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60 millions d’administrés

Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ?


Ils auront essayé. Au moment où nous bouclons, on ne sait pas si Michel Barnier et son ministre de la Fonction publique Guillaume Kasbarian réussiront à inscrire au budget les 5 milliards d’économies annoncées le 27 octobre – et qui sont des efforts demandés aux fonctionnaires. À vrai dire, nous ne savons pas s’il y aura encore un gouvernement au moment où vous lirez ce numéro.

Elisabeth Lévy présente notre grand dossier du mois

On devrait pouvoir discuter au cas par cas des mesures proposées. Benjamin Amar et Henri Guaino ont d’excellents arguments pour justifier la différence de régime public/privé en matière de retraite ; Stéphane Germain et Benoît Perrin, de tout aussi excellents pour la récuser. Après tout, le statut de la Fonction publique repose sur un contrat entre la nation et ses fonctionnaires : chargés de mettre en œuvre l’intérêt général, ils bénéficient de protections dérogatoires – à commencer par la garantie de l’emploi. Il n’est pas scandaleux de se demander si la contribution des deux parties est équitable et si les dérogations sont toutes légitimes (les différences de revenu justifient-elles encore tous les avantages ?).

Seulement à peine envisage-t-on de toucher à une virgule du statut de la Fonction Publique (ou de l’interminable liste de ce que les syndicats appellent avantages acquis et certains Français, des privilèges) qu’on a droit un interminable chœur de pleureuses outragées et drama queens indignées, prélude à des manifestations de plus en plus faiblardes, mais qui enquiquinent tout le monde. « Brutalité inouïe », gémit je ne sais plus qui. Comment, nous qui tenons le pays, qui sommes au service des autres, tout ça pour une misère, vous voulez notre mort ? À entendre certains syndicalistes, la population est portée à bout de bras par une armée de bons samaritains. Comme dans les pubs de la MAIF où les infirmières ne sont jamais revêches. Épargnés par la progression de l’individualisme comme la France par le nuage de Tchernobyl, ils n’ont pas d’intérêts puisqu’ils défendent les vôtres. Dans ce dispositif mythologique, toucher au jour de carence, c’est s’en prendre à la République. Sauf que c’est souvent le corporatisme qui avance sous le masque du bien commun.

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Quoi qu’on pense de ce rêve libéral, les faits sont têtus, les chiffres aussi. Tout le monde ou presque admet qu’il faut faire des économies budgétaires substantielles. La rémunération des personnels représentant un quart des dépenses de l’État, on ne voit pas comment on la sanctuariserait. Ni pourquoi. Cela ne signifie pas que les fonctionnaires sont responsables de tous nos maux, ni qu’ils ne sont jamais responsables de rien, mais qu’ils doivent contribuer à l’effort collectif. Tant que le FMI n’est pas à Bercy, personne ne propose de réduire leur traitement – d’autant qu’en quelques décennies, beaucoup ont connu, comme les salariés du privé, un déclassement significatif. La seule variable possible, ce sont les effectifs. Sauf à prétendre que les 5 millions d’agents publics ont tous une indiscutable utilité sociale, ce que démentent des centaines de rapports et l’expérience concrète de tout citoyen.

Services de contrôle et d’administration pléthoriques

Certes, la caricature qui dépeint les fonctionnaires en tire-au-flanc subventionnés et ronds-de-cuir obtus est aussi fausse que l’image pieuse. On connaît tous des profs qui ne lâchent pas, des aides-soignantes dévouées, des policiers qui ne voient jamais leur famille. Et même des énarques qui tiennent la boutique sans compter leurs heures – ce qu’on appelait autrefois des grands commis de l’État. On connaît aussi des profs qui font de l’endoctrinement propalestinien (et des fautes d’orthographe), des bureaucrates qui se font les ongles, des guichetiers qui ferment à 17 h 00 au nez d’une mère qui poirote depuis deux heures – revenez demain. Notez, il y a de moins en moins de guichets. Mais toujours autant de postes. Alors, c’est peut-être mesquin, mais les Français font leurs comptes : quel service pour quel coût ? Et ils ont du mal à avaler la fable du manque de moyens, inoxydable mantra des syndicats.

Les fonctionnaires, ça n’existe pas. Il y a sans doute parmi eux la même proportion de feignants et de travailleurs que dans le reste de la société. Pierre Vermeren démontre que le problème, ce ne sont pas les individus mais le système qui les fabrique, les organise, les commande. Si dans ce service d’un rectorat, les agents regardent des séries à partir du mercredi, ce n’est pas par paresse, c’est parce qu’il n’y a pas de boulot mais que les postes sont budgétés.

À l’évidence, ce n’est pas dans les effectifs de terrain – professeurs, policiers, infirmières – que se situent les gisements d’emplois inutiles, mais dans la territoriale et dans les pléthoriques services de contrôle et d’administration. À l’exception de celles qui ont donné des pouvoirs aux maires, les lois de décentralisation n’ont pas rendu le pouvoir aux citoyens, elles ont multiplié les centres de décision et les bureaucraties afférentes favorisant un clientélisme qui n’est pas seulement le fruit du cynisme électoral. Comme le raconte Gil Mihaely, dans une petite ville, l’emploi public fait souvent office de service social. On pourrait aussi évoquer ces pléthoriques services culturels clonés quatre ou cinq fois parce que toute collectivité digne de ce nom doit disposer d’une direction du spectacle vivant.

Or, tout emploi public devient un droit acquis. Si l’agent concerné ne répond plus aux besoins, on crée un autre poste qui devient à son tour un droit acquis. Résultat, l’administration (au sens large) fonctionne comme une entité autonome qui grossit par auto-engendrement sans que personne puisse enrayer le processus. Au cours de la même période, le nombre d’agriculteurs a été divisé par quatre et celui des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, multiplié par trois.

Ce n’est pas seulement la logique interne de l’institution qui est en cause, mais les exigences d’une société procédurière rongée par la défiance. Nous voulons des protections, des garanties, des normes, des obligations contractuelles, des droits opposables. Si j’ai le droit de savoir ce qu’il y a dans mon assiette, il faut des armées de « petits hommes gris », comme dit Pascal Praud, pour édicter normes, nomenclatures et procédures, et des bataillons d’agents pour vérifier leur mise en œuvre, contrôler les vérifications, surveiller les processus, ouvrir les parapluies. Pour réformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires.

Tout ça pour ça

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Après le vote de la mention de censure par l’Assemblée nationale hier soir, Michel Barnier présentera à Emmanuel Macron la démission de son gouvernement ce matin à 10 heures. L’irresponsabilité de la classe politique est dénoncée, alors que la France n’a pas voté son budget, et que nos partenaires européens regardent avec circonspection l’immaturité politique de ce qu’ils appelaient autrefois la « grande nation ». L’analyse politique de Céline Pina.


Le gouvernement Barnier n’aura duré que trois mois. Et sa fin aura été spectaculaire. À défaut d’être capable de proposer aux Français une catharsis préalable à un nouveau départ, l’hémicycle est en train de réhabiliter le théâtre de Guignol. 

Le PS, hier parti de gouvernement, sombre avec les LFIstes

Cette censure marquerait-elle le retour du parlementarisme ? Si c’est le cas, il faut reconnaître que le parlementarisme ne fait pas envie: médiocrité des hommes, absence de vision, sens des responsabilités absent, pulsions érigées en normes de conduite. Et ce n’est pas seulement le cirque permanent de LFI qui sidère les Français, mais l’absence de toute hauteur de vue – y compris de la part de ceux qui devraient être des repères ou des vigies.

Était-il opportun de faire tomber le gouvernement maintenant, alors qu’il n’existe aucune solution pour mettre fin au blocage institutionnel que nous vivons? La réponse la plus rationnelle était « non », mais il arrive qu’un processus échappe à ses instigateurs. C’est toujours le cas quand la passion prend le dessus sur la raison.

Les Français pourraient rapidement regretter M. Barnier

Michel Barnier s’est révélé un très bon Premier ministre. D’abord et avant tout parce qu’il a redonné de la dignité et de la crédibilité à cette fonction. Son calme, son sang-froid, sa forme de détachement et sa combativité tranquille ont été reconnus par les Français comme des caractéristiques d’homme d’Etat. Un genre qui paraissait avoir été dissous dans le happening permanent et les montagnes russes gratuites qui paraissent être la marque de l’adulescent du 55 Rue du Faubourg Saint-Honoré qui refuse obstinément de ranger sa salle du trône… Les Français sont donc en train de lui préparer ses cartons.

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Car si Michel Barnier est tombé, ce n’est pas lui qui était visé. Il a pris la balle de la censure, mais il n’en était pas la cible. Celui dont une majorité des Français attend la chute est le président de la République. Triste destin politique où la seule manière de poser un acte attendu par la nation est la démission. Et on ne parle donc pas de celle du Premier ministre.

Bal des faux-derches

Dans ce bal des faux-culs, le PS a montré qu’il avait perdu jusqu’au sens de l’honneur, puisque d’honneur il n’a plus depuis qu’il trouve normal de s’allier avec un parti extrémiste qui prône l’antisémitisme et appelle « résistants », des terroristes. On n’attendait rien d’Olivier Faure, il est destiné à finir dans les poubelles de LFI, mais on aurait pu espérer que François Hollande ait quelque sens des responsabilités. Peine perdue, confit en aigreur, ce dernier a saisi l’occasion de se venger de l’humiliation que lui avait fait subir Emmanuel Macron en l’empêchant de se représenter en 2017. Entre l’intérêt général et le règlement de comptes, M. Hollande a choisi comme d’habitude de tirer la France vers le bas, ce qui ne le grandit pas. Un ancien président ne devrait pas agir comme ça, mais sans doute ne le comprendra-t-il jamais. Seuls quelques députés proches de Carole Delga ont refusé de voter la censure.

Le député de la Corrèze François Hollande a voté la censure. OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Marine amère

Marine Le Pen, elle, n’a pas supporté que le procès des assistants parlementaires du RN puisse potentiellement l’empêcher de se présenter à la prochaine présidentielle. Elle l’a d’autant plus mal vécu que les manipulations consistant à utiliser des assistants pour faire un travail politique plus large que strictement parlementaire est une donnée de base de la vie politique, et que les partis ont toujours tous eu leur méthode pour que l’Assemblée nationale, le Sénat ou le parlement européen servent de réservoir et financent partiellement l’armée de petites mains des partis… Mme Le Pen a pu légitimement avoir l’impression de tomber là où d’autres se sont gavés pendant des années, sans être inquiétés. D’autant qu’au plus haut niveau de l’État, notamment dans l’entourage du président, de Richard Ferrand à Alexis Kohler, l’existence d’affaires relevant de l’enrichissement personnel a été dénoncée (affaire des Mutuelles de Bretagne, affaire MSC) et qu’il a pu être constaté une absence de célérité et d’efficacité de la Justice inversement proportionnelle à l’énergie dépensée quand il s’agit des adversaires du pouvoir… L’affaire Fillon en est l’illustration la plus notable.

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Mais ce qui fait la noblesse de l’homme d’État, c’est de choisir l’intérêt général même quand, et surtout quand, il y a des enjeux personnels. Là est la grandeur du politique. Ce n’est pas le choix qu’a fait Marine Le Pen. Elle a donc parfaitement réussi sa stratégie de normalisation, elle agit exactement comme les autres leaders !

Jusqu’en 2027, quoi qu’il en coûte !

C’est donc reparti pour un tour de manège. Si le jeu des noms peut occuper quelques Français un temps, la situation délicate du pays, elle, n’est pas prête de s’améliorer. On ne voit pas comment le nouveau Premier ministre qui sera nommé pourra faire mieux que Michel Barnier puisqu’il n’aura pas plus de majorité que le Savoyard et encore moins de légitimité que lui. C’est au point que le principal atout d’un des noms qui revient ce matin sur toutes les lèvres comme chef du gouvernement putatif, François Bayrou, est mis en avant parce qu’il a donné son parrainage à Marine Le Pen, l’a soutenue dans l’affaire des attachés parlementaires et qu’il est un fervent défenseur de la proportionnelle, cette machine à rendre un pays ingouvernable… Bref, les principaux atouts de M. Bayrou sont sa compatibilité avec la patronne du RN. C’est dire son peu de forces propres.

La farce va donc continuer, seuls les ingrédients seront modifiés à la marge. Cette expérience aura néanmoins révélé deux hommes, Michel Barnier et Bruno Retailleau. Le ministre de l’Intérieur a notamment donné le sentiment que l’on pouvait agir sur les dossiers sécurité et immigration et sortir de l’impuissance qui caractérise le discours du centre et de la gauche. 

Une seule question importante reste sur la table: la nomination d’un Premier ministre nous sortira-t-elle du blocage? Tout le monde sait que la réponse est non, et les citoyens attendent aujourd’hui de pouvoir tourner la page du macronisme. Ils risquent d’être déçus, car s’ils ont élu Jupiter, ils se retrouvent ce matin avec Arapède 1er, bien déterminé à ne pas lâcher son rocher…

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Julia et les milliardaires

Julia Cagé lutte contre la mainmise des milliardaires sur les médias, tout en occupant plus de plateaux télé et de conseils d’administration qu’eux: l’économiste vedette est devenue une sorte d’influenceuse anti-influence!


À l’heure où tout le monde convient que la presse a joué un rôle mineur par rapport aux réseaux sociaux dans la réélection du milliardaire Trump, la petite caste journalistique parisienne continue de s’inquiéter de la perte de contrôle de la gauche sur les médias. Sur internet, les militants s’échangent avec angoisse ces infographies montrant qui possède quoi dans la presse.

