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Il était un prince Wallon, une fois

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Les Wallons le souhaitent, certains Français l’espèrent. Puisqu’un consentement mutuel nous y invite, réunissons-nous bientôt, avec l’approbation du prince Charles-Joseph de Ligne, l’enchanteur wallon. Belge, il ne le fut point de son vivant, quoique né à Bruxelles en 1735 : il n’y eut d’Etat belge indépendant que cent ans plus tard, proclamé par la Conférence dite de Londres (1831), après de rudes journées révolutionnaires. Mais grand seigneur de la province du Hainaut, et Wallon par la même occasion, il le fut assurément. Charles-Joseph hérita les quartiers de noblesse qui font le sang bleu : prince de Ligne, du Saint-Empire, chevalier de la Toison d’or, Grand d’Espagne… Entraîné vers l’aventure militaire et mondaine, il vécut tous les événements de son temps. Et laissa une œuvre qu’il nous faut redécouvrir.

Avant l’indépendance arrachée à l’Autriche, une « sensation d’appartenance » au territoire s’était cristallisée chez l’élite bourgeoise de Belgique, exaspérée par les méthodes autoritaires de l’empereur Joseph II, lui-même gagné aux idées avancées des philosophes (paradoxe austro-belge !). « Réveillée » par la Révolution française, une coalition du Hainaut et du Brabant, d’esprit et d’intention patriotiques, défait l’armée d’Autriche à Turnhout (24 octobre 1789) et à Gand (13 novembre). La discorde entre les deux parties (l’une conservatrice, menée par Henri Van der Noot, l’autre libérale, conduite par Jean-François Vonk) constitutives de cette première révolution brabançonne, accéléra sans doute son échec, en octobre 1790. On ne saurait affirmer que le prince de Ligne éprouvait du patriotisme (bien qu’il juge le mot patriote « honorable »), car ce sentiment est alors étranger à un gentilhomme de son rang ; il se met au service des Etats, des princes de sang et de la « religion des rois ».

Le prestige militaire dont il jouissait auprès des insurgés, aurait pu l’entraîner dans la dissidence « flamande », ainsi qu’il la qualifie. Y a-t-il songé ? Au maréchal de Lascy, ministre, il croit nécessaire d’écrire, comme pour se garantir, qu’il est « assommé de propositions pour [le] mettre à la tête des Flamands », mais qu’il a répondu qu’il « ne [se révoltait] jamais pendant l’hiver » ! De même qu’elles le préservaient de toute haine, sa bonhomie et sa nonchalance le détournèrent des pièges de l’ambition. Il a aimé l’amour – et sa forme outrée, la débauche – mais ne manifesta jamais l’instinct de prédation du séducteur compulsif ; bien au contraire, il développa un très égalitaire «commerce» avec les femmes, reflet d’une heureuse civilisation qui fonde son développement sur leur intelligence et sur leur consentement : « Les hommes qui s’éloignent de leur société cessent d’être aimables et ne peuvent plus le devenir. » On verra son élégante silhouette se pencher sur tous les bustes à décolletés pigeonnants, franchir nuitamment bien des porches, se hâter vers des inconnues aimables. Il est de galanterie comme on est d’un pays. Arrivant en retard à un dîner chez le roi de Pologne, il prétend que la cause en est « l’une de ses plus belles sujettes », dont l’honneur restera sauf puisqu’il est incapable de se souvenir de son nom polonais « qui est de cinq ou six syllabes diaboliques à prononcer ». En lisant le récit d’une étreinte furtive, au petit matin, avec sa jeune cuisinière, les esprits avisés, ou chagrins, parleront de droit de cuissage ; ils seront démentis par ses mots de reconnaissance pour la charmante complice de son « pauvre petit crime ».

Soldat, il l’est totalement, avec ce mélange de sérieux et de détachement qui le caractérise. Il commande sans morgue et respecte ses hommes : « J’ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. » À la guerre, il est d’un courage presque inconscient. Il s’y amuse, pourvu qu’il y combatte : « Je ne me plains pas de quelques coups de fusil qu’on me tire quelquefois, par gaieté, quand je me promène. » Catherine de Russie raffole de ce séducteur, au point de lui offrir la terre « d’Iphigénie en Tauride », en Crimée, non loin de Yalta, qu’elle se propose de lui faire découvrir au terme d’une inoubliable croisière. Il embarque en mai 1787, à Kiev, sur l’une des sept galères somptueusement aménagées. Bien sûr, Catherine dissimule l’objet politique de son pèlerinage en Crimée, naguère sous tutelle turque, provisoirement indépendante : exposer son audace et sa vision civilisatrice à l’Occident, contrarier les ambitions de l’Angleterre et de la Prusse, démontrer sa puissance militaire à la Sublime porte… Dans ses lettres à la marquise de Coigny, il décrit une féerie asiatique mêlée de splendeur versaillaise, de paysages grandioses, de chevauchées de Tartares et de Cosaques. Fasciné par le prince de Tauride, le fameux Potemkin, un colosse à l’humeur contrariée de lubies, il le juge trop hésitant devant l’ennemi. S’il se moque de l’accoutrement d’un régiment de Juifs, fondé par Potemkin, il vitupère le « maudit pape » qui a jugé cette initiative « contraire à la sainte écriture ». Il s’amuse au spectacle des « Tartars mahométans », dont il « approuve la paresse […] assis les bras et les pieds croisés, sur leurs toits ». Puis il finit par se demander ce qu’il fait là.

Célébrer Voltaire et Rousseau, ce n’est pas si mal de la part d’un catholique paradoxal mais ferme dans sa croyance. Il eut d’ailleurs bien du mérite à acquérir puis à conserver sa foi de charbonnier. Enfant, il fut confié à des précepteurs, prêtres pour certains qui, à l’exception d’un brave abbé, ne croyaient pas en Dieu ! Le prince de Ligne n’est point un « grand seigneur fort méchant homme », sarcastique, à la manière de Don Juan. Il ne néglige assurément pas la chose profane mais n’a aucun goût pour la profanation ni pour les démonstrateurs de néant. Ce qui ne l’empêcha pas de sympathiser avec un Casanova vieillissant, qu’il trouva une fois de plus désargenté, subissant plus qu’exerçant le précaire emploi de bibliothécaire dans un château de Bohême.

Or donc, nous accueillerons bien chaleureusement la « transhumance immobile » qui paraît s’ébranler depuis la Wallonie, pourvu que se place en tête du cortège le majestueux fantôme du prince de Ligne. Il flotte dans son sillage comme un parfum d’Europe défunte, sans doute un peu rêvée, mais bien plus enivrant que toutes les commissions et tous les décrets du « machin » appelé Parlement européen, terriblement ennuyeux, plus apte à recycler les articles périmés qu’à nous entraîner dans une ronde enchantée.

Le Yéti à poils

Rapportés d’Inde par un journaliste de la BBC, deux poils attribués au légendaire Yéti sont arrivés au laboratoire d’Oxford afin de subir des tests ADN. Une première analyse ayant conclu qu’ils n’appartenaient à « aucune espèce animale connue », le mystère demeure entier : sont-ils humanoïdes ? Henri Emmanuelli et Claude Allègre se refusent encore, pour l’heure, à tout commentaire.

Tintin et les Soviets

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Il faudra définitivement s’y faire, la géopolitique n’a rien à voir, ni avec la morale, ni avec les bons sentiments mais avec la puissance, celle des gros bras qui veulent être les caïds de la cour de l’école. En lisant et en écoutant les uns et les autres, on sait qui a gagné et qui a perdu. Tintin Saakachvili 0, le Soviet Medvedev 1. Sauf que généralement, on emballe ces faits bruts de grands principes. Cette fois-ci, on n’a pas fait tant de chichis.

Le Kremlin tremble encore sur ses bases, après que les ministres des Affaires étrangères de l’OTAN ont décidé de geler les rencontres du Conseil Russie-Otan, lors de leur réunion à Bruxelles, le 19 août dernier. « On ne claque aucune porte, mais il faut bien commencer quelque part », a dit le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, lorsqu’il a annoncé cette insupportable mesure de rétorsion. Pour sûr, il va falloir installer une cellule de soutien psychologique dans les antichambres du président et du Premier ministre russes.

