisement qui se cachent encore derrière des schémas de pensée de gauche. Personne ne devrait se laisser intimider par la diffamation politique, qu’elle soit le fait des Allemands ou des musulmans. »

C’est donc un peu grâce à la conjonctions de toutes ces islamophobies que l’infâme rassemblement anti-mosquée de ce week-end a pu avoir lieu – ou presque : à la suite de violentes manifestations d’extrême gauche, le congrès prévu pour durer jusqu’à dimanche soir, a finalement été écourté par une interdiction décidée samedi par les autorités allemandes, tout comme a été interdit le défilé anti-mosquée qui devait l’accompagner. Une décision tardive, mais qui comble de joie l’ensemble de la gauche et les associations musulmanes qui depuis des mois, avaient réclamé en vain une telle mesure. Une interdiction qu’avait exigée aussi, très officiellement le Ministère iranien des Affaires étrangères et, plus précisément, son «Département des droits de l’Homme ».

PPDA : parce que je le vaux bien

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Vous avez remarqué ? Depuis qu’il a été odieusement remercié pour cause d’impertinence, PPDA a quitté l’air vaguement bougon qu’il avait lorsqu’il débarquait dans notre salon – et dont je parierais qu’il explique au moins la moitié de son succès auprès des ménagères et ménagers (moi, j’adorais). L’ex-présentateur-vedette-du-journal-le-plus-regardé-de-France est un homme libre – bien entendu, nous ne saurions insinuer que jusque-là, il ne l’était pas[1. Quand les langues se délieront et que les archives s’ouvriront, on découvrira qu’il a mené un combat opiniâtre et secret pour protéger la rédaction des visées liberticides du pouvoir.]. Libre dans sa tête à défaut de l’être de son temps – parce que depuis qu’il est au chômage, il ne chôme pas. À TF1, il disposait de trois jours, du jeudi soir au lundi, pour se ressourcer et échapper, ne fût-ce que quelques brefs instants, à son écrasante responsabilité. Question horaires, la vie de pigiste multicarte risque de lui faire drôle. Au moins, après avoir, toutes ces années, fait don de sa personne à la France d’en bas, pourra-t-il enfin laisser s’exprimer sa véritable personnalité. On vous le dit, ça va swinguer.

D’abord, chapeau bas : passer de TF1 à Arte, c’est chiquissime, quand que le contraire serait considéré comme une déchéance dictée par l’avidité. Ce sera haute culture et grandes questions : PPDA « fera » Pivot et peut-être aussi Hulot, Jérôme Clément, le patron de la chaîne, le verrait bien présenter un grand Journal de la Planète. Excellent choix : avec son genre gentleman-baroudeur, il a le look idéal. Cela dit, s’il monte en gamme, il ne change pas vraiment de registre. C’est sur RTL que l’on découvrira le PPDA nouveau. Je ne sais pas qui est le petit malin qui a eu l’idée de le recruter dans l’équipe de « On refait le monde », l’émission animée par Nicolas Poincaré, mais c’est un joli coup. La maison Bertelsmann s’est d’ailleurs payé quelques encarts de pub pour saluer la première de son nouveau « polémiste » mercredi. Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, PPDA a des opinions. Son sacerdoce lui interdisait de les laisser paraître. À défaut de plaire à tout le monde, le présentateur durable doit s’efforcer de ne déplaire à personne. Ses idées, il est prié de les garder pour lui. Alors forcément, on finit par oublier qu’il en a.

Au début, on a une drôle d’impression, comme si un inconnu parlait avec la voix d’un proche – ce que PPDA était pour tous les Français. Non pas qu’il dise des choses renversantes, même si ses remarques sur Edvige sont plutôt sensées. Mais il suffit qu’il donne son avis, qu’il émette un jugement et il est un autre homme. Un homme tout court d’ailleurs. Voilà qui a contrario en dit long sur l’exercice demandé au présentateur du JT, sommé d’être à la fois présent et transparent. Comme un produit de luxe.

La conversation porte maintenant sur Jean Sarkozy qui pousse un coup de gueule contre la presse people. « Poivre » prend sa défense avec conviction. Affaire de solidarité. Le harcèlement, les paparazzis, il connaît lui aussi. « Heureusement qu’il y a des lois pour protéger les citoyens contre ces agressions… Parce que vous savez, ce n’est pas drôle. » Comment ne pas compatir à un tel calvaire ? Géraldine Muhlmann ne compatit pas. Elle semble même très agacée. Est-ce parce que Poivre l’a un peu draguée, fort maladroitement d’ailleurs, pendant la discussion précédente ? L’air de ne pas y toucher, elle lui balance un scud. « Je me pose une question, dit-elle, faussement candide. Comment expliquez-vous que des gens très connus, qui sont souvent dans le poste, comme le présentateur du « 20 heures » sur une très grande chaîne, parviennent à conserver la plus grande discrétion sur leur vie privée ? Ne serait-ce pas parce qu’ils ont toujours montré la plus grande fermeté ? » L’allusion à Pujadas est claire.

Evidemment, ça l’énerve PPDA, d’entendre parler de son ex-concurrent qui a eu le culot de lui survivre au « 20 heures ». Du coup, il lâche le morceau. Fini la drague. « Chère Géraldine, dit-il avec l’air de penser qu’elle ne comprend rien, ce n’est pas ça du tout. Si la presse people ne s’intéresse pas à ces gens, c’est parce qu’ils ne sont pas bankable ! » Etre bankable, voilà ce qui compte. En clair, contrairement à PPDA, ces pauvres abrutis qui n’ont jamais été traqués par un paparazzi n’ont aucune valeur marchande. Croyez-vous que c’est pour lui faire plaisir que Match, Gala ou VSD lui ont consacré tant de « unes » ? Bernique. PPDA fait vendre et il en est plutôt satisfait. Win-win game : le magazine engrange et chaque « cover » fait grimper l’action du bankable.