En investissant dans les journaux, nos milliardaires s’achèteraient-ils de l’influence politique ? L’économiste Julia Cagé en est persuadée. Selon elle, l’information est un bien public à protéger. Notamment d’Éric Zemmour. Cette crack passée par l’ENA et Harvard qui enseigne à Sciences-Po a déjà publié cinq essais dans lesquels elle livre ses recettes pour une bonne kolkhozisation des journaux. Elle a aussi appelé les citoyens à investir dans les médias via son association Un Bout des médias – avec peu de succès –, mais a refusé l’investiture que lui proposait le NFP aux législatives. Celle qui est depuis 2014 l’épouse de Thomas Piketty voit d’un très mauvais œil une statistique qui, paraît-il, devrait nous empêcher de dormir la nuit : 10 milliardaires possèdent plus de 80 % des titres en France. Selon elle, cette concentration autour de MM. Arnault, Bolloré, Bouygues, Dassault, Drahi, Niel, Kretinsky, Lagardère, Pinault ou Saadé nuirait à l’indépendance des journalistes. N’est-ce pas là accorder une influence aussi convenue que démesurée à notre noble profession, et, surtout, passer sous silence le fait que sans tous ces généreux mécènes, de nombreux journaux auraient mis la clé sous la porte depuis longtemps ? Qu’importe : l’économiste est régulièrement appelée à la rescousse pour porter la bonne parole dès qu’il s’agit de recouvrir de vernis pseudo-scientifique un quelconque débat sur les médias.

Couverture de L’Obs, interventions régulières sur France Inter, France 5 ou Mediapart : dans l’univers concentrationnaire qu’elle décrit, Mme Cagé n’est finalement pas une voix si rare. Elle est aussi parvenue à prendre la présidence de l’influente Société des lecteurs du quotidien Le Monde (où son époux tient une chronique mensuelle) et à avoir une place au conseil d’administration de l’AFP. Mais quand nos affreux milliardaires se décideront-ils à la faire taire, à la fin ?

Et le calendrier de l’Après?

Alors que tout le monde se demande si Marine Le Pen s’apprête à voter la censure avec LFI pour l’égo, pour le budget ou pour le calendrier judiciaire, Emmanuel Macron promet qu’il ne démissionnera pas. Et on ne sait pas qui il nommerait à la place de Michel Barnier à Matignon.


La société marchande a outrageusement dévoyé le calendrier chrétien de l’Avent, le pervertissant en une opération marketing où le mauvais goût le dispute à la frénésie du tiroir-caisse.

La Ve République dans l’impasse

En revanche, on chercherait en vain à dénicher ici ou là ce qu’il serait convenu d’appeler le calendrier de l’après. Le calendrier ainsi, d’ailleurs, que le menu des réjouissances à attendre. Cet après est bien sûr l’après gouvernement Barnier. Que sortira-t-il du chaudron en ébullition de la grande cuisine politicarde ? Qui, quoi, quand, comment, pour quoi faire, avec qui ? Les premiers intéressés, les personnages  prétendus compétents ne semblent pas vraiment avoir de réponses sur ces différents points, ni même être capables de maîtriser le grand foutoir qu’ils lèguent ainsi au pays. Ce serait pourtant la moindre des choses qu’on serait en droit d’exiger de leur part. Puisqu’il paraît que gouverner c’est prévoir, il serait plus que souhaitable qu’ils nous fassent partager ce qu’ils ont « prévu », justement. Probablement, en sont-ils incapables, n’ayant il est vrai aucune vision prospective allant plus loin que le bout de leur nez et de leur ambition personnelle. Même doté d’un appendice nasal à la Cyrano et d’une ambition à la Mélenchon, c’est effectivement bien court en regard de la destinée d’un pays et de son peuple. On les écoute, on les entend. On ne peut que leur reconnaître un grand sens de l’hypocrisie, un tout aussi grand sens du retournement de veste, de la trahison des engagements pris, un sens également remarquable du mépris de la vérité, le sens encore de la conviction à géométrie variable. Bref, une infinité de douteuses capacités dont, cependant, la découverte ne saurait être une réelle surprise pour qui suit ces gens depuis quelques décennies.

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Bref, de tous les « sens » dont on pourrait dresser ici le catalogue, il ne leur en manque qu’un seul, au fond : «  le sens de l’État ».

Barnout !

Dommage. Il ne semble pas qu’il puisse surgir, s’offrir, s’imposer, ce sens si précieux, à l’ouverture d’une des petites fenêtres d’un de nos si nombreux et si variés calendriers de l’Avent. Au fait, l’Élysée a-t-il le sien ? Si oui, ce serait bien que, en cette période miraculeuse, ce sens-là s’y soit glissé. Et fasse soudain irruption. Berçons donc ce rêve.

Rêve désespéré, sans aucun doute. Aussi, redevenons un peu sérieux un instant et reconnaissons que notre classe politique, ces dernières semaines, a, dans une harmonie aussi surprenante qu’admirable, œuvré à faire progresser à travers tout le pays un comportement citoyen qui, déjà avant ces épisodes abracadabrantesques, ne faisait que prospérer : l’abstention. En effet, on ne nous sortira pas de l’idée que, de tous les choix possibles lors des dernières consultations électorales, c’est bien là le seul qui ne se trouve pas aujourd’hui lamentablement trahi, détourné et comme foulé aux pieds.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

La fonction publique n’acceptera jamais la réduction de ses effectifs. Protégé par la double barrière du corporatisme et du clientélisme, ce mammouth indifférent à l’intérêt général continue de s’empiffrer. Le dégraisser est une chimère, seul son équarrissement pourrait nous sauver.


Croire que l’administration française pourrait mettre en œuvre une quelconque réforme de structure la concernant relève au mieux de la naïveté et plus vraisemblablement d’une lâche hypocrisie. Sept ans après la « révolution » promise par Emmanuel Macron, toujours plus de dettes, de dépenses et un mille-feuille administratif intact. Le corporatisme des fonctionnaires et des professions assimilées interdit en pratique toute économie. Les sinistres « partenaires sociaux » du secteur public ne sont porteurs d’aucune solution : ils sont le problème. Le clientélisme politique enfonce le dernier clou du cercueil.

Chers fonctionnaires…

Voilà quarante ans au moins que nous confions la débureaucratisation de ce pays… aux bureaucrates. De Mitterrand 1983 (mission de simplification administrative) à Macron 2022 (comité d’action publique), toutes les tentatives de réforme ont échoué. Seule la RGPP de Sarkozy avait permis d’obtenir des économies, mais au prix d’une logique stupide. Ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, revient à accepter d’amputer des fonctions utiles en laissant perdurer 50 % de gratte-papiers improductifs.

Si la France était un pays « normal », nous compterions 4 millions de fonctionnaires au lieu de 5,6. Les hôpitaux allemands comptent ainsi 54 % de personnel administratif de moins que leurs homologues français. C’est donc bien dans cette catégorie de fonctionnaires, et elle seule, qu’il faudrait tailler, pas chez les soignants. À cause de cette suradministration, nos blouses blanches se voient moins bien rémunérées que leurs homologues allemands. Les syndicats, bien sûr favorables à l’augmentation des infirmières, demeurent vent debout contre toute débureaucratisation des hôpitaux, avec la bienveillance des élus locaux dont l’hôpital est souvent le premier employeur du cru et au conseil d’administration duquel ils siègent – sans doute en raison de leur compétence médicale (!).

En pleine pandémie du Covid, des lits disponibles restaient inaccessibles, car les ARS tardaient à délivrer les indispensables autorisations administratives. La bureaucratie et ses complicités syndicales ne se sont alors pas contentées de nous coûter « un pognon de dingue », mais ont très concrètement tué des malades faute de soins. On s’est ému à l’époque de l’organigramme d’inspiration soviétique du système de santé français, puis on est passé à autre chose. Un rapport parlementaire, loin de suggérer la pulvérisation des ARS, a même conclu à la comique nécessité de « renforcer leur rôle en leur donnant les moyens nécessaires ».

Toujours cette politique de la sébile, cette rhétorique des moyens insuffisants dans le pays champion du monde de la dépense publique. En URSS, ce n’était jamais le communisme qui était en cause, mais une application imparfaite du marxisme-léninisme. Dans la fonction publique française, la bureaucratie manie la même logique : pour que ça aille mieux, il faudrait renforcer ses moyens et son pouvoir.

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Toutefois, au prétexte de leur « expertise administrative », nous demandons parfois (timidement) aux fonctionnaires de rogner leurs avantages acquis ou de faire des économies à leurs dépens. Soucieux de faire semblant de défendre l’intérêt général, quelques énarques pondent alors une énième réforme à des fins purement cosmétiques – un regroupement de compétences par exemple. Las ! Toute fusion de communes ou de régions donne lieu à la création d’une nouvelle superstructure qu’on s’empresse de doter en ronds-de-cuir employés à vie, travaillant péniblement 32 heures par semaine – soit un engagement moyen de dépenses de 4 millions d’euros sur la durée de vie de chaque poste créé. Sans qu’il soit bien sûr question de supprimer un seul job dans les échelons inférieurs, ni même une seule compétence.

Chers ronds-de-cuir…

Les doublons sont légion et largement documentés, tant en matière de politique sociale, que d’environnement, d’éducation, ou de culture (ah ! la sacro-sainte culture !). Régions, départements, intercommunalités, agences de ceci, office de cela, administrations centrales, tous sont là pour préserver leur budget, leur coup de tampon misérable, leur incompréhensible formulaire Cerfa x240-gt-b. Ce gâchis donne lieu à une abondante littérature destinée à caler des meubles à la Cour des comptes, sans autre effet qu’un soutien marginal à l’industrie papetière. C’est comme si nous attendions de la mafia un rapport sur la lutte contre le crime organisé ou la corruption. Quand bien même elle s’attellerait sincèrement à la tâche, espérer d’elle la moindre mesure concrète prêterait à rire. C’est pourtant bien ce que nous faisons à intervalle régulier.

Le corporatisme de la fonction publique verrouille un système dont bénéficient des millions de petits privilégiés et leur famille. Il poursuit désormais sa logique propre, indifférent à l’intérêt général, avec comme seul objectif le statu quo sur ses avantages acquis. Des avantages qui pèsent toujours plus lourd, défendus par des corporations inexpugnables qui présentent une addition insoutenable au secteur privé. La question n’est plus de débattre sur les avantages comparés de la décentralisation ou de la recentralisation. Quelle que soit l’option retenue, l’asphyxie des forces vives est au bout de la route – une route qu’on aura truffée de ronds-points paysagers avec barque de pêcheur, jalonnée de médiathèques désertes plutôt que d’investir dans l’intelligence artificielle ou l’industrie.

Tous ceux qui croient encore au « dialogue social » se paient de mots.

Le 4 août 1789, lors de l’abolition des privilèges aristocratiques, personne n’a songé à négocier avec les aristos. On estime le poids de leurs privilèges de l’époque à 1 à 2% du PIB. La fonction publique française a préempté 7,2% du PIB en 2023 et ses sureffectifs pèsent, à l’instar des Ducs et Barons de 1789, 1 à 2% du PIB. La nomenklatura mérite une nouvelle nuit du 4 août, au cours de laquelle on rayerait d’un trait de plume le statut de fonctionnaire – pour le réserver aux administrations régaliennes et à elles seules. À l’image d’un Javier Milei, dont on cherche vainement un équivalent gaulois, c’est bien à coups de tronçonneuse qu’il faut dépecer le mammouth. Les ânes bâtés que nous sommes n’en peuvent mais de supporter ce pachyderme obèse et irresponsable. Afuera !

Censure: Marine Le Pen choisit la rupture révolutionnaire

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La présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée ira-t-elle jusqu’au bout?


Faut-il craindre la révolution ? Un processus de rupture avec le système en place a été enclenché, mardi, par Marine Le Pen. A sa suite, les députés RN et les Républicains d’Eric Ciotti voteront ce mercredi la motion de censure présentée par l’extrême gauche, passant outre les insultes qui y sont exprimées sur les « obsessions de l’extrême droite ». En dépit de l’ultime appel à la responsabilité, lancé hier soir par Michel Barnier sur les chaînes de télévision, la majorité des socialistes devrait se joindre, sauf surprise, au texte inspiré par LFI. Ce soir, Barnier ne devrait plus être premier ministre. « Les dorures, je m’en fous », a-t-il expliqué dans un décor d’apparat présidentiel laissant voir, de manière subliminale, la figure d’Emmanuel Macron derrière sa propre posture de chef d’Etat. De fait, c’est bien à un régicide (symbolique) qu’appelle Le Pen, en faisant du président-monarque l’ultime obstacle à une refondation politique. La petite histoire aura à expliquer les causes plus personnelles et psychologiques du soudain raidissement de la leader RN  : la non indexation de toutes les retraites, confirmée par Barnier, est un prétexte dérisoire. Reste le fait politique de sa radicalisation et de ses conséquences. Celle qui avait engagé son mouvement vers une respectabilité de bon aloi (cravates obligatoires à l’Assemblée) a visiblement décidé de couper court à cet embourgeoisement. Calamity Jane sommeillait derrière la placide Marine Le Pen, Machiavel en plus. Elle peut déjà se targuer d’avoir possédé Barnier, présumé expert en négociations, par sa politique du bluff, et d’avoir dépossédé LFI en s’appropriant sa motion. Saura-t-elle être habile jusqu’au bout ?

