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Tintin et les Soviets

Tintin et les Soviets

Il faudra définitivement s’y faire, la géopolitique n’a rien à voir, ni avec la morale, ni avec les bons sentiments mais avec la puissance, celle des gros bras qui veulent être les caïds de la cour de l’école. En lisant et en écoutant les uns et les autres, on sait qui a gagné et qui a perdu. Tintin Saakachvili 0, le Soviet Medvedev 1. Sauf que généralement, on emballe ces faits bruts de grands principes. Cette fois-ci, on n’a pas fait tant de chichis.

Le Kremlin tremble encore sur ses bases, après que les ministres des Affaires étrangères de l’OTAN ont décidé de geler les rencontres du Conseil Russie-Otan, lors de leur réunion à Bruxelles, le 19 août dernier. “On ne claque aucune porte, mais il faut bien commencer quelque part”, a dit le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, lorsqu’il a annoncé cette insupportable mesure de rétorsion. Pour sûr, il va falloir installer une cellule de soutien psychologique dans les antichambres du président et du Premier ministre russes.

Et le héros auto-proclamé du nationalisme géorgien, le grand stratège Saakachvili ? Il y a fort à parier que son avenir n’est pas des plus brillants, et que lors des prochaines élections il tombera dans l’oubli, peut-être même avant, si une occasion se présente. Parce que, à part Georges Doublevé, qui n’a jamais rien compris à rien, il n’y a plus personne pour le soutenir. Si vous étiez chef d’Etat ou de gouvernement, soutiendriez vous un boutefeu devenu cinglé après avoir viré autocrate qui allumerait la mèche juste là où c’est vraiment dangereux ? Vous vous diriez, parce que vous êtes responsable, qu’il faut vous débarrasser au plus vite d’un type aussi peu fiable, qui veut vous tordre le bras et vous obliger à le soutenir alors qu’il s’attaque avec trois pétoires au caïd de la cour d’école.

Il suffit de lire le communiqué des ministres des Affaires étrangères qui ne veulent claquer aucune porte, mais qui sont bien obligés de faire quelque chose. Avis aux populations : un tel communiqué se lit toujours, et dans tous les cas, en commençant par la fin. Au début, on met de la ganache pour les journalistes et les spin doctors. En diplomatie, la règle est in cauda venenum. Dans la queue du communiqué, donc, le venin de l’OTAN affirme donc que, bien sûr, on en reste aux “aspirations” de la Géorgie telles que prises en compte lors du dernier Sommet de l’OTAN à Bucarest, que l’on reverra tout cela en décembre prochain, “compte tenu des changements” de la situation. Jaap Scheffer, le secrétaire général, qui peut se permettre de dire ce que les ministres doivent taire, était même très clair lors de sa conférence de presse préparatoire le 18 août : le communiqué de Bucarest, a-t-il rappelé, dit que la Géorgie a vocation à entrer dans l’OTAN “un jour”, ce qui veut dire entre demain matin et sine die. L’option sine die vient de faire un grand bond en avant dans le CAC 40 diplomatique…

Les ministres de l’OTAN ont aussi approuvé l’initiative à grande portée de l’OSCE. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe est un sous-machin créé avant l’écroulement de l’Empire rouge. Basée à Vienne cette organisation est présidée actuellement ad interim par Alexander Stubb, ministre finnois des Affaires étrangères, qui a annoncé comme une grande victoire l’envoi de vingt (et peut être même trente) observateurs à Gori. Gori, ville natale de Staline est située en territoire géorgien, juste au sud de l’Ossétie du sud ; il aurait pour cela obtenu l’accord de Moscou. “Saakachvili, combien de divisions ?”, aurait demandé Joseph Vissarionovitch Djougachvili…

Tout cela n’est guère moral ? Evidemment pas. Il ne s’agit pas de savoir qui est le plus moral, mais, comme toujours, qui est le plus fort. Ainsi va la diplomatie. Et puis, la Géorgie tout le monde s’en fout. Jacques Chirac aurait dit : “ça me fait pas bouger l’autre.” La grande erreur, et probablement la perte du président géorgien aura été de croire que tout le monde allait le soutenir. Pas la peine de faire des études de droit international à Kiev, Strasbourg et New York pour être aussi naïf.

Tout cela n’est pas juste ? Certes non. Reste une perspective plus inquiétante, que les journalistes se gardent bien d’analyser. Dimitri Medvedev a pourtant été très clair lors de deux apparitions à la télé. Dans la première, il affirmait que la Constitution lui faisait obligation de défendre les citoyens russes “où qu’ils se trouvent”. La deuxième fois, il a enfoncé le clou : “La Russie n’acceptera pas que l’on tue des citoyens russes nulle part dans le monde.” Une déclaration de cette eau met en route les gyrophares de tout diplomate qui se respecte : trois quarts des 75 000 habitants de l’Ossétie du Sud ont un passeport russe. De même qu’un nombre impressionnant d’habitants d’Ukraine, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Bref, il faut prendre ces déclarations au premier degré. Medvedev dit aimablement aux Européens qu’il les tient par la barbichette. Alors, la Géorgie, vous pensez !


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GS
Journaliste et traducteur, Gérard Scheer a fait sa carrière à Radio France et France Télévisions. Il a été directeur des relations extérieures de l'Otan et sévit aujourd'hui sur le carnet <a href="http://carnet.causeur.fr/homoimbecillus/">Homoimbecillus</a>.

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