Surtout, ne croyez pas qu’on naît bankable. Non, on le devient à la force du poignet – il faut beaucoup téléphoner. Faire de sa vie une marchandise n’est pas donné à tout le monde. PPDA a assurément atteint les sommets de la bankabilité. Son nom est devenu une marque. C’est pas la Ferrari qui pourrait en dire autant. Les temps changent. Jusque-là, on accusait les journalistes d’être vendus. Désormais, on leur reproche de ne pas être vendables.

Camarade W.

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Un spectre hante les marxistes-léninistes lucides que nous sommes et ce spectre, c’est la fin de l’administration Bush. Georges W. Bush a mené une expérience communiste sans précédent et dans son travail de sape du capitalisme, aurait écrit Marx, « nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la Révolution ». Savoir qu’il risque de ne pas finir son œuvre, c’est-à-dire détruire le capitalisme, pour une stupide question de calendrier électoral, voilà qui a de quoi nous inquiéter. Que le ticket vainqueur en novembre soit celui des mencheviks Obama-Bidden ou celui des cléricalo-fascistes Mc Cain-Palin, il est évident qu’ils tenteront tout pour liquider l’œuvre titanesque de Georges W. Bush si nous n’avons pas atteint d’ici là ce point de non-retour où l’économie de marché ne sera plus que le mauvais rêve d’une société endormie.

C’est donc une véritable course contre la montre qui se joue sous nos yeux : l’héroïque Texan, le Potomac de la pensée, le quarterback de la révolution mondiale aura-t-il le temps d’achever sa tâche ?

Le bilan de Georges W. Bush est en effet celui d’un véritable génie du communisme. Voici un homme dont le visage ne devrait pas, pour la postérité, être taillé dans la pierre du mont Rushmore, aux côtés de Washington, Jefferson, Lincoln et Théodore Roosevelt. Au contraire, il faudrait plutôt imaginer son mâle profil inscrit sur le drapeau rouge de l’émancipation, à la suite de ceux de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.

Son entreprise pour discréditer l’économie de marché est trop concertée, trop pensée pour que l’on puisse un seul instant croire au hasard, à la maladresse ou à la malhonnêteté. C’est avec une maîtrise et une efficacité exemplaires que le quarante-troisième président des Etats-Unis a accéléré le processus de décomposition du capitalisme, suivant à la lettre les recommandations de Marx plutôt que d’Adam Smith et de Lénine plutôt que de Milton Friedmann, contrairement à ce que veulent faire accroire des observateurs superficiels. Rappelons que la prise de pouvoir de Georges Bush, en 2000, suit une technique typiquement bolchévique. Un respect apparent des formes de la démocratie bourgeoise mais, dans la réalité, aucune hésitation à brusquer les faits. Ainsi le décompte des voix en Floride fut-il au premier mandat de W ce que la prise du palais d’Hiver fut à la révolution d’Octobre : le coup de rein décisif.

Ensuite, très vite, il y eut la guerre et pas n’importe quelle guerre mais la guerre impérialiste dont Lénine disait dans L’opportunisme et la faillite de la deuxième Internationale : « L’époque de l’impérialisme capitaliste est celle où le capitalisme a atteint sa maturité, celle où il l’a dépassée, et se trouve à la veille de son écroulement ; il est mûr au point de devoir céder la place au socialisme (…) Considérer qu’une guerre est une guerre de libération nationale, entraîne une tactique ; considérer qu’elle est impérialiste en implique une autre. Le Manifeste indique clairement cette autre tactique. La guerre « amènera une crise économique et politique » qu’il faudra « utiliser » non pour atténuer la crise, non pour défendre la patrie, mais au contraire pour « secouer » les masses, en vue de « hâter le renversement de la domination de la classe capitaliste ». »

Cette crise, nous y sommes enfin, grâce à la politique visionnaire du bushisme. Quelle intelligence dans la création d’un climat économique favorable aux idiots utiles du marché mondialisé et aux savants fous de la financiarisation dont le chef d’œuvre est la subprime immobilière, produit bancaire psychotique et délire monomaniaque sur la valeur d’échange ! Ne s’agissait-il pas de convaincre les emprunteurs que le pavillon en planches d’une Sarah Palin quelconque dans la banlieue d’Anchorage finirait un jour ou l’autre par valoir autant que la résidence en marbre de Julia Roberts à Beverly Hill ? Ainsi a joué à plein ce que Georges W Bush, fin lecteur du Capital, véritable althussérien de la Maison Blanche, a pu appeler avec Marx, « le caractère fétiche de la marchandise ».

Et le voilà, notre petit père des grandes plaines, maintenant que l’effondrement est imminent, qui prépare les réformes de structures indispensables pour passer au socialisme réel : ses bras armés, la Banque Fédérale et le secrétariat d’Etat au Trésor nationalisent à tour de bras les grandes banques, les assureurs, les organismes de crédit. C’est une manière de NEP qui laisse pour seules victimes du talon de fer du marché les patrons de supérette de Wichita, les équipementiers automobiles de Talahasee et les fermières survivalistes du Montana. Le jour venu, tous, ruinés, aigris, revenus de leurs illusions sur la libre entreprise, rejoindront les rangs de la Grande Révolution Communiste Américaine.