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Le choix d’en finir avec le vieux monde politique, coupé des gens et des réalités, relève en fait d’une audace raisonnable. L’alliance de circonstance entre LFI et le RN est certes dérangeante dans son cynisme. Elle permet à Bruno Retailleau de parler de « mélenchonisation du RN » (Europe 1, ce mercredi). Toutefois, ce rapprochement d’un jour n’est rien à côté du « front républicain » qui vit même la droite préférer Jean-Luc Mélenchon ou ses amis afin de faire barrage au RN. C’est précisément ce jeu tordu qui alimente la colère des Français, que Le Pen cherche à capitaliser. Dans l’enquête « Fractures françaises », parue dans Le Monde du 2 décembre, 3% des sondés se disent « satisfaits ou apaisés », tandis que 87% considèrent que le pays est en déclin. Seulement 22% disent avoir confiance en leurs députés et 14% en les partis. La crise de la démocratie, qui détourne les citoyens de leurs représentants, oblige à apporter des réponses. Elles passent par une remise en question d’un système oligarchique. La révolution conservatrice américaine lancée par Donald Trump est une source d’inspiration. Le futur président des États-Unis a démontré la vulnérabilité de l’establishment mondialiste face à une détermination populaire bien comprise. En ce sens, la « dynamique révolutionnaire » que craint Retailleau peut être vue, au contraire, comme une aubaine afin de sortir de cette démocratie confisquée. Faut-il rappeler aussi, aux gaullistes et à ceux qui s’offusquent des demandes de démission ou de destitution de Macron, que De Gaulle quitta le pouvoir en 1969, avant la fin de son mandat, après avoir été désavoué par un référendum sur les régions ? Les dernières législatives ont désavoué Macron.

Portrait d’un surdoué

David Hertzog Dessites réalise un film réussi sur un musicien de génie


« La musique, c’est la vie », a dit un jour Michel Legrand, compositeur aussi précoce que surdoué, entré au conservatoire de Paris à l’âge de dix ans et auréolé, quelques décennies plus tard, par trois Oscars – entre autres récompenses. De la chanson au cinéma, il n’a cessé de composer des mélodies flamboyantes qui sont devenues des tubes et des standards. De Miles Davis à Jacques Demy, de Charles Aznavour à Barbara Streisand, il a toujours brisé les frontières et les étiquettes. Des Moulins de mon cœur aux Parapluies de Cherbourg, Legrand a su s’adresser au plus grand nombre sans rien céder sur la qualité et l’exigence musicales. Du populaire haut de gamme, en somme. À moins qu’il ne s’agisse de musiques savantes accessibles à tous. Mais c’est pareil : du grand art à tous égards.

Un film documentaire réalisé par David Hertzog Dessites sort en salles pour lui rendre un hommage mérité : Il était une fois Michel Legrand. Soit un entrelacement très brillant d’une biographie musicale, d’une part, et, de l’autre, des images inédites filmées pendant les deux dernières années de la vie du compositeur par un cinéaste devenu son complice et son ultime témoin artistique. Ce dernier raconte combien, dès sa jeunesse, il avait été bercé par les mélodies de Legrand. Tandis que ses parents revenaient du cinéma en chantonnant la sublime mélodie du thème principal du film L’Affaire Thomas Crown, lui, petit garçon, se régalait de la musique de Oum le dauphin blanc, la série pour enfants qu’il regardait sur le poste de télé familial… Incroyable éclectisme d’un compositeur qui a toujours suivi plusieurs chemins à la fois. C’est de ce double souvenir qu’est donc née l’idée de ce portrait documentaire, renforcée par l’écoute de la musique du film de Streisand, Yentl, que Hertzog Dessites considère avec d’autres comme « la plus belle partition de Michel Legrand ». Mais il a dû passer un « entretien d’embauche », un véritable examen de passage exigé par Legrand lui-même, peu pressé d’accorder sa confiance à un total inconnu, fût-il un amoureux fou de sa musique. La rencontre a eu lieu et le compositeur a accepté le principe d’un film qui lui serait consacré. Pourquoi a-t-il donné son accord ? Le cinéaste avance l’hypothèse que Legrand ne fut pas insensible au fait que le film serait autoproduit : il respectait les gens qui mettent leur propre argent dans leur entreprise.

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La dimension testamentaire du film est à la fois une évidence et un atout. Le musicien s’est manifestement laissé aller au contact de ce filmeur forcément intrusif, mais suffisamment « amoureux » pour ne jamais basculer dans l’impudeur ou le voyeurisme. Ce qui ne l’empêche nullement de montrer des facettes moins aimables de Legrand : son mauvais caractère, la brutalité de son langage parfois à l’égard de ses proches collaborateurs. Une personnalité rugueuse qu’il ne faisait pas forcément bon de côtoyer au quotidien. Le compositeur a toutefois donné carte blanche à son portraitiste. On sait gré alors à ce dernier de ne pas avoir fait un film hagiographique mais d’avoir filmé, comme il le dit lui-même, « un enfant de douze ans dans le corps d’un homme de quatre-vingt-cinq ans qui peut vous dire : je ne suis pas content, je n’ai pas mon jouet ». Et Hertzog Dessites d’ajouter : « Michel Legrand était un Peter Pan des temps modernes. »

Ce constat posé une bonne fois pour toutes, on plonge avec délice dans cet univers musical d’une folle élégance. C’est la grande réussite de ce film : nous faire voir et entendre le génie de Michel Legrand le bien nommé. Celui-là même qui avait malicieusement intitulé ses mémoires Rien n’est grave dans les aigus.

Sortie le 4 décembre

Ni godilleur ni godillot

Deux ans après avoir quitté le gouvernement, Jean-Michel Blanquer publie un livre pour défendre son bilan à l’Éducation nationale et répondre aux attaques contre sa réforme du bac. Mais aussi pour dénoncer le «machiavélisme à la petite semaine» d’Emmanuel Macron…


Pendant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, on l’a surnommé le « vice-président ». Jean-Michel Blanquer n’était certes pas un baron du régime. Mais il était avec Bruno Le Maire le pilier du gouvernement, à la fois social dans son action et inflexible sur les valeurs d’autorité. Et puis un jour, après cinq ans de bons et loyaux services, il a été lâché par Jupiter, comme un vulgaire Kleenex. Comme tant d’autres, remarquez. Mais lui méritait davantage d’égards. Même Barbara Lefebvre, professeur dans le secondaire peu suspecte de macronisme, n’avait pas complètement détesté son action à la tête de l’Éducation nationale, en particulier son attachement à la défense de la laïcité et à l’excellence républicaine pour tous. Alors on s’est dit qu’il serait intéressant que ces deux-là se rencontrent. D’autant que Blanquer, désormais professeur de droit public à l’université Paris-II, publie un livre passionnant et sans langue de bois sur ses cinq ans Rue de Grenelle. L’occasion de séparer le bon grain blanquériste de l’ivresse macroniste.


Barbara Lefebvre. Je suis sûre que vous vous souvenez du 20 avril 2017. Ce jour-là, un policier, Xavier Jugelé, était assassiné sur les Champs-Élysées par un djihadiste. Le lendemain matin, soit quarante-huit heures avant le premier tour des élections présidentielles, le candidat Emmanuel Macron était reçu sur RTL, où il était logiquement questionné sur l’attentat qui venait de se produire. Le futur chef de l’État répondait d’une façon pour le moins étrange : « Je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme dans la nuit ! » N’avez-vous pas été surpris par tant d’immaturité, vous qui alliez bientôt être son ministre et dont nul ne doute des fortes convictions républicaines ?

Jean-Michel Blanquer. Pour ce qui est de mon domaine, je veux dire l’Éducation nationale, Emmanuel Macron était dès ce moment-là, vis-à-vis de l’islamisme, plus résolu et mature que vous ne le suggérez. J’en veux pour preuve que, dans les jours qui ont suivi son élection, quand je suis arrivé Rue de Grenelle, j’ai pris des positions sans concession sur la laïcité, pour lesquelles il m’a apporté un appui total. J’ai ainsi pu lancer le Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, véritable alternative à l’Observatoire de la laïcité, dont je déplorais les positions trop accommodantes. Parmi tous les ministres de l’Éducation nationale de la Ve République, je pense même avoir celui qui a été le plus soutenu par son président, au cours des quatre premières années.

Cependant dans votre livre, on apprend que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, n’était pas votre allié sur la laïcité. Vous évoquez également le mépris dans lequel il tient le monde enseignant. Il pense apparemment que les profs sont tous des gauchistes… Il ignore que nombre d’entre eux ont depuis longtemps ouvert les yeux sur le réel !

En fait, le président a été ballotté depuis le début entre certains éléments de son identité politique (par exemple son positionnement vis-à-vis de Manuel Valls en 2016-2017) et l’impératif de défendre la République quand on la préside. Alexis Kohler avait peut-être des réticences personnelles, mais elles n’ont pas empêché Emmanuel Macron de m’accorder confiance et liberté. Mais un travail de sape progressif de différentes parties de l’entourage du chef de l’État a fini par avoir raison de cette confiance initiale. Mon positionnement républicain en agaçait plus d’un.

Vous vous réjouissez que le chef de l’État vous ait soutenu pendant toutes ces années. Fort bien. Mais n’est-ce pas justement le problème ? Que tout dépende du bon vouloir du prince élu ? Car la disgrâce peut survenir à tout moment. D’ailleurs vous avez fini par en faire les frais…

Je suis constitutionnaliste de formation, et à ce titre un grand partisan de la Ve République et des prérogatives importantes qu’elle accorde au président. Je ne sais que trop à quel point la France s’est cherchée pendant deux siècles avant de se trouver un système stable et consensuel. Dans un pays comme le nôtre, où l’État occupe une place centrale, il est précieux d’avoir un chef d’État doté de vrais pouvoirs. À condition, bien sûr, que ceux-ci soient limités par d’authentiques contre-pouvoirs et qu’ils s’exercent dans le souci d’une certaine collégialité. À cet égard, je vous rejoins, on a effectivement dépassé quelques bornes depuis 2017. Non pas au début du premier quinquennat mais petit à petit, quand les circonstances ont créé un effet « citadelle », pour reprendre le titre de mon livre.

Le moment de bascule est-il l’affaire Benalla ?

C’est davantage à la faveur de l’épidémie de Covid que l’Élysée a pris des habitudes de concentration du pouvoir. Entendons-nous bien : cette concentration se justifiait par temps de crise. Emmanuel Macron, qui est intelligent et très travailleur, et qui sait prendre des décisions, a été l’homme de la situation. Mais cela a pu ensuite lui donner l’impression qu’il pouvait, dès lors, tout faire tout seul. Et c’est ce qu’on a vu lors de la campagne pour sa réélection en 2022, conduite de façon très solitaire, le contexte de la guerre en Ukraine, il est vrai, n’aidant pas. Reste qu’on s’est retrouvé avec un président ayant moins le souci du cap et davantage celui du pouvoir.

Mais cela ne correspond-il pas de toute manière à sa psychologie instable, dont la dissolution est la dernière illustration ?

J’ai écrit mon livre avant la dissolution et sans savoir qu’il sortirait dans un moment si critique, du fait de l’initiative intempestive du président. Mais le portrait que je dresse de lui à travers mille circonstances, celui d’un homme qui a le goût de surprendre, permet sans doute d’expliquer ses décisions parfois irrationnelles et suicidaires. Emmanuel Macron pèche par excès de confiance en soi. Il faut dire que sa trajectoire politique est hors du commun. Il a passé les étapes avec une telle rapidité qu’il a pu finir par croire que sa réussite était totalement liée à ses qualités personnelles. Quand j’étais au gouvernement, j’ai eu le sentiment à plusieurs occasions d’être plus royaliste que le roi et finalement de devoir le défendre contre lui-même.

Emmanuel Macron croit avoir du génie, alors qu’il a surtout de la chance. La chance d’avoir affronté Marine Le Pen à deux reprises au second tour des présidentielles. Face à François Fillon, les choses auraient été bien différentes…

Cela n’abaisse pas son mérite d’avoir été un rempart sincère contre l’extrémisme.

Ah ? Admettons. Son action contre l’extrémisme islamiste mériterait inventaire, non ? Mais venons-en à ce qui vous a été reproché à vous, en qualité de ministre, et non à Emmanuel Macron. Je veux parler des réformes que vous avez menées à l’Éducation nationale. Je m’empresse de signaler que bon nombre d’entre elles m’ont semblé salutaires, notamment le dispositif « Devoirs faits », qui propose aux collégiens un temps d’étude le soir en classe – et qui est malheureusement en train d’être détricoté par l’instauration sans moyens supplémentaires des « groupes de besoin ». En revanche, comme beaucoup de collègues, j’ai quelques doutes s’agissant de votre réforme du bac. Pour de nombreux enseignants et parents, vous avez causé du tort aux mathématiques en les sortant du tronc commun des classes terminales.

C’est un procès totalement injuste que l’on me fait. Je suis le premier titulaire du portefeuille de l’Éducation nationale depuis trente ans à avoir reconnu qu’il y avait un déclin des mathématiques et des sciences à l’école. Et voilà que ceux-là mêmes qui n’avaient rien fait pour empêcher cette catastrophe me tombent dessus…

Vous avez à cet égard dans votre livre des mots très cruels contre François Bayrou. Cela dit, même Cédric Villani, qui a inspiré votre politique, semble lui aussi trouver que les mathématiques ont été fragilisées.

Mais j’ai suivi au pied de la lettre les recommandations de Cédric Villani et il le sait très bien ! J’ai notamment mis en place des évaluations nationales en CP, CE1 CM1, 6e, 4e et seconde, ce qui nous permet enfin de connaître le niveau en mathématiques des enfants. J’ai installé un mathématicien cognitiviste, Stanislas Dehaene, à la tête du conseil scientifique de l’Éducation nationale. J’ai lancé le « plan mathématiques », avant même le « plan français », qui permet aux professeurs des écoles primaires de suivre des formations continues pour gagner en compétences dans cette matière. On commence d’ailleurs à en voir les effets, puisque même avec le handicap de la crise du Covid, les évaluations nationales montrent un rebond du niveau des élèves de l’école primaire en mathématiques.