Et le héros auto-proclamé du nationalisme géorgien, le grand stratège Saakachvili ? Il y a fort à parier que son avenir n’est pas des plus brillants, et que lors des prochaines élections il tombera dans l’oubli, peut-être même avant, si une occasion se présente. Parce que, à part Georges Doublevé, qui n’a jamais rien compris à rien, il n’y a plus personne pour le soutenir. Si vous étiez chef d’Etat ou de gouvernement, soutiendriez vous un boutefeu devenu cinglé après avoir viré autocrate qui allumerait la mèche juste là où c’est vraiment dangereux ? Vous vous diriez, parce que vous êtes responsable, qu’il faut vous débarrasser au plus vite d’un type aussi peu fiable, qui veut vous tordre le bras et vous obliger à le soutenir alors qu’il s’attaque avec trois pétoires au caïd de la cour d’école.

Il suffit de lire le communiqué des ministres des Affaires étrangères qui ne veulent claquer aucune porte, mais qui sont bien obligés de faire quelque chose. Avis aux populations : un tel communiqué se lit toujours, et dans tous les cas, en commençant par la fin. Au début, on met de la ganache pour les journalistes et les spin doctors. En diplomatie, la règle est in cauda venenum. Dans la queue du communiqué, donc, le venin de l’OTAN affirme donc que, bien sûr, on en reste aux « aspirations » de la Géorgie telles que prises en compte lors du dernier Sommet de l’OTAN à Bucarest, que l’on reverra tout cela en décembre prochain, « compte tenu des changements » de la situation. Jaap Scheffer, le secrétaire général, qui peut se permettre de dire ce que les ministres doivent taire, était même très clair lors de sa conférence de presse préparatoire le 18 août : le communiqué de Bucarest, a-t-il rappelé, dit que la Géorgie a vocation à entrer dans l’OTAN « un jour », ce qui veut dire entre demain matin et sine die. L’option sine die vient de faire un grand bond en avant dans le CAC 40 diplomatique…

Les ministres de l’OTAN ont aussi approuvé l’initiative à grande portée de l’OSCE. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe est un sous-machin créé avant l’écroulement de l’Empire rouge. Basée à Vienne cette organisation est présidée actuellement ad interim par Alexander Stubb, ministre finnois des Affaires étrangères, qui a annoncé comme une grande victoire l’envoi de vingt (et peut être même trente) observateurs à Gori. Gori, ville natale de Staline est située en territoire géorgien, juste au sud de l’Ossétie du sud ; il aurait pour cela obtenu l’accord de Moscou. « Saakachvili, combien de divisions ? », aurait demandé Joseph Vissarionovitch Djougachvili…

Tout cela n’est guère moral ? Evidemment pas. Il ne s’agit pas de savoir qui est le plus moral, mais, comme toujours, qui est le plus fort. Ainsi va la diplomatie. Et puis, la Géorgie tout le monde s’en fout. Jacques Chirac aurait dit : « ça me fait pas bouger l’autre. » La grande erreur, et probablement la perte du président géorgien aura été de croire que tout le monde allait le soutenir. Pas la peine de faire des études de droit international à Kiev, Strasbourg et New York pour être aussi naïf.

Tout cela n’est pas juste ? Certes non. Reste une perspective plus inquiétante, que les journalistes se gardent bien d’analyser. Dimitri Medvedev a pourtant été très clair lors de deux apparitions à la télé. Dans la première, il affirmait que la Constitution lui faisait obligation de défendre les citoyens russes « où qu’ils se trouvent ». La deuxième fois, il a enfoncé le clou : « La Russie n’acceptera pas que l’on tue des citoyens russes nulle part dans le monde. » Une déclaration de cette eau met en route les gyrophares de tout diplomate qui se respecte : trois quarts des 75 000 habitants de l’Ossétie du Sud ont un passeport russe. De même qu’un nombre impressionnant d’habitants d’Ukraine, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Bref, il faut prendre ces déclarations au premier degré. Medvedev dit aimablement aux Européens qu’il les tient par la barbichette. Alors, la Géorgie, vous pensez !

Message particulier

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Nicolas Sarkozy a choisi le Figaro pour exhorter le président russe, Dmitri Medvedev, à retirer les troupes russes en Géorgie. Ouf ! on a eu chaud : il aurait pu choisir Paris Match ou se contenter d’envoyer un sms. La prochaine fois, il faudra lui conseiller de faire plus direct qu’une annonce dans le journal et utiliser la visite d’Etat ou la ligne rouge pour contacter le Kremlin.

Oublier Pristina ? Pas si simple

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Ce n’était pas une solution mais il n’y en avait pas d’autre. On ne saurait dire que les diplomates qui, à Pristina, Bruxelles, Paris, New York, Washington et Berlin, ont bricolé le Kosovo indépendant, soient très fiers de leur créature. Ils sont bien placés pour savoir que le nouveau confetti étatique qui vient de surgir dans les Balkans est un pur produit de leur impuissance. Incapables d’imaginer un autre chemin que celui sur lequel ils étaient engagés, ils se sont rués tous ensemble vers le précipice – encore une course de canards sans têtes comme dirait Luc Rosenzweig. La machine était lancée depuis juin 1999. Le plus simple était de s’en tenir aux promesses faites aux Albanais sans se montrer trop regardants sur les contreparties que l’on exigeait d’eux. Il est vrai qu’aux tarifs pratiqués par l’ONU et les autres boutiques internationales installées à Pristina pour guider le Kosovo vers un avenir radieux, on s’habitue vite à regarder ailleurs dès qu’un problème surgit et à éviter tout ce qui pourrait en créer. La MINUK, administration onusienne créée en 1999 pour gérer les affaires civiles du protectorat militaire de l’OTAN – et, accessoirement, garantir le caractère multiethnique des institutions s’est donc soigneusement employée à ne rien faire qui aurait pu froisser ceux à qui on avait promis les clés de la province.

Pas de vagues, des rapports encourageants à New York ou Bruxelles et quelques articles de presse enthousiastes : muni de ce viatique, n’importe quel petit malin bombardé conseiller d’un ministre fraîchement passé du treillis au costard-cravate est assuré d’avoir payé les traites de sa maison de campagne bien avant que le gouvernement du nouvel Etat soit en état de gouverner. Alors que les « onusiens » s’apprêtent mollement à plier bagages, les fromages les plus convoités ces jours-ci sont quelques dizaines de postes directement financés par la Commission européenne au titre du programme support police : 1200 € par jour, nets d’impôts, sans oublier le précieux per diem qui couvre les dépenses quotidiennes, sachant que voitures et téléphones sont à la charge de l’employeur, autrement dit du contribuable européen. Pour mériter ces largesses, il faut mener des enquêtes serrées sur Google, participer à d’innombrables réunions, boire des litres de café et prodiguer d’enthousiastes encouragements à des Albanais dont la bonne volonté est souvent l’unique compétence. Ainsi va le grand circus international.

Le plus cocasse est qu’à Pristina comme à Belgrade, l’unique horizon promis aux populations pour leur faire avaler la pilule du présent est l’adhésion à notre merveilleuse usine à gaz européenne. Et ça marche…Leurs grands-parents voulaient régénérer le genre humain. Epuisés par des décennies d’affrontements à plus ou moins bas bruit, gavés d’identité, Serbes et Albanais ont en commun une volonté farouche de s’adonner aux délices du marché mondial. Et ils pensent – peut-être à raison – que la baguette magique européenne transformera leurs citrouilles en carrosses avec le moins de casse possible. On veut du cash, pas des romans. Ce pragmatisme désenchanté explique que le logo européen opère comme un totem laïque, au point de figurer sur le drapeau – assez ridicule il faut bien le dire – du Kosovo nouveau. « Avec moi vous entrerez dans l’Union » : ce slogan est devenu l’archétype de la promesse électorale. Après tout, on peut les comprendre. L’Histoire, ils en ont soupé. L’Europe, c’est la promesse d’y échapper.