Notre seule angoisse, donc, ce sont ces maudites élections de novembre qui pourraient tout remettre en question. A moins que, pour sauver les acquis de ses deux mandats, le camarade Bush décide de passer, avec l’aide des vétérans d’Irak et d’Afghanistan, à la dictature du prolétariat.

Ce que nous souhaitons ici, de tout cœur.

Caricature antisémite à Charlie Hebdo ?

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C’est en tout cas ce qui ressort de l’affiche du documentaire de Daniel Leconte, C’est dur d’être aimé par des cons, consacré à l’affaire des caricatures de Mahomet, en salles cette semaine. Sur cette affiche, Cabu a affublé le défenseur de Charlie Hebdo, Me Richard Malka, d’un nez manifestement crochu, alors que selon des sources généralement bien informées, ledit nez est à peine légèrement busqué. Emus aux larmes, nombre d’ami(e)s de l’avocat envisagent de porter à leur tour l’affaire en justice. Pour l’instant, ils hésitent encore pour savoir s’ils confieront leurs intérêts à Gilles-William Goldnadel ou à Jacques Vergés.

Johannes von Schoenberg

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En 1552, Johannes von Schoenberg, ministérial du Saint Empire romain germanique, commanda son portrait à l’un des plus illustres peintres de l’époque, Diego Vélasquez. Le problème est qu’au moment où le ministérial posait dans l’atelier du peintre, il venait d’édicter une taxe sur les costumes et les coiffures (ce qui explique sa tenue dépenaillée et ses cheveux hirsutes) ainsi qu’une taxe sur les pinceaux (ce qui explique que ce tableau laisse l’impression d’avoir été peint avec les pieds). Cela n’empêcha pas le ministérial von Schoenberg de mener une carrière dont les développements furent durables : il donna son nom à un peu plus de onze mille taxes. Il finit lynché par la foule lors de la réunion de la Diète d’Empire à Ratisbonne en 1567, victime de l’une des rares pratiques qu’il avait omis de taxer.

Diego Vélasquez, Retrato de un loco, 1552. Huile de ricin sans OGM sur toile recyclée, conservée à la cafétéria de l’amicale du personnel du Centre de Cadarache.

Les Hongrois n’ont pas digéré l’affront de Trianon

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Si je vous dis « Trianon », à quoi pensez-vous ? Au parc de Versailles, bien sûr, quelle question ! Prenez maintenant l’avion pour Budapest et allez poser la question au premier Hongrois que vous rencontrerez. Inutile de parler hongrois, prononcez simplement les trois syllabes Tri-a-non. Vous le verrez alors aussitôt se cabrer. On peut le comprendre. C’est en effet au Grand Trianon que fut signé le 4 juin 1920 un traité de paix, en fait un véritable diktat, qui imposait à la Hongrie vaincue des mutilations tout aussi humiliantes qu’injustes : perte des deux tiers de son territoire et de près des deux tiers de sa population (qui passait brusquement de 20 à 7,6 millions d’âmes). Une pilule particulièrement amère que les Hongrois n’ont jamais avalée.

Une fois retombée la fièvre irrédentiste de l’entre-deux-guerres, on avait bien fini, tant bien que mal, dans l’après-guerre communiste, à panser, sinon à cicatriser la plaie. Bien sûr, tous ces pays étaient frères et devaient s’aimer dans la foi marxiste. Car j’ai oublié de préciser où étaient passés les territoires perdus. Pour résumer : la plus grande part chez les Roumains (Transylvanie), les Slovaques (Haute Hongrie, Ruthénie) et les Yougoslaves (Banat et Croatie, cette dernière étant déjà autonome avant le traité). Certes, la rancœur demeurait, mais enfin, le sujet ne faisait plus la « une », ni dans les médias, ni dans les dîners.

Et voici que le démon revient au galop. Un spectre hante l’Europe centrale : celui des minorités nationales. Peut-être avez-vous entendu quelques échos de la joute verbale qui oppose ces jours-ci Slovaques et Hongrois. Les échanges sont violents et pas seulement verbaux, d’ailleurs (les nationalistes slovaques ont passé à tabac une jeune fille qui a eu le malheur de parler hongrois !…) Depuis quelques années, les incidents sont quasi quotidiens, mais ils prennent brusquement aujourd’hui une tournure inquiétante. Il faut reconnaître que les autorités slovaques, fanatiquement nationalistes, se montrent, en l’occurrence, particulièrement agressives, en particulier lorsqu’elles accusent les Hongrois de mettre en danger toute la région par leur politique de remise en cause des frontières. Si le reproche est totalement infondé en ce qui concerne la position de l’actuel gouvernement hongrois, modéré et soucieux de ne rien envenimer, force est de constater que l’état d’esprit de la population hongroise n’est pas tout à fait innocent.

À ce stade, il convient de se demander qui étaient exactement les quelque 12 millions de personnes arrachées à la Hongrie par le traité de Trianon. Trois millions et demi d’entre elles étaient bien des Hongrois. Parmi les autres, on comptait 2,8 millions de Roumains, 2 millions de Slovaques, 1,7 million de Croates, 1 million de Serbes, 1 million d’Allemands. Autrement dit, les populations arrachées à la Hongrie étaient dans une très large proportion, les membres des minorités nationales. Et c’est cette question, indébrouillable depuis un siècle, qui ressurgit aujourd’hui, mais comme inversée. Hier, Roumains, Slovaques et Serbes constituaient des minorités en Hongrie. Aujourd’hui, ce sont les Hongrois qui forment une minorité en Roumanie, Slovaquie, Serbie (et Ukraine). On finit par se demander si cette région peut échapper aux aspirations concurrentes de peuples qui ont le sentiment d’avoir été floués dans la distribution des Etats et où beaucoup rêvent de redessiner les frontières. Hongrois et Slovaques, membres de l’Union européenne depuis plus de quatre ans, viennent d’intégrer l’espace de Schengen où ils seront bientôt suivis par les Roumains. Au lieu de ressasser indéfiniment cette « injustice » et de se complaire dans leur statut de « minorités victimisées », ne serait-il pas temps, pour tous, de penser en termes d’Europe ?