Emmanuel Macron, aux côtés de Jean Castex, Alexis Kohler et du directeur de cabinet du Premier ministre, Nicolas Revel, à la sortie d’un Conseil de défense sur l’Ukraine au palais de l’Élysée, 28 février 2022. ROMAIN GAILLARD-POOL/SIPA.

Oui mais symboliquement, n’était-ce pas une erreur de permettre que l’on passe le bac sans faire de maths ?

D’abord, cela existait déjà avant ! Et avec notre réforme, les mathématiques sont restées incontestablement la matière dominante au lycée, car la plus choisie par les élèves. Mieux encore, l’option « Mathématiques expertes », que nous avons créée et qui est désormais dispensée aux élèves les plus motivés, leur propose un enseignement plus approfondi qu’auparavant (neuf heures au lieu de huit).

Avec la réforme, les programmes en mathématiques et dans toutes les disciplines sont devenus plus exigeants qu’avant. Comparez et vous verrez ! Nous sommes revenus au programme de la terminale C d’autrefois en mieux. Et là encore, les résultats sont visibles. Avant la réforme, seule la moitié des bacheliers scientifiques s’inscrivaient dans une filière scientifique d’enseignement supérieur. Aujourd’hui, le taux est monté à plus 85 %. Il n’y a jamais eu autant d’étudiants en prépa scientifique qu’en cette rentrée 2024 ! Donnez-moi beaucoup de déclins comme celui-là !

Autre sujet : en arrivant Rue de Grenelle, vous avez voulu restaurer les classes européennes au collège, supprimées par Najat Vallaud-Belkacem dans sa logique de nivellement par la médiocrité. Mais vous n’êtes pas allé au bout : les élèves des classes européennes n’ont pas été regroupés en effectifs entiers, mais disséminés dans les autres classes, rendant le dispositif bien moins attractif pour les familles et accessoirement les enseignants. Dans certains collèges de ZEP, la classe européenne permettait de garder les meilleurs éléments et d’éviter la chute dans la médiocrité générale.

Je reconnais bien volontiers que le collège n’a pas été ma priorité. Il y avait urgence et je ne pouvais pas mener toutes les batailles en même temps.

On sent poindre un certain regret dans vos propos…

Je ne le cache pas, c’est un regret. Notre plan portait sur dix ans. Quand j’ai quitté la Rue de Grenelle, j’ai pensé qu’Emmanuel Macron me trouverait un successeur qui durerait aussi longtemps que moi, soit cinq ans à l’Éducation nationale, un record dans l’histoire de la République, et que ce successeur s’emploierait à prolonger au Collège ce que nous avons réalisé pour l’école primaire. Mais après moi, hélas, ce fut le zigzag, la godille, puisque nous en sommes à présent à cinq ministres en deux ans. Un record là encore. Mais dans l’autre sens.

Dans votre livre, vous parlez même du « machiavélisme à la petite semaine » d’Emmanuel Macron. Mais, sauf votre respect, comment avez-vous pu imaginer qu’il puisse en être autrement avec un homme comme lui ?

Emmanuel Macron n’a pas toujours godillé. J’affirme même que durant les premières années de sa présidence, il a fait preuve d’une authentique autorité républicaine, qui ne barguignait pas. En 2020, lorsqu’il a prononcé son fameux discours aux Mureaux contre le séparatisme, il paraissait avoir compris ce que veulent les Français, en tout cas les deux tiers d’entre eux, au-delà des clivages partisans : un pouvoir régalien fort et serein, laïque et respectueux de l’État de droit. Ce discours, mûrement réfléchi, s’est du reste accompagné de mesures très concrètes et même assez inédites, permettant notamment d’empêcher dans notre pays le financement de l’islamisme par de l’argent public, mais aussi par de l’argent étranger. Si Emmanuel Macron avait continué de tenir cette ligne républicaine, il bénéficierait encore aujourd’hui d’un large soutien populaire.

La Citadelle: Au coeur du gouvernement

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Le Barniexit est une impasse

Une motion de censure associant NFP et RN devrait selon toute vraisemblance faire tomber Michel Barnier aujourd’hui. La France et sa classe politique souffrent d’un profond « barnout ».


On peut évidemment s’imaginer que le désir présidentiel de durer jusqu’en 2027 et l’ingéniosité d’Emmanuel Macron lui permettront de trouver une solution et d’échapper à ce qui pour l’instant, et de la part de voix savantes aussi bien qu’engagées, ressemble fortement à une impasse républicaine.

Il est en effet permis de le souhaiter puisque le 4 décembre une motion de censure, réunissant le Nouveau front populaire et le RN, sera probablement votée, mettant ainsi fin au gouvernement de Michel Barnier aussi vaillant qu’il a peut-être été un maladroit tacticien.

Prochaine étape : la démission du président Macron ?

Si on suit Charles de Courson et Jean-François Copé, il n’y aurait plus d’autre solution que la démission du président de la République. À cause de cette catastrophique dissolution qui a enclenché un processus politique mortel pour le pays. Je ne rejoins pas Franck Louvrier qui considère qu’il y aurait eu de toutes manières une dissolution et que cette dernière n’est pas la cause de tout. Il oublie que décidée de manière absurde ou accomplie dans la période budgétaire, comme c’était envisagé, elle n’aurait pas engendré les mêmes résultats pour les élections législatives.

On a entendu des analystes généralement pertinents et avertis de la chose politique s’accorder sur le fait que, quel que soit le futur Premier ministre, il y aura un blocage comme pour Michel Barnier. En creux, cela implique un départ du président de la République. Yves Thréard l’a développé le 2 décembre, et questionné sur BFMTV par Éric et Jérôme Jaffré sur la même ligne le 3 décembre il a déclaré « qu’il n’y avait pas de solution politique en vue. Quel que soit le prochain Premier ministre, il se heurtera aux mêmes problèmes à l’Assemblée nationale, à l’absence de majorité, à l’opposition vigoureuse de la gauche et au jeu d’hostilité du RN ».

J’entends bien qu’il est confortable, l’échec constaté, de relever ce qui l’a rendu possible et ce qui aurait pu l’éviter. 

La conséquence est que Michel Barnier a donné l’impression sur la fin de céder quelques piécettes de manière précipitée en permettant au RN de se camper en bourreau jamais satisfait.

Le RN blessé et frustré ?

On a reproché à Marine Le Pen d’avoir été irresponsable en plongeant le pays dans la crise. Il me semble assez paradoxal d’avoir toujours répugné à faire entrer le RN, malgré sa multitude d’électeurs, dans le jeu politique classique comme s’il avait la peste – et quelle complaisance en même temps à l’égard de LFI ! – et en même temps de réclamer du parti le plus important à l’Assemblée nationale qu’il se comporte comme s’il était traité sur un mode équitable. Cette discrimination explique sans doute cette attitude, pour le RN, de baroudeur imprévisible et inconséquent, blessé et frustré plus que lucide dans ses desseins parlementaires.

Le président de la République voudrait, pour une fois, aller vite et nommer dans les meilleurs délais un nouveau Premier ministre. Il est peu probable qu’il se tourne vers la gauche. Même celle de François Hollande et de Bernard Cazeneuve. Un gouvernement technique est trop souvent une fausse bonne idée. Emmanuel Macron se décidera-t-il pour François Bayrou assez consensuel et qui piaffe d’impatience pour démontrer qu’il sera l’homme de la situation ? Ou pour Sébastien Lecornu, habile, plein d’entregent, subtil mais, pour certains, trop proche du président ? Ou un(e) autre, surgi(e) des profondeurs de la personnalité présidentielle et validé(e) par Alexis Kohler ? Il est sûr, en tout cas, que personne, même parmi les macronistes les plus fervents, n’aspire aujourd’hui à voir le président reprendre des forces, de la maîtrise et du pouvoir. Qu’il s’estime déjà heureux de pouvoir demeurer jusqu’en 2027 !

Mais sortira-t-on de l’impasse démocratique ? Il y a des miracles qui surgissent au milieu du pire, voire parfois du pire lui-même.

Être une bobo libérée au Moyen Âge, c’était pas si facile…


À en croire les rayonnages de jouets et de coffrets gourmands dans les supermarchés, c’est bientôt Noël… L’objet « livre », entre cadeau « snob » et « à défaut de meilleure idée », est une tarte à la crème, mais face à tous les nouveaux mots qui trônent dans l’azur des librairies incomprises, comment choisir le livre susceptible de cultiver et d’amuser ? Et si on offrait, pour une fois, un vrai livre « vieux » ? Un livre copié et illustré à la main, un livre de… 1393 !

Karin Ueltschi est professeur de langue et littérature médiévale, cette spécialité qui oblige souvent à rappeler aux étudiants que non, au Moyen Âge, on ne faisait pas que du béhourd… Elle édite aux Belles Lettres le Mesnagier de Paris, ou plutôt, un Mesnagier de Paris, le sien : celui qui l’a hantée pendant 30 ans. Et ils n’ont pas fait les choses à moitié : une centaine d’enluminures des plus beaux manuscrits de la BNF (en couleurs !) agrémente cette leçon du Mesnagier de Paris, ce Vivre en bourgeoise au Moyen Âge. Des arts de la table à ceux de la chambre, toute l’existence d’une femme de l’époque est retracée, commentée et illustrée. Mais ce n’est pas qu’un livre d’histoire, c’est l’histoire d’un livre.

Scènes de ménage

Car ce manuscrit a été copié, recopié, perdu et puis retrouvé. « Il s’ouvre sur une miniature représentant un mari et une femme assis côté à côté sur une banquette tendue de rouge et assortie de coussins verts aux motifs floraux, sans doute brodés ». Et Karin Ueltschi de nous raconter leurs histoires de ménage…

Le soleil se lève sur un Paris pas encore enneigé, un Bourgeois confectionne un livre pour sa toute jeune femme (15 ans, que faisait donc #MeToo au XIVe siècle ?), « un manuel de comportement à la fois en société et dans la sphère domestique et conjugale ». Tout a commencé, selon ses dires, quand sa jeune épouse « l’a prié humblement dans leur lit qu’il l’instruise pour lui éviter de commettre des impairs ». Alors, à sa table d’étude, jour après jour, alors que les pavés parisiens résonnent, que les 1900 moutons qu’on vend, semaine après semaine, du côté de Saint-Denis, bêlent à qui mieux-mieux, notre Bourgeois écrit pour sa Belle Amie.

En vente aujourd’hui: Causeur #129: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Ce Vivre en Bourgeoise au Moyen Âge est une visite, sans casque de réalité virtuelle, dans ce Paris des « années quatre-vingt-dix du XIVe siècle ». On déambule au milieu des étalages de fruits et légumes forcément bio jusqu’à ce que la Belle Amie ait assez de recettes pour le Réveillon, recettes toutes en simplicité comme celle-ci, pour une période maigre : « Premier service : purée de pois, harengs, porée, anguilles salées, salemine aux carpes et aux brochets, huîtres  / second service : poisson d’eau douce, salade (soringue) aux anguilles, pâtés norrois (entendez à la morue) et blanc-manger parti, omelette, pâtés et beignets / troisième service : du meilleur rôt, riz au lait, tartes, lèchefrites (ici minces tranches de pain ou de viande) et petits flans ou tartelettes (darioles), pâtés au saumon et à la brème, ragoût de poisson (chaudumée) / quatrième service : taillis, crêpes, beignets (pipefarce), congres et turbots au sucre, tourtes lombardes, anguilles retournées. »

Solution pratique contre les nuisibles

On y trouve aussi quelques astuces contre les puces : « Il suffit de tartiner une ou plusieurs tranches de pain avec de la glu ou de la térébenthine, de les poser au centre de la chambre et de ficher une chandelle brûlante au milieu de chaque tranche : les puces viendraient alors s’y engluer et s’y prendre ». Amis Parisiens, vous savez ce que vous avez à faire pour vos punaises de lit !

Cette maisonnée, qui comporte aussi Agnès la béguine et maître Jean le dépensier, existe dans ces années curieuses où la bourgeoisie, classe moyenne avant l’heure, commence à émerger. Entre univers domestique et monde extérieur, la Belle Amie se voit proposer des modèles et des repoussoirs. Notre auteur, Bourgeois anonyme avec lequel on débat de page en page, n’est pas qu’un lourdaud caparaçonné, il est doté d’une finesse psychologique encore d’actualité : « Il est des femmes », dit-il, « qui, lorsqu’elles désirent faire quelque chose d’une certaine manière tout en se doutant bien que c’est contraire à la volonté du mari, ne peuvent pas supporter cette idée… Prudemment, une telle femme contourne le sujet pour canaliser l’esprit du mari sur une autre affaire fort éloignée de la première… » Quel bourgeois moderne ne se reconnaîtrait pas là ?

Karin Ueltschi, Vivre en bourgeoise au Moyen Âge, les leçons du Mesnagier de Paris (1393), Les Belles Lettres, 270 pages.

60 millions d’administrés

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Bruno Le Maire, alors ministre de l'Économie et des Finances, rencontre au siège de la direction générale des entreprises les agents de Bercy en charge de la simplification administrative, Paris, 24 avril 2024 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ?


Ils auront essayé. Au moment où nous bouclons, on ne sait pas si Michel Barnier et son ministre de la Fonction publique Guillaume Kasbarian réussiront à inscrire au budget les 5 milliards d’économies annoncées le 27 octobre – et qui sont des efforts demandés aux fonctionnaires. À vrai dire, nous ne savons pas s’il y aura encore un gouvernement au moment où vous lirez ce numéro.