Seulement, il ne suffit pas d’empiler des technos, des grands principes, de l’argent international, des grosses voitures pour créer un Etat. En attendant la fin de l’Histoire, reste une situation inextricable, ubuesque sur le plan légal, incertaine politiquement et désespérante économiquement. Cinq membres de l’UE n’ont pas reconnu le nouvel Etat. Anticipant les ennuis, les ministres européens des Affaires étrangères avaient adopté une position commune en vertu de laquelle… chaque pays pourrait déterminer librement sa position (ce n’est pas une blague). Résultat : en théorie, l’Union ne peut pas, en tant que telle, avoir des relations avec cet Etat mal-né, reconnu seulement par 45 pays. Même chose, évidemment, pour l’ONU. Le hic, c’est que la MINUK est maintenant supposée refiler le bébé à EULEX (prononcer youlex), mission européenne chargée d’aider le gouvernement du Kosovo à accoucher d’un Etat de droit. Mais ni l’ONU, ni l’UE, entravées par leurs divisions, ne sont en mesure de définir les modalités, l’une de sa sortie, l’autre de son entrée en fonctions. Présent à Pristina depuis plusieurs semaines, le patron de EULEX, le général français Yves de Kermabon, peine à trouver des locaux pour ses troupes. Tout juste a-t-il pu négocier un accord technique sur le transfert de la MINUK à EULEX de certains équipements et du parc automobile, accord qui a immédiatement provoqué les hauts cris de Belgrade.

Choses vues en Ossétie du Sud

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1 J’arrive à Moscou, aéroport de Cheremetievo. L’été russe est beau. Je fais les 60 kilomètres jusqu’au Kremlin dans une Zil affrétée par le président Medvedev. Comment ce chef d’Etat assiégé par l’Amérique, l’Otan, les terroristes islamistes de Tchétchénie et du Daghestan, et maintenant l’agression géorgienne de ce Saakachvili couvert du sang encore fumant des Ossètes et des Abkhazes, peut-il avoir le temps et la délicatesse de penser à ce détail ?
Il fait nuit quand j’arrive dans le bureau du président de la Russie. L’homme a l’air tendu, mais souriant. De beaux cernes indiquent les nuits sans sommeil. « Je vous remercie d’être venu. Je ne suis pas sûr que le monde nous comprenne. Je compte sur vous. Il faut leur dire. »
J’ai la gorge serrée. Maxime Gremetz, qui m’accompagne, retire ses lunettes. Il pleure franchement.
Soudain une porte dorée s’ouvre. C’est Poutine, le Premier ministre, qui vient nous souhaiter la bienvenue. Son regard est triste. Je me lève pour lui serrer la main. Il préfère une accolade. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’accolade d’un héros. Je sens l’étreinte musclée, je pense à ses années de luttes au KGB contre les agressions yankees, puis à la tête de l’Etat russe, contre les oligarques mafieux, les fous furieux islamistes de Grozny… Et maintenant le génocide perpétré par les Géorgiens appuyés par l’Otan, la CIA, les technocrates bruxellois et l’OMC. Un génocide contre un peuple courageux et fier, un peuple de bergers héroïques : les Ossètes.
– Allez les voir, me dit Poutine. Allez voir cette horreur. Témoignez.
Maxime, maintenant, sanglote carrément.

2. Vladikavkaz. Ossétie du Nord. Ce qui frappe, dans la capitale d’Ossétie du Nord, QG des forces russes de la paix, c’est la détermination de ces jeunes soldats virils venus de toutes les républiques du pays. Ils chantent joyeusement, fraternellement. On joue aux cartes et on fume autour des chars. Derrière la détente, certains regards ne mentent pas : les combats ont été durs contre les hordes sauvages de Saakachvili le fantoche. Depuis cette nuit du 8 août quand la fureur homicide de Tbilissi s’est déployée, ces soldats ont peu dormi.
« Je suis fier d’eux, me déclare le major Polikarpov. Vous savez, mon grand père est mort en arrêtant les nazis à Stalingrad. Je ne pensais pas devoir remettre ça un jour. »
Il me tend un papirosse, ces cigarettes au bout cartonné, que fume l’armée sov…, euh russe. Polikarpov a les yeux fixés sur la crête de la montagne caucasienne. De l’autre côté, c’est l’enfer. Il n’a pas besoin de me le dire. Je le vois dans ses yeux clairs de soldat de tous les combats antitotalitaires.
Maxime Gremetz tousse un peu. Il ne fumait plus, mais là l’émotion est trop forte et il a accepté le don, simple et essentiel, du major Polikarpov.

3. Tskhinvali, capitale de la courageuse Ossétie du Sud. C’est une ville en ruines comme j’en ai déjà tant vu. Bagdad, quand la garde républicaine de Saddam se battait maison par maison contre les forces du Mal yankee, Belgrade sous les bombes de l’Otan quand ce pauvre Slobodan m’adjurait de dire la vérité, là-bas, en Occident, Jenine après le rezzou sioniste de Sharon, Villiers-le-bel lors de la reprise en main par les CRS sarkozistes.
Les hélicoptères de combat, siglés de l’étoile rouge, filent dans le ciel bleu. Ils rassurent une population traumatisée depuis ces nuits tragiques, quand le déluge de feu géorgien s’est abattu.
Une vieille dame s’approche de Maxime. Son visage est ridé mais beau. Elle nous dit quelque chose. Mes rudiments d’Ossète me permettent de saisir l’essentiel. Il y avait des « conseillers » américains dans les combats. Ils ont encouragé les massacreurs géorgiens à s’acharner sur l’hôpital de la ville.
L’hôpital de la ville, témoignage du martyre ossète.
Des blessés dans les caves, partout. L’un d’eux me saisit la main. Il me parle mais mon ossète du sud, cette fois, n’est pas suffisant. Une doctoresse russe bénévole, au visage épuisé mais étrangement rayonnant, me raconte. « C’est un berger. Il est descendu des montagnes dès l’arrivée des Géorgiens. Avec quelques camarades, ils ont repoussé les blindés de la clique fasciste de Tbilissi avec leurs fusils de chasse. Ils ont gagné des heures précieuses pour permettre aux sov, euh aux Russes d’arriver et de renverser in extremis la situation. »
La doctoresse me traduit toujours.
Son profil est le profil même de la liberté, de la lutte contre l’impérialisme marchand. C’est le même que celui des doctoresses cubaines dans les barrios de Caracas où elles aident Chavez avec une abnégation qui fait honneur au genre humain.
Nous l’invitons à prendre un verre dans un des derniers cafés de Tskhinvali.

4. Gori. Gori humiliée, Gori dévastée, mais Gori libérée. La statue de Staline, l’enfant de la cité, est miraculeusement intacte, malgré la brutalité des combats. Le colonel Andropov me fait écouter, dans son QG, les communications entre unités géorgiennes à quelques kilomètres de là. De temps à autre, au milieu des interférences, on entend la voix grasse, la voix pleine de cholestérol, des « amis américains ». La voix de l’horreur.
Maxime frémit, tout comme moi.
On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas.

Des statistiques trop mouvantes

Chaque semaine, c’est la même satisfaction, et chaque semaine c’est le même vertige. En recevant mon exemplaire de The Economist, je sais que je trouverai, niché dans sa sobre maquette, un étonnant résumé du monde. Je ne parle pas des analyses, mais de l’irrésistible talent qu’a l’hebdo des dominants pour mettre la réalité en pourcentages et en courbes et multiplier les encadrés qui frappent l’imagination en chiffrant le monde tel qu’il va.