Pour les Hongrois, Trianon est une punition et une punition injuste. Une version balkanique du diktat infligé aux Allemands. Mais on ne retire pas à un Etat l’autorité qu’il avait sur « ses minorités » (dans le cas qui nous occupe, il s’agit de plus de 9 millions de personnes) simplement pour punir le peuple « allogène ». Inutile de dire qu’ils ne prisent guère ce genre de remarque. Il m’est néanmoins difficile de trouver normal que tous les magasins de Budapest proposent aux touristes la carte de l’ancienne Grande Hongrie qui englobe toute la Croatie, la Transylvanie et une grande partie de l’actuelle Slovaquie. Et de voir cette carte accolée à la plaque minéralogique d’une voiture sur quatre est pour le moins inquiétant. Il y a là, au minimum, de quoi vexer les touristes des pays voisins. Et que dire de la « Garde hongroise », cette phalange paramilitaire mise en place par l’extrême droite avec la bénédiction – au sens propre ! – d’ecclésiastiques en vue, qui prétend défendre le pays contre les menaces étrangères (et intérieures, d’ailleurs, représentées par les communautés tzigane et juive…) ? Près d’un siècle après le traité honni, les commandants de cette milice se réunissent régulièrement au mémorial de Trianon (il existe des musées et associations anti-Trianon…) pour jurer de ne jamais oublier l’affront. Et puis, il y a cette requête adressée au Tribunal de La Haye pour réclamer purement et simplement l’annulation du traité. Certains, décidément, aiment chatouiller le diable.

La bonne affaire des fiches

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Ficher des gens, ça rapporte. Avec une fortune estimée à 1,5 milliard de dollars, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, vient de faire son entrée dans le classement Forbes des 400 Américains les plus riches. Créateur d’Edvige, Brice Hortefeux aura eu moins de fortune…

Dialogue de sourds à la française

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Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.

La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.

Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est « la république des bons élèves » fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.

Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos « forts en thème » ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.

Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces « technos » perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.

Mauvaise pioche

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Soucieux d’échapper aux enlèvements politiques ou crapuleux, de nombreux Colombiens choisissent l’expatriation. C’est ainsi que deux ingénieurs de Bogota avaient décidé d’aller superviser les travaux sur un gazoduc au Yémen, en plein désert, à 800 km de la capitale Sanaa. Un désert pas si désert, puisqu’il s’est quand même trouvé une tribu locale pour les kidnapper.

Borloo renvoyé à sa niche écologique

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Dans un entretien donné à Libération samedi dernier, Nicolas Hulot a critiqué vertement la fiscalité verte qui virait, selon l’animateur TV à du « grand n’importe quoi ». Heureusement, depuis, le gouvernement a décidé de recycler en compost les mesures Borloo. Plus question donc de taxer les emballages en plastique jetable des gels douche Ushuaïa.

Nous sommes tous des musulmans allemands

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Du braillard altermondialiste à l’expert propre sur lui, beaucoup de gens s’accordent ces jours-ci à qualifier « d’islamophobe » l’actuelle mobilisation des habitants de Cologne contre la construction d’une mosquée géante chez eux. Ils appuient leur démonstration (ou le plus souvent son absence) sur la présence de nombreux groupuscules « néo-nazis » au congrès anti-islamique qui s’est tenu ce week-end dans la cité rhénane à l’initiative de l’association « Pro Köln ».

N’étant pas un spécialiste de la vie politique allemande, je ne sais pas si ce congrès est effectivement « islamophobe », notamment dans sa dimension phobique de peur panique injustifiée. Je ne sais même pas si « Pro Köln » est hostile en bloc à l’Islam, ou bien uniquement à l’islamisation, ou alors seulement adversaire de l’islamisme. Ce que je sais c’est que « Pro Köln » n’a sûrement rien à voir avec le nazisme, en tout cas avec le vrai nazisme, qui lui, a toujours été islamophile : on ne laissait pas entrer n’importe qui dans la Waffen SS.

Un vrai néonazi ne pouvant décemment être islamophobe, cette peur maladive de la religion du Prophète est forcément à chercher ailleurs, donc chez ceux qui, bien que ne pouvant même pas être qualifiés de fachos par un antiraciste stagiaire, n’en distillent pas moins l’insidieux poison de l’islamophobie.

Islamophobe hélas, le cardinal Joachim Meisner, archevêque de Cologne quand il déclare : « Nous devons prendre garde à ce que ce lieu ne se transforme pas en zone où s’applique la charia. »

Islamophobe sans doute, Mgr Mixa, l’évêque d’Augsbourg, qui pourtant en mars dernier, au retour d’une visite en Israël et en Cisjordanie avait, entre autres, dénoncé des faits relevant « du racisme ou presque » à l’encontre des Palestiniens . Cela ne l’a pas empêché de poser la question des édifices religieux en termes de réciprocité : « Dans les pays et cultures majoritairement musulmans, a-t-il rappelé, les chrétiens n’ont à ce jour quasiment pas le droit d’exister. En Allemagne, on serait en droit de dire aux musulmans, en toute amitié : il n’y a pas lieu d’avoir de grandes mosquées, d’aspect ostentatoire, avec de hauts minarets, car il devrait suffire pour les musulmans dans un pays de tradition et de culture chrétienne d’avoir des lieux de prière modestes. »