Elisabeth Lévy présente notre grand dossier du mois

On devrait pouvoir discuter au cas par cas des mesures proposées. Benjamin Amar et Henri Guaino ont d’excellents arguments pour justifier la différence de régime public/privé en matière de retraite ; Stéphane Germain et Benoît Perrin, de tout aussi excellents pour la récuser. Après tout, le statut de la Fonction publique repose sur un contrat entre la nation et ses fonctionnaires : chargés de mettre en œuvre l’intérêt général, ils bénéficient de protections dérogatoires – à commencer par la garantie de l’emploi. Il n’est pas scandaleux de se demander si la contribution des deux parties est équitable et si les dérogations sont toutes légitimes (les différences de revenu justifient-elles encore tous les avantages ?).

Seulement à peine envisage-t-on de toucher à une virgule du statut de la Fonction Publique (ou de l’interminable liste de ce que les syndicats appellent avantages acquis et certains Français, des privilèges) qu’on a droit un interminable chœur de pleureuses outragées et drama queens indignées, prélude à des manifestations de plus en plus faiblardes, mais qui enquiquinent tout le monde. « Brutalité inouïe », gémit je ne sais plus qui. Comment, nous qui tenons le pays, qui sommes au service des autres, tout ça pour une misère, vous voulez notre mort ? À entendre certains syndicalistes, la population est portée à bout de bras par une armée de bons samaritains. Comme dans les pubs de la MAIF où les infirmières ne sont jamais revêches. Épargnés par la progression de l’individualisme comme la France par le nuage de Tchernobyl, ils n’ont pas d’intérêts puisqu’ils défendent les vôtres. Dans ce dispositif mythologique, toucher au jour de carence, c’est s’en prendre à la République. Sauf que c’est souvent le corporatisme qui avance sous le masque du bien commun.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

Quoi qu’on pense de ce rêve libéral, les faits sont têtus, les chiffres aussi. Tout le monde ou presque admet qu’il faut faire des économies budgétaires substantielles. La rémunération des personnels représentant un quart des dépenses de l’État, on ne voit pas comment on la sanctuariserait. Ni pourquoi. Cela ne signifie pas que les fonctionnaires sont responsables de tous nos maux, ni qu’ils ne sont jamais responsables de rien, mais qu’ils doivent contribuer à l’effort collectif. Tant que le FMI n’est pas à Bercy, personne ne propose de réduire leur traitement – d’autant qu’en quelques décennies, beaucoup ont connu, comme les salariés du privé, un déclassement significatif. La seule variable possible, ce sont les effectifs. Sauf à prétendre que les 5 millions d’agents publics ont tous une indiscutable utilité sociale, ce que démentent des centaines de rapports et l’expérience concrète de tout citoyen.

Services de contrôle et d’administration pléthoriques

Certes, la caricature qui dépeint les fonctionnaires en tire-au-flanc subventionnés et ronds-de-cuir obtus est aussi fausse que l’image pieuse. On connaît tous des profs qui ne lâchent pas, des aides-soignantes dévouées, des policiers qui ne voient jamais leur famille. Et même des énarques qui tiennent la boutique sans compter leurs heures – ce qu’on appelait autrefois des grands commis de l’État. On connaît aussi des profs qui font de l’endoctrinement propalestinien (et des fautes d’orthographe), des bureaucrates qui se font les ongles, des guichetiers qui ferment à 17 h 00 au nez d’une mère qui poirote depuis deux heures – revenez demain. Notez, il y a de moins en moins de guichets. Mais toujours autant de postes. Alors, c’est peut-être mesquin, mais les Français font leurs comptes : quel service pour quel coût ? Et ils ont du mal à avaler la fable du manque de moyens, inoxydable mantra des syndicats.

Les fonctionnaires, ça n’existe pas. Il y a sans doute parmi eux la même proportion de feignants et de travailleurs que dans le reste de la société. Pierre Vermeren démontre que le problème, ce ne sont pas les individus mais le système qui les fabrique, les organise, les commande. Si dans ce service d’un rectorat, les agents regardent des séries à partir du mercredi, ce n’est pas par paresse, c’est parce qu’il n’y a pas de boulot mais que les postes sont budgétés.

À l’évidence, ce n’est pas dans les effectifs de terrain – professeurs, policiers, infirmières – que se situent les gisements d’emplois inutiles, mais dans la territoriale et dans les pléthoriques services de contrôle et d’administration. À l’exception de celles qui ont donné des pouvoirs aux maires, les lois de décentralisation n’ont pas rendu le pouvoir aux citoyens, elles ont multiplié les centres de décision et les bureaucraties afférentes favorisant un clientélisme qui n’est pas seulement le fruit du cynisme électoral. Comme le raconte Gil Mihaely, dans une petite ville, l’emploi public fait souvent office de service social. On pourrait aussi évoquer ces pléthoriques services culturels clonés quatre ou cinq fois parce que toute collectivité digne de ce nom doit disposer d’une direction du spectacle vivant.

Or, tout emploi public devient un droit acquis. Si l’agent concerné ne répond plus aux besoins, on crée un autre poste qui devient à son tour un droit acquis. Résultat, l’administration (au sens large) fonctionne comme une entité autonome qui grossit par auto-engendrement sans que personne puisse enrayer le processus. Au cours de la même période, le nombre d’agriculteurs a été divisé par quatre et celui des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, multiplié par trois.

Ce n’est pas seulement la logique interne de l’institution qui est en cause, mais les exigences d’une société procédurière rongée par la défiance. Nous voulons des protections, des garanties, des normes, des obligations contractuelles, des droits opposables. Si j’ai le droit de savoir ce qu’il y a dans mon assiette, il faut des armées de « petits hommes gris », comme dit Pascal Praud, pour édicter normes, nomenclatures et procédures, et des bataillons d’agents pour vérifier leur mise en œuvre, contrôler les vérifications, surveiller les processus, ouvrir les parapluies. Pour réformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires.

Tout ça pour ça

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© Michel Euler/AP/SIPA

Après le vote de la mention de censure par l’Assemblée nationale hier soir, Michel Barnier présentera à Emmanuel Macron la démission de son gouvernement ce matin à 10 heures. L’irresponsabilité de la classe politique est dénoncée, alors que la France n’a pas voté son budget, et que nos partenaires européens regardent avec circonspection l’immaturité politique de ce qu’ils appelaient autrefois la « grande nation ». L’analyse politique de Céline Pina.


Le gouvernement Barnier n’aura duré que trois mois. Et sa fin aura été spectaculaire. À défaut d’être capable de proposer aux Français une catharsis préalable à un nouveau départ, l’hémicycle est en train de réhabiliter le théâtre de Guignol. 

Le PS, hier parti de gouvernement, sombre avec les LFIstes

Cette censure marquerait-elle le retour du parlementarisme ? Si c’est le cas, il faut reconnaître que le parlementarisme ne fait pas envie: médiocrité des hommes, absence de vision, sens des responsabilités absent, pulsions érigées en normes de conduite. Et ce n’est pas seulement le cirque permanent de LFI qui sidère les Français, mais l’absence de toute hauteur de vue – y compris de la part de ceux qui devraient être des repères ou des vigies.

Était-il opportun de faire tomber le gouvernement maintenant, alors qu’il n’existe aucune solution pour mettre fin au blocage institutionnel que nous vivons? La réponse la plus rationnelle était « non », mais il arrive qu’un processus échappe à ses instigateurs. C’est toujours le cas quand la passion prend le dessus sur la raison.

Les Français pourraient rapidement regretter M. Barnier

Michel Barnier s’est révélé un très bon Premier ministre. D’abord et avant tout parce qu’il a redonné de la dignité et de la crédibilité à cette fonction. Son calme, son sang-froid, sa forme de détachement et sa combativité tranquille ont été reconnus par les Français comme des caractéristiques d’homme d’Etat. Un genre qui paraissait avoir été dissous dans le happening permanent et les montagnes russes gratuites qui paraissent être la marque de l’adulescent du 55 Rue du Faubourg Saint-Honoré qui refuse obstinément de ranger sa salle du trône… Les Français sont donc en train de lui préparer ses cartons.

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Car si Michel Barnier est tombé, ce n’est pas lui qui était visé. Il a pris la balle de la censure, mais il n’en était pas la cible. Celui dont une majorité des Français attend la chute est le président de la République. Triste destin politique où la seule manière de poser un acte attendu par la nation est la démission. Et on ne parle donc pas de celle du Premier ministre.

Bal des faux-derches

Dans ce bal des faux-culs, le PS a montré qu’il avait perdu jusqu’au sens de l’honneur, puisque d’honneur il n’a plus depuis qu’il trouve normal de s’allier avec un parti extrémiste qui prône l’antisémitisme et appelle « résistants », des terroristes. On n’attendait rien d’Olivier Faure, il est destiné à finir dans les poubelles de LFI, mais on aurait pu espérer que François Hollande ait quelque sens des responsabilités. Peine perdue, confit en aigreur, ce dernier a saisi l’occasion de se venger de l’humiliation que lui avait fait subir Emmanuel Macron en l’empêchant de se représenter en 2017. Entre l’intérêt général et le règlement de comptes, M. Hollande a choisi comme d’habitude de tirer la France vers le bas, ce qui ne le grandit pas. Un ancien président ne devrait pas agir comme ça, mais sans doute ne le comprendra-t-il jamais. Seuls quelques députés proches de Carole Delga ont refusé de voter la censure.

Le député de la Corrèze François Hollande a voté la censure. OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Marine amère

Marine Le Pen, elle, n’a pas supporté que le procès des assistants parlementaires du RN puisse potentiellement l’empêcher de se présenter à la prochaine présidentielle. Elle l’a d’autant plus mal vécu que les manipulations consistant à utiliser des assistants pour faire un travail politique plus large que strictement parlementaire est une donnée de base de la vie politique, et que les partis ont toujours tous eu leur méthode pour que l’Assemblée nationale, le Sénat ou le parlement européen servent de réservoir et financent partiellement l’armée de petites mains des partis… Mme Le Pen a pu légitimement avoir l’impression de tomber là où d’autres se sont gavés pendant des années, sans être inquiétés. D’autant qu’au plus haut niveau de l’État, notamment dans l’entourage du président, de Richard Ferrand à Alexis Kohler, l’existence d’affaires relevant de l’enrichissement personnel a été dénoncée (affaire des Mutuelles de Bretagne, affaire MSC) et qu’il a pu être constaté une absence de célérité et d’efficacité de la Justice inversement proportionnelle à l’énergie dépensée quand il s’agit des adversaires du pouvoir… L’affaire Fillon en est l’illustration la plus notable.

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Mais ce qui fait la noblesse de l’homme d’État, c’est de choisir l’intérêt général même quand, et surtout quand, il y a des enjeux personnels. Là est la grandeur du politique. Ce n’est pas le choix qu’a fait Marine Le Pen. Elle a donc parfaitement réussi sa stratégie de normalisation, elle agit exactement comme les autres leaders !

Jusqu’en 2027, quoi qu’il en coûte !

C’est donc reparti pour un tour de manège. Si le jeu des noms peut occuper quelques Français un temps, la situation délicate du pays, elle, n’est pas prête de s’améliorer. On ne voit pas comment le nouveau Premier ministre qui sera nommé pourra faire mieux que Michel Barnier puisqu’il n’aura pas plus de majorité que le Savoyard et encore moins de légitimité que lui. C’est au point que le principal atout d’un des noms qui revient ce matin sur toutes les lèvres comme chef du gouvernement putatif, François Bayrou, est mis en avant parce qu’il a donné son parrainage à Marine Le Pen, l’a soutenue dans l’affaire des attachés parlementaires et qu’il est un fervent défenseur de la proportionnelle, cette machine à rendre un pays ingouvernable… Bref, les principaux atouts de M. Bayrou sont sa compatibilité avec la patronne du RN. C’est dire son peu de forces propres.

La farce va donc continuer, seuls les ingrédients seront modifiés à la marge. Cette expérience aura néanmoins révélé deux hommes, Michel Barnier et Bruno Retailleau. Le ministre de l’Intérieur a notamment donné le sentiment que l’on pouvait agir sur les dossiers sécurité et immigration et sortir de l’impuissance qui caractérise le discours du centre et de la gauche. 

Une seule question importante reste sur la table: la nomination d’un Premier ministre nous sortira-t-elle du blocage? Tout le monde sait que la réponse est non, et les citoyens attendent aujourd’hui de pouvoir tourner la page du macronisme. Ils risquent d’être déçus, car s’ils ont élu Jupiter, ils se retrouvent ce matin avec Arapède 1er, bien déterminé à ne pas lâcher son rocher…

Ces biens essentiels

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Julia et les milliardaires

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L'économiste française Julia Cagé. DR.

Julia Cagé lutte contre la mainmise des milliardaires sur les médias, tout en occupant plus de plateaux télé et de conseils d’administration qu’eux: l’économiste vedette est devenue une sorte d’influenceuse anti-influence!


À l’heure où tout le monde convient que la presse a joué un rôle mineur par rapport aux réseaux sociaux dans la réélection du milliardaire Trump, la petite caste journalistique parisienne continue de s’inquiéter de la perte de contrôle de la gauche sur les médias. Sur internet, les militants s’échangent avec angoisse ces infographies montrant qui possède quoi dans la presse.