Cette semaine, The Economist publie le classement des capitales en fonction de leur « urban competitiveness ». Le Webster indiquant que la moitié du vocabulaire anglophone vient du français, il est inutile, j’imagine, de traduire. Alors, allons droit aux résultats. Car cette rivalité-là a son petit fumet Jeux Olympiques – c’est qui les champions du monde, hein ? Oh ! Je ne suis pas dupe : depuis que j’ai appris que « le fameux » classement de Shanghai des meilleures universités du monde était en réalité un bricolage solitaire, et qu’il était néanmoins repris partout sans examen… Et pas naïf non plus : la série d’études et de classements publiée par les médias français depuis deux ans était on ne peut plus claire sur le manque d’attractivité de Paris et de l’Ile-de-France.
Fataliste, donc, je pose l’œil sur l’oracle statistique. Surprise ! Paris arrive quatrième sur les cinq cent plus grandes villes du monde. Quatrième ! Médaille de zinc, en somme, ce qui n’est pas si mal. Juste derrière Tokyo, capitale de la seconde puissance économique mondiale, et à quelques coudées de New York et Londres. Du coup, je ne cherche pas même à décortiquer la méthode selon laquelle a été établi ledit classement : je l’adopte tel quel.

Je dois confesser avoir fait de même au sujet de la richesse des nations. J’appartiens à la génération à laquelle on avait enseigné que les pays se classaient selon leur PNB – ou, pour le dire en français : en fonction de la richesse qu’ils produisent chaque année. Leurs revenus, quoi. « Eh ! bien, tout faux ! » m’ont un jour annoncé Le Figaro et The Economist : l’heure est désormais au PPP. Prononciation : pi-pi-pi. Signification : purchase power parity. Là, je traduis tout de même : parité du pouvoir d’achat. Mode de calcul implacablement novateur, le PPP prend en compte les prix réels. Je traduis encore : si un Chinois gagne mille dollars par mois et un Américain dix mille, mais qu’à consommation équivalente (Coca, MacDo, essence, loyer d’un trois pièces, etc.), le Chinois ne dépense que cinq cents dollars pour vivre quand l’Américain en dépense huit mille, alors on se doit de conclure que cinq cents dollars à Beijing en valent huit mille à Washington. Et donc que le Chinois est en réalité seize fois plus riche que ne le disaient ces ânes de l’OCDE (75016 Paris). A l’échelle des nations, bien sûr, cela bouleverse la hiérarchie, faisant de la Chine la médaille d’or devant les USA et loin devant le Japon, rattrapé par l’Inde. Quant à la France, je ne vous dis pas : quinzième ou vingtième selon les classements, loin, très loin du podium. De quoi faire prendre la porte à Lagarde.

Quand on est cocardier et de nature sensible, le mieux est donc encore de choisir ses statistiques sur mesure. Voyez les Jeux Olympiques : en principe, le classement par nations se fait au nombre de médailles d’or. Le seul métal qui compte. Ce qui donne, à l’instant où j’écris, le podium suivant : Chine (43), USA (25), Royaume-Uni (14). France : quatre médailles d’or, onzième rang, entre l’Ukraine et la Roumanie. Pas brillant. Mais dans son édition on line, le Wall Street Journal a trouvé la parade : un classement comptabilisant le nombre total des médailles – après tout, l’argent ne vaut pas des clopinettes ! Et illico le podium en est chamboulé : USA (77), Chine (76), Russie (40)… et France (30). Médaille de zinc, là encore ! Epatant, non ? Car, en vérité, le seul calcul raisonnable, c’est de considérer les statistiques, qui disent tout et notamment son contraire, comme les nouvelles du JT. Et de ne s’attacher qu’aux plaisantes.

E pur si muove

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Belle image que celle de Ségolène Royal recevant le Dalaï Lama. Tandis que le prix Nobel de la paix l’écharpait vigoureusement, l’ex-candidate socialiste a affiché sa détermination à agir pour les tibétains : « Dès la semaine prochaine je vais demander un visa pour me rendre au Tibet, je crois que les choses pourront ainsi bouger. » C’est sûr, à commencer par l’avion qui l’emmènera au Tibet.

Vous êtes dans le rouge ? Devenez socialiste !

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C’est une nationalisation – qui ne dit pas son nom. Et ça se passe aux Etats-Unis. Le gouvernement fédéral vient bel et bien de prendre le contrôle des deux plus gros acteurs du marché du crédit immobilier, Freddie Mac et Fannie Mae (les « sœurs »), victimes de leur politique irresponsable d’attribution de prêts. Washington n’a pas opté pour une nationalisation pure et simple, qui aurait imposé l’inscription au budget fédéral des dettes des deux établissements et plongé encore plus profondément dans le rouge les comptes publics américains. Dans la réalité, cela revient exactement au même : en contrepartie de la garantie de ces dettes, le gouvernement détient des titres qui font de lui un actionnaire privilégié – les autres étant plus ou moins dépouillés : les titres ordinaires (common shares) ne vaudront plus rien, et les actions dites prioritaires ne donneront plus droit au versement de dividendes. Le gouvernement entend stabiliser les deux organismes de crédit pour les vendre – probablement après les avoir dépecés -, une fois la tempête financière passée.

L’opération paraît raisonnable. Ces mesures interventionnistes qui fleurent l’économie d’Etat peuvent néanmoins surprendre quand on se rappelle que Bruxelles trépigne dès qu’un gouvernement tente trop ouvertement de sauver une entreprise en difficulté, et alors que les Etats-Unis sont considérés comme la Mecque du néo-libéralisme échevelé qui a pris la suite du capitalisme de papa. Après tout, conformément à la règle d’or de l’économie libérale, ils auraient pu choisir de faire payer les pots cassés aux noceurs. Seulement, voilà, « Fannie » et « Freddie » sont trop grandes pour qu’on les abandonne au marché et à sa logique du « crime et châtiment ». A elles seules, les deux « sœurs terribles » détiennent la moitié du marché américain du crédit immobilier, leur chiffre d’affaires avoisinant la somme astronomique de 6.000 milliards de dollars.

Fannie Mae (Federal National Mortgage Association) et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage Corporation) ont été respectivement fondées par le gouvernement américain en 1938 et 1970 pour développer et solidifier le marché du crédit immobilier. La principale mission de ces deux agences fédérales devenues par la suite des entreprises privées est de pourvoir en fonds les établissements distributeurs de crédits immobiliers : en somme, elles font office de « banques des banques ». Leur blason d’ex-agences gouvernementales leur a valu la confiance quasi absolue des marchés – brevet qui n’est pas seulement honorifique, car elles bénéficient d’un loyer de l’argent plus faible que les autres banques. En clair, les deux sœurs payaient moins cher les fonds qu’elles levaient, ce qui leur a permis de devenir de véritables géantes durant la décennie du « boom » immobilier. Seulement, dans un climat de taux baissiers, les marges se sont amenuisées. L’avidité conjuguée des actionnaires, des détenteurs d’obligations et des cadres dirigeants a poussé les deux banques à essayer de doper leurs performances en opérant dans le secteur des subprimes, les fameux prêts à risque et à rendement plus élevés. Cette stratégie devait « pimenter » les rendements, gonfler les résultats, et avec eux le prix de l’action, les dividendes et, last but not least, les bonus des dirigeants. On sait ce qu’il en est advenu.

Lorsque la bulle immobilière a éclaté, les deux sœurs ont subi l’onde de choc de plein fouet. En effet, les prêts à haut risque se sont vite révélés être un abîme sans fond. Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement américain a d’abord hésité avant de se décider à agir avec pragmatisme, sans se montrer trop sourcilleux sur la doctrine. Par gros temps, le capitalisme a besoin d’un parapluie, voire d’une bouée de sauvetage. Et peu importe que cela soit peu libéral. Bref, en matière de politique économique, le président Bush semble avoir fait sien le slogan des pacifistes européens d’antan – better red than dead. Il a bien raison.

Psychologie para

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Commandant en second des parachutistes russes, le général Viacheslav Borisov est un parfait connaisseur de la Géorgie, puisqu’il y a servi pendant cinq ans sur la base de Batoumi. Comme le général semble se plaire à revenir là où il a déjà sévi, nous recommandons aux habitants de Toulouse de se méfier : le général Borisov a été aperçu du 4 au 8 décembre 2006 aux abords du Capitole. Le motif officiel de sa présence dans la ville rose, selon le communiqué signé à l’époque par l’agence Ria Novosti, c’était un voyage d’étude du « processus d’instruction et d’entraînement dans l’Ecole de parachutisme de la brigade ». Visiblement, cela a marché. Et s’il lui prenait l’envie de revenir ?