Islamophobe, encore , la sociologue allemande d’origine turque Necla Kelek qui, le 5 juin 2007, se montrait pour le moins réservée sur le projet dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Pour les musulmans, les mosquées ne sont pas des lieux sacrés comme les églises ou les synagogues, mais des « bâtiments multifonctions. » L’islam ne se perçoit pas seulement comme une vision spirituelle du monde. La vie quotidienne, la politique et la foi, sont perçues comme un tout indissociable. Ainsi, de nombreuses associations musulmanes en Allemagne jouent le rôle d’un parti religieux et représentent des intérêts politiques. C’est pourquoi la construction de la mosquée n’est pas une question de liberté de culte, mais une question politique. »

Islamophobe de fait – au grand dam de toute la gauche citoyenne allemande –, le journaliste Gunther Wallraff, mondialement célèbre depuis son livre d’enquête des années 80 Tête de Turc pour lequel il avait passé deux ans dans la peau d’un travailleur immigré. Soucieux de réconcilier les deux communautés, Wallraff, qui vit à Cologne, avait proposé de venir lire dans l’actuelle mosquée des extraits des Versets sataniques de son ami Salman Rushdie, expliquant que ce serait une occasion idéale pour les musulmans tolérants d’envoyer « un signal fort contre l’islamisme ». Hélas, le signal fort, c’est lui-même qui l’a reçu : pour l’association Ditib, qui gère la mosquée de Cologne « une lecture dans l’espace d’une mosquée est hors de question », sa proposition est une provocation qui « blesserait bien sûr le sentiment religieux des musulmans ».

Islamophobe enfin, l’écrivain juif allemand Ralph Giordano, 84 ans, survivant de la Shoah. Giordano est un romancier unanimement reconnu outre-Rhin. C’est aussi une autorité morale, qui depuis trente ans ne cesse d’interpeller les gouvernements allemands pour leur passivité face à la violence des groupuscules néonazis et notamment celle exercée à l’encontre des étrangers. Oui, mais voilà, ces mêmes idéaux humanistes ont récemment conduit le même Giordano à franchir la ligne jaune. Lors d’un débat télévisé l’an dernier, interrogé sur le fameux projet de mosquée, il n’y est pas allé par quatre chemins : « Certains affirment que la construction de cette mosquée serait le symbole d’une meilleure intégration. Je réponds non, trois fois non : les mosquées sont le symbole même du développement d’un monde parallèle. »

Et pour être sûr d’être bien compris, il a été encore plus clair : « Je ne veux pas voir des femmes portant la burqa dans la rue. Je me sens insulté quand je vois cela. Pas par les femmes elles-mêmes, mais par ceux qui les ont transformées en pingouins humains. » On s’en doute de telles déclaration ont valu à leur auteur un lynchage généralisé. D’ailleurs, la preuve que le gentil survivant était devenu un monstrueux islamophobe, c’est que l’extrême droite avait applaudi à ses propos. Manque de bol, là encore Giordano refuse de se laisser dicter sa façon de voir par les vigilants. Sa réponse, sèche, est à la hauteur de l’injure et du procès en collusion avec la Bête immonde : « Il est détestable qu’un faux allié tente de venir vous taper sur l’épaule, mais il ne faut pas pour autant se laisser museler. Et puis zut, il n’est pas nécessaire d’être un survivant de l’Holocauste pour faire front, avec civisme et courage, face aux illusionnistes multiculturels, aux borgnes xénophiles et aux doctrinaires de l’apaisement qui se cachent encore derrière des schémas de pensée de gauche. Personne ne devrait se laisser intimider par la diffamation politique, qu’elle soit le fait des Allemands ou des musulmans. »

C’est donc un peu grâce à la conjonctions de toutes ces islamophobies que l’infâme rassemblement anti-mosquée de ce week-end a pu avoir lieu – ou presque : à la suite de violentes manifestations d’extrême gauche, le congrès prévu pour durer jusqu’à dimanche soir, a finalement été écourté par une interdiction décidée samedi par les autorités allemandes, tout comme a été interdit le défilé anti-mosquée qui devait l’accompagner. Une décision tardive, mais qui comble de joie l’ensemble de la gauche et les associations musulmanes qui depuis des mois, avaient réclamé en vain une telle mesure. Une interdiction qu’avait exigée aussi, très officiellement le Ministère iranien des Affaires étrangères et, plus précisément, son «Département des droits de l’Homme ».

PPDA : parce que je le vaux bien

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Vous avez remarqué ? Depuis qu’il a été odieusement remercié pour cause d’impertinence, PPDA a quitté l’air vaguement bougon qu’il avait lorsqu’il débarquait dans notre salon – et dont je parierais qu’il explique au moins la moitié de son succès auprès des ménagères et ménagers (moi, j’adorais). L’ex-présentateur-vedette-du-journal-le-plus-regardé-de-France est un homme libre – bien entendu, nous ne saurions insinuer que jusque-là, il ne l’était pas[1. Quand les langues se délieront et que les archives s’ouvriront, on découvrira qu’il a mené un combat opiniâtre et secret pour protéger la rédaction des visées liberticides du pouvoir.]. Libre dans sa tête à défaut de l’être de son temps – parce que depuis qu’il est au chômage, il ne chôme pas. À TF1, il disposait de trois jours, du jeudi soir au lundi, pour se ressourcer et échapper, ne fût-ce que quelques brefs instants, à son écrasante responsabilité. Question horaires, la vie de pigiste multicarte risque de lui faire drôle. Au moins, après avoir, toutes ces années, fait don de sa personne à la France d’en bas, pourra-t-il enfin laisser s’exprimer sa véritable personnalité. On vous le dit, ça va swinguer.