En investissant dans les journaux, nos milliardaires s’achèteraient-ils de l’influence politique ? L’économiste Julia Cagé en est persuadée. Selon elle, l’information est un bien public à protéger. Notamment d’Éric Zemmour. Cette crack passée par l’ENA et Harvard qui enseigne à Sciences-Po a déjà publié cinq essais dans lesquels elle livre ses recettes pour une bonne kolkhozisation des journaux. Elle a aussi appelé les citoyens à investir dans les médias via son association Un Bout des médias – avec peu de succès –, mais a refusé l’investiture que lui proposait le NFP aux législatives. Celle qui est depuis 2014 l’épouse de Thomas Piketty voit d’un très mauvais œil une statistique qui, paraît-il, devrait nous empêcher de dormir la nuit : 10 milliardaires possèdent plus de 80 % des titres en France. Selon elle, cette concentration autour de MM. Arnault, Bolloré, Bouygues, Dassault, Drahi, Niel, Kretinsky, Lagardère, Pinault ou Saadé nuirait à l’indépendance des journalistes. N’est-ce pas là accorder une influence aussi convenue que démesurée à notre noble profession, et, surtout, passer sous silence le fait que sans tous ces généreux mécènes, de nombreux journaux auraient mis la clé sous la porte depuis longtemps ? Qu’importe : l’économiste est régulièrement appelée à la rescousse pour porter la bonne parole dès qu’il s’agit de recouvrir de vernis pseudo-scientifique un quelconque débat sur les médias.

Couverture de L’Obs, interventions régulières sur France Inter, France 5 ou Mediapart : dans l’univers concentrationnaire qu’elle décrit, Mme Cagé n’est finalement pas une voix si rare. Elle est aussi parvenue à prendre la présidence de l’influente Société des lecteurs du quotidien Le Monde (où son époux tient une chronique mensuelle) et à avoir une place au conseil d’administration de l’AFP. Mais quand nos affreux milliardaires se décideront-ils à la faire taire, à la fin ?

Et le calendrier de l’Après?

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Le président Macron, ici photographié le 3 décembre à Riyad, a fait savoir aux journalistes présents auprès de lui lors de sa visite d'Etat en Arabie saoudite qu'il resterait à l'Élysée jusqu'au terme de son mandat. "J’ai été élu deux fois par le peuple français. J’en suis extrêmement fier et j’honorerai cette confiance avec toute l’énergie qui est la mienne jusqu’à la dernière seconde pour être utile au pays" a-t-il notamment déclaré à l'Agence France Presse © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Alors que tout le monde se demande si Marine Le Pen s’apprête à voter la censure avec LFI pour l’égo, pour le budget ou pour le calendrier judiciaire, Emmanuel Macron promet qu’il ne démissionnera pas. Et on ne sait pas qui il nommerait à la place de Michel Barnier à Matignon.


La société marchande a outrageusement dévoyé le calendrier chrétien de l’Avent, le pervertissant en une opération marketing où le mauvais goût le dispute à la frénésie du tiroir-caisse.

La Ve République dans l’impasse

En revanche, on chercherait en vain à dénicher ici ou là ce qu’il serait convenu d’appeler le calendrier de l’après. Le calendrier ainsi, d’ailleurs, que le menu des réjouissances à attendre. Cet après est bien sûr l’après gouvernement Barnier. Que sortira-t-il du chaudron en ébullition de la grande cuisine politicarde ? Qui, quoi, quand, comment, pour quoi faire, avec qui ? Les premiers intéressés, les personnages  prétendus compétents ne semblent pas vraiment avoir de réponses sur ces différents points, ni même être capables de maîtriser le grand foutoir qu’ils lèguent ainsi au pays. Ce serait pourtant la moindre des choses qu’on serait en droit d’exiger de leur part. Puisqu’il paraît que gouverner c’est prévoir, il serait plus que souhaitable qu’ils nous fassent partager ce qu’ils ont « prévu », justement. Probablement, en sont-ils incapables, n’ayant il est vrai aucune vision prospective allant plus loin que le bout de leur nez et de leur ambition personnelle. Même doté d’un appendice nasal à la Cyrano et d’une ambition à la Mélenchon, c’est effectivement bien court en regard de la destinée d’un pays et de son peuple. On les écoute, on les entend. On ne peut que leur reconnaître un grand sens de l’hypocrisie, un tout aussi grand sens du retournement de veste, de la trahison des engagements pris, un sens également remarquable du mépris de la vérité, le sens encore de la conviction à géométrie variable. Bref, une infinité de douteuses capacités dont, cependant, la découverte ne saurait être une réelle surprise pour qui suit ces gens depuis quelques décennies.

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Bref, de tous les « sens » dont on pourrait dresser ici le catalogue, il ne leur en manque qu’un seul, au fond : «  le sens de l’État ».

Barnout !

Dommage. Il ne semble pas qu’il puisse surgir, s’offrir, s’imposer, ce sens si précieux, à l’ouverture d’une des petites fenêtres d’un de nos si nombreux et si variés calendriers de l’Avent. Au fait, l’Élysée a-t-il le sien ? Si oui, ce serait bien que, en cette période miraculeuse, ce sens-là s’y soit glissé. Et fasse soudain irruption. Berçons donc ce rêve.

Rêve désespéré, sans aucun doute. Aussi, redevenons un peu sérieux un instant et reconnaissons que notre classe politique, ces dernières semaines, a, dans une harmonie aussi surprenante qu’admirable, œuvré à faire progresser à travers tout le pays un comportement citoyen qui, déjà avant ces épisodes abracadabrantesques, ne faisait que prospérer : l’abstention. En effet, on ne nous sortira pas de l’idée que, de tous les choix possibles lors des dernières consultations électorales, c’est bien là le seul qui ne se trouve pas aujourd’hui lamentablement trahi, détourné et comme foulé aux pieds.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

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© Midjourney/Causeur

La fonction publique n’acceptera jamais la réduction de ses effectifs. Protégé par la double barrière du corporatisme et du clientélisme, ce mammouth indifférent à l’intérêt général continue de s’empiffrer. Le dégraisser est une chimère, seul son équarrissement pourrait nous sauver.


Croire que l’administration française pourrait mettre en œuvre une quelconque réforme de structure la concernant relève au mieux de la naïveté et plus vraisemblablement d’une lâche hypocrisie. Sept ans après la « révolution » promise par Emmanuel Macron, toujours plus de dettes, de dépenses et un mille-feuille administratif intact. Le corporatisme des fonctionnaires et des professions assimilées interdit en pratique toute économie. Les sinistres « partenaires sociaux » du secteur public ne sont porteurs d’aucune solution : ils sont le problème. Le clientélisme politique enfonce le dernier clou du cercueil.

Chers fonctionnaires…

Voilà quarante ans au moins que nous confions la débureaucratisation de ce pays… aux bureaucrates. De Mitterrand 1983 (mission de simplification administrative) à Macron 2022 (comité d’action publique), toutes les tentatives de réforme ont échoué. Seule la RGPP de Sarkozy avait permis d’obtenir des économies, mais au prix d’une logique stupide. Ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, revient à accepter d’amputer des fonctions utiles en laissant perdurer 50 % de gratte-papiers improductifs.

Si la France était un pays « normal », nous compterions 4 millions de fonctionnaires au lieu de 5,6. Les hôpitaux allemands comptent ainsi 54 % de personnel administratif de moins que leurs homologues français. C’est donc bien dans cette catégorie de fonctionnaires, et elle seule, qu’il faudrait tailler, pas chez les soignants. À cause de cette suradministration, nos blouses blanches se voient moins bien rémunérées que leurs homologues allemands. Les syndicats, bien sûr favorables à l’augmentation des infirmières, demeurent vent debout contre toute débureaucratisation des hôpitaux, avec la bienveillance des élus locaux dont l’hôpital est souvent le premier employeur du cru et au conseil d’administration duquel ils siègent – sans doute en raison de leur compétence médicale (!).

En pleine pandémie du Covid, des lits disponibles restaient inaccessibles, car les ARS tardaient à délivrer les indispensables autorisations administratives. La bureaucratie et ses complicités syndicales ne se sont alors pas contentées de nous coûter « un pognon de dingue », mais ont très concrètement tué des malades faute de soins. On s’est ému à l’époque de l’organigramme d’inspiration soviétique du système de santé français, puis on est passé à autre chose. Un rapport parlementaire, loin de suggérer la pulvérisation des ARS, a même conclu à la comique nécessité de « renforcer leur rôle en leur donnant les moyens nécessaires ».

Toujours cette politique de la sébile, cette rhétorique des moyens insuffisants dans le pays champion du monde de la dépense publique. En URSS, ce n’était jamais le communisme qui était en cause, mais une application imparfaite du marxisme-léninisme. Dans la fonction publique française, la bureaucratie manie la même logique : pour que ça aille mieux, il faudrait renforcer ses moyens et son pouvoir.

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Toutefois, au prétexte de leur « expertise administrative », nous demandons parfois (timidement) aux fonctionnaires de rogner leurs avantages acquis ou de faire des économies à leurs dépens. Soucieux de faire semblant de défendre l’intérêt général, quelques énarques pondent alors une énième réforme à des fins purement cosmétiques – un regroupement de compétences par exemple. Las ! Toute fusion de communes ou de régions donne lieu à la création d’une nouvelle superstructure qu’on s’empresse de doter en ronds-de-cuir employés à vie, travaillant péniblement 32 heures par semaine – soit un engagement moyen de dépenses de 4 millions d’euros sur la durée de vie de chaque poste créé. Sans qu’il soit bien sûr question de supprimer un seul job dans les échelons inférieurs, ni même une seule compétence.

Chers ronds-de-cuir…

Les doublons sont légion et largement documentés, tant en matière de politique sociale, que d’environnement, d’éducation, ou de culture (ah ! la sacro-sainte culture !). Régions, départements, intercommunalités, agences de ceci, office de cela, administrations centrales, tous sont là pour préserver leur budget, leur coup de tampon misérable, leur incompréhensible formulaire Cerfa x240-gt-b. Ce gâchis donne lieu à une abondante littérature destinée à caler des meubles à la Cour des comptes, sans autre effet qu’un soutien marginal à l’industrie papetière. C’est comme si nous attendions de la mafia un rapport sur la lutte contre le crime organisé ou la corruption. Quand bien même elle s’attellerait sincèrement à la tâche, espérer d’elle la moindre mesure concrète prêterait à rire. C’est pourtant bien ce que nous faisons à intervalle régulier.

Le corporatisme de la fonction publique verrouille un système dont bénéficient des millions de petits privilégiés et leur famille. Il poursuit désormais sa logique propre, indifférent à l’intérêt général, avec comme seul objectif le statu quo sur ses avantages acquis. Des avantages qui pèsent toujours plus lourd, défendus par des corporations inexpugnables qui présentent une addition insoutenable au secteur privé. La question n’est plus de débattre sur les avantages comparés de la décentralisation ou de la recentralisation. Quelle que soit l’option retenue, l’asphyxie des forces vives est au bout de la route – une route qu’on aura truffée de ronds-points paysagers avec barque de pêcheur, jalonnée de médiathèques désertes plutôt que d’investir dans l’intelligence artificielle ou l’industrie.

Tous ceux qui croient encore au « dialogue social » se paient de mots.

Le 4 août 1789, lors de l’abolition des privilèges aristocratiques, personne n’a songé à négocier avec les aristos. On estime le poids de leurs privilèges de l’époque à 1 à 2% du PIB. La fonction publique française a préempté 7,2% du PIB en 2023 et ses sureffectifs pèsent, à l’instar des Ducs et Barons de 1789, 1 à 2% du PIB. La nomenklatura mérite une nouvelle nuit du 4 août, au cours de laquelle on rayerait d’un trait de plume le statut de fonctionnaire – pour le réserver aux administrations régaliennes et à elles seules. À l’image d’un Javier Milei, dont on cherche vainement un équivalent gaulois, c’est bien à coups de tronçonneuse qu’il faut dépecer le mammouth. Les ânes bâtés que nous sommes n’en peuvent mais de supporter ce pachyderme obèse et irresponsable. Afuera !

Censure: Marine Le Pen choisit la rupture révolutionnaire

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Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, hier © J.E.E/SIPA

La présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée ira-t-elle jusqu’au bout?


Faut-il craindre la révolution ? Un processus de rupture avec le système en place a été enclenché, mardi, par Marine Le Pen. A sa suite, les députés RN et les Républicains d’Eric Ciotti voteront ce mercredi la motion de censure présentée par l’extrême gauche, passant outre les insultes qui y sont exprimées sur les « obsessions de l’extrême droite ». En dépit de l’ultime appel à la responsabilité, lancé hier soir par Michel Barnier sur les chaînes de télévision, la majorité des socialistes devrait se joindre, sauf surprise, au texte inspiré par LFI. Ce soir, Barnier ne devrait plus être premier ministre. « Les dorures, je m’en fous », a-t-il expliqué dans un décor d’apparat présidentiel laissant voir, de manière subliminale, la figure d’Emmanuel Macron derrière sa propre posture de chef d’Etat. De fait, c’est bien à un régicide (symbolique) qu’appelle Le Pen, en faisant du président-monarque l’ultime obstacle à une refondation politique. La petite histoire aura à expliquer les causes plus personnelles et psychologiques du soudain raidissement de la leader RN  : la non indexation de toutes les retraites, confirmée par Barnier, est un prétexte dérisoire. Reste le fait politique de sa radicalisation et de ses conséquences. Celle qui avait engagé son mouvement vers une respectabilité de bon aloi (cravates obligatoires à l’Assemblée) a visiblement décidé de couper court à cet embourgeoisement. Calamity Jane sommeillait derrière la placide Marine Le Pen, Machiavel en plus. Elle peut déjà se targuer d’avoir possédé Barnier, présumé expert en négociations, par sa politique du bluff, et d’avoir dépossédé LFI en s’appropriant sa motion. Saura-t-elle être habile jusqu’au bout ?