Il était un prince Wallon, une fois

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Les Wallons le souhaitent, certains Français l’espèrent. Puisqu’un consentement mutuel nous y invite, réunissons-nous bientôt, avec l’approbation du prince Charles-Joseph de Ligne, l’enchanteur wallon. Belge, il ne le fut point de son vivant, quoique né à Bruxelles en 1735 : il n’y eut d’Etat belge indépendant que cent ans plus tard, proclamé par la Conférence dite de Londres (1831), après de rudes journées révolutionnaires. Mais grand seigneur de la province du Hainaut, et Wallon par la même occasion, il le fut assurément. Charles-Joseph hérita les quartiers de noblesse qui font le sang bleu : prince de Ligne, du Saint-Empire, chevalier de la Toison d’or, Grand d’Espagne… Entraîné vers l’aventure militaire et mondaine, il vécut tous les événements de son temps. Et laissa une œuvre qu’il nous faut redécouvrir.

Avant l’indépendance arrachée à l’Autriche, une « sensation d’appartenance » au territoire s’était cristallisée chez l’élite bourgeoise de Belgique, exaspérée par les méthodes autoritaires de l’empereur Joseph II, lui-même gagné aux idées avancées des philosophes (paradoxe austro-belge !). « Réveillée » par la Révolution française, une coalition du Hainaut et du Brabant, d’esprit et d’intention patriotiques, défait l’armée d’Autriche à Turnhout (24 octobre 1789) et à Gand (13 novembre). La discorde entre les deux parties (l’une conservatrice, menée par Henri Van der Noot, l’autre libérale, conduite par Jean-François Vonk) constitutives de cette première révolution brabançonne, accéléra sans doute son échec, en octobre 1790. On ne saurait affirmer que le prince de Ligne éprouvait du patriotisme (bien qu’il juge le mot patriote « honorable »), car ce sentiment est alors étranger à un gentilhomme de son rang ; il se met au service des Etats, des princes de sang et de la « religion des rois ».

Le prestige militaire dont il jouissait auprès des insurgés, aurait pu l’entraîner dans la dissidence « flamande », ainsi qu’il la qualifie. Y a-t-il songé ? Au maréchal de Lascy, ministre, il croit nécessaire d’écrire, comme pour se garantir, qu’il est « assommé de propositions pour [le] mettre à la tête des Flamands », mais qu’il a répondu qu’il « ne [se révoltait] jamais pendant l’hiver » ! De même qu’elles le préservaient de toute haine, sa bonhomie et sa nonchalance le détournèrent des pièges de l’ambition. Il a aimé l’amour – et sa forme outrée, la débauche – mais ne manifesta jamais l’instinct de prédation du séducteur compulsif ; bien au contraire, il développa un très égalitaire «commerce» avec les femmes, reflet d’une heureuse civilisation qui fonde son développement sur leur intelligence et sur leur consentement : « Les hommes qui s’éloignent de leur société cessent d’être aimables et ne peuvent plus le devenir. » On verra son élégante silhouette se pencher sur tous les bustes à décolletés pigeonnants, franchir nuitamment bien des porches, se hâter vers des inconnues aimables. Il est de galanterie comme on est d’un pays. Arrivant en retard à un dîner chez le roi de Pologne, il prétend que la cause en est « l’une de ses plus belles sujettes », dont l’honneur restera sauf puisqu’il est incapable de se souvenir de son nom polonais « qui est de cinq ou six syllabes diaboliques à prononcer ». En lisant le récit d’une étreinte furtive, au petit matin, avec sa jeune cuisinière, les esprits avisés, ou chagrins, parleront de droit de cuissage ; ils seront démentis par ses mots de reconnaissance pour la charmante complice de son « pauvre petit crime ».

Soldat, il l’est totalement, avec ce mélange de sérieux et de détachement qui le caractérise. Il commande sans morgue et respecte ses hommes : « J’ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. » À la guerre, il est d’un courage presque inconscient. Il s’y amuse, pourvu qu’il y combatte : « Je ne me plains pas de quelques coups de fusil qu’on me tire quelquefois, par gaieté, quand je me promène. » Catherine de Russie raffole de ce séducteur, au point de lui offrir la terre « d’Iphigénie en Tauride », en Crimée, non loin de Yalta, qu’elle se propose de lui faire découvrir au terme d’une inoubliable croisière. Il embarque en mai 1787, à Kiev, sur l’une des sept galères somptueusement aménagées. Bien sûr, Catherine dissimule l’objet politique de son pèlerinage en Crimée, naguère sous tutelle turque, provisoirement indépendante : exposer son audace et sa vision civilisatrice à l’Occident, contrarier les ambitions de l’Angleterre et de la Prusse, démontrer sa puissance militaire à la Sublime porte… Dans ses lettres à la marquise de Coigny, il décrit une féerie asiatique mêlée de splendeur versaillaise, de paysages grandioses, de chevauchées de Tartares et de Cosaques. Fasciné par le prince de Tauride, le fameux Potemkin, un colosse à l’humeur contrariée de lubies, il le juge trop hésitant devant l’ennemi. S’il se moque de l’accoutrement d’un régiment de Juifs, fondé par Potemkin, il vitupère le « maudit pape » qui a jugé cette initiative « contraire à la sainte écriture ». Il s’amuse au spectacle des « Tartars mahométans », dont il « approuve la paresse […] assis les bras et les pieds croisés, sur leurs toits ». Puis il finit par se demander ce qu’il fait là.

Célébrer Voltaire et Rousseau, ce n’est pas si mal de la part d’un catholique paradoxal mais ferme dans sa croyance. Il eut d’ailleurs bien du mérite à acquérir puis à conserver sa foi de charbonnier. Enfant, il fut confié à des précepteurs, prêtres pour certains qui, à l’exception d’un brave abbé, ne croyaient pas en Dieu ! Le prince de Ligne n’est point un « grand seigneur fort méchant homme », sarcastique, à la manière de Don Juan. Il ne néglige assurément pas la chose profane mais n’a aucun goût pour la profanation ni pour les démonstrateurs de néant. Ce qui ne l’empêcha pas de sympathiser avec un Casanova vieillissant, qu’il trouva une fois de plus désargenté, subissant plus qu’exerçant le précaire emploi de bibliothécaire dans un château de Bohême.

Or donc, nous accueillerons bien chaleureusement la « transhumance immobile » qui paraît s’ébranler depuis la Wallonie, pourvu que se place en tête du cortège le majestueux fantôme du prince de Ligne. Il flotte dans son sillage comme un parfum d’Europe défunte, sans doute un peu rêvée, mais bien plus enivrant que toutes les commissions et tous les décrets du « machin » appelé Parlement européen, terriblement ennuyeux, plus apte à recycler les articles périmés qu’à nous entraîner dans une ronde enchantée.

Le Yéti à poils

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Rapportés d’Inde par un journaliste de la BBC, deux poils attribués au légendaire Yéti sont arrivés au laboratoire d’Oxford afin de subir des tests ADN. Une première analyse ayant conclu qu’ils n’appartenaient à « aucune espèce animale connue », le mystère demeure entier : sont-ils humanoïdes ? Henri Emmanuelli et Claude Allègre se refusent encore, pour l’heure, à tout commentaire.

Tintin et les Soviets

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Il faudra définitivement s’y faire, la géopolitique n’a rien à voir, ni avec la morale, ni avec les bons sentiments mais avec la puissance, celle des gros bras qui veulent être les caïds de la cour de l’école. En lisant et en écoutant les uns et les autres, on sait qui a gagné et qui a perdu. Tintin Saakachvili 0, le Soviet Medvedev 1. Sauf que généralement, on emballe ces faits bruts de grands principes. Cette fois-ci, on n’a pas fait tant de chichis.

Le Kremlin tremble encore sur ses bases, après que les ministres des Affaires étrangères de l’OTAN ont décidé de geler les rencontres du Conseil Russie-Otan, lors de leur réunion à Bruxelles, le 19 août dernier. « On ne claque aucune porte, mais il faut bien commencer quelque part », a dit le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, lorsqu’il a annoncé cette insupportable mesure de rétorsion. Pour sûr, il va falloir installer une cellule de soutien psychologique dans les antichambres du président et du Premier ministre russes.