D’abord, chapeau bas : passer de TF1 à Arte, c’est chiquissime, quand que le contraire serait considéré comme une déchéance dictée par l’avidité. Ce sera haute culture et grandes questions : PPDA « fera » Pivot et peut-être aussi Hulot, Jérôme Clément, le patron de la chaîne, le verrait bien présenter un grand Journal de la Planète. Excellent choix : avec son genre gentleman-baroudeur, il a le look idéal. Cela dit, s’il monte en gamme, il ne change pas vraiment de registre. C’est sur RTL que l’on découvrira le PPDA nouveau. Je ne sais pas qui est le petit malin qui a eu l’idée de le recruter dans l’équipe de « On refait le monde », l’émission animée par Nicolas Poincaré, mais c’est un joli coup. La maison Bertelsmann s’est d’ailleurs payé quelques encarts de pub pour saluer la première de son nouveau « polémiste » mercredi. Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, PPDA a des opinions. Son sacerdoce lui interdisait de les laisser paraître. À défaut de plaire à tout le monde, le présentateur durable doit s’efforcer de ne déplaire à personne. Ses idées, il est prié de les garder pour lui. Alors forcément, on finit par oublier qu’il en a.

Au début, on a une drôle d’impression, comme si un inconnu parlait avec la voix d’un proche – ce que PPDA était pour tous les Français. Non pas qu’il dise des choses renversantes, même si ses remarques sur Edvige sont plutôt sensées. Mais il suffit qu’il donne son avis, qu’il émette un jugement et il est un autre homme. Un homme tout court d’ailleurs. Voilà qui a contrario en dit long sur l’exercice demandé au présentateur du JT, sommé d’être à la fois présent et transparent. Comme un produit de luxe.

La conversation porte maintenant sur Jean Sarkozy qui pousse un coup de gueule contre la presse people. « Poivre » prend sa défense avec conviction. Affaire de solidarité. Le harcèlement, les paparazzis, il connaît lui aussi. « Heureusement qu’il y a des lois pour protéger les citoyens contre ces agressions… Parce que vous savez, ce n’est pas drôle. » Comment ne pas compatir à un tel calvaire ? Géraldine Muhlmann ne compatit pas. Elle semble même très agacée. Est-ce parce que Poivre l’a un peu draguée, fort maladroitement d’ailleurs, pendant la discussion précédente ? L’air de ne pas y toucher, elle lui balance un scud. « Je me pose une question, dit-elle, faussement candide. Comment expliquez-vous que des gens très connus, qui sont souvent dans le poste, comme le présentateur du « 20 heures » sur une très grande chaîne, parviennent à conserver la plus grande discrétion sur leur vie privée ? Ne serait-ce pas parce qu’ils ont toujours montré la plus grande fermeté ? » L’allusion à Pujadas est claire.

Evidemment, ça l’énerve PPDA, d’entendre parler de son ex-concurrent qui a eu le culot de lui survivre au « 20 heures ». Du coup, il lâche le morceau. Fini la drague. « Chère Géraldine, dit-il avec l’air de penser qu’elle ne comprend rien, ce n’est pas ça du tout. Si la presse people ne s’intéresse pas à ces gens, c’est parce qu’ils ne sont pas bankable ! » Etre bankable, voilà ce qui compte. En clair, contrairement à PPDA, ces pauvres abrutis qui n’ont jamais été traqués par un paparazzi n’ont aucune valeur marchande. Croyez-vous que c’est pour lui faire plaisir que Match, Gala ou VSD lui ont consacré tant de « unes » ? Bernique. PPDA fait vendre et il en est plutôt satisfait. Win-win game : le magazine engrange et chaque « cover » fait grimper l’action du bankable.

Surtout, ne croyez pas qu’on naît bankable. Non, on le devient à la force du poignet – il faut beaucoup téléphoner. Faire de sa vie une marchandise n’est pas donné à tout le monde. PPDA a assurément atteint les sommets de la bankabilité. Son nom est devenu une marque. C’est pas la Ferrari qui pourrait en dire autant. Les temps changent. Jusque-là, on accusait les journalistes d’être vendus. Désormais, on leur reproche de ne pas être vendables.

Camarade W.

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Un spectre hante les marxistes-léninistes lucides que nous sommes et ce spectre, c’est la fin de l’administration Bush. Georges W. Bush a mené une expérience communiste sans précédent et dans son travail de sape du capitalisme, aurait écrit Marx, « nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la Révolution ». Savoir qu’il risque de ne pas finir son œuvre, c’est-à-dire détruire le capitalisme, pour une stupide question de calendrier électoral, voilà qui a de quoi nous inquiéter. Que le ticket vainqueur en novembre soit celui des mencheviks Obama-Bidden ou celui des cléricalo-fascistes Mc Cain-Palin, il est évident qu’ils tenteront tout pour liquider l’œuvre titanesque de Georges W. Bush si nous n’avons pas atteint d’ici là ce point de non-retour où l’économie de marché ne sera plus que le mauvais rêve d’une société endormie.

C’est donc une véritable course contre la montre qui se joue sous nos yeux : l’héroïque Texan, le Potomac de la pensée, le quarterback de la révolution mondiale aura-t-il le temps d’achever sa tâche ?