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Le choix d’en finir avec le vieux monde politique, coupé des gens et des réalités, relève en fait d’une audace raisonnable. L’alliance de circonstance entre LFI et le RN est certes dérangeante dans son cynisme. Elle permet à Bruno Retailleau de parler de « mélenchonisation du RN » (Europe 1, ce mercredi). Toutefois, ce rapprochement d’un jour n’est rien à côté du « front républicain » qui vit même la droite préférer Jean-Luc Mélenchon ou ses amis afin de faire barrage au RN. C’est précisément ce jeu tordu qui alimente la colère des Français, que Le Pen cherche à capitaliser. Dans l’enquête « Fractures françaises », parue dans Le Monde du 2 décembre, 3% des sondés se disent « satisfaits ou apaisés », tandis que 87% considèrent que le pays est en déclin. Seulement 22% disent avoir confiance en leurs députés et 14% en les partis. La crise de la démocratie, qui détourne les citoyens de leurs représentants, oblige à apporter des réponses. Elles passent par une remise en question d’un système oligarchique. La révolution conservatrice américaine lancée par Donald Trump est une source d’inspiration. Le futur président des États-Unis a démontré la vulnérabilité de l’establishment mondialiste face à une détermination populaire bien comprise. En ce sens, la « dynamique révolutionnaire » que craint Retailleau peut être vue, au contraire, comme une aubaine afin de sortir de cette démocratie confisquée. Faut-il rappeler aussi, aux gaullistes et à ceux qui s’offusquent des demandes de démission ou de destitution de Macron, que De Gaulle quitta le pouvoir en 1969, avant la fin de son mandat, après avoir été désavoué par un référendum sur les régions ? Les dernières législatives ont désavoué Macron.

Portrait d’un surdoué

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© MACT Productions

David Hertzog Dessites réalise un film réussi sur un musicien de génie


« La musique, c’est la vie », a dit un jour Michel Legrand, compositeur aussi précoce que surdoué, entré au conservatoire de Paris à l’âge de dix ans et auréolé, quelques décennies plus tard, par trois Oscars – entre autres récompenses. De la chanson au cinéma, il n’a cessé de composer des mélodies flamboyantes qui sont devenues des tubes et des standards. De Miles Davis à Jacques Demy, de Charles Aznavour à Barbara Streisand, il a toujours brisé les frontières et les étiquettes. Des Moulins de mon cœur aux Parapluies de Cherbourg, Legrand a su s’adresser au plus grand nombre sans rien céder sur la qualité et l’exigence musicales. Du populaire haut de gamme, en somme. À moins qu’il ne s’agisse de musiques savantes accessibles à tous. Mais c’est pareil : du grand art à tous égards.

Un film documentaire réalisé par David Hertzog Dessites sort en salles pour lui rendre un hommage mérité : Il était une fois Michel Legrand. Soit un entrelacement très brillant d’une biographie musicale, d’une part, et, de l’autre, des images inédites filmées pendant les deux dernières années de la vie du compositeur par un cinéaste devenu son complice et son ultime témoin artistique. Ce dernier raconte combien, dès sa jeunesse, il avait été bercé par les mélodies de Legrand. Tandis que ses parents revenaient du cinéma en chantonnant la sublime mélodie du thème principal du film L’Affaire Thomas Crown, lui, petit garçon, se régalait de la musique de Oum le dauphin blanc, la série pour enfants qu’il regardait sur le poste de télé familial… Incroyable éclectisme d’un compositeur qui a toujours suivi plusieurs chemins à la fois. C’est de ce double souvenir qu’est donc née l’idée de ce portrait documentaire, renforcée par l’écoute de la musique du film de Streisand, Yentl, que Hertzog Dessites considère avec d’autres comme « la plus belle partition de Michel Legrand ». Mais il a dû passer un « entretien d’embauche », un véritable examen de passage exigé par Legrand lui-même, peu pressé d’accorder sa confiance à un total inconnu, fût-il un amoureux fou de sa musique. La rencontre a eu lieu et le compositeur a accepté le principe d’un film qui lui serait consacré. Pourquoi a-t-il donné son accord ? Le cinéaste avance l’hypothèse que Legrand ne fut pas insensible au fait que le film serait autoproduit : il respectait les gens qui mettent leur propre argent dans leur entreprise.

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La dimension testamentaire du film est à la fois une évidence et un atout. Le musicien s’est manifestement laissé aller au contact de ce filmeur forcément intrusif, mais suffisamment « amoureux » pour ne jamais basculer dans l’impudeur ou le voyeurisme. Ce qui ne l’empêche nullement de montrer des facettes moins aimables de Legrand : son mauvais caractère, la brutalité de son langage parfois à l’égard de ses proches collaborateurs. Une personnalité rugueuse qu’il ne faisait pas forcément bon de côtoyer au quotidien. Le compositeur a toutefois donné carte blanche à son portraitiste. On sait gré alors à ce dernier de ne pas avoir fait un film hagiographique mais d’avoir filmé, comme il le dit lui-même, « un enfant de douze ans dans le corps d’un homme de quatre-vingt-cinq ans qui peut vous dire : je ne suis pas content, je n’ai pas mon jouet ». Et Hertzog Dessites d’ajouter : « Michel Legrand était un Peter Pan des temps modernes. »

Ce constat posé une bonne fois pour toutes, on plonge avec délice dans cet univers musical d’une folle élégance. C’est la grande réussite de ce film : nous faire voir et entendre le génie de Michel Legrand le bien nommé. Celui-là même qui avait malicieusement intitulé ses mémoires Rien n’est grave dans les aigus.

Sortie le 4 décembre

Ni godilleur ni godillot

Jean-Michel Blanquer et Barbara Lefebvre © MANTOVANI/Gallimard/opale.photo – IBO/SIPA PRESS

Deux ans après avoir quitté le gouvernement, Jean-Michel Blanquer publie un livre pour défendre son bilan à l’Éducation nationale et répondre aux attaques contre sa réforme du bac. Mais aussi pour dénoncer le «machiavélisme à la petite semaine» d’Emmanuel Macron…


Pendant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, on l’a surnommé le « vice-président ». Jean-Michel Blanquer n’était certes pas un baron du régime. Mais il était avec Bruno Le Maire le pilier du gouvernement, à la fois social dans son action et inflexible sur les valeurs d’autorité. Et puis un jour, après cinq ans de bons et loyaux services, il a été lâché par Jupiter, comme un vulgaire Kleenex. Comme tant d’autres, remarquez. Mais lui méritait davantage d’égards. Même Barbara Lefebvre, professeur dans le secondaire peu suspecte de macronisme, n’avait pas complètement détesté son action à la tête de l’Éducation nationale, en particulier son attachement à la défense de la laïcité et à l’excellence républicaine pour tous. Alors on s’est dit qu’il serait intéressant que ces deux-là se rencontrent. D’autant que Blanquer, désormais professeur de droit public à l’université Paris-II, publie un livre passionnant et sans langue de bois sur ses cinq ans Rue de Grenelle. L’occasion de séparer le bon grain blanquériste de l’ivresse macroniste.


Barbara Lefebvre. Je suis sûre que vous vous souvenez du 20 avril 2017. Ce jour-là, un policier, Xavier Jugelé, était assassiné sur les Champs-Élysées par un djihadiste. Le lendemain matin, soit quarante-huit heures avant le premier tour des élections présidentielles, le candidat Emmanuel Macron était reçu sur RTL, où il était logiquement questionné sur l’attentat qui venait de se produire. Le futur chef de l’État répondait d’une façon pour le moins étrange : « Je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme dans la nuit ! » N’avez-vous pas été surpris par tant d’immaturité, vous qui alliez bientôt être son ministre et dont nul ne doute des fortes convictions républicaines ?

Jean-Michel Blanquer. Pour ce qui est de mon domaine, je veux dire l’Éducation nationale, Emmanuel Macron était dès ce moment-là, vis-à-vis de l’islamisme, plus résolu et mature que vous ne le suggérez. J’en veux pour preuve que, dans les jours qui ont suivi son élection, quand je suis arrivé Rue de Grenelle, j’ai pris des positions sans concession sur la laïcité, pour lesquelles il m’a apporté un appui total. J’ai ainsi pu lancer le Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, véritable alternative à l’Observatoire de la laïcité, dont je déplorais les positions trop accommodantes. Parmi tous les ministres de l’Éducation nationale de la Ve République, je pense même avoir celui qui a été le plus soutenu par son président, au cours des quatre premières années.

Cependant dans votre livre, on apprend que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, n’était pas votre allié sur la laïcité. Vous évoquez également le mépris dans lequel il tient le monde enseignant. Il pense apparemment que les profs sont tous des gauchistes… Il ignore que nombre d’entre eux ont depuis longtemps ouvert les yeux sur le réel !

En fait, le président a été ballotté depuis le début entre certains éléments de son identité politique (par exemple son positionnement vis-à-vis de Manuel Valls en 2016-2017) et l’impératif de défendre la République quand on la préside. Alexis Kohler avait peut-être des réticences personnelles, mais elles n’ont pas empêché Emmanuel Macron de m’accorder confiance et liberté. Mais un travail de sape progressif de différentes parties de l’entourage du chef de l’État a fini par avoir raison de cette confiance initiale. Mon positionnement républicain en agaçait plus d’un.

Vous vous réjouissez que le chef de l’État vous ait soutenu pendant toutes ces années. Fort bien. Mais n’est-ce pas justement le problème ? Que tout dépende du bon vouloir du prince élu ? Car la disgrâce peut survenir à tout moment. D’ailleurs vous avez fini par en faire les frais…

Je suis constitutionnaliste de formation, et à ce titre un grand partisan de la Ve République et des prérogatives importantes qu’elle accorde au président. Je ne sais que trop à quel point la France s’est cherchée pendant deux siècles avant de se trouver un système stable et consensuel. Dans un pays comme le nôtre, où l’État occupe une place centrale, il est précieux d’avoir un chef d’État doté de vrais pouvoirs. À condition, bien sûr, que ceux-ci soient limités par d’authentiques contre-pouvoirs et qu’ils s’exercent dans le souci d’une certaine collégialité. À cet égard, je vous rejoins, on a effectivement dépassé quelques bornes depuis 2017. Non pas au début du premier quinquennat mais petit à petit, quand les circonstances ont créé un effet « citadelle », pour reprendre le titre de mon livre.

Le moment de bascule est-il l’affaire Benalla ?

C’est davantage à la faveur de l’épidémie de Covid que l’Élysée a pris des habitudes de concentration du pouvoir. Entendons-nous bien : cette concentration se justifiait par temps de crise. Emmanuel Macron, qui est intelligent et très travailleur, et qui sait prendre des décisions, a été l’homme de la situation. Mais cela a pu ensuite lui donner l’impression qu’il pouvait, dès lors, tout faire tout seul. Et c’est ce qu’on a vu lors de la campagne pour sa réélection en 2022, conduite de façon très solitaire, le contexte de la guerre en Ukraine, il est vrai, n’aidant pas. Reste qu’on s’est retrouvé avec un président ayant moins le souci du cap et davantage celui du pouvoir.

Mais cela ne correspond-il pas de toute manière à sa psychologie instable, dont la dissolution est la dernière illustration ?

J’ai écrit mon livre avant la dissolution et sans savoir qu’il sortirait dans un moment si critique, du fait de l’initiative intempestive du président. Mais le portrait que je dresse de lui à travers mille circonstances, celui d’un homme qui a le goût de surprendre, permet sans doute d’expliquer ses décisions parfois irrationnelles et suicidaires. Emmanuel Macron pèche par excès de confiance en soi. Il faut dire que sa trajectoire politique est hors du commun. Il a passé les étapes avec une telle rapidité qu’il a pu finir par croire que sa réussite était totalement liée à ses qualités personnelles. Quand j’étais au gouvernement, j’ai eu le sentiment à plusieurs occasions d’être plus royaliste que le roi et finalement de devoir le défendre contre lui-même.

Emmanuel Macron croit avoir du génie, alors qu’il a surtout de la chance. La chance d’avoir affronté Marine Le Pen à deux reprises au second tour des présidentielles. Face à François Fillon, les choses auraient été bien différentes…

Cela n’abaisse pas son mérite d’avoir été un rempart sincère contre l’extrémisme.

Ah ? Admettons. Son action contre l’extrémisme islamiste mériterait inventaire, non ? Mais venons-en à ce qui vous a été reproché à vous, en qualité de ministre, et non à Emmanuel Macron. Je veux parler des réformes que vous avez menées à l’Éducation nationale. Je m’empresse de signaler que bon nombre d’entre elles m’ont semblé salutaires, notamment le dispositif « Devoirs faits », qui propose aux collégiens un temps d’étude le soir en classe – et qui est malheureusement en train d’être détricoté par l’instauration sans moyens supplémentaires des « groupes de besoin ». En revanche, comme beaucoup de collègues, j’ai quelques doutes s’agissant de votre réforme du bac. Pour de nombreux enseignants et parents, vous avez causé du tort aux mathématiques en les sortant du tronc commun des classes terminales.

C’est un procès totalement injuste que l’on me fait. Je suis le premier titulaire du portefeuille de l’Éducation nationale depuis trente ans à avoir reconnu qu’il y avait un déclin des mathématiques et des sciences à l’école. Et voilà que ceux-là mêmes qui n’avaient rien fait pour empêcher cette catastrophe me tombent dessus…

Vous avez à cet égard dans votre livre des mots très cruels contre François Bayrou. Cela dit, même Cédric Villani, qui a inspiré votre politique, semble lui aussi trouver que les mathématiques ont été fragilisées.