Et le héros auto-proclamé du nationalisme géorgien, le grand stratège Saakachvili ? Il y a fort à parier que son avenir n’est pas des plus brillants, et que lors des prochaines élections il tombera dans l’oubli, peut-être même avant, si une occasion se présente. Parce que, à part Georges Doublevé, qui n’a jamais rien compris à rien, il n’y a plus personne pour le soutenir. Si vous étiez chef d’Etat ou de gouvernement, soutiendriez vous un boutefeu devenu cinglé après avoir viré autocrate qui allumerait la mèche juste là où c’est vraiment dangereux ? Vous vous diriez, parce que vous êtes responsable, qu’il faut vous débarrasser au plus vite d’un type aussi peu fiable, qui veut vous tordre le bras et vous obliger à le soutenir alors qu’il s’attaque avec trois pétoires au caïd de la cour d’école.

Il suffit de lire le communiqué des ministres des Affaires étrangères qui ne veulent claquer aucune porte, mais qui sont bien obligés de faire quelque chose. Avis aux populations : un tel communiqué se lit toujours, et dans tous les cas, en commençant par la fin. Au début, on met de la ganache pour les journalistes et les spin doctors. En diplomatie, la règle est in cauda venenum. Dans la queue du communiqué, donc, le venin de l’OTAN affirme donc que, bien sûr, on en reste aux « aspirations » de la Géorgie telles que prises en compte lors du dernier Sommet de l’OTAN à Bucarest, que l’on reverra tout cela en décembre prochain, « compte tenu des changements » de la situation. Jaap Scheffer, le secrétaire général, qui peut se permettre de dire ce que les ministres doivent taire, était même très clair lors de sa conférence de presse préparatoire le 18 août : le communiqué de Bucarest, a-t-il rappelé, dit que la Géorgie a vocation à entrer dans l’OTAN « un jour », ce qui veut dire entre demain matin et sine die. L’option sine die vient de faire un grand bond en avant dans le CAC 40 diplomatique…

Les ministres de l’OTAN ont aussi approuvé l’initiative à grande portée de l’OSCE. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe est un sous-machin créé avant l’écroulement de l’Empire rouge. Basée à Vienne cette organisation est présidée actuellement ad interim par Alexander Stubb, ministre finnois des Affaires étrangères, qui a annoncé comme une grande victoire l’envoi de vingt (et peut être même trente) observateurs à Gori. Gori, ville natale de Staline est située en territoire géorgien, juste au sud de l’Ossétie du sud ; il aurait pour cela obtenu l’accord de Moscou. « Saakachvili, combien de divisions ? », aurait demandé Joseph Vissarionovitch Djougachvili…

Tout cela n’est guère moral ? Evidemment pas. Il ne s’agit pas de savoir qui est le plus moral, mais, comme toujours, qui est le plus fort. Ainsi va la diplomatie. Et puis, la Géorgie tout le monde s’en fout. Jacques Chirac aurait dit : « ça me fait pas bouger l’autre. » La grande erreur, et probablement la perte du président géorgien aura été de croire que tout le monde allait le soutenir. Pas la peine de faire des études de droit international à Kiev, Strasbourg et New York pour être aussi naïf.

Tout cela n’est pas juste ? Certes non. Reste une perspective plus inquiétante, que les journalistes se gardent bien d’analyser. Dimitri Medvedev a pourtant été très clair lors de deux apparitions à la télé. Dans la première, il affirmait que la Constitution lui faisait obligation de défendre les citoyens russes « où qu’ils se trouvent ». La deuxième fois, il a enfoncé le clou : « La Russie n’acceptera pas que l’on tue des citoyens russes nulle part dans le monde. » Une déclaration de cette eau met en route les gyrophares de tout diplomate qui se respecte : trois quarts des 75 000 habitants de l’Ossétie du Sud ont un passeport russe. De même qu’un nombre impressionnant d’habitants d’Ukraine, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Bref, il faut prendre ces déclarations au premier degré. Medvedev dit aimablement aux Européens qu’il les tient par la barbichette. Alors, la Géorgie, vous pensez !

Message particulier

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Nicolas Sarkozy a choisi le Figaro pour exhorter le président russe, Dmitri Medvedev, à retirer les troupes russes en Géorgie. Ouf ! on a eu chaud : il aurait pu choisir Paris Match ou se contenter d’envoyer un sms. La prochaine fois, il faudra lui conseiller de faire plus direct qu’une annonce dans le journal et utiliser la visite d’Etat ou la ligne rouge pour contacter le Kremlin.

Oublier Pristina ? Pas si simple

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Ce n’était pas une solution mais il n’y en avait pas d’autre. On ne saurait dire que les diplomates qui, à Pristina, Bruxelles, Paris, New York, Washington et Berlin, ont bricolé le Kosovo indépendant, soient très fiers de leur créature. Ils sont bien placés pour savoir que le nouveau confetti étatique qui vient de surgir dans les Balkans est un pur produit de leur impuissance. Incapables d’imaginer un autre chemin que celui sur lequel ils étaient engagés, ils se sont rués tous ensemble vers le précipice – encore une course de canards sans têtes comme dirait Luc Rosenzweig. La machine était lancée depuis juin 1999. Le plus simple était de s’en tenir aux promesses faites aux Albanais sans se montrer trop regardants sur les contreparties que l’on exigeait d’eux. Il est vrai qu’aux tarifs pratiqués par l’ONU et les autres boutiques internationales installées à Pristina pour guider le Kosovo vers un avenir radieux, on s’habitue vite à regarder ailleurs dès qu’un problème surgit et à éviter tout ce qui pourrait en créer. La MINUK, administration onusienne créée en 1999 pour gérer les affaires civiles du protectorat militaire de l’OTAN – et, accessoirement, garantir le caractère multiethnique des institutions s’est donc soigneusement employée à ne rien faire qui aurait pu froisser ceux à qui on avait promis les clés de la province.

Pas de vagues, des rapports encourageants à New York ou Bruxelles et quelques articles de presse enthousiastes : muni de ce viatique, n’importe quel petit malin bombardé conseiller d’un ministre fraîchement passé du treillis au costard-cravate est assuré d’avoir payé les traites de sa maison de campagne bien avant que le gouvernement du nouvel Etat soit en état de gouverner. Alors que les « onusiens » s’apprêtent mollement à plier bagages, les fromages les plus convoités ces jours-ci sont quelques dizaines de postes directement financés par la Commission européenne au titre du programme support police : 1200 € par jour, nets d’impôts, sans oublier le précieux per diem qui couvre les dépenses quotidiennes, sachant que voitures et téléphones sont à la charge de l’employeur, autrement dit du contribuable européen. Pour mériter ces largesses, il faut mener des enquêtes serrées sur Google, participer à d’innombrables réunions, boire des litres de café et prodiguer d’enthousiastes encouragements à des Albanais dont la bonne volonté est souvent l’unique compétence. Ainsi va le grand circus international.

Le plus cocasse est qu’à Pristina comme à Belgrade, l’unique horizon promis aux populations pour leur faire avaler la pilule du présent est l’adhésion à notre merveilleuse usine à gaz européenne. Et ça marche…Leurs grands-parents voulaient régénérer le genre humain. Epuisés par des décennies d’affrontements à plus ou moins bas bruit, gavés d’identité, Serbes et Albanais ont en commun une volonté farouche de s’adonner aux délices du marché mondial. Et ils pensent – peut-être à raison – que la baguette magique européenne transformera leurs citrouilles en carrosses avec le moins de casse possible. On veut du cash, pas des romans. Ce pragmatisme désenchanté explique que le logo européen opère comme un totem laïque, au point de figurer sur le drapeau – assez ridicule il faut bien le dire – du Kosovo nouveau. « Avec moi vous entrerez dans l’Union » : ce slogan est devenu l’archétype de la promesse électorale. Après tout, on peut les comprendre. L’Histoire, ils en ont soupé. L’Europe, c’est la promesse d’y échapper.