Le bilan de Georges W. Bush est en effet celui d’un véritable génie du communisme. Voici un homme dont le visage ne devrait pas, pour la postérité, être taillé dans la pierre du mont Rushmore, aux côtés de Washington, Jefferson, Lincoln et Théodore Roosevelt. Au contraire, il faudrait plutôt imaginer son mâle profil inscrit sur le drapeau rouge de l’émancipation, à la suite de ceux de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.

Son entreprise pour discréditer l’économie de marché est trop concertée, trop pensée pour que l’on puisse un seul instant croire au hasard, à la maladresse ou à la malhonnêteté. C’est avec une maîtrise et une efficacité exemplaires que le quarante-troisième président des Etats-Unis a accéléré le processus de décomposition du capitalisme, suivant à la lettre les recommandations de Marx plutôt que d’Adam Smith et de Lénine plutôt que de Milton Friedmann, contrairement à ce que veulent faire accroire des observateurs superficiels. Rappelons que la prise de pouvoir de Georges Bush, en 2000, suit une technique typiquement bolchévique. Un respect apparent des formes de la démocratie bourgeoise mais, dans la réalité, aucune hésitation à brusquer les faits. Ainsi le décompte des voix en Floride fut-il au premier mandat de W ce que la prise du palais d’Hiver fut à la révolution d’Octobre : le coup de rein décisif.

Ensuite, très vite, il y eut la guerre et pas n’importe quelle guerre mais la guerre impérialiste dont Lénine disait dans L’opportunisme et la faillite de la deuxième Internationale : « L’époque de l’impérialisme capitaliste est celle où le capitalisme a atteint sa maturité, celle où il l’a dépassée, et se trouve à la veille de son écroulement ; il est mûr au point de devoir céder la place au socialisme (…) Considérer qu’une guerre est une guerre de libération nationale, entraîne une tactique ; considérer qu’elle est impérialiste en implique une autre. Le Manifeste indique clairement cette autre tactique. La guerre « amènera une crise économique et politique » qu’il faudra « utiliser » non pour atténuer la crise, non pour défendre la patrie, mais au contraire pour « secouer » les masses, en vue de « hâter le renversement de la domination de la classe capitaliste ». »

Cette crise, nous y sommes enfin, grâce à la politique visionnaire du bushisme. Quelle intelligence dans la création d’un climat économique favorable aux idiots utiles du marché mondialisé et aux savants fous de la financiarisation dont le chef d’œuvre est la subprime immobilière, produit bancaire psychotique et délire monomaniaque sur la valeur d’échange ! Ne s’agissait-il pas de convaincre les emprunteurs que le pavillon en planches d’une Sarah Palin quelconque dans la banlieue d’Anchorage finirait un jour ou l’autre par valoir autant que la résidence en marbre de Julia Roberts à Beverly Hill ? Ainsi a joué à plein ce que Georges W Bush, fin lecteur du Capital, véritable althussérien de la Maison Blanche, a pu appeler avec Marx, « le caractère fétiche de la marchandise ».

Et le voilà, notre petit père des grandes plaines, maintenant que l’effondrement est imminent, qui prépare les réformes de structures indispensables pour passer au socialisme réel : ses bras armés, la Banque Fédérale et le secrétariat d’Etat au Trésor nationalisent à tour de bras les grandes banques, les assureurs, les organismes de crédit. C’est une manière de NEP qui laisse pour seules victimes du talon de fer du marché les patrons de supérette de Wichita, les équipementiers automobiles de Talahasee et les fermières survivalistes du Montana. Le jour venu, tous, ruinés, aigris, revenus de leurs illusions sur la libre entreprise, rejoindront les rangs de la Grande Révolution Communiste Américaine.

Notre seule angoisse, donc, ce sont ces maudites élections de novembre qui pourraient tout remettre en question. A moins que, pour sauver les acquis de ses deux mandats, le camarade Bush décide de passer, avec l’aide des vétérans d’Irak et d’Afghanistan, à la dictature du prolétariat.

Ce que nous souhaitons ici, de tout cœur.

Caricature antisémite à Charlie Hebdo ?

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C’est en tout cas ce qui ressort de l’affiche du documentaire de Daniel Leconte, C’est dur d’être aimé par des cons, consacré à l’affaire des caricatures de Mahomet, en salles cette semaine. Sur cette affiche, Cabu a affublé le défenseur de Charlie Hebdo, Me Richard Malka, d’un nez manifestement crochu, alors que selon des sources généralement bien informées, ledit nez est à peine légèrement busqué. Emus aux larmes, nombre d’ami(e)s de l’avocat envisagent de porter à leur tour l’affaire en justice. Pour l’instant, ils hésitent encore pour savoir s’ils confieront leurs intérêts à Gilles-William Goldnadel ou à Jacques Vergés.

Johannes von Schoenberg

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En 1552, Johannes von Schoenberg, ministérial du Saint Empire romain germanique, commanda son portrait à l’un des plus illustres peintres de l’époque, Diego Vélasquez. Le problème est qu’au moment où le ministérial posait dans l’atelier du peintre, il venait d’édicter une taxe sur les costumes et les coiffures (ce qui explique sa tenue dépenaillée et ses cheveux hirsutes) ainsi qu’une taxe sur les pinceaux (ce qui explique que ce tableau laisse l’impression d’avoir été peint avec les pieds). Cela n’empêcha pas le ministérial von Schoenberg de mener une carrière dont les développements furent durables : il donna son nom à un peu plus de onze mille taxes. Il finit lynché par la foule lors de la réunion de la Diète d’Empire à Ratisbonne en 1567, victime de l’une des rares pratiques qu’il avait omis de taxer.