Mais j’ai suivi au pied de la lettre les recommandations de Cédric Villani et il le sait très bien ! J’ai notamment mis en place des évaluations nationales en CP, CE1 CM1, 6e, 4e et seconde, ce qui nous permet enfin de connaître le niveau en mathématiques des enfants. J’ai installé un mathématicien cognitiviste, Stanislas Dehaene, à la tête du conseil scientifique de l’Éducation nationale. J’ai lancé le « plan mathématiques », avant même le « plan français », qui permet aux professeurs des écoles primaires de suivre des formations continues pour gagner en compétences dans cette matière. On commence d’ailleurs à en voir les effets, puisque même avec le handicap de la crise du Covid, les évaluations nationales montrent un rebond du niveau des élèves de l’école primaire en mathématiques.

Emmanuel Macron, aux côtés de Jean Castex, Alexis Kohler et du directeur de cabinet du Premier ministre, Nicolas Revel, à la sortie d’un Conseil de défense sur l’Ukraine au palais de l’Élysée, 28 février 2022. ROMAIN GAILLARD-POOL/SIPA.

Oui mais symboliquement, n’était-ce pas une erreur de permettre que l’on passe le bac sans faire de maths ?

D’abord, cela existait déjà avant ! Et avec notre réforme, les mathématiques sont restées incontestablement la matière dominante au lycée, car la plus choisie par les élèves. Mieux encore, l’option « Mathématiques expertes », que nous avons créée et qui est désormais dispensée aux élèves les plus motivés, leur propose un enseignement plus approfondi qu’auparavant (neuf heures au lieu de huit).

Avec la réforme, les programmes en mathématiques et dans toutes les disciplines sont devenus plus exigeants qu’avant. Comparez et vous verrez ! Nous sommes revenus au programme de la terminale C d’autrefois en mieux. Et là encore, les résultats sont visibles. Avant la réforme, seule la moitié des bacheliers scientifiques s’inscrivaient dans une filière scientifique d’enseignement supérieur. Aujourd’hui, le taux est monté à plus 85 %. Il n’y a jamais eu autant d’étudiants en prépa scientifique qu’en cette rentrée 2024 ! Donnez-moi beaucoup de déclins comme celui-là !

Autre sujet : en arrivant Rue de Grenelle, vous avez voulu restaurer les classes européennes au collège, supprimées par Najat Vallaud-Belkacem dans sa logique de nivellement par la médiocrité. Mais vous n’êtes pas allé au bout : les élèves des classes européennes n’ont pas été regroupés en effectifs entiers, mais disséminés dans les autres classes, rendant le dispositif bien moins attractif pour les familles et accessoirement les enseignants. Dans certains collèges de ZEP, la classe européenne permettait de garder les meilleurs éléments et d’éviter la chute dans la médiocrité générale.

Je reconnais bien volontiers que le collège n’a pas été ma priorité. Il y avait urgence et je ne pouvais pas mener toutes les batailles en même temps.

On sent poindre un certain regret dans vos propos…

Je ne le cache pas, c’est un regret. Notre plan portait sur dix ans. Quand j’ai quitté la Rue de Grenelle, j’ai pensé qu’Emmanuel Macron me trouverait un successeur qui durerait aussi longtemps que moi, soit cinq ans à l’Éducation nationale, un record dans l’histoire de la République, et que ce successeur s’emploierait à prolonger au Collège ce que nous avons réalisé pour l’école primaire. Mais après moi, hélas, ce fut le zigzag, la godille, puisque nous en sommes à présent à cinq ministres en deux ans. Un record là encore. Mais dans l’autre sens.

Dans votre livre, vous parlez même du « machiavélisme à la petite semaine » d’Emmanuel Macron. Mais, sauf votre respect, comment avez-vous pu imaginer qu’il puisse en être autrement avec un homme comme lui ?

Emmanuel Macron n’a pas toujours godillé. J’affirme même que durant les premières années de sa présidence, il a fait preuve d’une authentique autorité républicaine, qui ne barguignait pas. En 2020, lorsqu’il a prononcé son fameux discours aux Mureaux contre le séparatisme, il paraissait avoir compris ce que veulent les Français, en tout cas les deux tiers d’entre eux, au-delà des clivages partisans : un pouvoir régalien fort et serein, laïque et respectueux de l’État de droit. Ce discours, mûrement réfléchi, s’est du reste accompagné de mesures très concrètes et même assez inédites, permettant notamment d’empêcher dans notre pays le financement de l’islamisme par de l’argent public, mais aussi par de l’argent étranger. Si Emmanuel Macron avait continué de tenir cette ligne républicaine, il bénéficierait encore aujourd’hui d’un large soutien populaire.

La Citadelle: Au coeur du gouvernement

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Le Barniexit est une impasse

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Encore une minute, Monsieur le bourreau ! Le Premier ministre Michel Barnier au journal télévisé, hier soir © Jacques Witt/SIPA

Une motion de censure associant NFP et RN devrait selon toute vraisemblance faire tomber Michel Barnier aujourd’hui. La France et sa classe politique souffrent d’un profond « barnout ».


On peut évidemment s’imaginer que le désir présidentiel de durer jusqu’en 2027 et l’ingéniosité d’Emmanuel Macron lui permettront de trouver une solution et d’échapper à ce qui pour l’instant, et de la part de voix savantes aussi bien qu’engagées, ressemble fortement à une impasse républicaine.

Il est en effet permis de le souhaiter puisque le 4 décembre une motion de censure, réunissant le Nouveau front populaire et le RN, sera probablement votée, mettant ainsi fin au gouvernement de Michel Barnier aussi vaillant qu’il a peut-être été un maladroit tacticien.

Prochaine étape : la démission du président Macron ?

Si on suit Charles de Courson et Jean-François Copé, il n’y aurait plus d’autre solution que la démission du président de la République. À cause de cette catastrophique dissolution qui a enclenché un processus politique mortel pour le pays. Je ne rejoins pas Franck Louvrier qui considère qu’il y aurait eu de toutes manières une dissolution et que cette dernière n’est pas la cause de tout. Il oublie que décidée de manière absurde ou accomplie dans la période budgétaire, comme c’était envisagé, elle n’aurait pas engendré les mêmes résultats pour les élections législatives.

On a entendu des analystes généralement pertinents et avertis de la chose politique s’accorder sur le fait que, quel que soit le futur Premier ministre, il y aura un blocage comme pour Michel Barnier. En creux, cela implique un départ du président de la République. Yves Thréard l’a développé le 2 décembre, et questionné sur BFMTV par Éric et Jérôme Jaffré sur la même ligne le 3 décembre il a déclaré « qu’il n’y avait pas de solution politique en vue. Quel que soit le prochain Premier ministre, il se heurtera aux mêmes problèmes à l’Assemblée nationale, à l’absence de majorité, à l’opposition vigoureuse de la gauche et au jeu d’hostilité du RN ».

J’entends bien qu’il est confortable, l’échec constaté, de relever ce qui l’a rendu possible et ce qui aurait pu l’éviter. 

La conséquence est que Michel Barnier a donné l’impression sur la fin de céder quelques piécettes de manière précipitée en permettant au RN de se camper en bourreau jamais satisfait.

Le RN blessé et frustré ?

On a reproché à Marine Le Pen d’avoir été irresponsable en plongeant le pays dans la crise. Il me semble assez paradoxal d’avoir toujours répugné à faire entrer le RN, malgré sa multitude d’électeurs, dans le jeu politique classique comme s’il avait la peste – et quelle complaisance en même temps à l’égard de LFI ! – et en même temps de réclamer du parti le plus important à l’Assemblée nationale qu’il se comporte comme s’il était traité sur un mode équitable. Cette discrimination explique sans doute cette attitude, pour le RN, de baroudeur imprévisible et inconséquent, blessé et frustré plus que lucide dans ses desseins parlementaires.

Le président de la République voudrait, pour une fois, aller vite et nommer dans les meilleurs délais un nouveau Premier ministre. Il est peu probable qu’il se tourne vers la gauche. Même celle de François Hollande et de Bernard Cazeneuve. Un gouvernement technique est trop souvent une fausse bonne idée. Emmanuel Macron se décidera-t-il pour François Bayrou assez consensuel et qui piaffe d’impatience pour démontrer qu’il sera l’homme de la situation ? Ou pour Sébastien Lecornu, habile, plein d’entregent, subtil mais, pour certains, trop proche du président ? Ou un(e) autre, surgi(e) des profondeurs de la personnalité présidentielle et validé(e) par Alexis Kohler ? Il est sûr, en tout cas, que personne, même parmi les macronistes les plus fervents, n’aspire aujourd’hui à voir le président reprendre des forces, de la maîtrise et du pouvoir. Qu’il s’estime déjà heureux de pouvoir demeurer jusqu’en 2027 !

Mais sortira-t-on de l’impasse démocratique ? Il y a des miracles qui surgissent au milieu du pire, voire parfois du pire lui-même.

Être une bobo libérée au Moyen Âge, c’était pas si facile…

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Barthélémy l'Anglais, Livre des propriétés des choses, 9140, BnF, f°107

À en croire les rayonnages de jouets et de coffrets gourmands dans les supermarchés, c’est bientôt Noël… L’objet « livre », entre cadeau « snob » et « à défaut de meilleure idée », est une tarte à la crème, mais face à tous les nouveaux mots qui trônent dans l’azur des librairies incomprises, comment choisir le livre susceptible de cultiver et d’amuser ? Et si on offrait, pour une fois, un vrai livre « vieux » ? Un livre copié et illustré à la main, un livre de… 1393 !

Karin Ueltschi est professeur de langue et littérature médiévale, cette spécialité qui oblige souvent à rappeler aux étudiants que non, au Moyen Âge, on ne faisait pas que du béhourd… Elle édite aux Belles Lettres le Mesnagier de Paris, ou plutôt, un Mesnagier de Paris, le sien : celui qui l’a hantée pendant 30 ans. Et ils n’ont pas fait les choses à moitié : une centaine d’enluminures des plus beaux manuscrits de la BNF (en couleurs !) agrémente cette leçon du Mesnagier de Paris, ce Vivre en bourgeoise au Moyen Âge. Des arts de la table à ceux de la chambre, toute l’existence d’une femme de l’époque est retracée, commentée et illustrée. Mais ce n’est pas qu’un livre d’histoire, c’est l’histoire d’un livre.

Scènes de ménage

Car ce manuscrit a été copié, recopié, perdu et puis retrouvé. « Il s’ouvre sur une miniature représentant un mari et une femme assis côté à côté sur une banquette tendue de rouge et assortie de coussins verts aux motifs floraux, sans doute brodés ». Et Karin Ueltschi de nous raconter leurs histoires de ménage…

Le soleil se lève sur un Paris pas encore enneigé, un Bourgeois confectionne un livre pour sa toute jeune femme (15 ans, que faisait donc #MeToo au XIVe siècle ?), « un manuel de comportement à la fois en société et dans la sphère domestique et conjugale ». Tout a commencé, selon ses dires, quand sa jeune épouse « l’a prié humblement dans leur lit qu’il l’instruise pour lui éviter de commettre des impairs ». Alors, à sa table d’étude, jour après jour, alors que les pavés parisiens résonnent, que les 1900 moutons qu’on vend, semaine après semaine, du côté de Saint-Denis, bêlent à qui mieux-mieux, notre Bourgeois écrit pour sa Belle Amie.

En vente aujourd’hui: Causeur #129: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Ce Vivre en Bourgeoise au Moyen Âge est une visite, sans casque de réalité virtuelle, dans ce Paris des « années quatre-vingt-dix du XIVe siècle ». On déambule au milieu des étalages de fruits et légumes forcément bio jusqu’à ce que la Belle Amie ait assez de recettes pour le Réveillon, recettes toutes en simplicité comme celle-ci, pour une période maigre : « Premier service : purée de pois, harengs, porée, anguilles salées, salemine aux carpes et aux brochets, huîtres  / second service : poisson d’eau douce, salade (soringue) aux anguilles, pâtés norrois (entendez à la morue) et blanc-manger parti, omelette, pâtés et beignets / troisième service : du meilleur rôt, riz au lait, tartes, lèchefrites (ici minces tranches de pain ou de viande) et petits flans ou tartelettes (darioles), pâtés au saumon et à la brème, ragoût de poisson (chaudumée) / quatrième service : taillis, crêpes, beignets (pipefarce), congres et turbots au sucre, tourtes lombardes, anguilles retournées. »

Solution pratique contre les nuisibles

On y trouve aussi quelques astuces contre les puces : « Il suffit de tartiner une ou plusieurs tranches de pain avec de la glu ou de la térébenthine, de les poser au centre de la chambre et de ficher une chandelle brûlante au milieu de chaque tranche : les puces viendraient alors s’y engluer et s’y prendre ». Amis Parisiens, vous savez ce que vous avez à faire pour vos punaises de lit !

Cette maisonnée, qui comporte aussi Agnès la béguine et maître Jean le dépensier, existe dans ces années curieuses où la bourgeoisie, classe moyenne avant l’heure, commence à émerger. Entre univers domestique et monde extérieur, la Belle Amie se voit proposer des modèles et des repoussoirs. Notre auteur, Bourgeois anonyme avec lequel on débat de page en page, n’est pas qu’un lourdaud caparaçonné, il est doté d’une finesse psychologique encore d’actualité : « Il est des femmes », dit-il, « qui, lorsqu’elles désirent faire quelque chose d’une certaine manière tout en se doutant bien que c’est contraire à la volonté du mari, ne peuvent pas supporter cette idée… Prudemment, une telle femme contourne le sujet pour canaliser l’esprit du mari sur une autre affaire fort éloignée de la première… » Quel bourgeois moderne ne se reconnaîtrait pas là ?

Karin Ueltschi, Vivre en bourgeoise au Moyen Âge, les leçons du Mesnagier de Paris (1393), Les Belles Lettres, 270 pages.