Seulement, il ne suffit pas d’empiler des technos, des grands principes, de l’argent international, des grosses voitures pour créer un Etat. En attendant la fin de l’Histoire, reste une situation inextricable, ubuesque sur le plan légal, incertaine politiquement et désespérante économiquement. Cinq membres de l’UE n’ont pas reconnu le nouvel Etat. Anticipant les ennuis, les ministres européens des Affaires étrangères avaient adopté une position commune en vertu de laquelle… chaque pays pourrait déterminer librement sa position (ce n’est pas une blague). Résultat : en théorie, l’Union ne peut pas, en tant que telle, avoir des relations avec cet Etat mal-né, reconnu seulement par 45 pays. Même chose, évidemment, pour l’ONU. Le hic, c’est que la MINUK est maintenant supposée refiler le bébé à EULEX (prononcer youlex), mission européenne chargée d’aider le gouvernement du Kosovo à accoucher d’un Etat de droit. Mais ni l’ONU, ni l’UE, entravées par leurs divisions, ne sont en mesure de définir les modalités, l’une de sa sortie, l’autre de son entrée en fonctions. Présent à Pristina depuis plusieurs semaines, le patron de EULEX, le général français Yves de Kermabon, peine à trouver des locaux pour ses troupes. Tout juste a-t-il pu négocier un accord technique sur le transfert de la MINUK à EULEX de certains équipements et du parc automobile, accord qui a immédiatement provoqué les hauts cris de Belgrade.

Choses vues en Ossétie du Sud

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1 J’arrive à Moscou, aéroport de Cheremetievo. L’été russe est beau. Je fais les 60 kilomètres jusqu’au Kremlin dans une Zil affrétée par le président Medvedev. Comment ce chef d’Etat assiégé par l’Amérique, l’Otan, les terroristes islamistes de Tchétchénie et du Daghestan, et maintenant l’agression géorgienne de ce Saakachvili couvert du sang encore fumant des Ossètes et des Abkhazes, peut-il avoir le temps et la délicatesse de penser à ce détail ?
Il fait nuit quand j’arrive dans le bureau du président de la Russie. L’homme a l’air tendu, mais souriant. De beaux cernes indiquent les nuits sans sommeil. « Je vous remercie d’être venu. Je ne suis pas sûr que le monde nous comprenne. Je compte sur vous. Il faut leur dire. »
J’ai la gorge serrée. Maxime Gremetz, qui m’accompagne, retire ses lunettes. Il pleure franchement.
Soudain une porte dorée s’ouvre. C’est Poutine, le Premier ministre, qui vient nous souhaiter la bienvenue. Son regard est triste. Je me lève pour lui serrer la main. Il préfère une accolade. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’accolade d’un héros. Je sens l’étreinte musclée, je pense à ses années de luttes au KGB contre les agressions yankees, puis à la tête de l’Etat russe, contre les oligarques mafieux, les fous furieux islamistes de Grozny… Et maintenant le génocide perpétré par les Géorgiens appuyés par l’Otan, la CIA, les technocrates bruxellois et l’OMC. Un génocide contre un peuple courageux et fier, un peuple de bergers héroïques : les Ossètes.
– Allez les voir, me dit Poutine. Allez voir cette horreur. Témoignez.
Maxime, maintenant, sanglote carrément.

2. Vladikavkaz. Ossétie du Nord. Ce qui frappe, dans la capitale d’Ossétie du Nord, QG des forces russes de la paix, c’est la détermination de ces jeunes soldats virils venus de toutes les républiques du pays. Ils chantent joyeusement, fraternellement. On joue aux cartes et on fume autour des chars. Derrière la détente, certains regards ne mentent pas : les combats ont été durs contre les hordes sauvages de Saakachvili le fantoche. Depuis cette nuit du 8 août quand la fureur homicide de Tbilissi s’est déployée, ces soldats ont peu dormi.
« Je suis fier d’eux, me déclare le major Polikarpov. Vous savez, mon grand père est mort en arrêtant les nazis à Stalingrad. Je ne pensais pas devoir remettre ça un jour. »
Il me tend un papirosse, ces cigarettes au bout cartonné, que fume l’armée sov…, euh russe. Polikarpov a les yeux fixés sur la crête de la montagne caucasienne. De l’autre côté, c’est l’enfer. Il n’a pas besoin de me le dire. Je le vois dans ses yeux clairs de soldat de tous les combats antitotalitaires.
Maxime Gremetz tousse un peu. Il ne fumait plus, mais là l’émotion est trop forte et il a accepté le don, simple et essentiel, du major Polikarpov.

3. Tskhinvali, capitale de la courageuse Ossétie du Sud. C’est une ville en ruines comme j’en ai déjà tant vu. Bagdad, quand la garde républicaine de Saddam se battait maison par maison contre les forces du Mal yankee, Belgrade sous les bombes de l’Otan quand ce pauvre Slobodan m’adjurait de dire la vérité, là-bas, en Occident, Jenine après le rezzou sioniste de Sharon, Villiers-le-bel lors de la reprise en main par les CRS sarkozistes.
Les hélicoptères de combat, siglés de l’étoile rouge, filent dans le ciel bleu. Ils rassurent une population traumatisée depuis ces nuits tragiques, quand le déluge de feu géorgien s’est abattu.
Une vieille dame s’approche de Maxime. Son visage est ridé mais beau. Elle nous dit quelque chose. Mes rudiments d’Ossète me permettent de saisir l’essentiel. Il y avait des « conseillers » américains dans les combats. Ils ont encouragé les massacreurs géorgiens à s’acharner sur l’hôpital de la ville.
L’hôpital de la ville, témoignage du martyre ossète.
Des blessés dans les caves, partout. L’un d’eux me saisit la main. Il me parle mais mon ossète du sud, cette fois, n’est pas suffisant. Une doctoresse russe bénévole, au visage épuisé mais étrangement rayonnant, me raconte. « C’est un berger. Il est descendu des montagnes dès l’arrivée des Géorgiens. Avec quelques camarades, ils ont repoussé les blindés de la clique fasciste de Tbilissi avec leurs fusils de chasse. Ils ont gagné des heures précieuses pour permettre aux sov, euh aux Russes d’arriver et de renverser in extremis la situation. »
La doctoresse me traduit toujours.
Son profil est le profil même de la liberté, de la lutte contre l’impérialisme marchand. C’est le même que celui des doctoresses cubaines dans les barrios de Caracas où elles aident Chavez avec une abnégation qui fait honneur au genre humain.
Nous l’invitons à prendre un verre dans un des derniers cafés de Tskhinvali.

4. Gori. Gori humiliée, Gori dévastée, mais Gori libérée. La statue de Staline, l’enfant de la cité, est miraculeusement intacte, malgré la brutalité des combats. Le colonel Andropov me fait écouter, dans son QG, les communications entre unités géorgiennes à quelques kilomètres de là. De temps à autre, au milieu des interférences, on entend la voix grasse, la voix pleine de cholestérol, des « amis américains ». La voix de l’horreur.
Maxime frémit, tout comme moi.
On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas.

La grande môme

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Des statistiques trop mouvantes

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Chaque semaine, c’est la même satisfaction, et chaque semaine c’est le même vertige. En recevant mon exemplaire de The Economist, je sais que je trouverai, niché dans sa sobre maquette, un étonnant résumé du monde. Je ne parle pas des analyses, mais de l’irrésistible talent qu’a l’hebdo des dominants pour mettre la réalité en pourcentages et en courbes et multiplier les encadrés qui frappent l’imagination en chiffrant le monde tel qu’il va.