Diego Vélasquez, Retrato de un loco, 1552. Huile de ricin sans OGM sur toile recyclée, conservée à la cafétéria de l’amicale du personnel du Centre de Cadarache.

Les Hongrois n’ont pas digéré l’affront de Trianon

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Si je vous dis « Trianon », à quoi pensez-vous ? Au parc de Versailles, bien sûr, quelle question ! Prenez maintenant l’avion pour Budapest et allez poser la question au premier Hongrois que vous rencontrerez. Inutile de parler hongrois, prononcez simplement les trois syllabes Tri-a-non. Vous le verrez alors aussitôt se cabrer. On peut le comprendre. C’est en effet au Grand Trianon que fut signé le 4 juin 1920 un traité de paix, en fait un véritable diktat, qui imposait à la Hongrie vaincue des mutilations tout aussi humiliantes qu’injustes : perte des deux tiers de son territoire et de près des deux tiers de sa population (qui passait brusquement de 20 à 7,6 millions d’âmes). Une pilule particulièrement amère que les Hongrois n’ont jamais avalée.

Une fois retombée la fièvre irrédentiste de l’entre-deux-guerres, on avait bien fini, tant bien que mal, dans l’après-guerre communiste, à panser, sinon à cicatriser la plaie. Bien sûr, tous ces pays étaient frères et devaient s’aimer dans la foi marxiste. Car j’ai oublié de préciser où étaient passés les territoires perdus. Pour résumer : la plus grande part chez les Roumains (Transylvanie), les Slovaques (Haute Hongrie, Ruthénie) et les Yougoslaves (Banat et Croatie, cette dernière étant déjà autonome avant le traité). Certes, la rancœur demeurait, mais enfin, le sujet ne faisait plus la « une », ni dans les médias, ni dans les dîners.

Et voici que le démon revient au galop. Un spectre hante l’Europe centrale : celui des minorités nationales. Peut-être avez-vous entendu quelques échos de la joute verbale qui oppose ces jours-ci Slovaques et Hongrois. Les échanges sont violents et pas seulement verbaux, d’ailleurs (les nationalistes slovaques ont passé à tabac une jeune fille qui a eu le malheur de parler hongrois !…) Depuis quelques années, les incidents sont quasi quotidiens, mais ils prennent brusquement aujourd’hui une tournure inquiétante. Il faut reconnaître que les autorités slovaques, fanatiquement nationalistes, se montrent, en l’occurrence, particulièrement agressives, en particulier lorsqu’elles accusent les Hongrois de mettre en danger toute la région par leur politique de remise en cause des frontières. Si le reproche est totalement infondé en ce qui concerne la position de l’actuel gouvernement hongrois, modéré et soucieux de ne rien envenimer, force est de constater que l’état d’esprit de la population hongroise n’est pas tout à fait innocent.

À ce stade, il convient de se demander qui étaient exactement les quelque 12 millions de personnes arrachées à la Hongrie par le traité de Trianon. Trois millions et demi d’entre elles étaient bien des Hongrois. Parmi les autres, on comptait 2,8 millions de Roumains, 2 millions de Slovaques, 1,7 million de Croates, 1 million de Serbes, 1 million d’Allemands. Autrement dit, les populations arrachées à la Hongrie étaient dans une très large proportion, les membres des minorités nationales. Et c’est cette question, indébrouillable depuis un siècle, qui ressurgit aujourd’hui, mais comme inversée. Hier, Roumains, Slovaques et Serbes constituaient des minorités en Hongrie. Aujourd’hui, ce sont les Hongrois qui forment une minorité en Roumanie, Slovaquie, Serbie (et Ukraine). On finit par se demander si cette région peut échapper aux aspirations concurrentes de peuples qui ont le sentiment d’avoir été floués dans la distribution des Etats et où beaucoup rêvent de redessiner les frontières. Hongrois et Slovaques, membres de l’Union européenne depuis plus de quatre ans, viennent d’intégrer l’espace de Schengen où ils seront bientôt suivis par les Roumains. Au lieu de ressasser indéfiniment cette « injustice » et de se complaire dans leur statut de « minorités victimisées », ne serait-il pas temps, pour tous, de penser en termes d’Europe ?

Pour les Hongrois, Trianon est une punition et une punition injuste. Une version balkanique du diktat infligé aux Allemands. Mais on ne retire pas à un Etat l’autorité qu’il avait sur « ses minorités » (dans le cas qui nous occupe, il s’agit de plus de 9 millions de personnes) simplement pour punir le peuple « allogène ». Inutile de dire qu’ils ne prisent guère ce genre de remarque. Il m’est néanmoins difficile de trouver normal que tous les magasins de Budapest proposent aux touristes la carte de l’ancienne Grande Hongrie qui englobe toute la Croatie, la Transylvanie et une grande partie de l’actuelle Slovaquie. Et de voir cette carte accolée à la plaque minéralogique d’une voiture sur quatre est pour le moins inquiétant. Il y a là, au minimum, de quoi vexer les touristes des pays voisins. Et que dire de la « Garde hongroise », cette phalange paramilitaire mise en place par l’extrême droite avec la bénédiction – au sens propre ! – d’ecclésiastiques en vue, qui prétend défendre le pays contre les menaces étrangères (et intérieures, d’ailleurs, représentées par les communautés tzigane et juive…) ? Près d’un siècle après le traité honni, les commandants de cette milice se réunissent régulièrement au mémorial de Trianon (il existe des musées et associations anti-Trianon…) pour jurer de ne jamais oublier l’affront. Et puis, il y a cette requête adressée au Tribunal de La Haye pour réclamer purement et simplement l’annulation du traité. Certains, décidément, aiment chatouiller le diable.