Cette semaine, The Economist publie le classement des capitales en fonction de leur « urban competitiveness ». Le Webster indiquant que la moitié du vocabulaire anglophone vient du français, il est inutile, j’imagine, de traduire. Alors, allons droit aux résultats. Car cette rivalité-là a son petit fumet Jeux Olympiques – c’est qui les champions du monde, hein ? Oh ! Je ne suis pas dupe : depuis que j’ai appris que « le fameux » classement de Shanghai des meilleures universités du monde était en réalité un bricolage solitaire, et qu’il était néanmoins repris partout sans examen… Et pas naïf non plus : la série d’études et de classements publiée par les médias français depuis deux ans était on ne peut plus claire sur le manque d’attractivité de Paris et de l’Ile-de-France.
Fataliste, donc, je pose l’œil sur l’oracle statistique. Surprise ! Paris arrive quatrième sur les cinq cent plus grandes villes du monde. Quatrième ! Médaille de zinc, en somme, ce qui n’est pas si mal. Juste derrière Tokyo, capitale de la seconde puissance économique mondiale, et à quelques coudées de New York et Londres. Du coup, je ne cherche pas même à décortiquer la méthode selon laquelle a été établi ledit classement : je l’adopte tel quel.

Je dois confesser avoir fait de même au sujet de la richesse des nations. J’appartiens à la génération à laquelle on avait enseigné que les pays se classaient selon leur PNB – ou, pour le dire en français : en fonction de la richesse qu’ils produisent chaque année. Leurs revenus, quoi. « Eh ! bien, tout faux ! » m’ont un jour annoncé Le Figaro et The Economist : l’heure est désormais au PPP. Prononciation : pi-pi-pi. Signification : purchase power parity. Là, je traduis tout de même : parité du pouvoir d’achat. Mode de calcul implacablement novateur, le PPP prend en compte les prix réels. Je traduis encore : si un Chinois gagne mille dollars par mois et un Américain dix mille, mais qu’à consommation équivalente (Coca, MacDo, essence, loyer d’un trois pièces, etc.), le Chinois ne dépense que cinq cents dollars pour vivre quand l’Américain en dépense huit mille, alors on se doit de conclure que cinq cents dollars à Beijing en valent huit mille à Washington. Et donc que le Chinois est en réalité seize fois plus riche que ne le disaient ces ânes de l’OCDE (75016 Paris). A l’échelle des nations, bien sûr, cela bouleverse la hiérarchie, faisant de la Chine la médaille d’or devant les USA et loin devant le Japon, rattrapé par l’Inde. Quant à la France, je ne vous dis pas : quinzième ou vingtième selon les classements, loin, très loin du podium. De quoi faire prendre la porte à Lagarde.

Quand on est cocardier et de nature sensible, le mieux est donc encore de choisir ses statistiques sur mesure. Voyez les Jeux Olympiques : en principe, le classement par nations se fait au nombre de médailles d’or. Le seul métal qui compte. Ce qui donne, à l’instant où j’écris, le podium suivant : Chine (43), USA (25), Royaume-Uni (14). France : quatre médailles d’or, onzième rang, entre l’Ukraine et la Roumanie. Pas brillant. Mais dans son édition on line, le Wall Street Journal a trouvé la parade : un classement comptabilisant le nombre total des médailles – après tout, l’argent ne vaut pas des clopinettes ! Et illico le podium en est chamboulé : USA (77), Chine (76), Russie (40)… et France (30). Médaille de zinc, là encore ! Epatant, non ? Car, en vérité, le seul calcul raisonnable, c’est de considérer les statistiques, qui disent tout et notamment son contraire, comme les nouvelles du JT. Et de ne s’attacher qu’aux plaisantes.

E pur si muove

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Belle image que celle de Ségolène Royal recevant le Dalaï Lama. Tandis que le prix Nobel de la paix l’écharpait vigoureusement, l’ex-candidate socialiste a affiché sa détermination à agir pour les tibétains : « Dès la semaine prochaine je vais demander un visa pour me rendre au Tibet, je crois que les choses pourront ainsi bouger. » C’est sûr, à commencer par l’avion qui l’emmènera au Tibet.

Vous êtes dans le rouge ? Devenez socialiste !

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C’est une nationalisation – qui ne dit pas son nom. Et ça se passe aux Etats-Unis. Le gouvernement fédéral vient bel et bien de prendre le contrôle des deux plus gros acteurs du marché du crédit immobilier, Freddie Mac et Fannie Mae (les « sœurs »), victimes de leur politique irresponsable d’attribution de prêts. Washington n’a pas opté pour une nationalisation pure et simple, qui aurait imposé l’inscription au budget fédéral des dettes des deux établissements et plongé encore plus profondément dans le rouge les comptes publics américains. Dans la réalité, cela revient exactement au même : en contrepartie de la garantie de ces dettes, le gouvernement détient des titres qui font de lui un actionnaire privilégié – les autres étant plus ou moins dépouillés : les titres ordinaires (common shares) ne vaudront plus rien, et les actions dites prioritaires ne donneront plus droit au versement de dividendes. Le gouvernement entend stabiliser les deux organismes de crédit pour les vendre – probablement après les avoir dépecés -, une fois la tempête financière passée.

L’opération paraît raisonnable. Ces mesures interventionnistes qui fleurent l’économie d’Etat peuvent néanmoins surprendre quand on se rappelle que Bruxelles trépigne dès qu’un gouvernement tente trop ouvertement de sauver une entreprise en difficulté, et alors que les Etats-Unis sont considérés comme la Mecque du néo-libéralisme échevelé qui a pris la suite du capitalisme de papa. Après tout, conformément à la règle d’or de l’économie libérale, ils auraient pu choisir de faire payer les pots cassés aux noceurs. Seulement, voilà, « Fannie » et « Freddie » sont trop grandes pour qu’on les abandonne au marché et à sa logique du « crime et châtiment ». A elles seules, les deux « sœurs terribles » détiennent la moitié du marché américain du crédit immobilier, leur chiffre d’affaires avoisinant la somme astronomique de 6.000 milliards de dollars.

Fannie Mae (Federal National Mortgage Association) et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage Corporation) ont été respectivement fondées par le gouvernement américain en 1938 et 1970 pour développer et solidifier le marché du crédit immobilier. La principale mission de ces deux agences fédérales devenues par la suite des entreprises privées est de pourvoir en fonds les établissements distributeurs de crédits immobiliers : en somme, elles font office de « banques des banques ». Leur blason d’ex-agences gouvernementales leur a valu la confiance quasi absolue des marchés – brevet qui n’est pas seulement honorifique, car elles bénéficient d’un loyer de l’argent plus faible que les autres banques. En clair, les deux sœurs payaient moins cher les fonds qu’elles levaient, ce qui leur a permis de devenir de véritables géantes durant la décennie du « boom » immobilier. Seulement, dans un climat de taux baissiers, les marges se sont amenuisées. L’avidité conjuguée des actionnaires, des détenteurs d’obligations et des cadres dirigeants a poussé les deux banques à essayer de doper leurs performances en opérant dans le secteur des subprimes, les fameux prêts à risque et à rendement plus élevés. Cette stratégie devait « pimenter » les rendements, gonfler les résultats, et avec eux le prix de l’action, les dividendes et, last but not least, les bonus des dirigeants. On sait ce qu’il en est advenu.

Lorsque la bulle immobilière a éclaté, les deux sœurs ont subi l’onde de choc de plein fouet. En effet, les prêts à haut risque se sont vite révélés être un abîme sans fond. Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement américain a d’abord hésité avant de se décider à agir avec pragmatisme, sans se montrer trop sourcilleux sur la doctrine. Par gros temps, le capitalisme a besoin d’un parapluie, voire d’une bouée de sauvetage. Et peu importe que cela soit peu libéral. Bref, en matière de politique économique, le président Bush semble avoir fait sien le slogan des pacifistes européens d’antan – better red than dead. Il a bien raison.

Psychologie para

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Commandant en second des parachutistes russes, le général Viacheslav Borisov est un parfait connaisseur de la Géorgie, puisqu’il y a servi pendant cinq ans sur la base de Batoumi. Comme le général semble se plaire à revenir là où il a déjà sévi, nous recommandons aux habitants de Toulouse de se méfier : le général Borisov a été aperçu du 4 au 8 décembre 2006 aux abords du Capitole. Le motif officiel de sa présence dans la ville rose, selon le communiqué signé à l’époque par l’agence Ria Novosti, c’était un voyage d’étude du « processus d’instruction et d’entraînement dans l’Ecole de parachutisme de la brigade ». Visiblement, cela a marché. Et s’il lui prenait l’envie de revenir ?